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Engor
Julien et les Neuf Mondes
Chapitres 57-68
Chapitre 57 Murmures et ragots
Xarax enrageait. Il savait que chaque minute perdue contribuait à aggraver une situation déjà délicate. Il fallait avertir au plus vite Aldegard du retour de Julien afin qu'il se sente à même de s'opposer aux rumeurs qui courraient bientôt dans tout le R'hinz si l'Empereur était dans l'incapacité d'adouber un nouveau Miroir. Mais il était incapable de voler par un temps pareil. Quant à trouver un Passeur et le convaincre de le transporter sur Nüngen, c'était sans doute réalisable, mais il ne voulait y recourir qu'en dernière extrémité. Trop d'inconnues s'accumulaient concernant l'usage des Passeurs et leur éventuelle complicité avec les ennemis de l'Empereur.
Aussi, puisqu'il était bloqué sur le Trankenn des Gyalmangs, il décida d'employer son temps à recueillir des renseignements. Autrement dit, il se proposait d'utiliser ses facultés de mimétisme pour écouter sans vergogne des conversations qui ne lui étaient pas destinées. La tâche lui était facilitée du fait que nul ne songeait à se protéger d'un espion dans son genre. En effet, hormis le Haptir de l'Empereur, que nul ne voyait jamais, les haptirs ne quittaient pas le monde de Kretzlal. Ils n'étaient en fait, pour la quasi-totalité des habitants des huit autres mondes, guère autre chose que des créatures fabuleuses peuplant les contes et légendes.
Il apprit ainsi entre autres choses que le Noble Sire Margoth, des Vendaris entretenait une relation torride avec l'une des filles récemment mariées de son suzerain et que le mari de celle-ci, le Noble Sire Augthem, bien qu'il n'ait pas encore honoré la couche nuptiale, préférant recevoir les attentions vigoureuses d'un lieutenant des Gardiens de la Maison Première, s'apprêtait à exercer une vengeance aussi humiliante qu'incapacitante sur l'amant de sa femme. Il avait en outre exprimé son intention de faire servir à son épouse un petit pâté en croûte dont la recette exquise comporterait, entre autres viandes délicates, les 'amourettes' de l'amant imprudent. Il comptait ainsi appuyer de toute son autorité cette règle morale qui voulait que, s'il était légitime pour une jeune fille de se distraire avec qui bon lui semblait, ces amusements étaient considérés des plus malséants chez une épouse dûment mariée. Le fait que lui-même ne s'estimait pas contraint par les mêmes limites ne semblait apparemment poser de problème à aucun de ceux à qui il avait fait part de son projet.
Si cette information n'avait guère d'utilité, il eut par contre vent d'une autre rumeur qui pouvait, elle, s'avérer d'un intérêt certain. Le Noble Sire Nandak, très bientôt Premier Sire des Ksantiris, rassemblait quelques uns des plus ambitieux vassaux de sa Famille dans le but d'étendre les domaines de la Noble Maison que son regretté père avait inexplicablement négligé d'accroître en même temps que s'étendait son influence protectrice. Quelques petits archipels qui faisaient preuve de coupables velléités d'indépendance devaient être ramenés au plus tôt au sens de leur devoir d'allégeance, quitte à ce que leur gouvernement soit confié à des mains plus capables. Celles, par exemples des vassaux les plus fidèles du nouveau Premier Sire. Bien sûr, Sire Délian, Premier Sire des Gyalmangs comptait bien s'affirmer comme le plus fidèle d'entre les fidèles de Sire Nandak. C'est pourquoi son trankenn faisait route, malgré le temps, pour rejoindre au plus tôt le Trankenn Premier où il pourrait réitérer son allégeance à son suzerain de la manière la plus solennelle qui soit, son navire cheminant de conserve sous le vent du Trankenn Premier, alors que d'autres devraient se contenter de se faire transporter par des Passeurs tandis que leurs vaisseaux demeureraient loin du regard du nouveau maître.
Mais ce qui éveilla au plus haut point l'intérêt du haptir fut une allusion échangée entre Sire Délian et son Maître d'Armes. Outre la formation et le maintient des troupes de la Famille, ce dernier avait la supervision de tout ce qui concernait de près ou de loin l'armement des Gyalmangs et son seigneur l'informait, à mots couverts, que Sire Nandak lui avait promis la fourniture 'd'arguments décisifs' découverts dans une cache datant 'd'avant la chute de Tchenn Ril'. En d'autres termes, le Sire des Gyalmangs s'était vu offrir, pour prix de son appui, l'usage d'armes interdites aptes à lui assurer une supériorité incontestable sur ses adversaires. Le procédé n'était pas nouveau et Nandak n'était pas le premier jeune loup à vouloir se tailler un empire, quitte à utiliser des moyens peu orthodoxes. Mais le moment était vraiment mal choisi et il allait falloir étouffer dans l'œuf ce qui, autrement, risquait de se transformer en un incendie dévastateur.
Le véritable problème résidait dans le fait que seul l'Empereur était à même d'intervenir efficacement en pareil cas.
Chapitre 58 Après la tempête
L'Empereur ! Il était trempé, transi, grelottant, affamé et se demandait pour la énième fois ce qui avait bien pu le pousser à quitter, lors d'un charmant été pourri, une Normandie délicieusement pluvieuse pour un foutu archipel battu par une tempête de tous les diables. Ils avaient fini par remonter suffisamment vers le nord-ouest pour se trouver de nouveau sous le vent de l'île de Martchoung et ils se dirigeaient maintenant vers ce que la carte indiquait comme étant un mouillage de bonne tenue, bien abrité, sauf par vent de sud-ouest.
La carte ne mentait pas et, pour la première fois depuis trop longtemps, ils purent savourer la stabilité d'un pont presque immobile. Ils étaient dans une sorte de cirque de roches rougeâtres qui devait être ce qui demeurait d'un ancien cratère volcanique qu'une large brèche ouvrait sur l'océan. Il faisait sombre, le plafond de nuages bas défilait à une vitesse impressionnante et l'on entendait les mugissements du vent sur les hauteurs surplombantes, mais il régnait dans ce havre une paix délicieuse que ni ne froid mordant, ni les minuscules flocons tourbillonnants qui commençaient à tomber ne parvenaient à altérer.
"Ben gamin, on y est ! Maintenant, on va pouvoir se mettre au chaud.
Tenntchouk avait plusieurs fois tenté d'envoyer Julien dans le carré, mais celui-ci avait refusé de quitter ses compagnons. Il savait pertinemment que le simple fait de tenir sa place à la barre leur permettait de se partager le travail aux manœuvres, particulièrement épuisant au près, dans une mer démontée. Il avait aussi insisté pour pomper l'eau de cale à son tour, malgré ses mains trop tendres qu'il devait protéger avec des gants. Il ne l'avait pas fait intentionnellement, mais son attitude lui avait gagné ce respect incontestable qui faisait de lui le véritable maître à bord et non pas un propriétaire-passager de luxe. Il était à-demi mort de fatigue, mais la soupe était délicieuse, le poêle dispensait une chaleur paradisiaque et le respect affectueux des marins le faisait se sentir soudain plus fort. Il trouva aussi l'énergie de réconforter Ugo :
"Il ne faut pas que tu te laisses abattre, Ugo. C'est grâce à toi que je suis arrivé jusqu'ici. Chacun son métier, comme dit Papa, et les vaches seront bien gardées. J'ai besoin que tu gardes le moral. On n'est pas encore tirés d'affaire. Et puis, ça va être ton tour de sortir. Il faut surveiller le mouillage pendant que nous autres, on va tous dormir. En plus, je crois bien qu'il commence à neiger. Bon courage !
Ils dormirent jusqu'au soir, où ils firent un repas de fête. La marée était descendue et commençait à remonter sans que le mouillage ait fait mine de chasser et le pont était maintenant recouvert de dix centimètres de neige poudreuse. Il semblait que la force du vent avait un peu diminué, mais ils décidèrent d'attendre le lendemain matin pour tenter une sortie.
***
L'aube apporta, une fois n'est pas coutume, une agréable surprise. La température avait sensiblement remonté et de ciel était enfin débarrassé de son épaisse couche de nuages gris. Seul subsistait ce mélange hétéroclite de nuages déchirés caractéristique d'un ciel de traîne. Le vent avait semblait-il retrouvé une force raisonnable et ce qu'on apercevait de la mer était agréablement plat. La neige qui avait encombré le pont avait eu le bon goût de fondre et Gradik s'activait à tout remettre en ordre dans le gréement alors que Tenntchouk remplissait le carré des senteurs du petit déjeuner. Julien décida qu'une toilette à l'eau froide ne s'imposait pas dans l'immédiat et s'offrit le luxe d'enfiler un jeu complet de vêtements parfaitement secs.
"Je pense, dit-il alors qu'ils s'employaient à faire disparaître une impressionnante pile de crêpes, qu'on va pouvoir reprendre la route. Bien sûr, on ne sait pas vraiment où se trouve le Trankenn Premier, mais on ne peut guère se tromper en allant vers le nord. J'espère seulement qu'on ne rencontrera pas une autre tempête.
"C'est pas encore la saison. Ce qu'on a essuyé, c'était rien qu'un bon coup de vent.
"Vous avez raison, Gradik, mais j'espère qu'on évitera même un coup de vent modéré. Moi, j'en ai assez pour le moment. Pas vous?
"Si, gamin. Que c'est pas pareil sur un trankenn et une petite chose comme notre Isabelle. Qu'elle est bien courageuse, d'ailleurs. Elle tient la mer comme une grande.
***
Ils partirent donc vers le nord avec une jolie brise de sud-est et une mer plutôt agréable. Il ne faisait pas chaud, mais au moins le soleil brillait parmi des nuages de moins en moins nombreux. Ils pouvaient de nouveau utiliser la barre automatique et, après les épreuves qu'ils venaient de subir, ils avaient vraiment l'impression d'être en vacances. Tenntchouk gréa même une ligne qu'il appâta avec de petits morceaux de chiffon et ramena une dizaine de créatures fort laides, sortes de poissons cartilagineux et sans écailles que Julien aurait rejetés à la mer sans hésiter, mais qui se révélèrent absolument exquis une fois passés entre les mains expertes de Gradik.
"Gradik, vous êtes un maître. Vous devriez travailler au chaud dans les cuisines d'une auberge plutôt que de vous esquinter à tirer sur des cordages.
"J'aime trop la mer. Tenntchouk et moi, on pourrait pas vivre tout l'temps à terre. Qu'c'est déjà trop pendant la saison des tempêtes. Mais c'est p't'êt difficile à comprendre pour quelqu'un qu'est pas d'ici.
"Vous avez raison Gradik, je ne suis pas d'ici, mais je peux comprendre. Là d'où je viens, il y a plein de gens qui n'ont pas envie de vivre toujours au même endroit, sans rien voir de leur monde.
"Et d'où qu'tu viens donc ?
"C'est si important, de le savoir ?
"Ben, non. Tu nous l'diras quand t'auras envie.
"Je vous le dirai quand je pourrai. Mais d'abord, il faut que transmette mon message.
Chapitre 59 Contact
Avec le retour du beau temps, Xarax avait repris son vol. Il avait même trouvé, assez haut dans l'atmosphère, un courant qui l'avait porté plus ou moins dans la direction qui lui convenait. Il avait parié que l'estime du pilote de Sire Délian était correcte et il avait gagné. C'était une bonne chose car il était exclu qu'il puisse faire demi-tour contre un tel courant. Mais il n'aurait pas à nager. Le Trankenn Premier était là où il avait espéré le trouver. Il plongea vers l'océan, perdant en quelques dizaines de secondes des milliers de mètres d'altitude et redressa sa course au ras des vagues, filant de toute sa vitesse droit vers le gigantesque vaisseau. Il avait pris soin d'ajuster soigneusement sa couleur à celle de l'océan et il aurait fallu une malchance impensable pour que même la plus attentive des vigies pût l'apercevoir.
Il ne lui fallut que quelques minutes pour localiser et rejoindre la confortable suite attribuée à Niil et Ambar. Ils n'étaient sans doute pas en grâce auprès du Seigneur des Ksantiris, et Ambar était considéré comme un intrus, mais ils faisaient partie de la Famille et devaient bénéficier ostensiblement de tous les égards dus à leur rang. Ceci dit, le personnel ne se bousculait pas vraiment pour se disputer l'honneur de les servir et on les laissait le plus souvent seuls, sans se soucier de les distraire ou de les entretenir des dernières nouvelles. Cette situation leur aurait parfaitement convenu si on ne leur avait pas fait discrètement comprendre que leur présence n'était pas souhaitée ailleurs que dans leurs appartements. Ils étaient entrain de jouer aux cartes lorsque le haptir se manifesta par un discret froissement d'ailes. Ambar l'aperçut le premier et son visage s'illumina d'un grand sourire.
"Xarax !
"Bienvenue sur le trankenn Premier, ajouta Niil, quoique je ne pense pas que mon Noble Frère serait aussi content de vous voir.
Xarax sauta sur son épaule.
"Xarax est heureux de vous retrouver, toi et ton jeune frère, Ksantiri. Xarax a des nouvelles, bonnes et moins bonnes, qu'il faut transmettre au Noble Sire Aldegard.
"Est-ce que Julien va bien ? Il est revenu ?
"Julien va bien, il est actuellement sur Dvârinn.
"Où ça ? À Ksantir ?
"Non, il est quelque part au sud-est, sur son propre bateau. Mais si tu laisses Xarax te raconter, les choses seront plus simples.
En fait il raconta l'histoire aux deux garçons à la fois. Et il le fit à sa façon, en leur faisant partager sa vision des événements. L'expérience ne dura guère plus de quelques minutes, mais le souvenir d'une incroyable netteté qu'ils en gardèrent paraissait s'étaler sur plusieurs heures. Julien était atterré :
"Vous croyez que mon frère a vraiment trouvé des armes interdites ?
"Xarax pense que c'est très possible.
"Il n'est quand même pas fou au point de vouloir les utiliser !
"Après la façon dont Nekal a traité Julien et les soupçons qui entourent le décès de ton Noble Père, Xarax est prêt à croire ta famille capable d'à peu près n'importe quoi. Bien sûr, ce jugement ne s'étend pas à vous deux. Il faut absolument prévenir Sire Aldegard au plus vite.
"Je ne peux rien faire, on est pratiquement prisonniers. Ça m'étonnerait qu'on me laisse demander un Passeur.
"Xarax a eu le temps de réfléchir, pendant qu'il volait. Sire Aldegard va sûrement venir ici, sur le Trankenn Premier, pour les funérailles de son ami, Sire Ylavan. Nandak ne peut pas ne pas l'inviter. Je suis certain qu'une des premières choses qu'il fera sera de demander à te voir. Il peut utiliser n'importe quel prétexte, mais je pense qu'il choisira d'avoir à te transmettre des instructions privées de l'Empereur. Tu pourras l'informer de ce que tu sais. Ce sera un peu tard, mais au moins il sera prévenu.
Ils furent interrompus par le carillon d'entrée et Xarax s'éclipsa juste avant l'arrivée d'un serviteur portant un plateau couvert que Niil s'apprêtait à renvoyer, puisqu'ils n'avaient rien commandé, lorsqu'Ambar se précipita pour fermer la porte derrière lui.
"Karik ! C'est Karik !
En effet, c'était bien le jeune garçon tiré des griffes de l'infâme aubergiste des Trois chopes par Tannder. Karik qui devait servir de messager discret et qui remplissait enfin son office.
"Noble Sire, fit-il en s'adressant à Niil, l'Honorable Tannder m'envoie vous dire que votre maître est de nouveau parmi nous, dans le R'hinz. On suppose qu'il est sur Dvârinn, mais il n'a pas encore été possible de le localiser.
"Karik, sois le très bienvenu. Dis-nous d'abord comment tu es parvenu jusqu'ici. Et si ton plateau contient quelque chose de comestible, je propose qu'on le partage entre conspirateurs.
Le plateau comportait un assortiment des plus exquises friandises des cuisines de la Maison Première des Bakhtars qu'ils s'empressèrent de faire disparaître tout en échangeant des informations.
"C'est un Passeur nommé Wakhann qui m'a amené ici. Il est reparti, et il m'attend pour me ramener près de Maître Tannder. Si vous avez des messages, vous pouvez me les confier. Comme vous voyez, je porte la tenue des serviteurs Ksantiris, ça me permet de circuler sans trop de problèmes tant que je reste discret.
"Il faudrait que Wahann vienne ici.
"Ça me paraît difficile. S'il vient vers votre clos, on le remarquera sûrement. Et aussi
Karik s'arrêta avec un curieux coassement de surprise. Xarax venait de se montrer, causant une belle frayeur au malheureux avant qu'il ne se souvienne qu'il s'agissait d'un ami. Le haptir avait quelque chose à dire mais, conscient du trouble qu'il provoquait, il choisit de passer par l'intermédiaire de Niil.
"Xarax dit qu'il faudrait demander à un passeur de nous rapporter un petit klirk-cible qu'il pourra déposer sur le navire de Sire Julien. Il ajoute que c'est la première priorité. Tout le reste peut attendre. Je suis d'accord avec lui.
Chapitre 60 Dernières nouvelles
L'arrivée à l'aube, sur l'Isabelle, d'un Xarax épuisé et complètement décoloré fit sensation. Il tenait entre ses griffes une sorte de grosse pièce de monnaie de ce métal gris que Julien avait appris à associer aux klirks et, lorsqu'il s'en saisit, il fut étonné de la trouver beaucoup plus légère qu'il ne s'y attendait. Il n'avait bien sûr jamais vu de titane, ce métal beaucoup plus dur et résistant à la chaleur que le meilleur acier et qu'on utilisait essentiellement pour la fabrication des moteurs de missiles ou de fusées. Il ne fut par contre pas autrement surpris de constater qu'une de ses faces était gravée d'un klirk dont le motif lui parut plus simple que ceux qu'il avait déjà eu l'occasion de rencontrer.
"Content être arrivé. Pensais pas pouvoir. Fixer klirk sur pont.
