|
Engor
Julien et les Neuf Mondes
Chapitres 45-56
Chapitre 45 Le Neh kyong
Il s'éveilla en sursaut. Il faisait toujours nuit et le feu était réduit à un tas de cendres où rougeoyaient encore quelques braises. Il sentit immédiatement que quelque chose était entré dans leur refuge et le grondement sourd de Yol était une confirmation suffisante. Près de sa tête, quelque chose bougea doucement et il sentit la patte sèche et squameuse de Xarax contre sa joue.
"Xarax sait ce qui est entré. C'est un Neh kyong, un Gardien du Lieu. Xarax ne peut pas te protéger d'un Neh kyong, mais normalement il n'est pas hostile. Xarax ne sait pas, il n'est pas venu ici depuis très longtemps.
Julien répondit mentalement :
"On va le savoir tout de suite. De toute façon, ça ne sert à rien d'attendre. Reste avec moi.
Lentement, Julien s'assit, saisit sa lampe torche et l'alluma. L'optique était réglée pour produire un rayon aussi large que possible, mais il eut beau balayer les moindres recoins du sol et de la voûte, il ne vit rien, ce qui n'était pas étonnant, ainsi que l'expliqua Xarax.
"On ne peut pas voir un Neh kyong. Pas avec les yeux. Il est à la fois ici et ailleurs. Mais Xarax le voit près du mur, au fond. Si tu ne cherches pas à regarder un point en particulier, tu finiras pas l'apercevoir dans ton esprit.
Il fallut un peu plus de deux minutes à Julien pour se détendre suffisamment. Il comprit alors ce que le haptir voulait dire. À quelques pas de lui, au fond de leur abri, il distinguait une forme sombre. En fait c'était plutôt comme l'image mentale de quelque chose qu'on a vu, mais qui vient juste de disparaître. L'effet était d'autant plus déconcertant qu'il aurait été incapable de préciser les contours exacts de cette forme. On était immédiatement conscient qu'il s'agissait d'un être vivant, qu'il avait un corps avec une forme définie, mais l'esprit se refusait à y voir quoi que ce soit de reconnaissable.
"Empereur Yulmir
Je te salue. Ta visite est un honneur. Quoique ton apparence soit surprenante. Tout comme celle de ce Passeur qui tremble à ton côté. Je vois que ton haptir se porte bien. Salut, Honorable Xarax.
La voix puissante de l'entité, elle aussi, était perçue comme l'immédiat souvenir d'un son juste entendu. C'était déconcertant et Julien, frissonnant, son torse nu hors de la tiédeur du duvet, dut faire un gros effort pour se forcer à répondre.
"Honorable Neh kyong. Vous me connaissez sans doute, mais moi, je ne me souviens pas de vous. Je ne me souviens même pas d'avoir été Yulmir. Je suis né hors des Neuf Mondes et il y a plein de choses que je ne comprends pas très bien. J'espère que vous me pardonnerez de ne pas connaître votre nom. Quant au Passeur, près de moi, c'est l'Honorable Maître Yol l'intrépide, prisonnier du corps d'un animal. C'est lui qui m'a retrouvé et renvoyé dans le R'hinz.
"J'ai eu quelques échos de cette histoire. La coutume veut qu'on désigne un Neh kyong du nom du lieu qu'il préserve. Tu peux m'appeler Tchenn Ril. C'est le nom de la cité où nous sommes. Quant à toi, il paraît qu'on t'a chassé du R'hinz, faute de pouvoir te détruire. Tu sembles avoir de puissants ennemis
Mais tu as encore des alliés. Tu ne t'en souviens pas, mais je suis de ceux-là. J'ai contracté une dette dont toi seul peux me délier. Mon influence ne s'étend pas au-delà des limites de mon domaine, je ne peux pas t'accompagner dans tes voyages, mais ici, je pense pouvoir te rendre quelques menus services.
"Honorable Tchenn Ril, c'est très noble de votre part de me rappeler votre dette d'honneur, mais je suis certain que ce n'est pas ce qui vous pousse à m'aider.
"Non, en effet, cela aurait été amplement suffisant, mais la véritable raison est que l'action de ceux qui veulent t'abattre risque fort, non seulement de mettre en péril le R'hinz lui-même, mais aussi de détruire l'équilibre d'autres réalités dont ces fous n'ont certainement pas conscience. En quoi puis-je te servir ?
"Je ne sais pas encore. Pour l'instant, il faut que je me rende chez les Ksantiris. Yol pense qu'il ne faut pas que je me serve d'un klirk. Il croit que c'est comme ça que mes ennemis sont avertis de ma présence et ça fait maintenant deux fois qu'on a utilisé un klirk pour essayer de me détruire. Est-ce que vous pouvez prévenir le Premier Sire des Ksantiris ?
"Non. Comme je te l'ai dit, mon influence s'arrête aux limites de cette cité et de son territoire. Par contre, le jour va bientôt se lever et si tu me suis jusqu'à l'ancienne forteresse,je pense pouvoir te fournir un équipement qui ne te désignera pas immédiatement comme étranger à ce monde.
Julien n'hésita pas, il sortit de son sac de couchage et entreprit de s'habiller et de faire son sac. Moins de dix minutes plus tard, alors que le ciel commençait à peine à s'éclaircir vers l'est, il crapahutait dans les buissons trempés et rejoignait la route de pierre. Il ne pleuvait plus, heureusement, mais les étoiles semblaient rayonner un froid piquant, annonciateur de givre.