"Tenntchouk et Gradik vont s'en occuper. Toi, tu viens prendre une douche avec moi. Tout-de-suite.
Julien donna le klirk à Tenntchouk, lui expliqua brièvement ce qu'il fallait faire, et descendit dans la douche minuscule où il s'empressa de redonner à Xarax l'énergie du Yel qui commençait à lui faire cruellement défaut. Puis il le porta, profondément endormi, jusqu'à sa couchette où il l'installa confortablement sur son oreiller. Lorsqu'il remonta, les matelots avaient déjà fixé le klirk sur le roof selon ses instructions, et Ugo semblait perdu dans la contemplation de ses entrelacs.
"Tu sais ce que c'est, Ugo ?
"C'est un klirk-cible. On s'en sert pour marquer un nouveau site d'exploration. Seul le Passeur qui l'a fait peut l'utiliser. Je suppose qu'ils ont choisi ce type de klirk parce que c'était le seul qui soit déjà prêt et que Xarax pouvait transporter facilement. Chaque Passeur en a toujours quelques-uns en réserve. Autrement, il aurait fallu attendre pour en fabriquer un autre dans un modèle aussi petit. De plus, il a l'avantage de ne pas pouvoir être utilisé par n'importe qui. Je ne connais pas toutes les signatures, mais je crois que celui-ci appartient à Aïn. Comment va Xarax ?
"Il dort. Il était vraiment à moitié mort. Je me demande comment il est arrivé jusqu'ici. Il n'a pas encore pu me raconter ce qu'il a fait, mais au moins, on est sûrs qu'Aldegard sait que je suis ici. Maintenant, je suppose qu'on n'a plus qu'à attendre qu'Aïn vienne nous rendre visite.
"Oui. Je pense que Xarax a dû donner un délai minimum avant l'utilisation. Je ne crois pas qu'il tenait à voir Aïn apparaître au-dessus de l'océan.
Évidemment, même s'ils s'efforçaient d'avoir l'air de n'être pas là, les deux marins ne perdaient pas une miette de la conversation et Julien éleva simplement un peu la voix pour s'adresser à eux.
"On va avoir la visite d'un Passeur, c'est pour ça qu'on a fixé cette rondelle de métal sur le roof. Si c'est bien celui que je crois, c'est un ami très cher. Vous n'avez peut-être jamais vu quelqu'un apparaître sur un klirk. C'est curieux, mais il n'y a rien de magique là-dedans. Il n'y a pas de quoi s'effrayer.
"Oh ben ça, on sait, le rassura Gradik. Faudrait êt' un sauvage des Nag Ling pour pas savoir ça.
"Alors tout est bien. Si tout est paré, je propose qu'on attaque le petit déjeuner.
***
Ils eurent le temps de terminer le petit déjeuner, et même le déjeuner avant qu'Aïn ne fasse son apparition sous le regard de tous, moins Xarax qui digérait encore son orgie énergétique. L'effet eût été tout-à-fait impressionnant s'il n'avait été quelque peu gâché par la perfidie d'une vague croisée qui fit faire au bateau un mouvement vicieux et envoya le malheureux rouler à bas du roof de la façon la plus comique. Il faut porter au crédit de l'équipage que personne ne fit mine de sourire ou même de remarquer l'incident. Julien se précipita aussitôt vers le Passeur.
"Aïn ! Mon ami ! Vous ne pouvez pas savoir comme je suis heureux de vous revoir. Je vous ai cru mort.
Et s'agenouillant, il serra dans ses bras sans plus de cérémonie celui qui lui avait sauvé la vie.
"Sire ! J'ai cru vous avoir perdu. Mais j'ai suivi votre trace jusqu'à ce monde où vous êtes né et
"Aïn, vous me raconterez tout ça dans un moment. Mais d'abord, je voudrais que vous vous occupiez de Yol. Il est profondément honteux d'être prisonnier du corps d'un animal.
"Mais il ne faut pas ! C'est un héros parmi les Maîtres Passeurs. Il sera connu à tout jamais comme 'Le Sauveur de Yulmir'.
"Eh bien dépêchez-vous de le lui annoncer vous-même avant que la honte ne le pousse à se jeter à l'eau.
Julien ne sut jamais ce qui se dit entre les Passeurs pendant l'heure qu'ils restèrent isolés dans le carré, mais toute l'attitude de Yol/Ugo montrait qu'un poids énorme avait été ôté de son esprit. Puis vint le récit des tribulations d'Aïn, que son collègue retrouvé eut l'honneur de traduire en mots pour l'équipage auquel vint se joindre un Xarax positivement coruscant.
***
Après les quelques jours qu'il lui avait fallu pour se remettre un peu du choc subi dans le piège du klirk secret, Aïn s'était immédiatement lancé à la recherche de Julien. Il n'était pas absolument certain que celui-ci avait survécu, mais il pensait que les chances étaient suffisantes pour se lancer dans une telle entreprise. Il avait sur son prédécesseur, Yol l'Intrépide, un avantage de poids : il avait participé à un sondage de son esprit. Certes, l'opération avait été un fiasco qui avait bien failli provoquer sa déchéance, mais pour l'heure, elle lui donnait une connaissance intime de celui qu'il recherchait. Comme Yol avant lui, il se mit en quête d'une trace du passage de Julien dans l'En-Dehors. Mais après plusieurs jours de recherches infructueuses et alors qu'il s'apprêtait à céder au découragement, il eut la même idée simple et lumineuse qu'avait eue Xarax avant lui alors qu'il tentait d'aider son ami à sortir du chaos. Il chercha dans ses souvenirs les images qu'il avait perçues dans l'esprit de Julien. Des images intimes et qui le rattachaient à son monde d'origine. Mieux, il se laissa imprégner par la personnalité de Julien au point de ressentir ce qu'il avait ressenti. C'est un exercice dangereux auquel les Passeurs prudents évitent soigneusement de se livrer. Mais Aïn n'avait plus rien à perdre et il s'immergea dans le souvenir des émotions d'un enfant de la Terre et comme pour Julien avant lui, la route lui apparut, évidente et sûre.
Dès qu'il arriva dans la maison, en plein sur le klirk dont les Berthiers croyaient pourtant avoir complètement effacé toute trace, il sut que Julien n'était plus là. La chambre était imprégnée de son odeur, mais sa présence datait de plusieurs jours. Par contre, Maman était bien là et son hurlement résonnait des plus désagréablement aux oreilles délicates du Passeur. Il faut dire à la décharge d'Isabelle Berthier qu'elle venait d'être surprise en pleine crise de mélancolie, assise sur le lit de son enfant disparu et respirant son oreiller dans l'espoir d'y retrouver le souvenir de son odeur. Le grand chien bleu à moitié roussi avec des yeux jaunes avait tout d'une apparition infernale. Tout ce vacarme avait au moins eu le mérite d'attirer son mari qui fit preuve d'une remarquable présence d'esprit en s'interposant immédiatement entre l'intrus et sa femme qui se tut aussitôt. Puis il s'efforça d'évaluer la situation. La bête étrange n'avait pas l'air menaçante. Elle se contentait de se tenir là, immobile, et de le regarder avec ses étranges yeux jaunes. Son poil d'un bleu layette ridicule était roussi sur une bonne moitié de son corps et il avait l'air d'avoir souffert de brûlures dont certaines n'étaient pas encore tout-à-fait guéries. Un chien bleu ? C'est ainsi que Julien avait décrit le Passeur qui lui avait sans doute sauvé la vie.
"Aïn ? Vous êtes Aïn ?
Aïn ne parlait pas Français, ni aucune langue terrestre, et il n'avait pas encore suffisamment plongé dans les souvenirs glanés chez Julien pour en tirer les éléments de base du Français. Mais le sens de la question était évident. Il répondit posément de sa drôle de voix inadaptée de Passeur.
"Aïn.
"Je suis Jacques Berthier.
"Pwa-pwa Yu-li-yen.
"C'est ça, le papa de Julien. Et voici Isabelle, mon épouse.
"Mwa-mwan Yu-li-yen.
"Oui, la maman de Julien. C'est lui qui vous envoie ?
Là, Aïn manquait de connaissances. Il fit ce qu'il avait l'intention de faire depuis le début. Il s'approcha de l'homme jusqu'à le toucher presque et baissa la tête pour présenter sa nuque. Jacques Berthier avait eu un gros chien nommé Ugo suffisamment longtemps pour avoir le réflexe de poser la main sur ce cou qui s'offrait. Les Passeurs, comme toutes les espèces télépathes hautement évoluées disposaient d'une sorte de panoplie de communication non verbale de base, indispensable pour entrer en contact avec des espèces dépourvues de langage ou ne pratiquant aucune langue connue du Passeur. C'était un mélange complexe d'images et d'émotions en même temps qu'un modèle extrêmement efficace de relations entre les données mentales. Cet outil, d'une simplicité apparemment enfantine, était en fait l'aboutissement d'une évolution des sciences de la connaissance et de la logique dont la complexité et la technicité n'avaient rien à envier à ce que les civilisation technologiques considéraient comme le domaine de la recherche de pointe. En quelques minutes, il parvint à établir une compréhension suffisante pour les besoins immédiats. Il apprit ainsi l'histoire du bref séjour de Julien chez ses parents et son départ pour Dvârinn. Il reçut aussi de plein fouet la détresse de ces gens qui ne parvenaient pas à comprendre comment ils avaient, sans vraiment protester, laissé leur fils unique s'en aller vers un destin plein de dangers.
Il ne lui fut pas difficile de le découvrir, cependant il s'abstint de leur communiquer ses conclusions. En effet, il était peu probable qu'ils pardonnent aisément une manipulation parfaitement illégale et hautement immorale de leurs émotions par un haptir dont le seul but était la poursuite de sa mission : la restauration de Yulmir dans toute sa puissance. Mais, s'il garda le silence sur ce sujet, il décida, comme une sorte de compensation, d'accéder à leur vœu commun de retrouver leur fils, quels que soient les sacrifices nécessaires. Comme beaucoup de ses collègues, Aïn était un philosophe moral d'une grande subtilité et il s'estimait, en tant que citoyen du R'hinz, en partie responsable du tort qui avait été causé à ces gens. Il pouvait parfaitement comprendre les motivations qui avaient poussé Xarax à enfreindre un code éthique qu'il s'efforçait, lui, de respecter scrupuleusement, mais il était bien décidé à tout tenter pour atténuer les conséquences de ce manquement. C'est pourquoi, après avoir passé deux jours à se préparer et laissé ainsi aux Berthiers le temps de parer au plus urgent, il les avait tout bonnement ramenés avec lui sur Nüngen où ils jouissaient pour l'instant de l'hospitalité de Sire Aldegard. Il bénéficiaient aussi des services d'un Passeur novice chargé de leur servir d'interprète et, dans toute la mesure du possible, de leur faciliter l'apprentissage du tünnkeh.
"Mes parents sont à Aleth ?!
"Oui Julien (Ugo avait jugé opportun de ne pas traduire le 'Sire' employé par Aïn), et ils m'ont demandé de vous embrasser de leur part. Quoique je ne voie pas très bien comment m'acquitter de cette agréable commission
Aïn avait passé sous silence ce qu'il avait découvert des procédés du haptir, mais il avait bien l'intention d'en informer Julien directement, dès la fin de la réunion.
"Eh bien je suppose que vous allez pouvoir me ramener là-bas dès que j'aurai réglé quelques questions ici.
Il se tourna alors vers les deux marins qui le regardaient bouche bée :
"Tenntchouk, est-ce qu'il nous reste beaucoup d'argent ?
"Ben
Maître Anhel, après qu'on a eu tout payé, y restait encore un peu plus de trente sertchen, je vais aller vous les chercher tout-de-suite.
Julien soupira. Il commençait à bien connaître les symptômes qui s'emparaient de son compagnon.
"Tenntchouk, je n'ai pas changé. Je suis toujours le même et je ne veux pas que ça change. Si vous m'appelez encore Maître Anhel, je vais croire que vous ne m'aimez plus. Continuez à me tutoyer, s'il vous plaît, par contre, si vous y tenez, vous pouvez m'appeler Julien. C'est mon vrai nom et ce sera plus simple pour tout le monde. Mais 'gamin', ça n'est pas mal non plus. D'accord ?
"D'accord, gamin. Mais si on avait su que t'étais quelqu'un d'aussi
"Oui, eh bien, c'est mieux comme ça.
"Bon, je vais chercher ton or.
"Ça n'est pas la peine. Je veux simplement savoir si vous aurez assez d'argent pour entretenir le bateau pendant un moment. C'est votre bateau, cet Honorable Passeur en est témoin. Naturellement, j'aimerais bien pouvoir venir naviguer avec vous de temps en temps, comme invité.
"Ben, y manquerait plus qu'ça ! C'est déjà suffisamment triste que tu t'en ailles.
"Merci. Alors on laissera le klirk sur le roof et Aïn pourra me ramener quand j'aurai un peu de temps libre. Comme je n'ai pas envie de naviguer sur un rafiot bon pour la casse, vous aurez un compte ouvert quelque part où ça vous conviendra. Si Kardenang vous convient comme port d'attache, je suis sûr qu'on pourra s'arranger avec Maîtresse Nardik pour que vous ayez un clos à votre disposition toute l'année. Mais si vous voulez prendre d'autres dispositions, ça vous regarde. Vous pouvez peut-être aussi prendre quelqu'un pour vous aider, mais il vaudrait mieux qu'il ne soit pas bavard.
"Ça, on l'a bien compris. On est pas complètement idiots.
"Non, et c'est bien pour ça que j'aimerais tant pouvoir compter sur vous.
"Tu peux, gamin. Où c'est qu'y faut qu'on signe ?
"Il n'y a rien à signer. J'ai votre parole. Vous avez la mienne. C'est tout. Maintenant, il faut que je me prépare à partir. Dans un jour ou deux, Aïn reviendra avec quelqu'un pour régler tous les détails. Une dernière chose, quand je vous ai parlé d'acheter un bateau, vous m'avez dit que vous ne connaissiez pas la navigation, mais je n'ai pas l'impression que vous ayez eu des difficultés jusqu'à présent.
"Ben, ç'quon a fait, c'était pas vraiment naviguer, on est restés dans l'archipel, pratiquement. Mais si tu veux faire le tour du monde, faudra qu'on étudie un peu ou qu'tu nous donnes un pilote.
"Je vois.
Chapitre 61 Conseil
Sire Aldegard eut le bon goût de ne pas retenir Julien et ses compagnons plus de quelques instants lorsqu'il vint se présenter à son retour dans la Maison Première des Bakhtars. Il les fit conduire directement au clos de ses parents.
Les Berthier n'étaient à Aleth que depuis deux jours, mais ils étaient vêtus à la mode du lieu, beaucoup plus agréable sous un tel climat que des vêtements européens ou que la tenue de Dvârinn dans laquelle Julien commençait déjà à transpirer abondamment. Ils portaient donc des abbas blancs bordés d'un fin liseré fuchsia et or signalant à tous leur appartenance à la Maison Impériale. De légères subtilités de coupe et de drapé faisaient que ce simple vêtement transformait Isabelle en une sorte de reine antique qui n'avait plus grand chose de la robuste fille issue d'une longue lignée de paysans Normands. Elle avait conservé sa figure avenante et ce teint clair qui évoque irrésistiblement la crème fraîche, la pâtisserie et la rosée du matin, mais ses cheveux auburn relevés en chignon à la mode d'Aleth soulignaient un port de tête d'une inconsciente noblesse qui complétait un personnage d'une grande dignité. Son époux, pour sa part, portait avec une mâle désinvolture ce qu'il aurait certainement qualifié, en d'autres lieux, de tenue de carnaval. Un Passeur se tenait auprès d'eux, son pelage jaune canari jurant affreusement avec tout ce qu'il approchait dans ce décor tout en tons pastel.
Après les premières effusions des retrouvailles, Ugo causa un choc lorsqu'il répondit d'une voix étonnamment distinguée à son ancien maître qui avait eu l'étourderie de lui demander :
"Alors, mon vieux, tu as apprécié le voyage ? On dirait que Julien a fait des frais. Tu as un magnifique collier. On dirait de l'or blanc. Isabelle va être jalouse !
"Elle peut ! C'est une pièce absolument unique. Il n'y en a pas d'autre dans tout le R'hinz. Cela lui siérait sans doute à merveille, mais je crains de ne pouvoir m'en passer pour le moment.
"Ugo ! Tu parles !
"J'ai toujours parlé dans ma tête. Maintenant, tu peux m'entendre.
"J'en suis vraiment heureux. Où as-tu trouvé cette merveille ?
"C'est un ami de Julien qui m'en a fait cadeau.
"C'est impressionnant. On dirait qu'il a des amis précieux.
"Je ne voudrais pas ternir ton euphorie, mais il semble qu'il ait aussi des ennemis puissants.
"C'est vrai. J'ai du mal à m'y faire.
La voix d'Isabelle, qui jusqu'alors discutait à mi-voix avec son fils retrouvé, s'éleva d'un ton et prit un accent un peu plus solennel :
"Julien, je voudrais te présenter l'Honorable Wakhann qui a eu la bonté de nous servir d'intermédiaire et brûle du désir de te rencontrer.
Le Passeur jaune s'approcha d'un pas hésitant et inclina la tête afin que Julien pose sa main sur sa nuque.
"Puisse Votre Seigneurie accepter les vœux sans importance d'un Passeur.
"Honorable Wakhann vous accomplissez une tâche difficile. Vous rendez à ma famille un immense service. Je vous serais vraiment reconnaissant si vous pouviez faire un effort supplémentaire et m'éviter d'avoir à employer le Haut-parler. Je crois aussi que si vous pouviez m'appeler Julien ou, à la rigueur, Sire, comme le fait votre Honorable Maître Aïn, je me sentirais plus à l'aise.
"Qu'il en soit selon votre volonté, Sire. De toute façon, maintenant que l'Honorable Maître Yol est de retour, je pense que mes modestes services ne seront plus requis.
"Détrompez-vous. L'Honorable Yol risque d'être fort occupé à d'autres tâches et je suis certain qu'il insistera pour que vous poursuiviez votre tâche auprès de mes parents. Si tant est, bien sûr, que vous en ayez toujours le désir.
"C'est mon vœu le plus cher, Sire. Et en dehors du privilège rare de connaître ainsi ceux qui vous sont proches, j'apprécie aussi au plus haut point l'occasion qui m'est donnée d'étudier une culture totalement étrangère aux Neuf Mondes.
"Je suis heureux que ça vous plaise. Une dernière chose : j'interdis absolument toute manipulation de leur esprit. Par exemple, je ne veux pas qu'on se permette d'altérer leur mémoire pour qu'ils ne gardent aucun souvenir précis des Passeurs qu'ils pourront rencontrer. Je veux qu'ils soient traités exactement comme moi. Parlez-en avec vos Maîtres si vous voulez, mais je ne pense pas que ça posera le moindre problème.
"Je ne le pense pas non plus Sire. Maître Aïn m'a déjà fait la même recommandation.
***
Sire Aldegard tenait conseil. Un conseil fort restreint d'ailleurs, réduit à six personnes : lui même, Julien et Xarax, Tannder, Aïn et Yol/Ugo. Il s'agissait de décider de la conduite à tenir lors des prochains jours qui risquaient de s'avérer décisifs pour Dvârinn. Tannder était présent à la requête expresse de Julien qui tenait beaucoup à connaître son point de vue d'homme dégagé de toute attache politique.
"Demain, Sire, commença Aldegard, auront lieu les funérailles de Sire Ylavan. Vous pouvez choisir d'y paraître ou de vous en abstenir. Ensuite, dans un délai qui ne devrait pas excéder vingt jours, aura lieu l'adoubement du nouveau Miroir de l'Empereur sur Dvârinn. Normalement, votre présence est requise pour cette occasion. Vous pouvez bien sûr décider de vous y soustraire, mais ce serait accréditer les rumeurs qui recommencent à courir sur l'affaiblissement du pouvoir de l'Empereur.
"Qu'est-ce que vous conseillez de faire ?
"Il n'est pas indispensable de vous montrer demain sur Dvârinn. Je m'y rendrai et présenterai vos condoléances officielles. Nous aurons ensuite une vingtaine de jours pour réunir le Conseil des Miroirs et régler la question de l'adoubement d'un nouveau Miroir sur Dvârinn.
"Je pense, fit remarquer Julien, que vous serez d'accord pour penser que Nandak ne peut pas être désigné comme Miroir. Il y a de fortes chances qu'il ait assassiné son père. Il ne devrait même pas être Premier Sire des Ksantiris.
"Si la chose a bien eu lieu, elle ne peut certainement pas être prouvée, Sire. Nandak est peut-être malfaisant, mais ce n'est pas un imbécile.
"Je me le demande ! Cette histoire de dépôt d'armes interdites est une belle idiotie, non ? Il ne s'imagine quand même pas que les autres vont le laisser utiliser des canons ou je ne sais trop quoi sans rien dire ?
"Si cette histoire est vraie, c'est que quelqu'un l'a persuadé que vous n'étiez plus dans le R'hinz. Si c'était le cas, il pourrait conquérir la planète sans que quiconque puisse l'en empêcher. Encore faut-il avoir la preuve qu'il a vraiment découvert ces armes. De toute façon, Sire, vous ne pouvez intervenir dans la succession des Ksantiris.
"Non. Mais on doit pouvoir mettre fin à ce genre de projet avant que les choses ne deviennent dramatiques. Déjà, si l'Empereur montre qu'il est toujours là, ça refroidira peut-être ses ardeurs ?
"Certainement, mais il peut choisir de vous défier. Cela s'est déjà produit."
"Et qu'est-ce qui s'est passé ?
"Aucun de ceux qui l'on fait n'a pu mettre sa menace à exécution. Quant à ceux qui ont été assez malins pour se taire et entreprendre effectivement d'aller à l'encontre des lois du R'hinz, le Conseil des Miroirs a déclaré leurs Maisons éteintes et leurs Marques, abolies. C'est ce qui est arrivé à la Noble Famille des T'ang Ser qui gouvernait la cité de Tchenn Ril que vous avez eu l'occasion de parcourir.
"Je préférerais qu'on n'en arrive pas là. Naturellement, cette affaire me cause du souci et j'y ai déjà beaucoup réfléchi. Je pense avoir trouvé une façon de faire qui nous permettra d'éviter de causer plus de dégâts que nécessaire.
***
De retour dans son clos, celui qu'il avait partagé avec Niil et Ambar au temps heureux où ils étaient réunis, Julien se tourna vers Tannder.
"Tannder, vous n'avez rien dit, au Conseil. Qu'est-ce que vous pensez de mon idée ?
"J'aurais tendance à dire, comme le Premier Sire, que c'est un peu téméraire. Mais je crois que vous n'avez pas tout révélé et j'attends de savoir ce que vous avez caché pour juger de votre stratégie, si c'est bien ce que vous attendez de moi.
Julien expliqua alors ce qu'il avait vraiment en tête et reçut alors l'approbation de Tannder ainsi que quelques conseils supplémentaires pour améliorer l'efficacité de son plan. Puis il fit prier Maître Subadar, le disciple d'une autre vie, maintenant Grand Maître du Cercle des Arts Majeurs, de bien vouloir partager son dîner. Celui qui lui avait rappelé l'existence de la Chambre-Ailleurs devait pouvoir l'aider à régler certains détails.
Chapitre 62 Petite conversation privée
Le Trankenn Premier des Ksantiris résonnait du battement sourd des tambours funèbres. Le soleil froid de la fin de l'hiver inondait de sa lumière pâle la foule rassemblée sur le pont supérieur, sous les voiles impeccablement ferlées du vaisseau immobile. À quelques encablures à tribord se tenait, pareillement impeccable, le Trankenn des Gyalmangs où résonnaient aussi les tambours de mort. La dépouille de Sire Ylavan reposait à la proue de son navire dans un coracle de cuir et de bois tressé, exacte réplique des embarcations utilisées par ses ancêtres des millénaires auparavant. Des fleurs et des copeaux de bois aromatique dissimulaient le corps nu à l'exception du visage recouvert d'une mince feuille d'or martelée à son image. Dame Axelia se tenait près de l'embarcation, vêtue des vêtements de toile grise des pêcheurs de jadis, prête à commander les six marins qui feraient descendre Sire Ylavan jusqu'à la mer pour son ultime voyage. Elle s'apprêtait à donner l'ordre rituel qui les ferait manœuvrer le système de palans permettant d'abaisser doucement le coracle jusqu'aux flots, trente mètres plus bas, lorsqu'un murmure confus s'éleva de la foule. Derrière elle, venait d'apparaître la mince silhouette d'un jeune garçon, vêtu seulement du réseau immédiatement reconnaissable des Marques blanches de la Maison Impériale. Sa voix s'éleva, clairement audible par tous, d'un bout à l'autre du vaisseau :
"Noble Dame Axelia, avant d'envoyer votre Noble Époux naviguer sur les Eaux Insondables, permettez à Yulmir de saluer une dernière fois son Miroir.
Malgré sa surprise et ses vêtements grossiers, Dame Axelia s'inclina avec une dignité pleine de grâce et s'écarta pour laisser passer le visiteur inattendu qui s'avança jusqu'à la barque funéraire et contempla un instant le masque d'or avant de revenir vers la veuve.
"Nul, Noble Dame, n'est plus digne de garder son peuple des périls de la mer. Nul n'est plus digne de guider les siens sur les Courants du Destin. Nul n'est plus digne d'inspirer de sa Sagesse les gardiens de sa Lignée.
Les paroles rituelles ayant été prononcées, Dame Axelia fit un signe de la main, les six hommes entonnèrent une archaïque chanson à hisser et s'employèrent à faire descendre doucement leur Maître mort. Au moment où l'esquif flotta librement, un long coup de sifflet déclencha le déploiement de la voilure des deux grands navires qui s'écartèrent d'abord lentement, puis de plus en plus rapidement.
À bord du Trankenn Premier, le silence était absolu, souligné encore par le souffle régulier du vent dans le gréement. Les bras croisés, résolument campé sur ses pieds à la proue du navire, Julien contemplait la foule des visages tournés vers lui. La première phase du plan soigneusement mis en place s'était déroulée à la perfection. Malgré la température extrêmement fraîche, il n'avait pas froid, protégé qu'il était pour un bon moment encore par un onguent particulièrement efficace. Il eût été en effet dommage de prononcer son discours en claquant des dents. Il n'éprouvait pas non plus la moindre gêne à se montrer ainsi, nu devant la foule. Le vieux Maître des Traditions avait raison : 'Les Marques sont le seul vêtement indispensable aux Nobles Fils'. Mais il devait maintenant poursuivre.
"Les Nobles Sires Ksantiris n'accueilleront-ils pas le Gardien des Neuf Mondes ?
Tous les visages se tournèrent aussitôt vers l'estrade où siégeaient Nandak, Nekal, Niil et Ambar. Si Nandak, Niil et Ambar étaient manifestement décontenancés, le visage de Nekal reflétait une horreur sans nom et, alors que les autres se levaient en essayant de garder une certaine dignité, il dut se rasseoir, le visage gris, ses jambes lui refusant momentanément tout service. Son frère se tourna vers lui et le saisit brutalement par le bras pour le remettre sur ses pieds. Il ne comprenait pas la raison de cette scène, mais il ne pouvait tolérer qu'un Ksantiri se couvre ainsi publiquement de honte.
"Nandak, laissez à votre Noble Frère le temps de se remettre de la joie de revoir son Empereur. La Tradition affirme que 'l'Empereur est partout chez lui dans les Neuf Mondes', mais peut-être aurais-je dû annoncer ma visite et lui épargner une émotion trop violente.
Nandak avait rapidement franchi la distance qui le séparait de Julien et se tenait devant lui, un genou en terre, la nuque courbée dans l'attitude traditionnelle de demande d'indulgence :
"Que Votre Seigneurie daigne oublier ce disgracieux incident. Qu'elle accepte, avec mes plus fervents souhaits de bienvenue, l'expression sincère de ma profonde gratitude pour l'honneur ainsi fait à la mémoire de mon Noble et regretté Père.
"Cet incident n'a pas eu lieu, Nandak. Quant à votre très regretté Père, mon fidèle Miroir, il m'aura au moins laissé, en plus du souvenir de sa fidélité, son Noble Fils Niil, un Conseiller précieux malgré son peu d'années."
Puis, élevant la voix, il appela par-dessus la tête de Nandak toujours agenouillé.
"Sire Niil, ne me donnerez-vous pas de quoi couvrir mon corps ? Ou les Ksantiris auraient-ils soudain perdu leurs bonnes manières ?
Niil accourut aussitôt, se dépouilla entièrement et présenta ses vêtements un à un. Il aida Julien à les revêtir et ajuster le hatik de cérémonie comme il convenait, accomplissant ainsi publiquement sa part de l'ancien rite par lequel le suzerain investissait son vassal de sa confiance la plus absolue, signifiant qu'il était aussi près de lui que ses propres vêtements et que tenter de lui nuire équivalait à déclarer la guerre à l'Empereur lui-même. Ayant ainsi fait passer publiquement un message qui ne tarderait pas à résonner dans tout le R'hinz, Julien envoya bien vite son ami se couvrir avant qu'il ne se mettre à trembler de façon trop visible et suivit Nandak vers les salons d'honneur du navire où se tenait la fine fleur de l'aristocratie Dvârienne. Il s'était assuré d'un coup d'œil que Dame Axelia prenait en charge un Ambar complètement perdu à qui il avait tout-de-même eu le temps d'adresser un sourire qui se voulait rassurant.
Julien dut subir les hommages respectueux d'un nombre impressionnant de personnages tous très conscients de leur importance avant de pouvoir passer avec Nandak dans un salon un peu moins vaste où l'attendaient, outre Sire Aldegard et Dame Délia, Dame Axelia et Ambar ainsi que Niil, de nouveau vêtu pour la circonstance. Une quinzaine de grands personnages, parmi lesquels le Noble Sire Délian, allié putatif du futur Maître du Monde, attendaient aussi en bavardant autour d'une longue table dressée pour un banquet. Mais comme on le conduisait vers la place d'honneur, Julien remarqua :
"Nekal serait-il souffrant ? Ou la vision de ma personne lui aurait-elle coupé l'appétit ?
Visiblement, Nandak n'en savait rien car aucune explication à cette absence qui constituait un manquement flagrant à l'étiquette ne lui venait à l'esprit. Comme il allait se lancer à nouveau dans des excuses, Julien l'arrêta d'un geste.
"Je vous en prie. Votre frère est en âge de répondre lui-même de ses actes, et je ne doute pas qu'il y ait, derrière cette apparente discourtoisie, une raison toute simple et innocente. Mais, si vous vous inquiétez de la santé de ce cher Nekal, mon Conseiller privé pourrait tenter d'en savoir plus." Ce qui, traduit du langage diplomatique, voulait dire : "Quelque chose est pourri dans le Domaine des Ksantiris et votre frère ne se gêne pas pour me cracher à la figure. Tirez ça au clair immédiatement ou je vais m'en charger moi-même !"
"Ce ne sera pas nécessaire, Votre Seigneurie, je vais l'envoyer quérir.
"Comme vous voudrez. Mais comme il serait impoli de commencer le repas alors qu'on attend encore un convive, peu-être me ferez-vous la grâce d'un entretien privé ? Je crois qu'il y a par ici un petit salon qui conviendrait à merveille. Aldegard, auriez-vous la bonté de vous joindre à nous ?
Nandak se détendit visiblement. Un entretien avec l'Empereur et Aldegard ne pouvait que concerner sa future charge de Miroir. Il était heureux de quitter le terrain glissant du comportement outrageusement choquant de son crétin de frère. Ils se rendirent donc, après s'en être excusés auprès des autres invités, dans le salon en question où ils prirent place dans des sièges confortables autour d'une table convenablement garnie de rafraîchissements.
"Si vous le permettez, commença Julien, j'aimerais vous présenter quelqu'un. Xarax !
Le haptir parut se matérialiser sur l'accoudoir du fauteuil de Nandak qui esquissa un mouvement vers la ceinture de son hatik.
"Si j'étais à votre place, l'avertit Julien, je ne bougerais plus. Plus du tout. Xarax est aussi un de mes Conseillers privés, mais il est beaucoup plus dangereux que les autres. Si vous évitez soigneusement tout mouvement inconsidéré, vous allez avoir le privilège d'un entretien particulier avec le Haptir de l'Empereur. Il va vous faire voir une conversation des plus instructives entre Sire Délian et son Maître d'armes.
Xarax posa sa patte sur le bras d'un Nandak tétanisé. Il la retira après quelques secondes et, comme Nandak prenait une inspiration pour protester, Julien l'arrêta d'une voix parfaitement calme :
"Je vous recommande instamment de ne pas essayer de nier l'évidence. Sire Aldegard est ici en tant que représentant officiel du Conseil des Miroirs et vous n'ignorez pas les pouvoirs de ce Conseil. À compter de cet instant, chacune de vos paroles sera conservée fidèlement comme l'a été la scène que vous venez de voir et ces paroles auront des conséquences immédiates pour vous et votre Famille. Est-ce bien clair ?
Nandak hocha la tête.
"Bien. Sire Aldegard va vous suggérer une ligne d'action qui a toute mon approbation. J'espère qu'elle aura aussi la vôtre.
"Noble Sire, commença Aldegard, il semble que vous vous soyez rendu coupable de complot contre la sécurité générale des Neuf Mondes. Vous connaissez le châtiment qui punit une telle forfaiture. Le Conseil des Miroirs vous offre une chance de réduire la rigueur de ce châtiment. Vous pouvez, en signe de contrition et dans le but d'aider à préserver la paix du R'hinz, guider de votre propre initiative les Gardiens du Conseil vers les armes en question et tout autre dépôt illégal dont vous auriez connaissance. Vous pouvez vous soumettre de bonne grâce à certains changements dans l'administration de vos domaines, l'un de ces changements concernant spécifiquement le Domaine de Ksantir. Au cas où une telle décision vous surprendrait, sachez que votre Honorable Frère a poussé la bêtise jusqu'à refuser grossièrement d'accéder à une requête faite expressément au nom de l'Empereur, signifiant par là qu'il ne croyait pas que l'influence de Yulmir pût protéger Ses Messagers. D'autre part, la haine qu'il semble avoir suscitée au sein d'un peuple qu'il est censé protéger a persuadé le Conseil que la gestion d'un îlot dépeuplé conviendrait mieux à ses talents. Vous pouvez accepter la supervision discrète d'un Conseiller privé nommé par le Conseil des Miroirs. Vous pouvez enfin renoncer à la charge trop lourde de Miroir de l'Empereur dont, après votre regretté père, vous vous sentez profondément indigne. Ceci dit, vous êtes libre de choisir une autre ligne de conduite et vouloir, par exemple, contester la véracité de l'accusation qui pèse sur vous. Sachez qu'alors l'enquête approfondie qui s'ensuivra révélera toute la vérité, bonne ou mauvaise. Et n'espérez pas que quoi que ce soit demeure caché. Le crime est tel que les moyens d'investigation les plus extrêmes sont légitimes. Vous savez certainement qu'il existe des techniques de sondage mental fort efficaces, même s'il est interdit d'y avoir recours pour les crimes ordinaires en raison des dommages qu'elles sont susceptibles de causer à des esprits manquant de résistance. Cependant, quelqu'un qui serait absolument certain de sa totale innocence ne risquerait bien sûr rien à choisir cette voie
J'attends votre réponse."
"J'accepte."
"Au moins, vous faites preuve aujourd'hui d'un bon sens qui vous a manqué lorsque vous vous êtes lancé dans cette folie."
"Puisque vous êtes d'accord, dit Julien pour conclure l'entretien, je ne vois pas de raison pour faire attendre plus longtemps vos hôtes."