La cité était plus vaste que Julien ne l'avait cru tout d'abord. Il leur fallut plus d'une demi-heure pour parvenir à ce qui semblait être le seul bâtiment demeuré intact dans l'immense champ de ruines. C'était, sans le moindre doute, une forteresse. Massive, ses murs légèrement inclinés s'élevaient jusqu'à une hauteur d'environ trois ou quatre étages. Ils étaient faits d'un assemblage d'énorme blocs de basalte brun-noir rappelant les constructions cyclopéennes des cités mayas. Tous les vingt mètres, des plaques du même métal gris que les klirks rappelaient, en tünnkeh ainsi qu'une dizaine d'autres langages, que par Décret Impérial, la mort attendait quiconque aurait l'imprudence d'essayer de pénétrer dans l'édifice. L'avertissement précisait que ni le passage du temps, ni l'abandon apparent de l'édifice ne diminueraient l'efficacité de cette interdiction. Julien, qui venait de lire cette aimable mise en garde alors qu'ils s'apprêtaient à s'engager sous la grande voûte qui était la seule ouverture dans la muraille rébarbative, émit un petit sifflement.
"Hé bien, on ne plaisante pas par ici. Je suppose qu'avec vous pour guide, on ne risque rien, mais peut-être que vous voudrez bien nous dire la raison de tout ça.
"La raison de tout ça est aussi la raison de ma présence ici. C'est toi, Empereur Yulmir qui m'as demandé de veiller sur cet endroit. Je fais en sorte que les choses qui rôdent dans cette forteresse ne quittent pas l'enceinte de ses murailles. En fait, l'édifice tout entier n'appartient plus vraiment au R'hinz. Comme moi, il appartient maintenant à deux réalités à la fois. Ça n'a pas toujours été le cas. Quoi qu'il en soit, si je ne vous protégeais pas, vous seriez déjà morts, détruits par les gardiens aveugles qui pullulent ici.
Julien parcourut du regard la grande place d'armes où ils avaient débouché après avoir franchi l'entrée. Rien ne ressemble plus à une caserne qu'une autre caserne et celle-ci ne faisait pas exception. Des rangées de fenêtres, des portes numérotées, une architecture délibérément dépourvue de tout ornement.
"Cet endroit est maudit, banni des Neuf Mondes par ton ordre. Les Maîtres de cette cité on commis un crime majeur : ils ont voulu asseoir leur puissance sur la possession d'armes interdites. La loi du R'hinz, comme tu t'en souviens peu-être, n'interdit pas la guerre car c'est sans doute une chose impossible. Mais la Loi du R'hinz interdit, outre les armes conçues pour tuer plus d'un adversaire à la fois, toutes les formes d'armes à feu. Les maîtres de cette cité avaient non seulement développé secrètement de telles armes, mais ils étaient aussi sur le point d'aboutir dans la recherche du Feu des étoiles. Ce genre de chose se produit de temps en temps et la réponse de l'Empereur est toujours implacable. Les responsables et les chercheurs ont immédiatement été transférés sur Tandil, séparés les uns des autres et laissés à leur sort avec un équipement et des armes rudimentaires. Toute la population a été fermement invitée à émigrer vers d'autres lieux dans des conditions équitables. Une secousse sismique déclenchée par mes soins a produit le champ de ruines que tu as pu admirer, ne préservant que ce seul édifice pour servir à l'édification de ceux que pourrait tenter pareille aventure.
Le Neh kyong les avait entraînés jusqu'à un escalier qui s'enfonçait vers un réseau de couloirs qui occupait vraisemblablement tout l'espace situé sous la citadelle. L'éclairage était pauvre, mais suffisant pour se diriger sans problème. Il les conduisit jusqu'à une porte où une inscription que Julien ne pouvait déchiffrer indiquait, selon Xarax, le 'magasin des Cadets'. Ils y entèrent sur l'invitation de leur hôte et découvrirent, derrière un long comptoir de bois poli, un nombre impressionnant de rangées d'étagères chargées de fournitures.
Julien passa une demi-heure à chercher des vêtements à sa taille et à en retirer les marques d'unité et de grade. Il n'était plus question de laï ou d'abba, mais d'un solide pantalon de drap bleu et d'une sorte de caban du même tissu et muni d'une capuche. Chemise, chaussettes et sous-vêtements suggéraient aussi que le climat n'était pas vraiment tropical et que le froid de ce matin n'avait rien d'exceptionnel. Une fois habillé, il choisit aussi un sac à dos où il mit deux chemises supplémentaires et quelques changes de sous-vêtements et chaussettes. Une couverture remplaça son duvet, qu'il abandonna avec un peu de regret. Il trouva aussi une gourde et l'équivalent local d'un briquet qui présentait une forte ressemblance avec un briquet à amadou et dont Xarax l'assura qu'il pourrait l'utiliser sans difficulté. Il dut bien sûr abandonner sa lampe-torche et ses jumelles ainsi que son couteau suisse presque tout neuf, mais le Neh kyong l'assura qu'il pourrait lui procurer de quoi remplacer sinon les jumelles, du moins la lampe et le couteau.
Il les guida pour cela jusqu'à une autre réserve qui était en fait une armurerie. Outre un nombre de caisses scellées alignées sur le sol, des panoplies d'armes couvraient la surface des murs. Arbalètes, sabres, hachoirs à lame courbe, masses d'armes, il y avait là une impressionnante variété d'outils destinés à trucider son prochain, de près ou de loin, proprement ou de façon horrible. L'une de ces panoplies était composée uniquement de poignards, couteaux de jet et autres dagues de chasse, certains superbement ornés d'incrustations précieuses. D'autres, plus sobres, donnaient une impression d'efficacité fonctionnelle et létale. Le regard de Julien s'arrêta sur un couteau relativement court, à l'aspect vaguement japonais, dont la lame épaisse, d'un noir mat et le manche sans ornements lui inspirèrent immédiatement confiance.
"Est-ce que je pourrais avoir celui-ci ?
"Excellent choix. Un nagtri de Renngor. Tu ne peux pas avoir celui-ci. Il a déjà appartenu à quelqu'un. Mais tu peux avoir l'un de ses frères.
Intrigué, Julien suivit les indications du Neh kyong pour ouvrir un petit coffre muni d'un mécanisme de fermeture compliqué où il découvrit cinq boîtes oblongues de bois rouge. Il en saisit une et l'ouvrit pour découvrir un nagtri dans son fourreau de corne brune.
Immédiatement, la voix de Xarax résonna dans sa tête :
"Fais attention ! Si tu ne prends pas garde, tu vas perdre un ou deux doigts. Ces couteaux sont vivants, d'une certaine manière. Tu dois l'adopter pour qu'il te reconnaisse. Sors-le tout doucement de son fourreau.
Julien tira sur le manche qui résista un peu avant de se séparer de la gaine et découvrit lentement la lame. Il avait l'impression de tenir dans sa main un animal prêt à mordre.
"Maintenant, pose ton pouce sur le fil de la lame. Tout doucement !!! Cette chose couperait la chair et l'os sans aucune difficulté.
Avec d'infinies précautions, Julien effleura la lame de son pouce. Il n'avait exercé aucune pression, pourtant, le sang perla instantanément, coulant sur le métal. Il retira immédiatement sa main, portant instinctivement son pouce à sa bouche. Il s'apprêtait à chercher quelque chose pour essuyer la lame lorsqu'il eut la surprise de voir que le métal absorbait les quelques gouttes vermeilles comme l'aurait fait un papier buvard.
"Voilà, c'est ton nagtri maintenant. Jamais plus il ne tranchera ta chair. Jamais il n'appartiendra à quelqu'un d'autre. Essaie maintenant. Pose-le sur ton bras.
La confiance de Julien en son haptir put se mesurer par le fait qu'il posa sans hésiter le tranchant redoutable du nagtri sur son avant-bras et, comme le sang ne coulait pas, il appuya franchement avec pour seul résultat qu'il sentit sur sa peau la lame perdre totalement son tranchant et donner l'impression qu'il jouait avec une règle d'écolier. Mais lorsqu'il la retira pour la regarder de nouveau, le fil en était toujours si fin qu'aucun armurier sur Terre n'aurait pu en obtenir un semblable. Il se tourna vers le Neh kyong :
"Je suppose que c'est un cadeau royal que vous me faites. Je vous remercie.
"C'était en effet une arme réservée aux Premiers Sires des plus nobles Maisons. On prétend que le secret de leur fabrication est perdu. Prends bien garde à ne pas perdre le fourreau, il est en corne de tak de Tandil, c'est la seule matière, hors les métaux les plus durs, que cette lame accepte de ne pas trancher à la moindre pression. Mais ce n'est que peu de chose et je voudrais pouvoir faire bien plus.
Maintenant, je te suggère d'emporter aussi un couteau de poche ordinaire que tu trouveras dans cette caisse. Tu risquerais de t'attirer des questions indiscrètes si tu sortais un nagtri pour peler un garel.
Julien reçut aussi une lampe perpétuelle qu'il suffisait d'alimenter en eau (voire en urine, en cas de situation désespérée) et en sucre ou n'importe quelle substance qui en contenait. Elle fonctionnait selon le même principe de luminescence biologique que tout l'éclairage domestique des Neuf Mondes. Il remplit les poches de son sac de rations de combat qui ressemblaient fort, par l'aspect et le goût, à des barres de céréales. Elle dataient peut-être de quelques siècles, mais elles demeuraient cependant parfaitement comestibles. Le dernier don du Neh kyong, par contre, l'enchanta beaucoup moins.
"Empereur Yulmir, tu ne peux pas voyager sur Dvârinn avec une telle chevelure. Cela irait à l'encontre de la discrétion que tu recherches. Bien sûr, tu pourrais essayer de te faire passer pour une fille, mais je ne te le conseille pas. Tu trouveras des poutris dans cette armoire.
Le poutri en question n'était autre que le peigne-rasoir que chaque humain mâle des Neuf Mondes transportait dans sa poche. À contrecœur, il empocha l'instrument en se promettant bien, si jamais il retrouvait un jour son statut d'Empereur, de promulguer un décret interdisant de couper les cheveux des garçons au-dessus des épaules !
"Maintenant, si tu veux bien me suivre jusqu'au trésor, je pense pouvoir te donner quelques monnaies qui ont encore cours sur ce monde et j'aurai peut-être même un présent pour ton ami le Passeur.