***
Le repas fut étrange. Le noble Sire Nandak semblait perdu dans ses pensées. Sans doute sa profonde affliction était-elle responsable de son manque de conversation. Quant à Sire Nekal, il avait dû manger quelque chose de pas véritablement frais au petit déjeuner car il n'avalait pratiquement rien. Pour quelqu'un de célèbre pour son appétit dans tous les domaines, c'était presque inquiétant. Sûrement, son cuisinier allait en subir les conséquences. L'empereur lui, fut unanimement déclaré charmant. Même si ce qualificatif pouvait paraître un peu léger, appliqué au Maître incontesté de l'Univers Connu, tous s'accordèrent que c'était ce qui décrivait le mieux la nouvelle personnalité sous laquelle Yulmir avait décidé de se présenter. Toutes les Dames présentes, en particulier, auraient rêvé d'un tel fils. Un convive cependant, termina le repas dans un état de trouble qui lui gâcha le reste de sa journée. Sire Délian, en effet, se demandait pourquoi, au nom de toutes les Puissances du R'hinz, l'Empereur avait éprouvé le besoin de lui demander le nom de son Maître d'armes.
Chapitre 63 Heureux qui, comme Ulysse
Les parents de Julien n'étaient pas vraiment enchantés par ses Marques. Lorsqu'ils s'étaient retrouvés la veille, son père avait apprécié avec une louable retenue ce qu'il appelait 'une coupe de cheveux, peut-être un peu radicale, mais virile à souhait' mais, comme son épouse, il avait eu un choc en découvrant aujourd'hui ses 'tatouages'. Bien sûr, ils s'étaient abstenu de toute réflexion lorsque leur fils était revenu de cette cérémonie à laquelle il devait absolument participer et qu'il leur avait présenté Niil et Ambar. Ils s'étaient montrés la courtoisie même dans toute la mesure d'une conversation traduite. D'autant plus que les deux garçons portaient eux aussi des 'tatouages' argentés. Mais Julien, qui savait pourtant exactement ce qu'ils ressentaient, se fichait pour une fois éperdument de leur opinion. Une seule chose comptait : il avait retrouvé ses amis et brûlait d'impatience d'être seul avec eux.
Tannder, qui comprenait à merveille ce genre de choses lui facilita la tâche en apparaissant après quelques minutes pour rappeler à Sa Seigneurie qu'Elle était attendue dans Ses Appartements Privés, mettant ainsi fin à toute velléité de le retenir pour un éventuel repas en famille. De même, la prévoyance de Tannder ou d'Aldegard lui-même avait fait que le clos de ses parents et le sien soient séparés par une distance et des détours de couloirs suffisants pour décourager toute visite impromptue. Il devait être parfaitement clair que personne ne pouvait imposer sa présence au Gardien des Neuf Mondes sans s'être d'abord fait annoncer.
Les trois garçons n'avaient pas encore eu l'occasion de se retrouver vraiment ou d'avoir une conversation privée, et la première chose que fit Julien lorsqu'il furent enfin seuls fut de les serrer l'un et l'autre dans ses bras. Ce fut Ambar qui posa la question qui devait leur brûler les lèvres depuis un moment :
"Tu as coupé tes cheveux ! Et tu portes les Marques de la Maison Impériale ! Qu'est-ce qui t'est arrivé ? Xarax ne nous a rien dit !"
"Je ne les porte que depuis cette nuit. Je vous raconterai tout-à-l'heure."
"J'ai beaucoup aimé ton apparition, fit Niil, ça a complètement stupéfié mes frères. Je crois qu'ils étaient persuadés qu'il n'y avait plus d'Empereur. J'espère aussi que tu nous raconteras ce que vous avez dit dans le petit salon. Nandak avait l'air complètement décomposé, en sortant.
"Je vous raconterai. Ça vous intéresse au premier chef."
"Et j'ai eu un vrai choc quand j'ai compris que tu voulais qu'on accomplisse le vieux Rite de Confiance. Ça n'était pas nécessaire, tu sais."
"Si, c'était nécessaire, et c'est pour ça, entre autres raisons, que je suis arrivé tout nu. C'est Tannder qui me l'a indiqué. Ce type est vraiment notre ami. Maintenant, je suis à peu près certain qu'on y regardera à deux fois avant de s'attaquer à toi. Même si je ne suis pas là. Avec des imbéciles comme Nekal, par exemple, il vaut mieux que les choses soient claires. D'ailleurs, j'ai beaucoup aimé enfiler, comme ça, tes vêtements tout chauds, surtout ton caleçon."
"Oui j'ai remarqué."
"Ça n'a pas eu l'air de te faire beaucoup d'effet."
"Tu parles ! J'étais complètement frigorifié. Je me demande bien comment tu n'étais pas tout bleu toi-même."
"C'est dû à ma nature surhumaine
Non, en fait, Maître Subadar a envoyé chercher un Maître de Santé qui m'a apporté un pot d'un onguent spécial. Ça protège du froid pendant un certain temps."
"Parce que Maître Subadar est aussi dans le coup ?"
"Oh oui ! C'est lui qui m'a aidé à mettre au point mon apparition. Et aussi Aïn. C'est pareil, j'ai l'impression qu'il est vraiment mon ami. Qu'il ne m'aide pas seulement parce que je suis l'Empereur. Comme vous, quoi."
"Il n'y a pas si longtemps, je t'aurais dit que c'était normal puisqu'on est des Ksantiris. Mais après ce qu'ont fait mes salauds de frères
"
"Je dois reconnaître qu'ils donnent une image intéressante de la noblesse du R'hinz. J'espère qu'il n'y en a pas trop, des comme ça. Tu savais que Nekal est carrément haï par la plupart des gens à Ksantir ?"
"Je m'en doutais un peu. Qu'est-ce qui va leur arriver ?"
"Si personne ne fait l'imbécile et s'amuse à créer des difficultés, Nekal va gouverner les poissons depuis l'îlot le plus isolé qu'on pourra trouver. Quant à Nandak, c'est plus compliqué. On y a réfléchi avec Aldegard. Le plus simple et le plus évident aurait été de l'envoyer sur Tandil pour atteinte majeure à la sécurité des Neuf Mondes, de te déclarer Premier Sire des Ksantiris et de nommer ta Noble Mère, Dame Axelia, Conseillère-Régente jusqu'à ce que le Conseil des Miroirs juge que ta formation est achevée. Mais tout le monde est tombé d'accord pour dire que ça n'était pas un cadeau à te faire. Cette histoire sent franchement très mauvais et on ne connaît pas vraiment tout ceux qui ont trempé dans le complot. En plus, comme tu le sais, certains pensent que ton père n'est pas mort de façon absolument naturelle et j'aurais beaucoup de peine si tu tombais brutalement malade. Quant à Ambar, ses chances de te survivre plus de quelques heures sont pratiquement nulles. Les prétendants à la place de Premier Sire des Ksantiris ne manquent pas et vous êtes des obstacles. 'Un bâtard et une pièce rapportée', c'est comme ça qu'on vous appelle chez certains partisans de ton frère. Je ne te répéterai pas certains des surnoms qu'on donne à Dame Axelia. Ta mère a choisi de venir s'installer sur Nüngen et elle a parfaitement raison."
"Si j'ai bien compris, Nandak a gagné. Il reste Premier Sire, même si c'est un traître et un assassin."
"Tu peux voir ça comme ça. Mais en fait, il a les mains complètement liées. On règle la question des armes interdites sans avoir à détruire Ksantir comme Tchenn Ril a été détruite en son temps. On n'a pas non plus a éteindre la Maison des Ksantiris et à disperser ses membres. On garde ton frère sous tutelle et, comme tu ne prétends pas prendre le pouvoir, il n'a plus aucune raison de comploter ta mort ou celle de ta mère, sans parler d'Ambar.
"Et si je veux venger la mort de mon père ?"
"C'est ton droit le plus absolu. Tu as le choix entre l'assassiner et te faire envoyer sur Tandil par le Tribunal des Pairs avec ceux qui t'auront aidé, ou bien prouver qu'il a vraiment ordonné sa mort, et ça risque d'être difficile. Je suis sûr qu'il doit y avoir une épidémie de suicides en ce moment parmi ceux qui auraient pu être vaguement au courant de quelque chose. Tout le monde, moi le premier, comprend ce que tu ressens et si tu décides de venger ton père, j'interviendrai directement pour que personne ne t'en empêche. Je pourrais même prier Tannder de veiller à ce que tu ne sois pas bêtement tué par quelqu'un qui te tirerait dans le dos. Je suis certain qu'il accepterait. Il t'aime beaucoup et il n'aurait pas peur de devoir aussi t'aider à survivre quelque temps sur Tandil, en attendant qu'un tak te trouve à son goût. Mais je te demande de prendre d'abord un moment pour réfléchir. Tu me dois bien ça. Et je voudrais aussi que tu considères ce que moi, j'ai l'intention de faire. Aussi malin que soit Nandak, s'il a vraiment fait ce qu'on dit, il en reste forcément des preuves. Toi, tu ne pourras jamais les découvrir, mais moi, j'ai tellement de moyens que je ne les connais pas encore tous ! Et je vais demander à Tannder et Maître Subadar de les employer discrètement. Très vite, ton frère va cesser d'être sur ses gardes, surtout si tu le laisses croire que tu n'as aucun soupçon. Il est malin, mais pas assez intelligent pour ne pas commettre une erreur. Il te prend pour un idiot et il n'a pas encore vraiment réalisé qu'il avait contre lui toute la puissance de l'Empereur. Et quand il le réalisera, il restera incapable de se faire la moindre idée de ce qu'est vraiment cette puissance. Il pense qu'il s'est fait taper sur les doigts, un peu fort sans doute, mais qu'il survivra et pourra retrouver son pouvoir et sa liberté. Il n'a rien compris. Il va être surveillé tout le temps, partout, et on utilisera pour ça tous les moyens qu'il faudra. Si, contre toutes les apparences, il n'a rien à voir dans la mort de ton père, tu le sauras. S'il est coupable, alors tu le sauras aussi et tu pourras choisir la fin de l'histoire : l'envoyer sur Tandil ou invoquer le Droit de rétribution et l'affronter directement. Je sais que tu aurais sans doute préféré que je te demande ton avis plus tôt, tu es mon Conseiller après tout, mais c'était difficile. Qu'est-ce que tu en penses ?"
Malgré la gravité de ce qui venait d'être évoqué, Niil ne put s'empêcher complètement de sourire.
"Je pense que je serais encore plus crétin que cet abruti de Nekal, si je n'étais pas d'accord. Et je te remercie de te lancer dans toutes ces complications pour moi."
"Oh, mais ça n'est pas uniquement pour tes beaux yeux ! Moi aussi j'aime la justice, et ça me ferait vraiment mal de le laisser s'en tirer s'il est coupable. Simplement, je ne voudrais pas perdre un ami alors que je viens juste de le retrouver. Qu'est-ce que j'ai pu regretter que vous ne soyez pas là quand j'ai rencontré le Neh kyong !"
"Tu as vu un Neh kyong ?!"
Ambar n'en croyait pas ses oreilles.
"Si on peut appeler ça 'voir', c'est plutôt bizarre, comme expérience. Mais oui, j'ai rencontré un Neh kyong. Il s'appelle Tchenn Ril, comme la cité détruite qu'il garde, et il m'a dit qu'il avait une dette envers moi. Si vous voulez, on pourra aller le visiter ensemble, quand les choses se seront un peu calmées."
"Il paraît que tu as aussi un bateau. Ça, Xarax nous l'a dit. Comment c'était pendant la tempête ? Nous, sur le trankenn, on n'a pas senti grand chose, mais je suppose que pour toi, ça a dû être différent."
Longtemps, alors que Niil demeurait plongé dans ses pensées, Ambar continua d'interroger Julien, revivant avec lui toute son aventure. Il eut même droit, après une brève hésitation, à une description de Dillik et de sa rencontre nocturne avec Xarax. Julien prenait là un pari risqué, mais il se refusait à ce que ce qu'il éprouvait pour Ambar soit de quelque façon contaminé par la dissimulation. Mais il fut immédiatement rassuré par la réaction de son ami :
"C'est vraiment une belle histoire que tu lui as racontée. Avec le rêve et le cerf-volant, c'est le plus beau cadeau que tu pouvais lui faire. Et il le mérite. C'est vrai, avec tout ce qui t'arrivait, et sans personne pour te tenir compagnie la nuit, ça a dû te faire vraiment du bien de le rencontrer. J'espère bien qu'on le verra un jour. Et là, c'est moi qui lui ferai un cadeau pour le remercier d'avoir pris soin de toi."
Julien n'était pas sûr de vraiment connaître le cœur d'Ambar autant qu'il l'aurait souhaité, mais il était heureux de le voir libre, au moins, du poison de la jalousie.
"À propos, poursuivit-il avec dans l'œil une lueur qui commençait à devenir familière, tu n'aurais pas envie d'un bain, par hasard ?"
"Pourquoi, tu trouves que je devrais me débarrasser de la poussière du voyage ?"
"Voilà, c'est ça. Tous ces embruns, ce sel, c'est très mauvais pour la peau."
"Et tu pousserais le dévouement jusqu'à m'aider à m'en débarrasser, je suppose."
"Ça n'est pas que j'y tienne tellement, mais il faut bien faire des sacrifices, de temps en temps."
"C'est Tannder, qui t'éduque comme ça ?"
"Oui, et il insiste pour que je sois très gentil avec toi. Avec Niil aussi, d'ailleurs. Tu ne voudrais pas que je lui désobéisse ?"
"Certainement pas ! Il faut toujours écouter ses maîtres. C'est lui aussi qui t'a conseillé de t'asseoir comme ça, avec ton laï remonté jusqu'en haut des cuisses ?"
"Euh
Non, ça je le fais tout seul. Avec toi, ça marche à tous les coups. C'est comme de pêcher dans un vivier. Alors, on va le prendre, ce bain ?"
"Ah, je ne sais pas
Le repas va bientôt être servi."
"Allez, viens, je suis sûr qu'on a le temps."
Ils avaient le temps, et Niil les rejoignit, finalement incapable de résister aux échos des rires provoqués par Ambar qui tenait absolument à comparer les dessins de ses propres Marques à ceux qui ornaient maintenant certains endroits particulièrement intéressants de l'anatomie de Julien.
Chapitre 64 Retour au calme
Les jours suivants se passèrent à mettre en place un programme complexe et chargé qui comportait des séances de formation avec des maîtres de différentes disciplines et la tenue de réunions avec Sire Aldegard. Julien dut insister pour pouvoir disposer de quelques loisirs. Il fut inébranlable dans sa décision de n'être plus séparé de Niil, ou encore d'Ambar que certains auraient volontiers envoyé parfaire son éducation loin de son peu accommodant protecteur. Car si la plupart de ceux qui étaient habituellement en contact avec lui finissaient par comprendre qu'il était inutile d'essayer de le contraindre au-delà du raisonnable, certains Grands Maîtres ou autre Personnages d'Importance, trompés par son apparence et sa gentillesse commettaient parfois l'erreur de le traiter comme le gamin que, techniquement, il était encore. Il le tolérait sans récriminer de la part de ses parents, mais ce genre d'attitude était réprimé de façon cinglante lorsqu'elle venait d'un quelconque Premier Sire des Machins-Trucs ou du Grand Surintendant de la Maison Untel.
Julien s'était aussi assuré auprès de Tannder qu'aucun exemplaire de 'La Précieuse Guirlande des Délices' ou du 'Jardin Secret des Fleurs Enchantées' ne se trouvait dans le clos de ses parents. Il ne tenait pas à devoir discuter avec eux certains aspects de la culture des Neuf Mondes. Le même Tannder n'avait cependant pas jugé utile de l'informer qu'une édition précieuse de 'L'Incomparable Corbeille des Époux Comblés' se trouvait en évidence sur une des tables de chevet de leur lit vaste comme un petit court de tennis, ainsi qu'un coffret joliment orné rempli d'accessoires étranges dont l'usage était heureusement illustré, de manière tout-à-fait explicite, dans l'Incomparable Corbeille. Jacques et Isabelle Berthier faisaient par ailleurs de considérables progrès dans l'apprentissage du Tünnkeh et ils avaient déjà pu commencer à visiter Aleth en la compagnie du Gardien Askil, enchanté de l'aubaine, que Julien leur avait fait affecter spécialement.
***
Il obtint de Tannder qu'il lui consacre chaque jour une heure afin de lui apprendre à utiliser le cadeau du Neh kyong Tchenn Ril. Il aurait volontiers offert le nagtri à Niil, dont les yeux s'étaient écarquillés à la vue du couteau noir buveur de sang, mais la nature même de l'arme rendait la chose impossible. Le couteau ne pouvait avoir d'autre maître que lui. Il insista aussi pour recevoir ses leçons en compagnie de ses amis auxquels vint très vite se joindre Karik, toujours aussi chétif pour ses quatorze ans, mais dont les muscles et la coordination s'amélioraient de jour en jour.
Ambar devait, bien sûr, peiner et transpirer d'abondance et s'initier en plus - Tannder en ayant décidé ainsi - au tir à l'arc et au maniement d'une sorte d'arbalète minuscule, mais d'une puissance étonnante. Il devait aussi passer une bonne partie de ses journées à étudier auprès de différents maîtres qui tous faisaient un rapport fidèle de ses efforts ou de son manque de zèle à Tannder, son Précepteur officiel.
Niil demeurait libre d'employer son temps comme il le jugeait bon et se partageait entre l'amélioration de sa technique de combat et la poursuite de ses études interrompues par l'arrivée de Julien. Il était fermement décidé à se hausser au niveau de son titre officiel de Conseiller Privé. Il comptait bien aussi accompagner dorénavant Julien partout où il pourrait le suivre et empêcher quiconque de lui faire du mal. L'histoire était remplie de gens qui étaient morts faute d'avoir une paire d'yeux derrière la tête.
***
Karik que Tannder, fidèle à sa promesse, éduquait et entraînait en tirant au mieux profit de ses aptitudes naturelles et d'une intelligence qui s'épanouissait comme une fleur au soleil, acquit bientôt un statut de familier qui faisait qu'on l'invitait souvent à partager un repas ou les quelques loisirs qu'offrait parfois leur existence studieuse. Ambar, toujours prêt à explorer de nouveaux territoires, eût tôt fait de l'entraîner sous la douche dès qu'il eût reçu l'assurance que Julien ou Niil n'en prendraient pas ombrage. Et si Karik pouvait paraître aussi jeune qu'Ambar, son développement sexuel était, lui, tout à fait normal avec ce résultat surprenant qu'il paraissait supérieurement doté et ses testicules, habituellement troussés haut en une sorte de balle compacte, semblaient d'un volume qui suscitait l'admiration et l'envie du plus jeune de la compagnie qui lorgnait aussi avec convoitise sur un pénis qui, lorsqu'il se déployait - la plupart du temps pour répondre aux sollicitations d'Ambar - paraissait anormalement long pour ce corps de petit garçon. Quant aux quelques poils d'un noir de jais qui commençaient à friser à la base de sa verge, ils étaient bien sûr un objet de fascination pour tout le monde, bien que Niil et Julien affectent de ne les remarquer qu'en passant. Mais ce qui faisait de Karik l'objet des attentions assidues des trois autres était sa capacité à produire un sperme d'un blanc légèrement opalescent qui pouvait, pour peu qu'on ait la patience d'en retarder suffisamment l'éjaculation, jaillir avec une force surprenante. Le malheureux avait plusieurs fois été le cobaye consentant de l'expérimentation de techniques destinées, selon ses tortionnaires, à produire, le plus tard possible, l'orgasme le plus violent et le jet le plus puissant.
***
Pendant un temps, Julien s'était inquiété de cette passion d'Ambar pour tout ce qui touchait au sexe, de sa façon de se livrer sans retenue aux galipettes les plus débridées indifféremment avec l'un ou l'autre. Mais il avait fini par comprendre que sexe et sentiments étaient chez lui deux choses bien distinctes. Il aimait le sexe comme on aime les pâtisseries, en gourmet avide de découvrir de nouvelles saveurs. Par contre, il réservait ses sentiment à deux personnes exclusivement et ce, sur deux registres différents. Il avait pour Niil l'affection réelle et profonde, teintée d'une bonne dose d'admiration, d'un petit frère pour un aîné vraiment attentionné. Et Niil l'avait d'autant plus complètement adopté qu'il était maintenant le seul qu'il considérât comme son frère et veillait sur lui avec une tendresse faussement désinvolte, toujours au fait de ses moindres actions. Quant à ce qu'il éprouvait pour Julien, cela ne faisait plus aucun doute pour personne. Il s'efforçait bien de limiter ses épanchements à ces mots qu'on murmure au creux d'une oreille, alors qu'on s'apprête à s'embarquer pour le pays des rêves, confortablement blotti dans des bras accueillants. Mais il était incapable de réprimer son regard, qui s'allumait lorsque Julien pénétrait dans une pièce où il se trouvait, ou d'empêcher sa main de se poser légèrement sur son bras, comme pour s'assurer qu'il était bien là, tout près. Et Julien ne lui facilitait pas la tâche, qui parfois se perdait dans la contemplation ravie d'une oreille délicate et parfaite, translucide, caressée par les dernier rayons du soleil. Ou bien lorsqu'il passait distraitement la main sur la brosse suave de ses cheveux blonds. Ou encore lorsqu'il l'attirait sur ses genoux, d'un geste presque inconscient, aussi naturel qu'arranger les plis de son vêtement, alors même qu'il était engagé dans une conversation avec Tannder. Il existait entre eux un amour évident qui n'avait nul besoin de mots ou de serments, mais qu'ils eurent conscience de sceller définitivement quand, pour la première fois, ils échangèrent un vrai baiser. Ils réalisèrent alors qu'aucun des autres jeux du corps, si bouleversants ou audacieux qu'ils fussent, n'avait l'intensité et le sens de cette fusion de leurs souffles.
Ils dormaient ensemble et parfois Niil venait les rejoindre s'il était seul et s'éveillait au milieu de la nuit. Car Karik, souvent, était invité à goûter l'intimité de leur cocon. Il partageait alors le lit de Niil qui aimait de moins en moins dormir seul et appréciait la présence apaisante du garçon dont la reconnaissance s'était tout naturellement muée en amitié. Mais Karik était parfois absent, remplissant on ne savait quelle mystérieuse mission pour Tannder. De cela, il ne parlait jamais et personne ne l'interrogeait. Il ne parlait pas non plus du temps où il était l'esclave de Dehart, l'infâme patron des Trois Chopes, et soumis aux caprices de sa répugnante clientèle. Un jour, peut-être, les mots lui viendraient pour exorciser le souvenir d'un temps heureusement révolu
***
Ugo, s'il venait parfois les visiter, passait le plus clair de son temps avec Maître Subadar dont il avait été autrefois le Chenn da, l'Autre moi. Il l'était toujours, d'ailleurs, car le Grand Maître du Cercle des Art Majeurs avait refusé de considérer ce lien comme détruit par la terrible épreuve subie par Yol. Ils s'étaient mutuellement choisis alors qu'ils n'étaient l'un et l'autre encore que des enfants et s'étaient ensemble perfectionnés chacun dans son domaine particulier pour former un tandem d'une remarquable efficacité. Le Passeur avait mené son frère humain en des lieux pleins de merveilles ou de danger. Yol était sans conteste le Passeur le plus doué de sa génération et son rôle dans leur association symbiotique ne se résumait pas à assurer leurs déplacements. Ils mettaient en commun toutes les ressources de leurs esprits aiguisés, et l'incroyable résistance mentale du Passeur avait parfois été plus que nécessaire pour les tirer de situations extrêmement délicates. Lorsque Yol l'Intrépide avait disparu dans l'En-Dehors, Subadar avait trouvé en Aïn un partenaire brillant et il continuait de solliciter ses services de Passeur, mais même s'il l'avait souhaité, il était impossible d'établir un lien de Chenn da deux fois dans une même existence. Julien ignorait ce que Maître Subadar avait dit ou fait à son ami, mais lorsqu'il venait prendre sa leçon, Ugo semblait heureux et bavardait volontiers un moment avec lui, évoquant sans ressentiment particulier sa 'vie de chien' et leurs souvenirs communs.
Chapitre 65 Le Conseil des Miroirs
Le Conseil des Miroirs de l'Empereur ne se réunissait que très rarement au grand complet, aussi l'atmosphère était-elle particulièrement solennelle lorsque Julien fit son entrée dans la Rotonde du Conseil. Un système de klirks avait été installé et sécurisé spécialement pour l'occasion et le Palais inspecté durant des jours afin de déjouer toute tentative d'intrusion ou de sabotage, mais il n'était qu'à-demi convaincu de l'opportunité de tenir cette réunion dans un Palais où s'était déjà produite une attaque pourtant impensable. Selon les normes du palais, la salle n'était pas très grande. Entièrement couverte d'une coupole qui semblait taillée dans une énorme opale, elle comportait en son centre un cercle de dix sièges manifestement destinés à recevoir les membres du Conseil et l'Empereur lui-même. Sans marques de rang ni ornements particuliers, ces sièges étaient cependant adaptés à la morphologie de chacun. Derrière ou à côté de chaque siège se tenait éventuellement un assistant debout, immobile.
Julien avait absolument refusé de se laisser affubler d'une robe de cérémonie fuchsia et or, mais avait au contraire insisté pour porter le hatik de cérémonie ksantiri dont Niil l'avait revêtu lors de son apparition sur le Trankenn Premier, arguant qu'ainsi le fait que Nandak ne soit pas investi comme Miroir ne pourrait être interprété comme une marque de désaffection pour les Ksantiris. L'argument était spécieux et Aldegard, en particulier, savait bien que le seul motif de ce refus était l'aversion de Julien pour un vêtement qui jurait horriblement avec ses cheveux roux, si courts soient-ils. Mais les apparences étaient sauves et, à la réflexion, Julien n'était pas mécontent de montrer une fois de plus le prix qu'il attachait à Niil. La seule concession qu'il fit aux couleurs impériales fut un liseré au bas de sa tunique. Xarax, sur son épaule, se tenait prêt à lui fournir instantanément toutes les informations dont il pourrait avoir besoin, mais il avait été longuement renseigné par Maître Subadar sur chacun des participants aussi parvint-il sans trop de difficulté à éviter de manifester la moindre surprise et à saluer chacun par son nom et le compliment traditionnel que prévoyait le protocole.
"Dame Déhandar, d'Yrcadia, puissent les troupeaux des Plateaux d'Arkhanth prospérer à jamais."
La Noble Dame au teint d'acajou qu'ornaient des Marques d'ocre jaune inclina son imposante personne et fit la réponse rituelle :
"Puisse Votre Seigneurie Protéger à Jamais notre R'hinz."
"Sire Wahaï, de Yiaï Ho, les Voyageurs courent-ils librement ? Les Poètes chantent-ils sans crainte ?"
Le Passeur au pelage rouge vif s'inclina avec grâce et l'humain qui l'accompagnait, posant sa main sur sa nuque déclara :
"Il en sera ainsi tant que se posera sur le monde le regard bienveillant de Yulmir."
"Dame Tahaxlaïl, de Kreztlal, puissent vos ennemis trembler et vos amis dormir en paix."
La haptir aux dessins à dominante bleu-vert s'exprima, elle aussi, par l'intermédiaire de son traducteur humain :
"Tremblent les ennemis de l'Empereur !"
"Mère Première, d'Emm Talak, que le couvain demeure en sûreté et les réserves abondantes."
L'insectoïde, qui ne ressemblait à rien même de vaguement familier, était enclose dans une sorte de prothèse mécanique étanche qui émit une voix synthétique :
"La race des Boutchenns prospère sur les ruines et prie Yulmir de veiller à ce que nul n'intervienne."
"Sire Yinn Yeliann, de Tandil, que votre chant fasse à jamais se lever le soleil.
L'oiseau vril déploya ses immenses ailes d'un bleu électrique et émit un trille cristallin aussitôt traduit par son assistant :
"Puisse la Parole de Yulmir chanter la paix et la justice."
"Dame Wii Talatt, de Zenn R'aal, puissent les noces éternelles du feu et de la glace toujours réjouir votre cœur."
La frêle dame aux cheveux blancs sourit avec douceur.
"Puisse l'Éternelle Jeunesse nous garder Yulmir à jamais."
"Sire Shigyal, de Der Mang, que jamais ne décline le sang de vos montures."
"Puissent nos montures, répondit le sévère cavalier aux Marques bleues, avoir longtemps l'honneur de porter l'Empereur."
"Sire Aldegard, de Nüngen, puissent les Tours d'Aleth toujours luire au couchant."
"Puisse Yulmir, parfois, les honorer de Sa Présence."
"Honorables Membres du Conseil, nous sommes réunis pour recevoir et accréditer un nouveau Miroir pour Dvârinn. Conformément à la Tradition, je n'ai en rien participé à sa sélection et mon seul pouvoir en ce domaine est d'opposer mon veto si je le juge nécessaire. Que le Conseil ait maintenant l'obligeance de me présenter son candidat."
Sire Shigyal s'avança jusqu'au centre du cercle et se tourna vers Julien :
"Votre Seigneurie a certainement été informée que le Noble Sire Nandak, Premier des Ksantiris, a décliné la charge qui lui avait été proposée. Il supplie le Conseil de ne voir en ce refus aucun affront. Il jure que seule une conscience aiguë de son inadéquation le contraint à rejeter ce fardeau sur des épaules plus dignes."
Julien, gravement, inclina la tête.
"Le Conseil, poursuivit le Mangien, a donc dû faire face à la tâche délicate de choisir un autre candidat."
De nouveau, Julien hocha la tête."
"Après en avoir longuement débattu, les membres du Conseil sont parvenus à cette conclusion qu'aucun des Grands Premiers Sires des Nobles Familles de Dvârinn ne pouvait en ce moment convenir pour ce rôle. En effet, sur les quinze qui pourraient prétendre détenir une puissance suffisante pour représenter dignement le Gardien des Neuf Mondes, seuls trois ont semble-t-il la sagesse et l'autorité nécessaire. Ils sont aussi, hélas, trop vieux pour être d'une efficacité suffisante et leur descendance directe ne semble pas avoir hérité de certaines de leurs qualités les plus indispensables. Considérant cependant la nécessité de doter au plus tôt le monde de Dvârinn d'un Miroir de votre Seigneurie, le Conseil suggère d'investir le Noble Sire Tahlil, des Rent'haliks et de lui fournir toute l'assistance dont il pourrait avoir besoin dans l'exercice de ses fonctions. La Cassette Impériale pourrait ainsi prendre en charge la construction d'un Trankenn Premier digne de ce nom et l'entretien de son équipage, et le budget de l'administration et des services afférents pourrait être équitablement prélevé sur toutes les Nobles Familles de Dvârinn."
"La Cassette Impériale fournira sans doute ce qu'on lui demande, mais un impôt, même équitable, prélevé sur des concurrents malheureux ou des Nobles Familles qui ne verront en lui qu'un parvenu favori de l'Empereur, risque de ne pas faire grand bien à la popularité de Sire Tahlil. La dernière chose que nous souhaitons est une situation de conflit qui pourrait s'envenimer. La cassette Impériale pourrait peut-être faire un effort supplémentaire et financer tout cela jusqu'à ce que de nouveaux revenus puissent être développés par la Maison des Rent'haliks."
Cette suggestion venait en fait d'être soufflée à Julien par Xarax dont la mémoire gardait le souvenir de plusieurs cas semblables qui devaient d'ailleurs être parfaitement connus des membres du Conseil. Mais le fait qu'il fasse cette proposition, basée à l'évidence sur ces cas anciens, renforçait sa position et signifiait clairement à tous que son apparence juvénile ne faisait pas de lui un enfant qu'on pouvait manipuler aisément.
"Bien sûr, poursuivit-il, cela impliquerait une participation minime de chacun des autres mondes, mais je ne doute pas que, pour le bien du R'hinz, l'on parvienne rapidement à un accord chiffré. Qu'en pense le Conseil ?"
Le Conseil ne mit pas dix minutes à se déclarer d'accord et l'on put faire entrer Sire Tahlil, un homme d'une petite quarantaine d'années au visage tanné de marin et qui portait les Marques bistres de sa Maison.
"Noble Sire, je n'ai pas encore eu l'honneur de vous rencontrer, mais la recommandation de ce Conseil suffit à me déclarer prêt à vous accorder ma confiance. Je suis certain que vous vous efforcerez d'être le digne successeur de Sire Ylavan. Il me reste à vous demander, Tahlil, des Rent'haliks, si vous désirez toujours devenir le Miroir de l'Empereur sur Dvârinn."
Comme Tahlil allait s'agenouiller, Julien l'arrêta.
"Restez debout, je vous en prie, et écoutez-moi jusqu'au bout. Le rituel, que vous connaissez sans doute aussi bien que quiconque ici, prévoit des questions et leurs réponses. Je n'ai rien contre le Rituel et le Grand Livre des Traditions est certainement un guide sûr. Mais pour cette occasion j'ai décidé, si ce Conseil m'en accorde la permission, de laisser de côté la forme et les serment traditionnels."
Julien balaya du regard le cercle entier des Conseillers. Personne ne faisant la moindre objection, il poursuivit :
"Voulez-vous donc, Tahlil, être mon miroir ?"
"Oui, Votre Seigneurie."
"La chose risque d'être plus difficile et dangereuse qu'on ne le croit généralement. Vous y risquez votre vie et sans doute celle de votre Famille. Pouvez-vous me dire pourquoi vous êtes volontaire pour une telle tâche ?"
"J'y ai longuement réfléchi, Votre Seigneurie. Je n'ai ni la puissance, ni la fortune, ni l'influence de Sire Ylavan. Si un émissaire du Conseil a été dépêché sur mon île perdue, ce ne peut être que parce que personne d'autre ne pouvait ou ne voulait remplir cette charge. Les rumeurs qui courent sur la mort d'Ylavan sont certainement sans fondement, mais le seul fait que ces rumeurs existent interdit en fait à son héritier de devenir à son tour Miroir de l'Empereur. Cela ne signifie pas pour autant qu'il accepte sans arrière pensée de se retirer. De plus, il a des partisans qui espèrent recevoir ses faveurs en tant que Premier des Ksantiris, bien sûr, mais qui seront déçus de ne pouvoir compter sur le Miroir qu'il devait être. À la place de ce Conseil, j'aurais cherché le chef d'une maison suffisamment insignifiante pour ne porter ombrage à personne, pour peu qu'il soit honnête et d'une intelligence moyenne. Il devrait aussi avoir un ou plusieurs héritiers, au cas où il s'acquitterait correctement de son emploi. Et enfin, son éventuel assassinat ne devrait pas engendrer une suite interminable de rétributions entre des maisons majeures. Il se trouve que je réponds, dans une certaine mesure, à ces conditions. Il se trouve aussi que ceux qu'il est de mon devoir de protéger m'accordent une confiance que je m'efforce de mériter. Et ce serait trahir cette confiance que de refuser de servir, pour le bien de Dvârinn, là où l'on juge que je serai le plus utile. Mes administrés me font confiance et moi, je fais confiance au Conseil des Miroirs pour la simple raison que Sire Ylavan s'est toujours montré digne de cette confiance. En ce qui concerne Votre Seigneurie puisque, si j'ai bien compris, c'est maintenant l'heure de parler sans détour, un dicton affirme que 'l'on ne connaît un homme qu'après avoir partagé un sac de sel avec lui'. Je n'ai pas encore eu l'occasion de partager le sel avec Votre Seigneurie et je ne puis l'assurer que de mon complet dévouement à l'Empire et au devoir d'honneur qui m'impose de placer ma personne et ma vie entre mon Empereur et ses ennemis."
"Sire Tahlil, je ne demande rien de plus, et cette assurance vaut pour moi tous les serments. Si le Conseil en est d'accord, nous vous accueillons dès cet instant en son sein et je vous invite à occuper maintenant le siège laissé vacant par Ylavan."