La salle du trésor ne payait pas de mine, elle ne montrait qu'un alignement de coffres gris et un petit bureau où avait dû s'asseoir un obscur fonctionnaire. Le Neh kyong désigna sans hésiter un coffre dont la serrure émit un claquement sec alors que Julien s'en approchait. Une fois ouvert, il se révéla rempli de petites boîtes de carton contenant des monnaies de bronze, d'argent ou d'or soigneusement rangées en rouleaux bien tassés. Il ne s'agissait pas de pièces neuves, mais de monnaies qui avaient, pour certaines, déjà beaucoup servi. Avec l'aide des conseils de Xarax, Julien préleva et serra dans une bourse, un modeste assortiment de chacune des pièces les plus courantes, ainsi qu'une petite réserve de pièces d'or qu'il conserverait au fond de son sac pour un éventuel besoin plus important.
Une petite porte ouvrait sur une autre salle où s'entassaient des caisses certainement remplies d'objets de valeur, mais ce qui intéressait le Neh kyong se trouvait dans un petit placard dont les étagères portaient un grand nombre d'objets d'allure plus ou moins scientifique. Il s'agissait d'un collier fait de fils de métal blanc tressés et portant une turquoise de la taille d'une noix.
"Ceci est mon cadeau pour le Passeur. Un Premier Sire l'a fait confectionner il y a vraiment très longtemps. Il s'était pris, sur ses vieux jours, d'une passion pour un elak, qui est un animal rare, gracieux et affectueux qui s'apprivoise facilement. Il s'était persuadé qu'il ne manquait à cet elak que la parole pour qu'il devienne un compagnon idéal. C'est une illusion courante chez bien des possesseurs d'animaux familiers, mais lui avait les moyens de concrétiser ses fantaisies. Il offrit une fortune à qui ferait parler l'animal. Le résultat est ici. Ce collier traduit en sons les paroles prononcées mentalement par celui qui le porte. Je pense que ton ami sera heureux de pouvoir te parler directement.
"Et ça a marché, pour l'elak ?
"Oh oui ! Cependant l'elak est un animal charmant, mais assez stupide, et le collier n'a jamais émis que des couinements sans signification. Vous l'essaierez dehors, il faut qu'il se recharge à la lumière du soleil, il y a des siècles qu'il n'a pas vu le jour.
"Je suis certain que Yol n'aura aucun mal à l'utiliser. Je vous remercie.
Julien se pencha vers le chien/passeur et fixa le collier autour de son cou. Un réflexe agita brièvement la queue du bouvier : depuis toujours, un collier était synonyme de promenade !
Lentement, ils remontèrent à la surface. Dans la cour, la transparence glaciale du petit matin avait fait place à une brume épaisse et les quelques touffes de végétation qui avaient réussi à pousser entre les dalles de pierre se couvraient rapidement de givre. Julien avait des inquiétudes quant à sa capacité de retrouver son chemin, mais le Neh kyong les dissipa avant même qu'il ne les exprime.
"Je vais t'accompagner jusqu'à la limite de mon domaine. En chemin, nous allons te créer une identité qui te permettra de répondre aux questions les plus usuelles. N'essaie pas de tout graver dans ta mémoire, ton haptir est là pour ça. Il se souviendra de tout et te le répétera petit-à-petit autant que nécessaire. En fait, il devrait pouvoir graver tout ça dans ton esprit sans même que tu t'en doutes.
"Xarax ! Tu m'avais caché tes talents ! Il y a encore beaucoup de choses, comme ça, que tu sais faire?
"Xarax peut faire bien des choses, mais il ne conviendrait pas que Julien sombre dans l'oisiveté. De plus, les talents qu'on ne cultive pas ont tendance à se perdre et la faculté de mémoriser en est un.
"C'est bon, on en discutera plus tard.
Il s'avéra que Tchenn Ril, le Neh kyong connaissait le monde bien au-delà de son domaine de quelques kilomètres. Il suggéra que Julien se nommerait Anhel, prénom qui le désignait comme natif d'une île assez lointaine mais appartenant toujours au domaine des Ksantiris et justifierait son accent étranger et son ignorance du patois local. Anhel, fils de Hanbar, Maître forgeron de T'aring était de retour d'une visite au vieux Maître Forgeron Nalak qui vivait effectivement retiré dans un hameau quasi-inaccessible du centre montagneux de l'île. Il y était allé pour recevoir la transmission d'un secret de fabrication. Il retournait maintenant chez lui et se rendait à Ksantir dans l'espoir d'y trouver un passage sur un vaisseau en direction de son île.
"Si tu parles peu et reste discret, tout devrait bien se passer. Bien sûr, tes compagnons ne pourront pas embarquer avec toi, un haptir et un animal exotique de cette taille ne passeraient pas inaperçus, mais ils pourrons rejoindre Ksantir par la terre, ce qui te serait difficile parce qu'il n'existe pas de route, le relief est trop accidenté.
"C'est ce que nous avions prévu. Xarax se chargera de garder le contact entre nous. Il m'assure qu'il peut voler la nuit et retrouver sans peine le bateau.
"Empereur Yulmir, il ne me reste plus qu'à te souhaiter le succès dans ton entreprise. Cette route te mènera directement à Kardenang en un peu moins d'une journée de marche. N'oublie pas de tailler ta chevelure !