Chapitre 66 Un grain de sel
Niil et Ambar, dûment avertis du retour de Julien accompagné du nouveau Miroir, étaient impeccablement vêtus pour l'occasion d'un hatik ksantiri des plus seyants et Julien dut se retenir de leur en faire compliment. Tannder avait veillé aux détails et la vaste table basse était abondamment garnie de choses à boire et à manger en attendant le repas. Car Julien avait pris au mot Sire Tahlil et lui avait proposé d'entamer le proverbial sac de sel.
Une fois les présentations faites - 'Niil, des Ksantiris, mon Conseiller privé et son frère Ambar, qui est aussi mon pupille' - et les condoléances de de Tahlil présentées et acceptées, Ambar offrit à leur hôte, qui souffrait visiblement du climat chaud de Nüngen, une grande chope de bière glacée, et Julien fit appeler Tannder qu'il convia à se joindre à la compagnie.
"Tahlil, Tannder, ici présent, vous racontera tout-à-l'heure une histoire des plus intéressantes et qui me concerne directement. Puisque nous devons travailler ensemble, il faut que vous disposiez de tous les renseignements utiles. Si vous êtes toujours décidé à occuper cette place au Conseil, je me tiendrai à votre disposition pour répondre à vos questions. En attendant, j'aimerais que vous me parliez un peu de vous et des vôtres. Et j'aimerais aussi que vous évitiez autant que possible le haut-parler dans toutes les circonstances privées. C'est la règle ici et l'on m'appelle Julien ou, à la rigueur, Sire.
"Il y a peu de chose à dire, Sire. Les Rent'haliks administrent un petit archipel de huit îles. Nos ressources sont adéquates et nous exportons une partie de nos récoltes de balang. Nous avons quelques armuriers réputés et nos céramistes sont célèbres dans les Neuf Mondes. D'ailleurs, une coupe à fruits de Tsang Niyeh orne votre table ici même. Dame Wang Tcho, mon épouse m'a donné deux fils et trois filles. Mon aîné, Tengtehal, aura bientôt quinze cycles et son précepteur se dit satisfait de sa capacité à apprendre. Le trankenn de ma Famille n'a rien de comparable avec celui du regretté Sire Ylavan, mais il affronte avec honneur la mer et le vent. Sire Aldegard m'a informé du projet de faire construire un nouveau trankenn aux frais de la Cassette impériale. Je suis bien-sûr reconnaissant au Conseil, mais peut-être ces fonds considérables pourraient-ils être affectés à des besoins plus urgents.
"Par exemple ?
"De nombreuses petites îles sont trop pauvres pour offrir un soutien suffisant aux familles de ceux qui périssent en mer. Et cela se produit aussi dans certains endroits reculés des domaines de certaines grandes Maisons. Il existe bien des sociétés d'entraide, mais elles sont parfois désespérément inadéquates devant l'importance des besoins. Faute d'être décemment rémunérés, les éducateurs et les petits Maîtres de Santé sont parfois contraints de déserter des archipels entiers.
"Il n'est pas possible de renoncer à vous fournir un trankenn digne de votre rang de Miroir. Mais je vous propose une chose qui relève justement de votre responsabilité. Renseignez-vous sur les besoins dont vous me parlez. Voyez ce qu'il faudrait faire pour régler ce problème et je m'engage à faire mon possible pour vous aider.
"Oh, la solution n'est pas bien compliquée. Une compagnie marchande d'importance moyenne, bien gérée, rapporterait suffisamment pour couvrir l'essentiel des besoins les plus urgents. Mais les fonds nécessaires pour la fondation et la gestion d'une telle compagnie représentent une somme considérable.
"Je pense avoir une petite idée de la façon de trouver l'argent. L'Empereur n'a pas à intervenir dans la politique des Neuf Mondes. Mais je crois qu'il ne m'est pas interdit de donner un coup de main là où ça me paraît utile.
"Si je dois disposer bientôt d'un nouveau Trankenn, mon vaisseau actuel pourrait facilement être converti et ferait un magnifique vaisseau amiral pour une flottille de commerce. Ce ne serait que justice.
"C'est une excellente idée. Mais dites-moi, si vous êtes au courant de ce problème, comment se fait-il que Sire Ylavan n'y ait pas déjà apporté une solution ?
Tahlil garda le silence quelques secondes, pesant ses mots, puis répondit :
"Il semble qu'il se soit écoulé un temps considérable durant lequel Sire Ylavan a éprouvé quelques difficultés à recevoir vos conseils.
"Vous voulez sans doute dire qu'il était impossible de me rencontrer ?
"C'est du moins ce que la rumeur suggérait, Sire.
"La rumeur avait raison. Mais Ylavan n'avait pas besoin de moi, au moins pour commencer à faire quelque chose.
"Eh bien
Je crains que Sire Ylavan, dans les derniers temps, n'ait plus été aussi bien informé qu'il l'aurait dû. Sans vouloir froisser Sire Niil, je crains que son Noble Frère n'ait eu tendance à interférer quelque peu avec l'administration des domaines Ksantiris et certains bruits font mention de l'emploi de sommes considérables à des préparatifs plus ou moins belliqueux.
"Si vous voulez dire que mon frère rêvait de faire une guerre de conquête, j'ai bien peur que vous ayez raison. Mais je crois qu'il devrait se calmer pendant au moins un moment. Et je tiens à ce que vous sachiez que je ne suis pas du tout d'accord avec ses projets.
"Je n'en doute pas, Sire Niil. Vous ne seriez certainement pas ici, à cette table aujourd'hui si ce n'était pas le cas.
"Je pense, intervint Julien, qu'il est temps que Tannder vous explique en détail pourquoi il était impossible de joindre l'Empereur ces derniers temps. Après quoi, il sera temps de vous faire apprécier l'excellente cuisine de la Maison Première des Bakhtars.
Chapitre 67 Le monde est petit
"Qu'est-ce que vous diriez de quelques jours de vacances ?"
Les trois garçons se retrouvaient enfin entre eux après le départ de leurs hôtes. La proposition de Julien paraissait étrangement hors de propos, mais Ambar n'était pas du genre à laisser passer une occasion.
"Il faut que je demande à Tannder, mais si c'est toi qui proposes, il ne refusera certainement pas."
"Je suis d'accord aussi, bien sûr, enchaîna Niil. Mais j'aimerais savoir ce que ça cache."
"Tu n'aimerais pas voir du pays, visiter le monde ?"
"D'accord, je viens avec vous. Je vais demander qu'on nous prépare un équipement de randonnée. Je vais aussi faire prévenir Aïn."
Julien éclata de rire. Évidemment, tu as deviné."
"C'est la pleine saison des tempêtes dans l'hémisphère nord. Tu ne nous invites sûrement pas à une croisière sur ton bateau. Alors je pense qu'on va aller récupérer une partie de ce trésor que garde ton allié Neh kyong. Même si c'est le début du printemps, du côté de l'ancienne cité de Tchenn Ril, il doit faire plutôt frais. En plus, pour ramener ce que tu comptes aller chercher il nous faudra certainement un chariot. Mais je pense que tu comptes en trouver un à Kardenang."
"Exactement. J'aurais bien laissé Tannder s'en occuper, mais je doute que Tchenn Ril accepte de recevoir qui que ce soit si je ne suis pas là. Alors, comme je dois y aller de toute façon, si je veux pouvoir financer les projets de Tahlil sans être obligé de mendier un emprunt ou de puiser dans des réserves impériales que je ne connais pas encore, j'ai pensé que ce serait une bonne occasion de nous offrir un petit voyage entre amis. On peut même inviter Karik, si vous voulez."
"Quand est-ce qu'on part ? Demanda Ambar."
"Je pense qu'on pourrait y aller après-demain, si rien n'arrive d'imprévu. Ça me laisse aussi le temps de cacher mes marques."
"Quoi ?!"
Les deux Ksantiris le regardaient, incrédules.
"Vous ne vous imaginez tout-de-même pas que je vais arriver à Kardenang avec les Marques impériales ! On n'aurait pas un moment de paix et tout le monde serait à plat-ventre devant nous."
"Mais enfin ! Les Marques, on ne peut pas les enlever ! Sauf si on change de Famille ou si une Famille est déclarée éteinte !" Niil était partagé entre l'indignation et l'incompréhension.
"C'est vrai. Mais l'Empereur ne passait pas tout son temps enfermé dans le Palais. Il allait partout où il voulait et personne ne le reconnaissait parce que ses Marques, c'est à dire les miennes, peuvent s'effacer et s'afficher à volonté. Le Maître des Traditions m'a expliqué comment faire, mais je ne l'ai encore jamais fait et je crois qu'il va falloir que j'aille le revoir pour qu'il m'aide cette fois-ci."
***
Grâce au klirk-cible maintenant fixé à demeure sur le roof, Aïn partit d'abord en éclaireur pour s'assurer que l'Isabelle était bien amarrée à quai dans le port de Kardenang. Il eut même la chance de trouver Tenntchouk qui s'affairait à l'une des mille petites tâches d'entretien perpétuellement en cours sur n'importe quel voilier. Il fut décidé qu'on attendrait encore deux heures, pour effectuer le transfert une fois la nuit tombée. Ce qui donnait aussi le temps de prévenir Maîtresse Nardik qu'elle aurait à accueillir des hôtes. L'auberge était d'ailleurs presque entièrement vide car la clientèle était principalement composée de marins de passage et la navigation était réduite à presque rien durant cette saison.
Une fois qu'ils furent tous réunis dans le bateau, Aïn prit congé et retourna vaquer à ses affaires. Il était convenu qu'il reviendrait dans cinq jours, puis chaque jour à partir de ce moment pour prendre des nouvelles et assurer le retour des voyageurs. Lorsque Julien eut présenté les deux marins très intimidés à ses amis, il s'en fut seul à l'auberge.
"Anhel ! Dillik se précipita sur Julien. Gradik disait que tu allais revenir, mais il ne savait pas quand. Tu sais, maintenant, Gradik et Tenntchouk, ils ont un bateau et
"
"Dillik, laisse Maître Anhel respirer et va plutôt chercher du seudja. Maîtresse Nardik s'approcha en souriant. Nous sommes heureux de vous revoir, Jeune Maître, Dillik a pleuré toute une journée après votre départ."
"Moi aussi, j'ai été bien triste de le quitter. C'est vraiment un gentil garçon, vous pouvez en être fière."
"Vous pourrez dire ça à son père, il est ici pour la saison des tempêtes. D'ailleurs, le voici, je suppose que Dillik n'a pas pu s'empêcher d'aller le chercher."
"Maître Anhel, je suis Dendjor, l'heureux époux de cette charmante dame qui n'arrête pas de me chanter vos louanges."
"Maître Navigateur, votre dame est trop bonne et je lui suis reconnaissant de m'avoir si aimablement accueilli. Dillik m'a dit que vous commandiez un gros trankenn de commerce ?"
"C'est exact, ça permet à ma femme de ne pas avoir à me supporter trop longtemps à la fois."
"Aujourd'hui, je suis venu avec trois amis. Il seront ici dans quelques instants."
Dillik apporta le seudja, infusion d'herbes aromatiques qui rappelait un thé fort et parfumé et qui se buvait traditionnellement chaud à la limite du supportable. Bientôt le reste de la troupe fit son entrée accompagné des matelots qui avaient maintenant un clos réservé à l'année.
"Honorables Hôtes, voici mes amis, le Noble Sire Niil, des Ksantiris et son frère, le Noble Fils Ambar ainsi que l'Honorable Karik shel Tannder."
Niil prit la parole, ainsi qu'il le devait, pour établir les règles de courtoisie :
"Honorables Hôtes, nous sommes ici invités par l'Honorable Ju
Jeune Maître Anhel que nous avons le bonheur de compter parmi nos plus chers amis. Nous vous serons reconnaissants de nous traiter ainsi que vous l'avez traité lui-même et de bien vouloir nous dispenser d'employer le haut-parler. Maintenant, si cela vous est possible, nous aimerions tous goûter à cette cuisine dont Anhel nous a tant vanté les mérites."
Dendjor s'inclina.
"Noble Sire, peut-être accepteriez-vous de boire à la mémoire de votre très regretté Père ? Sire Ylavan était aimé de tous, et j'ai eu l'honneur de servir une saison comme aide-pilote sur le Trankenn Premier."
Le rappel inattendu de cette mort et l'hommage spontané du marin firent brusquement monter les larmes aux yeux de Niil qui se contenta de hocher la tête alors qu'on apportait une carafe de ratchouk et des petits verres pour tout le monde.
"Puisse Ylavan voguer à jamais parmi les Îles Bienheureuses ! s'écria Dendjor."
"À jamais ! répondit l'assemblée, et chacun vida son verre."
Le repas fut digne de la réputation de la cuisinière et maîtresse Nardik rosit de plaisir lorsque Niil la fit appeler à la fin du repas pour la féliciter. Le service était assuré par Dillik et sa sœur qui s'enhardit jusqu'à se glisser près de Julien pour lui donner un baiser et le remercier encore de la poupée merveilleuse. Mais à part cela, il était clair que Julien était la propriété exclusive de Dillik qui ne laissait à personne le soin de veiller à remplir son verre ou changer son assiette. Vers la fin du repas, lui aussi s'aventura à lui murmurer quelques mots au creux de l'oreille :
"Je peux venir avec toi, pour cette nuit ? Maman a dit que je pouvais."
Julien attendait la question depuis son arrivée à l'auberge et sa réponse était toute prête :
"Ce n'est pas à moi qu'il faut demander ça, c'est au Noble Fils Ambar. D'habitude, je dors avec lui. Mais si tu le lui demandes gentiment, je pense qu'il trouvera un moyen de s'arranger."
Un signe de l'importance que Dillik attachait à cette nuit passée avec Julien fut qu'il n'eut que quelques secondes d'hésitation avant de se tourner vers Ambar, qui se tenait juste à sa droite, pour dire doucement :
"Noble Sire, l'Honorable Jeune Maître, il me dit que c'est à vous qu'il faut que je demande la permission pour dormir avec lui cette nuit."
Ambar réussit à répondre sans perdre son sérieux :
"En effet. Mais d'abord, je veux savoir une chose."
"Oui, Noble Sire ?"
"Est-ce que le lit est assez grand pour nous trois ?"
Comme le gamin le regardait, bouche bée, Ambar se fendit de son meilleur sourire et reprit :
"Bien sûr que tu peux passer la nuit avec Anhel. Mais j'aimerais bien y être aussi, si ça ne t'ennuie pas trop. Je veux bien le partager, mais je dors mal s'il n'est pas avec moi. Alors, tu me donnes ta permission ?"
On ne résistait pas au sourire d'Ambar, Dillik se détendit :
"Je ne voudrais pas vous priver d'Anhel, Noble Sire. Et puis on fait des vraiment beaux rêves, près de lui."
"C'est vrai. À tout-à-l'heure, alors."
***
En tant que Noble Sire, Niil hérita, avec Karik, du meilleur clos de la maison, celui que Julien avait occupé lors de son premier séjour. Mais celui que se partagèrent les trois autres était tout-à-fait confortable et le lit d'une largeur amplement suffisante. Il avaient, bien-entendu, l'usage de la salle d'eau familiale et, après des ablutions plutôt joyeuses, il n'était plus question entre eux du moindre protocole. Fasciné par les marques argentées d'Ambar, Dillik en entreprit une exploration exhaustive et chatouilleuse.
"C'est joli tes Marques. Et ça va vraiment partout. Tu les as depuis que tu es né ?"
"Non, en fait, je ne les ai pas depuis longtemps. C'est Niil qui m'a fait devenir un Ksantiri. C'est aussi lui qui m'a transmis les Marques."
"On peut faire ça ? Ça veut dire que tu n'es pas
?"
"Dillik, intervint Julien, il y a bien des choses que tu ne sais pas encore, mais crois-moi, Ambar n'est vraiment pas n'importe qui."
"C'est pas ce que je voulais dire."
"C'est bien."
"Vous êtes amis, tous les deux ?"
"Oui."
"Amis pour de vrai ?"
"Oui."
"Et ça vous dérange pas, que je dorme avec vous ?"
Julien jeta un coup d'œil à Ambar qui souriait benoîtement, ravi de l'avoir entendu avouer tout haut ce qui n'était jusqu'à présent qu'implicite.
"Bien sûr que non. Je t'aime bien, et je crois qu'Ambar aussi t'aime bien. Tu peux être notre ami à tous les deux, si tu veux."
"C'est pas pareil."
"Non, mais c'est presque aussi bien, en attendant que tu rencontres toi aussi ton ami pour de vrai."
"Tu crois que ça arrivera ?"
"J'en suis sûr."
"Et
Tu crois qu'on peut avoir un ami qui soit pas
Enfin, qui soit pas un garçon ?"
"Une fille ?"
"Non !"
"Un homme ?"
"Non, pas comme ça. Quelqu'un qui soit pas un homme, ni une femme, ni rien."
"Tu veux dire quelqu'un qui ne soit pas humain ?"
Dillik hocha la tête.
"Ça y est ! S'exclama Ambar, je sais ce qu'il veut dire. Il voudrait un ami haptir, comme le garçon de l'histoire que tu lui as racontée. Le garçon qui fabriquait des cerf-volants. C'est ça, Dillik ?"
Le gamin baissa la tête et rougit. Julien se fit la réflexion que décidément, sa confusion était plutôt inattendue de la part de quelqu'un qui, trois minutes plus tôt, manipulait sans la moindre gêne les parties les plus charmantes d'Ambar. Il fit de son mieux pour répondre franchement :
"Je pense que c'est possible. Mais, tu sais, les haptirs ne voyagent pratiquement pas. Il y a vraiment très peu de chances pour que tu en rencontres un. Et même si ça t'arrivait, il faudrait encore qu'il ne te tue pas immédiatement. Mais, pourquoi veux-tu avoir un haptir pour ami ?"
"Je ne sais pas
Je crois que c'est ce rêve. Tu sais, c'était pas seulement que je volais. J'étais un haptir. Et
Vous allez pas vous moquer de moi ?"
"Tu peux être certain que non."