Chapitre 46 Kardenang
En fin de matinée, la brume finit par se lever pour laisser place à un ciel sans un nuage. Le soleil faisait scintiller les arbres couverts de givre, transformant le monde en un univers de cristal. Xarax, qui jusqu'alors s'était contenté de voleter autour de Julien, se posant parfois sur son sac ou sur le dos de Yol, s'élança soudain dans l'azur avec un sifflement de triomphe pour se lancer dans une série de figures acrobatiques à couper le souffle. Le haptir était particulièrement bien doté pour la voltige. Il disposait d'une paire de grandes ailes membraneuses qui lui permettaient de planer sans effort et de parcourir en silence de grandes distances avec une dépense énergétique minimum, mais il pouvait aussi déployer deux courtes ailes chitineuses capables de battre à un rythme effréné en produisant un vrombissement caractéristique. La combinaison habile de ces attributs, jointe à l'utilisation experte de sa longue queue produisait un résultat époustouflant autant que mortellement dangereux lors d'un combat.
Après qu'il eut frôlé quatre ou cinq fois à grande vitesse le dos de Yol au point de brosser les poils de son échine, ce dernier, aboyant sans plus se soucier de préserver sa dignité, entra à son tour dans le jeu et se joignit à lui pour bousculer Julien et entamer une sorte de jeu du chat qui s'acheva en une mêlée finale qui les laissa haletants et heureux, débarrassés de la tension que la fréquentation du Neh kyong leur avait imposée sans qu'ils s'en rendent compte. Assis en tailleur, Julien grattait machinalement la tête du bouvier qui bavait doucement sur son pantalon lorsque la pierre de son beau collier argenté émit un couinement bizarre :
"wouiyen !
"Yol ! Ça marche !
"U
Yen !
"Prends ton temps. Tu vas y arriver.
"Ju
Li
Yen.
La voix était bizarre, artificielle, mais c'était déjà un miracle.
"Ju-li-en.
"Tu vois, c'est de mieux en mieux. Mais, tu pourrais peut-être essayer de dire autre chose.
"Oui. Ce n'est
pas
trop diff
difficile. Il su
Il suffit de ne pas
penser autre chose que les mots.
Le chien s'était levé et agitait furieusement la queue.
"Julien, ce Neh kyong. C'est vraiment
quelqu'un de bien.
"Je ne sais pas si je dirais ça comme ça, mais je comprends. Tu ne peux pas savoir comme je suis content de pouvoir bavarder avec toi. On vit ensemble depuis des années, tout-de-même.
"Oui. Tu as toujours été gentil avec moi. Même quand tu croyais que j'étais un chien ordinaire.
"Tu n'as jamais été un chien ordinaire. Pour moi, tu étais plutôt un frère. D'ailleurs, c'est toujours pareil. J'ai du mal à te voir autrement. Et je veux que tu saches : je me moque que tu te conduises de temps en temps comme un chien. Je serais triste si tu ne jouais plus, si tu ne faisais pas le fou comme tout-à-l'heure. Tu peux même me lécher la figure ! Mais maintenant, il faut qu'on se remette en route. Tu veux une barre de ration ? J'en ai tout un stock, on ne risque pas de mourir de faim avant d'arriver.
Xarax, qui jusqu'alors était resté lové sur le sol grimpa prestement jusqu'à l'épaule de Julien.
"N'oublie pas ta chevelure. Il faut absolument la couper avant d'approcher un endroit habité. Il y a un petit ruisseau, tout près.
Il était inutile de tergiverser plus longtemps. Il se rendit au ruisseau, mouilla ses cheveux avec une eau proche du point de congélation et entreprit de sacrifier sa crinière. Heureusement, le poutri, le peigne-rasoir, était un instrument fort pratique et, si l'opération était un crève-cœur, elle avait au moins le mérite d'être indolore et facile à réaliser. Moins d'un quart d'heure plus tard, Julien put passer sa main sur un velours d'une étonnante douceur qui le ramena d'un coup au temps béni où il caressait ainsi la tête d'Ambar. Il fut pris soudain d'une terrible nostalgie. Quand donc pourrait-il de nouveau le tenir contre lui ?
Ils virent la mer bien avant d'atteindre les abords du petit port depuis le haut des collines abruptes qui formaient comme une sorte de vaste cirque ouvert à l'ouest, enserrant une jolie baie bien abritée. Seuls quelques rares bateaux étaient en vue, tirant des bords dans la forte brise de sud-est qui blanchissait la crête des vagues, pour se mettre à l'abri de ce qui s'annonçait comme un fort coup de vent. Julien proposa de s'installer pour la nuit, repoussant l'instant de la séparation jusqu'au matin, mais ses compagnons étaient d'un autre avis. Ils allaient profiter de la nuit pour traverser la zone habitée et commenceraient leur progression vers le nord en suivant la côte inhospitalière de l'île. Xarax assura Julien qu'il n'aurait aucune difficulté à le retrouver et qu'il n'avait besoin que d'une fenêtre entrouverte pour pouvoir le rejoindre. Dix minutes plus tard Julien, seul pour la première fois sur un monde inconnu, descendait la longue suite de lacets de l'ancienne route et parvenait aux premières maisons.
Il marcha sans encombre jusqu'au port lui-même dont le bassin se remplissait doucement avec la marée. Son premier souci étant de trouver où dormir, il entra dans l'une des cinq ou six auberges qui semblaient se partager la clientèle locale. L'ardoise, à la porte, lui avait appris qu'il restait des clos à louer ainsi que le tarif en vigueur. Il s'était entraîné, avec l'aide de Xarax, à utiliser la monnaie qu'il avait reçue le matin et il était raisonnablement certain de pouvoir jongler sans trop de difficulté entre sangs, taleks, diraks, ngul tchoungs, ngul tchens, ser tchoungs et ser tchenns. Lorsqu'il entra, il fut salué par une femme d'une trentaine d'années dont de sourire lui réchauffa le cœur. Visiblement, malgré la perte de son plus bel ornement, son visage avenant inspirait toujours la bienveillance.
"Bien le bonsoir, Jeune Maître. Vous n'êtes pas d'ici, à ce que je vois, mais j'espère que vous vous plairez chez nous.
Deux marins qui buvaient à une table proche lui jetèrent un regard curieux, mais dépourvu d'hostilité. Julien s'éclaircit la gorge, se rappela brièvement le cours accéléré de politesse de Xarax, et se lança dans une réponse :
"Bien le bonsoir, Honorable Maîtresse, je ne doute pas de me trouver fort bien chez vous. Je cherche un passage pour Ksantir et, en attendant, je serais heureux de louer un clos.
"Je crois que l'Étoile de Kenndril part après-demain.
"Ça m'étonnerait beaucoup, intervient l'un des marins, avec le sudet comme ça, ça ne va sûrement pas se calmer avant au moins trois jours. Pas vrai, Gradik ?
"Oh ça, sûrement pas ! T'as raison. Peut-être même bien qu'on en a pour une bonne dizaine de jours. Si tant est que ça s'arrête avant les grandes tempêtes.
Comme Julien laissait paraître son désarroi, l'hôtesse le rassura :
"N'écoutez pas ces bons à rien, Jeune Maître, ils vous font courir. Vous devriez avoir honte, vous deux, de tourmenter un si gentil jeune homme !
"Jeune homme ! Jeune homme ! Comme vous y allez Maîtresse Nardik ! Il n'a pas encore de poil au menton et je suis prêt à parier qu'il n'en a pas non plus au
"Ça suffit Tenntchouk ! Laissez mon hôte en paix, voulez-vous.
Julien l'apaisa d'un geste et se fendit de son sourire le plus charmeur :
"Ça ne fait rien, Honorable Maîtresse. Je crois que c'est la soif qui les fait délirer. Offrez-leur donc une chope sur mon compte. Qu'ils se désaltèrent pendant que vous me montrez mon clos.
"Voilà qui est parlé, gamin ! Ton père t'a bien élevé. On boira à ta bonne santé !
Les chambres étaient propres, mais dépourvues de salle de bain. L'hôtesse lui apprit qu'un établissement de bains publics, au bout du quai, ouvrait jusque tard dans la soirée et Julien décida de s'y rendre avant de souper.
***
Kardenang n'était qu'un petit port de pêche et de cabotage, mais ses quais s'animaient un peu le soir et des établissements moins respectables que celui de Maîtresse Nardik offraient les distractions traditionnelles des marins de tous les mondes. Aucune des créatures femelles plus ou moins fraîches qu'il croisa ne lui fit de propositions scandaleuses, mais il eut par contre son lot de regards appuyés et d'invitations chuchotées de la part de robustes matelots en quête de chair fraîche. Les bains publics, modestes, mais d'une propreté méticuleuse, étaient tenus par un bonhomme grisonnant, rondelet et d'une jovialité un peu obséquieuse qui lui facilita beaucoup l'usage de ces lieux qu'ils ne connaissait pas. Certes, ses attentions manquaient un peu de discrétion et auraient plongé le Julien de Paris dans la plus grande confusion, mais là, il se prit au contraire à sourire lorsque le personnage, après l'avoir aidé à se défaire de son caban, revint prendre le reste de ses vêtements "'Oui, vos sous-vêtements aussi, Jeune Maître, merci.' "sous prétexte de les échanger contre un confortable peignoir de bain qu'il jugea nécessaire de l'aider à enfiler. On ne lui proposa pas de lui frotter le dos sous la douche, mais on apparut comme par enchantement à l'instant même où il émergeait du bain pour lui suggérer un massage qui détendrait merveilleusement ses membres fatigués. Il déclina poliment, mais n'eut pas le cœur de refuser au malheureux le privilège de l'envelopper dans une serviette chaude et de le sécher avec délicatesse. Il accepta même de s'attarder un moment pour boire à petites gorgées une tasse d'une boisson chaude et sucrée absolument délicieuse. Et, lorsqu'il s'enquit du prix de la prestation, il eut la surprise de s'entendre répondre :
"Vous avez fait le bonheur d'un pauvre homme, Jeune Maître. De l'argent détruirait le souvenir de cet instant.
Touché plus qu'il ne l'aurait cru possible par cet aveu pathétique, Julien s'approcha et posa un baiser sur sa joue.
"Maître des Bains, vous êtes un poète. Vous devez accepter ce modeste salaire.
Il s'en fut alors, content de lui, avec l'impression, pour une fois, d'avoir eu la présence d'esprit de faire ce qui convenait.