"Ben
" son front se plissa sous l'effort qu'il faisait pour mettre en mots une impression si étrange, "en même temps c'était comme si le haptir c'était quelqu'un d'autre. Quelqu'un que j'avais jamais rencontré, mais que je connaissais. Enfin, non
Je le connaissais pas mais
Je suis sûr que le haptir, dans mon rêve, il
C'était comme mon frère. Plus que mon frère. Et depuis, j'ai pas arrêté d'y penser. Toutes les nuits, quand je m'endors, je fais des souhaits pour rêver encore de lui, mais ça n'arrive jamais."
"Tu en as parlé avec tes parents ?"
"Je leur ai raconté mon rêve, bien sûr. Mais le reste, je leur ai pas dit. Ils comprendraient pas. Mais toi, tu comprends, hein ?"
"Oui, je crois que je comprends."
"Alors, tu crois que je pourrai aller chez les haptirs, quand je serai grand ? Ils voyagent pas, mais moi, peut-être que si un Noble Sire m'emmène avec lui
ajouta-t-il avec un regard vers Ambar."
"Tu sais, même un Noble Sire comme Ambar ne peut pas aller se promener comme ça sur Kretzlal. Je crois que pour l'instant, il va falloir que tu te contentes de nous. Ambar va te faire faire ton pipi du soir, je suis certain que ça te plaira."
***
"Xarax."
Dans la lumière faible et douce dispensée par la veilleuse, le haptir surgit de sous le lit et vint s'installer sur l'oreiller de Julien. Tout près, à gauche, on percevait le souffle régulier et curieusement synchrone d'Ambar et Dillik enlacés dans le sommeil.
"Qu'est-ce que tu as fait à Dillik ?"
"Xarax n'a rien 'fait', il semble que quelque chose soit arrivé tout seul."
"Tu peux peut-être essayer de m'expliquer ?"
"Un lien s'est formé entre le garçon et Xarax. Xarax a commis une imprudence quand il lui a fait revivre ce souvenir de vol au-dessus du Palais. Xarax l'a revécu avec lui et Xarax était heureux."
"Il n'y a sûrement rien de mal à ça."
"Mais Xarax n'était pas seulement heureux, il était heureux du bonheur de Dillik. Et ce que Dillik a dit, c'est aussi vrai pour moi."
"Je ne comprends pas très bien."
"Ce que Dillik a ressenti pour moi, je l'ai ressenti pour lui. J'ai pensé que cela s'effacerait, mais Xarax continue de vouloir plus que tout faire un avec Dillik."
Dans l'ombre, julien fronça les sourcils : jamais encore il n'avait surpris le haptir à parler de lui-même autrement qu'à la troisième personne.
"Tu veux dire que tu
"
"Xarax veut dire que j'aime Dillik ! Et que je n'y peux rien. Je pourrais effacer les souvenirs de l'enfant. Je pourrais faire qu'il ne m'aime plus. Mais je ne veux pas. Xarax ne peut pas ! Et je suis malheureux. Julien croit peut-être que Xarax n'est qu'un esclave de l'Empereur, une extension de ses pouvoirs, une arme commode et terrible pour sa protection. Mais Xarax vient de s'apercevoir que
Je viens de m'apercevoir que j'existais autrement, que la fréquentation des humains avait changé bien des choses en profondeur dans la lignée des Haptirs de l'Empereur. Ce genre d'attachement n'existe pas chez les haptirs. J'ai été contaminé par les humains, sans doute. Et même si c'est ridicule, je crois que je ne le regrette pas."
Julien était presque aussi troublé par les incohérences grammaticales de Xarax que par la nature même de ses révélations, mais il décida de s'abstenir, pour l'instant, de les commenter.
"Xarax. Mon ami Xarax. Je ne vais pas te dire que c'est ridicule. Je crois plutôt que c'est une très belle chose, qui t'arrive là. Et je ne t'ai jamais considéré comme un esclave, ou un simple garde du corps. Mais il faut qu'on trouve une solution. On ne peut pas laisser Dillik courir toute sa vie derrière un rêve. Et je ne veux pas non plus que tu sois malheureux. Tu aurais dû me parler de ça plus tôt. Je suis ton ami, moi aussi. Même si ce n'est pas de la même façon."
"Xarax ne voulait pas que Julien pense qu'il devenait faible."
"Ça n'est pas de la faiblesse. Je crois au contraire que ça peut te rendre meilleur, et plus fort encore. Maintenant, il faut décider de ce qu'on va faire."
***
Le petit déjeuner terminé, Julien s'en fut trouver Maîtresse Nardik pour solliciter une faveur :
"Maîtresse, je sais que Dillik est censé aller voir le précepteur durant la matinée, mais j'aimerais que vous le laissiez venir avec Sire Ambar et moi pour une promenade dans les environs."
"Jeune Maître, vous savez bien que quand vous souriez comme ça, je ne peux rien vous refuser. Et puis, après tout, ajouta-t-elle avec un clin d'œil, le Noble Fils Ambar, des Ksantiris ordonne. Qui aurait le front de refuser ?"
Une demi-heure plus tard, ils parvenaient à l'endroit où ils avaient l'autre fois fait s'élever le cerf-volant 'magique'. À leurs pieds s'étalait le petit port, bien abrité de la grande houle annonciatrice de la prochaine tempête.
"Dillik, dit julien en s'arrêtant pour contempler la vue, tu veux toujours rencontrer un haptir ?"
"Bien sûr !"
"Eh bien, tu as de la chance, il y en a justement un qui visite Dvârinn en ce moment."
Dillik lui lança un regard aigu.
"Tu te moques de moi ?"
"Est-ce que tu m'en crois capable ?"
"Euh
Non."
"Bien. Donc, il se trouve qu'il y a un haptir sur Dvârinn en ce moment. Le problème, c'est que ce n'est pas n'importe quel haptir. C'est le Haptir de l'Empereur."
"L'Empereur a un Haptir ?!"
"Oui. Enfin, il ne le possède pas, comme un animal domestique. C'est un ami et un conseiller de l'Empereur."
"Là, tu me fais courir."
"Réfléchis. Pourquoi est-ce que je voudrais te faire une chose pareille ? Est-ce que je suis quelqu'un de méchant ?"
"Non !"
"Alors ?"
"Alors ce que tu me dis, c'est vrai."
"À la bonne heure ! Donc, ce haptir est le Haptir de l'Empereur et il voyage en secret. Il veut bien te rencontrer, parce que tu aimes tant les haptirs. Mais il ne faut en parler à personne."
"Tu lui as parlé ?! Toi ?!"
"Oui."
"Tu connais un haptir ?!"
"Ça n'a rien d'extraordinaire. Toi aussi, bientôt, tu vas en connaître un."
"Mais, pourquoi tu m'as rien dit ?!
Le ton de reproche peiné aurait fendu un cœur de pierre.
"Je ne t'ai rien dit pour la même raison que tu ne diras rien à personne, toi non plus. C'est un secret. Un vrai secret."
"C'est vrai, je comprends."
"Si tu le rencontres, tu ne pourras jamais en parler. Ou alors, il te faudra sa permission, ou bien celle de l'Empereur."
"L'Empereur sait que je vais voir son haptir ?"
"Oui."
"Mais, comment il peut le savoir ?"
"Ça, c'est une autre histoire. Ce qui compte, pour l'instant, c'est de savoir si tu es d'accord. Il n'est pas question d'aller te vanter de ça auprès de tes copains ou même de tes parents. Ou encore de ta petite sœur. Réfléchis avant de répondre. Ça n'a rien d'un jeu. Si tu veux bien garder le secret, il t'aidera. Il pourrait même t'empêcher de parler, s'il voulait, mais il ne veut pas. Alors ?"
"Je pourrai quand même en parler avec toi et Ambar ?
"Oui."
"Alors je veux le voir. Je promets de
"
"Il ne te demande pas de promettre quoi que ce soit. Contente-toi d'essayer vraiment de ne rien dire. Jamais."
"Bon. J'essaierai vraiment. Et quand est-ce que je pourrai le voir ?"
"Tout-de-suite, il te suffit de l'appeler. Son nom, c'est Xarax."
"Comme mon cerf-volant ! C'est pour ça que tu voulais que je l'appelle comme ça."
"Exactement. Appelle-le, maintenant."
"Xarax !"
Vrombissant comme un énorme frelon, Xarax fondit sur eux. Il s'était tenu jusque là invisible dans l'éclat du soleil. Au dernier instant, alors que Julien lui-même se demandait s'il n'allait pas les percuter, il ralentit jusqu'à planer comme une feuille morte, laissant admirer ses couleurs cent fois plus éclatantes que celles de sa réplique de soie, puis il se posa en douceur sur l'épaule de Julien.
"Dillik, je te présente l'Honorable Xarax, Haptir et Ami de l'Empereur."
Les yeux écarquillés, la bouche grande ouverte, le garçon était l'image même de la stupeur et il lui fallut une bonne dizaine de secondes pour pouvoir répondre.
"Honorable Xarax, je vous remercie d'être venu."
"Xarax dit qu'il est très heureux de pouvoir te rencontrer ici. Mais que la conversation serait plus facile si tu acceptais qu'il s'installe sur ton épaule."
"Bien sûr, vous pouvez venir sur moi, si vous voulez."
Dillik avait parlé en regardant tout droit dans les rubis effrayants des yeux du haptir qui franchit aussitôt, d'un bon léger, la distance qui le séparait de l'enfant et s'installa dans sa posture habituelle, sa longue queue lovée autour de son cou. Quelques secondes plus tard, le visage de Dillik s'éclaira d'un grand sourire étonné :
"C'est lui ! C'est mon ami ! C'est le haptir de mon rêve !"
"Le monde est petit, hein ? Ambar et moi, on va vous laisser et aller faire un tour. Je suis sûr que vous avez plein de choses à vous dire."
Chapitre 68 Négociations
"Qu'est-ce qu'on va faire, maintenant ?"
La question d'Ambar, lâchée ainsi après dix minutes de promenade uniquement meublée par le bruit croissant du vent qui forcissait, prit Julien au dépourvu.
"Qu'est-ce que tu veux dire ?"
"Qu'est-ce qui va se passer, pour Dillik ? Xarax ne peut pas rester ici, près de lui. Il va devoir partir avec toi quand on s'en ira."
"Xarax est libre. Je ne vais pas l'obliger à me suivre s'il n'en a pas envie."
"C'est très gentil de ta part, mais il ne peut pas se nourrir, sans toi. D'ailleurs, je trouve ça
"
"Moi aussi, je trouve ça révoltant. Crois-moi, si je pouvais y changer quelque chose, je n'hésiterais pas. Mais ça n'est pas moi qui ai fait que ce soit comme ça. Du moins, je ne m'en souviens pas. Mais si Xarax veut rester sur Dvârinn, on peut toujours s'arranger pour qu'il vienne me retrouver, ou que je fasse un saut jusqu'ici quand il en aura besoin. Ça n'est pas très difficile."
"Ça m'étonnerait que Xarax accepte de te quitter. Je commence à le connaître un peu, moi aussi."
"Tu as raison."
"Et moi, je sais qu'à la place de Dillik
"
"J'ai bien été obligé de te quitter un moment."
"Oui, mais tu n'y pouvais rien, ni moi non plus. Tu avais été carrément chassé du R'hinz. Sans ça, tu ne m'aurais pas laissé, hein ?"
"Non. Mais ça risque d'être dangereux."
"Ça, je m'en fiche. Et je crois que pour Dillik et Xarax, c'est la même chose. Il faut qu'on trouve un moyen d'emmener Dillik avec nous."
"Sa mère ne va certainement pas être de cet avis. Et, maintenant que j'y pense, ça m'étonnerait aussi que son père soit vraiment enchanté par l'idée. Niil va se faire accuser d'enlèvement d'enfant !"
"De toute façon, si on n'emmène pas Dillik, Xarax n'aura plus la tête à ce qu'il fait. Et là, ça risque d'être vraiment dangereux."
"Bon. On a quelques jours pour trouver une solution."
"C'est dommage qu'il fasse aussi froid dans ce monde, non ? Sur Nüngen, c'est mieux."
Le champion du coq-à-l'âne venait encore de sévir.
"Il fait sûrement plus chaud vers le sud. Mais pourquoi est-ce que tu trouves que c'est mieux sur Nüngen ?"
"Ben
les vêtements, ici
c'est pas vraiment pratique."
"Ambar ! Tu ne va pas me dire que tu as des envies de folâtrer ici, par ce froid ?!
"Quelle idée ! Tu ne penses vraiment qu'à ça. Mais tu vois, c'est bien ce que je disais. Sur Nüngen, avec un abba ou un laï
Ici, rien que pour pisser, il faut une demi-heure."
"C'est parce que tu n'as pas encore l'habitude des boutons."
"C'est vrai. D'ailleurs, je sens que j'ai envie de pisser, là. Ça doit être le froid. Tu m'aides, pour les boutons ?"
"Je ne peux pas. Tannder me gronderait. Ce serait comme si je t'aidais à faire tes exercices de calcul. Tu n'apprendrais jamais."
"Oui, mais c'est pressé, et si tu ne m'aides pas, je risque de faire pipi dans mon pantalon. Tu ne voudrais pas que tout le monde se moque de moi, quand même ?"
"Évidemment, si c'est pour t'éviter une humiliation publique
Mais, ne vas pas t'imaginer des choses."
"Je vois même pas de quoi tu parles."
"Tant mieux. À ton âge, je ne savais pas non plus. Enfin
Pas vraiment."
À genoux devant Ambar qui tenait écartés les pans de son caban, Julien s'affairait sur la braguette 'à pont' qui semble être une caractéristique universelle de la mode navale et qu'on retrouve aussi sur les lederhosen bavarois. Ce 'truc qu'il faut une demi-heure pour défaire' était en fait remarquablement conçu et n'utilisait que quatre boutons particulièrement faciles à manier. Le sous-vêtement, d'une blancheur virginale, comportait une fente judicieusement placée aussi bien conçue que celle de n'importe quel caleçon de grand luxe et qui n'offrait à l'intrusion de doigts, même moyennement habiles, qu'une résistance purement symbolique. Aussi le sang neh d'Ambar, déployant dans toute leur grâce les volutes de ses ornements argentés, se dressa-t-il bientôt dans la lumière pâle et l'air glacial du matin.
"Je vais pas pouvoir pisser comme ça. Il faut que tu fasses quelque chose."
C'était l'invitation quasi-rituelle de la plupart des matins.
"Oh, tu crois ? Je pense que si tu reste un moment comme ça, dans ce petit vent vivifiant, ça va s'arranger tout seul."
"Monstre ! Il risque de geler ! Il paraît que ça commence par devenir tout bleu, et puis tout noir, et après, ça tombe ! D'ailleurs, je commence à sentir le froid. Je serais toi, je ferais quelque chose très vite. Je sais pas, moi
tu pourrais peut-être souffler dessus, pour le réchauffer. Ou même
je crois qu'il est déjà trop tard pour ça. Il faut le tenir vraiment au chaud, et à l'abri des courants d'air."
"Je vais le prendre dans ma main."
"Pas question ! Du dois avoir les mains toutes froides, comme ça, sans gants. Il va falloir que tu le mettes dans ta bouche. "
"Tu plaisantes ! Qu'est-ce que les gens vont penser ?"
"Il se diront que tu es vraiment admirable, prêt à tout pour sauver un ami dans la détresse."
"Bon, mais c'est vraiment parce que c'est une urgence. Ne vas surtout pas penser que je fais ça par plaisir."
"Oh ! Ben non, voyons ! Faudrait vraiment avoir l'esprit mal tourné pour imaginer une chose pareille !"
***
Pendant que d'autres s'adonnaient aux plaisirs innocents de la promenade, Niil exécutait sa part d'un plan conçu dès avant leur voyage.
"Maître Dendjor, auriez-vous l'obligeance de me montrer votre brevet de capitaine ?"
Un peu surpris d'une telle requête, le père de Dillik s'absenta quelques minutes et revint déposer devant Niil une sorte de grosse médaille de métal bleuté et fut franchement stupéfait lorsque le jeune Sire Ksantiri posa par-dessus une médaille semblable par la taille, mais d'un métal blanc nacré. Après quelques secondes, l'ensemble se mit à luire distinctement d'une lumière jaune pâle alors qu'apparaissaient à la surface de la médaille de Niil quelques lignes d'une écriture minuscule que le marin n'avait pas besoin de déchiffrer pour en deviner la teneur. C'était un Mandat Impérial requérant pour celui qui en était porteur l'assistance dont il aurait besoin pour une mission dont il n'était même pas tenu de révéler la nature exacte. Évidemment, ce n'était pas le genre d'objet qu'on s'attendait à voir utiliser par un personnage encore imberbe.
"Noble Sire, je suis à votre disposition."
"D'abord, Honorable Dendjor, puisqu'il semble que nous allons travailler un moment ensemble, j'aimerais que vous m'appeliez simplement Niil. Vous pourriez être mon père, et vous aviez l'estime de Sire Ylavan. Je ne vous montre ce certificat que pour que vous puissiez être certain que les demandes que je vais vous faire ne sont pas le caprice d'un petit Noble mal élevé. Vous n'êtes donc pas 'à ma disposition', mais je vous serais personnellement reconnaissant de m'aider dans ma mission."
"Très bien, je vous remercie. Et maintenant, que puis-je faire pour vous ?"
"Je vais d'abord vous expliquer ce que moi, je suis chargé d'accomplir, et vous me direz ensuite de quelle façon vous pouvez m'aider."
Lorsqu'il eut exposé son projet, Dendjor résuma ce qu'il avait compris de l'affaire :
"En somme, vous voulez que je vous aide à récupérer un trésor pour le compte de l'Empereur. Ce trésors est gardé par un le Neh kyong de la cité morte de Tchenn Ril, mais ça n'est pas un problème parce que ce Neh kyong est un allié de l'Empereur. Enfin, ce trésor est destiné à financer une compagnie de commerce qui fournira de l'aide aux familles des marins péris en mer. C'est bien ça ?"
"Euh
en gros, oui."
"Bien sûr, vous vous rendez compte que ce que vous me racontez est complètement absurde."