***
Le repas, simple et copieux, était fort bon et composé presque exclusivement de produits de la mer. La salle s'était remplie et il y régnait un aimable brouhaha. Un jeune garçon et une petite fille qui tous deux ressemblaient de façon presque comique à la patronne s'affairaient entre les tables et riaient de bon cœur aux plaisanteries des clients qu'ils traitaient d'ailleurs comme des membres de leur famille. Ils étaient venus à tour de rôle à sa table et ne s'étaient pas gênés pour lui poser toute sorte de questions d'une innocente indiscrétion. Finalement, comme il terminait son dessert et se préparait à se rendre dans son clos, le gamin, qui n'avait certainement pas encore dix ans, lui saisit la manche avec ce geste universel des enfants qui quémandent une faveur :
"Maître, vous voulez bien que je vous tienne compagnie cette nuit ? Maman m'a dit que je pouvais vous demander.
C'était là un point que Xarax avait négligé dans son cours accéléré de civilisation dvârienne. Certes, Niil l'avait assuré que 'La Précieuse Guirlande des Délices des Garçons' était un livre possédé par tous les garçons du R'hinz depuis l'âge le plus tendre, et ses illustrations pouvaient même s'adresser à de complets analphabètes
Et Ambar, avec ses onze printemps, n'était malgré tout guère plus vieux que le fils de l'aubergiste. Quand même
"Alors, vous voulez bien ? Maman, elle dit que passer un moment avec un Jeune Maître comme vous, ça peut me faire que du bien. Elle vous aime bien, Maman, elle dit que beau comme vous êtes, vous pourriez vous marier avec une Noble Fille.
Julien frissonna. Il ne se voyait vraiment pas épouser Izkya ! Bon, il ne pouvait décemment pas décevoir une femme qui le tenait en si haute estime qu'elle espérait qu'un peu de sa noblesse déteindrait sur son rejeton. Encore heureux qu'il ne soit pas question de relations avec les filles avant un âge beaucoup plus avancé ! Avec l'impression diffuse de se sentir coupable d'il ne savait trop quoi, il finit par consentir.
"D'accord, tu peux dormir avec moi.
"Merci, Maître. Je vous rejoins dans pas longtemps !
"Prends ton temps, je n'ai pas l'intention de m'enfuir. Et
tu pourrais peut-être me dire avec qui je vais passer la nuit.
"Ben
Avec moi !
"Je veux dire, comment est-ce qu'on t'appelle ?
"Dillik, Maître.
"Va Dillik, je monte me coucher.
Il n'était pas au lit depuis dix minutes que Dillik entra dans son clos. Il portait un laï bistre et sentait bon le savon et les fleurs. Julien avait eu le temps de réfléchir. Il avait décidé qu'il n'avait pas le droit de gâcher ce qui était manifestement une fête pour le petit garçon. Il tendit les bras et Dillik, bondissant sur le lit, s'y précipita sans hésiter.
"Il fait froid chez vous, Maître. Pourquoi vous gardez la fenêtre entrouverte ?
"J'aime avoir de l'air. Mais viens sous la couette, il fait bon. Et appelle-moi Anhel.
L'enfant se dépouilla de son laï, se glissa sous la couverture et se blottit contre Julien. Ce dernier n'avait conservé que son caleçon dont Dillik s'affaira aussitôt à dénouer le cordon. Malgré les quelques réserves qu'avait pu inspirer à Julien la situation un moment plus tôt, son sexe, lui, ne connaissait pas de tels scrupules et réagit instantanément.
"Oh ! Il est plus gros que celui de Yarrek ! Yarrek, c'est mon cousin. Lui non plus il a pas encore de poils. Il vient de temps en temps, quand son père vient pêcher par ici. Il a douze cycles. Et toi, tu as quel âge ? Moi, j'ai bientôt neuf cycles huit.
À genoux sous la couverture le gamin, dans le peu de lumière qui filtrait, examinait avec ravissement l'équipement de Julien qu'il manipulait avec délicatesse pour bien en voir tous les aspects. C'était un véritable moulin à paroles. Julien tendit la main et lui caressa le dos. Aussitôt, il se cambra comme un petit chat et se tut pendant au moins trente secondes.
"Tu passes souvent la nuit avec les clients ?
"Oh non ! Y en a qui demandent, mais Maman dit toujours non. Elle veut pas que j'aille avec des vieux, comme Yangden, aux Deux Lanternes. Papa non plus, y veut pas. Papa, il est premier pilote sur le Mar Tso. C'est un trankenn. Un vraiment gros. Pas comme le trankenn du Premier Sire, bien sûr. Un trankenn de commerce..
"Ils ont bien raison, tes parents. Je suis sûr que c'est mieux de ne pas faire comme Yangden.
"Mais j'ai des copains ! De temps en temps, Maman les invite et ils dorment ici. Elle dit que c'est pas bien, pour un garçon, de jamais s'amuser. Et puis, il y a mon cousin Yarrek. La sienne, elle est presque aussi grosse que la tienne, mais ses couilles, elles sont plus petites. Elles sont presque pas plus grosses que les miennes. Tiens, touche.
Julien toucha, sous le petit pénis tout raide, les deux haricots minuscules.
"Oh ! Mais ils sont déjà bien gros, pour un si petit garçon !
"Tu crois ?
"J'en suis sûr. Et ton sang neh est vraiment très joli. Approche-le encore un peu, que je le voie mieux.
C'était un sang neh tout-à-fait ordinaire, c'est à dire une petite chose charmante, agréable à caresser, terminée par le bec de théière fripé du prépuce, en aucune manière impressionnant par sa taille ou son diamètre, mais Julien se dit qu'un compliment ne pouvait pas nuire :
"Oh dis donc ! Tu es sûr que n'as que neuf cycles huit ?