"Naturellement. Pour commencer, qui pourrait croire que l'Empereur s'abaisse à se mêler de ce qui relève à l'évidence de l'administration ksantiri ? À moins, bien sûr, que cette administration n'ait été détournée de son devoir par un gestionnaire plus soucieux de sa propre gloire que du bien public."
"Niil, vous n'insinuez pas que Sire Ylavan
"
"Il ne s'agit pas de Sire Ylavan, qui était son fidèle Miroir. L'Empereur s'est récemment penché sur les raisons du manque d'amour, voire de simple respect, des citoyens pour le Noble Sire administrateur de Ksantir et il a décidé qu'il était temps d'intervenir, dans la mesure permise par les Lois et Traditions des Neuf Mondes."
"Est-ce que je dois comprendre que votre Noble Frère, Sire Nandak, n'a pas été admis à succéder à son père en tant que Miroir ?"
"Mon noble Frère a effectivement décliné cet honneur, qu'il estimait trop lourd pour ses épaules. Il a aussi décidé de confier à son puîné, le Noble Sire Nekal, qui le remplaçait momentanément à Ksantir, la gestion du domaine de Zer Trang que vous avez peut-être aperçu si vos voyages vous ont amené à croiser au nord du cercle polaire. Quant à moi, ayant bénéficié d'une promotion totalement imméritée au rang de Conseiller Privé
"
"Conseiller Privé
de l'Empereur ?"
"Euh
oui, effectivement. J'ai décidé de renoncer pour l'instant à revendiquer quelque rôle que ce soit sur Dvârinn et de garder auprès de moi mon plus jeune frère afin d'assurer son éducation grâce à l'aide d'un tuteur de la Maison Impériale, l'honorable Tannder, qui m'a permis d'amener avec moi, pour cette petite expédition, un autre de ses pupilles, l'Honorable Karik, qui doit actuellement se promener sur les quais avec Tenntchouk. Je comprend que tout ça soit un peu difficile à assimiler, mais vous verrez, quand on y réfléchit un moment, tout devient parfaitement logique."
"Si vous le dites
"
"J'en suis certain. Mais pour l'instant, j'ai besoin d'aide. En fait, un capitaine de trankenn, habitué à commander et à prendre rapidement les bonnes décisions aurait droit à toute ma reconnaissance."
"Présenté comme ça, je peux difficilement refuser, mais il ne faudra pas vous offenser si je cherche à en apprendre plus sur la situation. Ça n'est jamais une bonne chose de cacher des informations au capitaine d'un vaisseau."
"Vous avez parfaitement raison aussi, avant de nous mettre au travail, je dois vous dire que le patron, dans cette histoire, ce n'est pas moi."
"Non, j'avais bien compris, nous travaillons pour l'Empereur."
"Oui, mais ici, pour ce qui nous intéresse, on peut dire sans se tromper que l'Empereur, c'est l'Honorable Jeune Maître Anhel. Je suis directement à son service, et vous aussi, si vous acceptez de m'aider."
"Niil, vous me semblez être quelqu'un d'honorable et sensé. Vous m'êtes vraiment sympathique et je suis tout prêt à faire de mon mieux pour vous aider. Mais, vous ne trouvez pas que vous exagérez un peu ?"
"Je sais que plus je vous en dit, moins vous avez envie de me croire. Mais songez tout d'abord qu'un Mandat Impérial ne peut pas s'acheter ni se contrefaire. Il porte la Marque de Yulmir apposée directement par lui-même, et mon nom y est expressément gravé. Si c'est moi qui suis ici plutôt qu'une troupe envoyée par le nouveau Miroir, c'est que l'Empereur a une bonne raison pour procéder ainsi. Si l'Empereur m'accorde sa confiance, vous pouvez peut-être essayer de me donner une chance de mériter la vôtre, non ? Autre chose, Anhel insiste pour être traité comme il l'a toujours été dans cette maison, c'est à dire comme un bon ami de la famille, sans plus. C'est à moi que vous vous adresserez si vous avez des décisions à soumettre. Enfin, vous remarquerez que je n'ai fait mention ni de salaire, ni de récompense. C'est parce cette entreprise est uniquement destinée à aider ceux qui en ont vraiment besoin. Chacun fournit ce qu'il peut sans rien attendre en retour. Je suis sûr que vous serez content d'apprendre que le nouveau Miroir, Sire Tahlil, des Rent'haliks, fait don de son Trankenn Premier comme vaisseau amiral de la compagnie. Évidemment, les frais de location des chariots et des animaux de trait sont pris en charge par la Cassette impériale. Est-ce que cela vous satisfait ? Ou avez-vous besoin d'un peu de temps pour réfléchir ? Si c'est le cas, ne vous gênez pas, nous ne sommes pas trop pressés. Après tout, pour nous, c'est un peu des vacances."
"Je ne pense pas que ce soit nécessaire. Comme vous me l'avez rappelé, un capitaine doit décider rapidement. Laissez-moi deux jours pour mettre tout en place et je crois pouvoir vous garantir une opération discrète. Je suppose que je peux faire confiance à Gradik et Tenntchouk ? Ils semblent être au mieux avec le jeune Maître."
"Vous pouvez leur faire confiance."
"Alors, je ne pense pas devoir mettre qui que ce soit d'autre dans la confidence. Je vais les envoyer louer deux chariots dans un hameau à trois heures d'ici et nous pourrons les retrouver après-demain sur la vieille route de Tchenn Ril. Ça évitera les commentaires inutiles. Mais si c'est possible, j'aimerais avoir une conversation avec Maître Anhel quand il rentrera."
***
"Niil dit que vous désirez me parler, Maître Dendjor ?"
"Si vous en avez le temps, oui, s'il vous plaît."
Dans le petit salon familial, Julien s'installa dans le fauteuil que lui désignait le marin.
"Voilà, Sire Niil vous a certainement informé de la conversation que nous avons eue."
"Effectivement, et je suis heureux que vous ayez décidé de nous aider."
"C'est vrai. Mais je dois vous dire que quelque chose me gêne dans toute cette affaire."
"De quoi s'agit-il ?"
"Voyez-vous, je suis peut-être plus instruit que bien des gens, mais je suis un homme simple, au fond. Je n'aime pas beaucoup les mystères et je me suis toujours méfié de ceux qui se font passer pour autre chose que ce qu'ils sont.
"Eh bien, vous avez au moins le mérite d'être direct !"
"Ça m'a parfois valu des ennuis, mais dans l'ensemble, je m'en suis toujours plutôt bien tiré."
"Venez-en au fait, s'il vous plaît."
"Eh bien voilà. Je sais déjà que vous êtes vraiment quelqu'un d'important, sans quoi Sire Niil n'aurait pas pu exhiber un Mandat Impérial. Je sais aussi que vous êtes déjà passé par ici et que mon fils ne jure que par vous. Je n'ai rien contre, en principe, mais maintenant, je me demande s'il est tellement bon de le laisser fréquenter un personnage de votre importance alors qu'il croit que vous n'êtes qu'un apprenti forgeron. Pour ce que j'en sais, des relations qui ne sont pas basées sur une certaine franchise, sans parler d'une relative égalité de condition, peuvent apporter bien des malheurs."
"Vous avez sans doute raison. Et c'est pourquoi j'avais justement l'intention de vous parler. Mais vous m'avez pris de vitesse. Vous êtes un homme intelligent, et Niil m'assure qu'on peut vous faire confiance. Je vais essayer de dissiper vos craintes, mais j'espère que vous avez l'esprit large, parce que ce que j'ai à vous dire risque de vous surprendre."
"Dites toujours."
"D'abord, je crois que votre fils vient de se faire un autre ami, beaucoup plus étrange que moi. Vous serez sans doute content de savoir que cet ami n'a ni l'intention, ni la possibilité de se faire passer pour autre chose que ce qu'il est. Je peux aussi vous assurer, pour autant que ma parole ait du poids pour vous, que c'est quelqu'un d'une fidélité et d'une loyauté absolues. D'ailleurs, je pense que le mieux est de faire venir Dillik. Mes explications seront plus claires."
Dillik, qui s'employait à dresser la table dans la grande salle de l'auberge, fut aussitôt invité à les rejoindre. Dès que la porte fut refermée, il sentit la tension qui régnait dans la pièce et son visage pâlit soudain. Julien lui fit signe d'approcher et lui prit la main.
"Tout va bien, Dillik. Il faut seulement que je donne quelques explications à ton père. Maintenant, je voudrais que tu appelles Xarax. Comme je le connais, il n'est sûrement pas très loin."
Après une brève hésitation, l'enfant appela d'une voix qui trahissait son trouble.
"Xarax ?"
Le haptir surgit lentement de derrière le coffre orné qui le dissimulait et sauta sur son épaule. Maître Dendjor fit preuve d'un remarquable sang-froid. À le voir on aurait juré qu'un haptir sur l'épaule de son fils était une chose banale.
"Maître Dendjor, poursuivit Julien, je vous présente l'Honorable Xarax, Haptir et Ami de l'Empereur. C'est aussi maintenant l'ami de votre garçon. Et je vous prie de croire qu'ils se sont trouvés sans me demander mon avis."
"Père, intervint Dillik, Xarax voudrait faire connaissance avec toi. Il dit que si tu tends ta main, ça ne prendra qu'un tout petit instant. Il dit aussi que puisque tu es le père de son ami, ton honneur est le sien, tes amis sont ses amis, et tes ennemis peuvent commencer à trembler. Approche ta main, s'il te plaît."
Dendjor se prêta sans frémir au rituel et laissa Xarax enrouler quelques instants sa langue bleue autour de son doigt.
"Honorable Père de mon ami. Je jure de protéger votre fils au prix de ma vie. Je vous supplie de ne pas nous séparer. Je sais que l'Empereur se fera un devoir de pourvoir à ses besoins et à son instruction. Je suis certain aussi qu'il fera en sorte que votre famille puisse continuer à profiter de sa joyeuse présence.
"Honorable Haptir, l'amitié que vous semblez avoir pour Dillik est un honneur pour toute ma famille mais, si vous le permettez, j'aimerais avant tout entendre ce que le Jeune Maître a à me dire."
"Eh bien vous savez presque tout. Xarax est le Haptir de l'Empereur. Vous en avez sans doute entendu parler."
"J'ai toujours cru que c'était une légende. Les haptirs ne quittent jamais leur monde."
"C'est exact. Xarax est la seule exception, à ma connaissance."
"Et je pense que vous allez me dire ce que fait le Haptir de l'Empereur dans l'auberge de ma femme."
"Il accompagne celui qu'il est chargé de protéger."
"Vous prétendez que l'Empereur est ici ?!"
"Euh
Pour autant que je sache, oui."
"Et où se cache-t-il, s'il vous plaît ?"
"Père ! Arrête. C'est lui, l'Empereur."
"Quoi ?!"
"C'est vrai ! Xarax me l'a dit. Il me l'a même montré. Et Xarax ne ment pas, c'est un Haptir de Kretzlal !"
"Votre fils dit vrai. Xarax ne ment jamais. Il peut sans doute lui arriver de cacher des choses, mais il est totalement incapable de mentir."
Comme Dendjor le regardait, partagé entre l'indignation et l'incrédulité, Julien poursuivit :
"Comprenez-moi ! Si j'étais arrivé comme pour une visite officielle, je n'aurais pas eu un moment de paix. Et on aurait pu dire adieu à la discrétion pour l'affaire qui nous occupe. C'est pour ça que je ne porte pas de Marques, mais si c'est absolument nécessaire pour vous convaincre, je vous les montrerai quand on sera loin d'ici. Et ne me regardez pas comme ça. Hier, vous me trouviez sympathique, je crois. Eh bien, je n'ai pas changé. Et j'aimerais que votre attitude envers moi ne change pas. Ça n'a pris qu'une demi-heure à Dillik, de s'y faire. Vous devriez pouvoir faire aussi bien, non?"
"Sans doute
Sire."
"Anhel, ou Jeune Maître, s'il vous plaît."
"Comme vous voudrez. Mais
"
"Oui ?"
"Pardonnez-moi, mais j'ai l'impression que quelque chose n'est pas
"
"Si vous avez l'impression de ne pas connaître toute l'histoire, rassurez-vous, c'est bien le cas, et je compte bien vous en raconter plus quand nous nous connaîtrons mieux. Mais ce que je vous ai dit jusqu'à présent est la stricte vérité. Bien sûr, je vous laisse juge de ce que vous devez dire à Maîtresse Nardik."
"Elle voudra surtout savoir ce qui va arriver à son fils."
"Eh bien, j'ai été un peu pris au dépourvu, mais voici ce que je vous propose : Dillik m'accompagnera et habitera près de moi, ce qui permettra à Xarax de continuer de faire son devoir sans être troublé par la séparation d'avec son ami. Dillik recevra toute l'éducation que son intelligence et son goût pour l'étude nécessiteront. Je suis certain que l'Honorable Tannder, qui supervise les études d'Ambar et de Karik ne refusera pas de se charger aussi de votre fils. Dillik pourra venir visiter sa famille autant qu'il lui plaira et que ses études le lui permettront. Il disposera pour ça des services d'un Passeur aussi souvent que nécessaire. En fait, il sera moins séparé de sa famille que s'il devait aller étudier dans une bonne école de Ksantir. D'ailleurs, je vous suggère d'expliquer son absence de cette façon."
"Je vois qu'on s'est efforcé de prévoir un maximum de choses. Pourtant, je ne peux pas m'empêcher d'être mal à l'aise. En fait, on vient me prendre mon fils. On déclare que c'est pour son bien et on me dit que tout est déjà arrangé et prévu. C'est un peu difficile à admettre et, même si j'ai le plus grand respect pour le Haptir Impérial, je trouve qu'on agit avec légèreté envers nous."
Dillik était atterré. Tout à son bonheur, il ne s'était pas attendu à voir son père défier ainsi l'autorité de l'Empereur lui-même.
"Père
"
Julien l'interrompit avant qu'il ne dise des choses qu'il aurait pu regretter.
"Dillik, c'est une question entre ton père et moi. Ici, tout le monde veut ce qu'il y a de mieux pour toi. Maître Dendjor, je comprends parfaitement votre réaction et j'aurais certainement la même si j'étais à votre place. Je tiens à vous assurer que c'est vous, et personne d'autre, qui déciderez de ce qui va se passer. Mais laissez-moi d'abord vous exposer complètement mon point de vue. Xarax est un élément absolument irremplaçable de ma fonction. Sans lui, il y a bien des choses qui me seraient impossibles. Autrement dit, j'ai beaucoup plus besoin de lui que Dillik. Normalement, Xarax n'est pas censé s'attacher à quelqu'un d'autre que moi. En fait, je crois bien qu'aucun haptir n'a jamais éprouvé ce que nous appelons de l'amour pour qui que ce soit. Son espèce connaît des sentiments, mais pas ça, pas
enfin, je ne vais pas vous apprendre ce que c'est. Mais il se trouve que nous avons récemment dû vivre, lui et moi, une épreuve qui nous a rapprochés à tel point que j'ai bien peur, comme il dit, d'avoir laissé quelque chose de moi dans son esprit. C'est une façon polie qu'il a de dire que je l'ai 'contaminé'. Un moment, j'ai eu peur qu'il ne m'en veuille, mais il m'assure qu'il est parfaitement heureux comme ça et qu'il ne voudrait surtout pas changer. Il m'aime toujours, mais pas de la même façon qu'il aime Dillik. C'est ce qu'il m'a dit et je le crois. Il m'a aussi assuré que si je le voulais, il accepterait de ne revoir Dillik que de temps en temps ou même plus du tout, si c'était vraiment indispensable. Mais je crains que Xarax ne comprenne pas encore très bien ce qui lui est arrivé. Je sais que je n'aimerais pas du tout, moi, être séparé de quelqu'un que j'aime vraiment. Je suis sûr que ça m'empêcherait de fonctionner correctement. Le problème, c'est que lui et moi devons rester ensemble. Je ne peux pas le remplacer. Et je n'en ai d'ailleurs pas envie. Et il ne peut pas me quitter très longtemps. Ou alors, il faut qu'il se mette dans une sorte d'état d'hibernation. Je pense aussi, en dehors de l'amitié que j'ai pour Dillik, qu'il faut que ces deux-là restent ensemble. J'ai absolument besoin d'un haptir heureux. Je vous prie aussi de réfléchir au fait que Xarax est, depuis sa naissance, complètement coupé de ceux de son espèce. On ne peut pas simplement lui conseiller d'aller se chercher un ami sur Kretzlal. Et je soupçonne qu'on ne sait même pas ce qu'est un 'ami', sur Kretzlal. En dehors de ça, il y a aussi le fait que votre garçon semble vraiment aimer Xarax. Ne me demandez pas comment c'est possible. Et j'ai peur qu'il ne soit lui aussi très malheureux si on devait les séparer. C'est pourquoi je vous ai fait cette proposition. Vous pouvez la refuser. Mais je vous demande alors de me proposer une autre solution."
"Je me demande comment je vais expliquer ça à mon épouse
Il reste une dernière question. Qu'est-ce qui se passera si Xarax se lasse de Dillik ?"
Julien se tourna vers Xarax, toujours juché sur les épaules de l'enfant.
"Xarax, il ne parle comme ça que parce qu'il ne te connaît pas. Et il est naturel qu'un père s'inquiète de ce genre de chose. Il n'a aucune intention de t'insulter. Je sais, moi, que ça ne risque pas d'arriver. Mais pour répondre à votre question, Maître Dendjor, le statut de Dillik auprès de moi resterait le même, quoi qu'il arrive. Il continuerait d'être traité en hôte et pupille de ma Maison. De plus, à moins de se livrer à des actes particulièrement odieux, il resterait mon ami."
"C'est une offre honnête, et je commence à mieux comprendre la situation."
"J'ai une dernière requête. J'aimerais que Dillik se joigne à notre petite expédition. Ça évitera à Xarax de faire le va-et-vient entre Kardenang et Tchenn Ril."
"Au point où nous en sommes, je ne crois pas que ça puisse lui faire grand mal."
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