"Ben oui.
"Ça promet ! Si je repasse par ici dans un an, je vais avoir l'air ridicule !
Le gamin rit de bon cœur et, pour toute réponse, saisit la main de Julien et la referma d'autorité sur la merveille en question. L'invite était on ne peut plus claire. Julien l'installa contre son ventre, selon l'excellente méthode enseignée par Ambar et entreprit de satisfaire de son mieux une demande si joliment présentée.
En fait, l'événement fut si violent, si pleinement satisfaisant, que l'enfant s'endormit comme une masse alors qu'ils n'avaient pas encore commencé à se séparer, tout heureux qu'il était d'être là, blotti contre un Julien qui, malgré une certaine insatisfaction, voire une légère frustration et une envie grandissante de s'adonner à une furieuse masturbation, décida de laisser un moment les choses en l'état. Après tout, même après avoir perdu toute rigidité, la petite fontaine de Dillik demeurait étrangement réconfortante au creux de sa main
Le sommeil le surprit lui aussi et ce n'est qu'au milieu de la nuit qu'une envie d'uriner le ramena à la conscience de la situation. Le petit dormait, roulé en boule à son côté. La lumière de chevet brillait toujours et, sur le second oreiller, Xarax l'observait de ses grands yeux rouges. Julien tendit la main et la posa sur le haptir.
"Xarax ! Depuis combien de temps est-ce que tu es là ? Tu aurais dû me réveiller.
"Tu avais l'air heureux et Xarax n'est pas pressé. Le petit garçon est vraiment joli, pour un humain.
"Euh
Tu sais, c'est lui qui a insisté pour venir dormir avec moi. C'est le fils de la patronne.
"Tu as bien fait d'accepter. C'est bon pour toi et tu lui aurais certainement fait de la peine en refusant. Sans compter que la chose aurait pu paraître suspecte.
"C'est ce que je me suis dit.
"Xarax n'a jamais douté de ton sens du devoir.
"Xarax ! Tu fais de l'esprit !
"Ce n'est pas parce que des gens obtus ne s'en rendent pas compte que Xarax est incapable d'humour.
"Comment va Yol ? Ça n'est pas trop dur, pour lui ? Il n'a pas l'habitude.
"Yol va bien. Il est fatigué, il a les pattes en sang, mais il est heureux d'être ici. Il est encore plus heureux d'avoir retrouvé la parole. Par contre, tu lui manques déjà beaucoup.
"Prends bien soin de lui. Et dis-lui que lui aussi, il me manque.
"Je lui dirai. J'espère qu'il ne va pas essayer de me lécher le visage. À propos, je pense que tu pourras partir Sa Tengdü. Pas le jour qui va se lever, mais celui d'après. Le gros bateau qui est au Quai nord, l'Étoile de Kenndril, partira pour Ksantir. Ça nous permettra d'aller un peu moins vite. Je suis sûr que Yol appréciera, malgré son désir de se faire de nouveau gratter derrière les oreilles. Il prétend que je ne sais pas m'y prendre. Évidemment, je n'ai pas d'oreilles, moi, pour qu'on me les gratte.
"Vilain jaloux ! Tu n'as pas honte ?
"Je ne suis pas jaloux : je sais que c'est moi que tu préfères.
"Tu veux que je te gratte le ventre ?
"Une autre fois peut-être. Je dois partir maintenant. Porte-toi bien. Je reviendrai te voir la nuit prochaine.
Chapitre 47 Jamais, dans ses rêves les plus fous
Ce n'est pas une envie d'uriner qui réveilla Julien. Quelqu'un, entre ses jambes, déployait une activité qui ne souffrait aucune équivoque. Son jeune compagnon de lit n'était pas un petit monstre égoïste. En jeune Dvârien bien élevé, il savait qu'il n'est pas bien de recevoir du plaisir sans faire au moins un effort pour en donner aussi. Apparemment, il s'employait maintenant à réparer son insuffisance de la veille et il y mettait tout l'enthousiasme dont il était capable. Il y démontrait aussi une science qui faisait honneur à ceux qui l'avaient instruit.
Il lui fallut cinq bonnes minutes pour récupérer. Lorsqu'il eut retrouvé une respiration normale et des idées à peu près cohérentes, il installa l'enfant sur son ventre et l'enserra dans ses bras.
"Merci Dillik. Tu es vraiment très gentil.
"C'est normal, hier soir, je me suis endormi.
"Eh bien, moi aussi je me suis endormi, juste un peu après toi.
"Tu t'es endormi sans rien faire ?
"Oui. J'étais bien, comme ça, avec toi dans mes bras.
"Tu m'aimes bien ?
"Oui.
"Mais tu vas quand même partir bientôt.
"Je suis obligé, il faut que je retourne chez moi.
"Quand est-ce que tu t'en vas ?
"Demain. Je vais prendre un passage sur l'Étoile de Kenndril.
"Tu peux pas rester un peu ?
"Non, ça n'est vraiment pas possible.
"Et tu reviendras, un jour ?
Julien réfléchit un moment. Le souvenir de quelques promesses non tenues par des adultes l'incitait à la prudence.
"Écoute, je te promets de revenir si je peux. Je ne suis pas certain de pouvoir, mais je te promets d'essayer. Ça te va ?
"Tu vas vraiment essayer ?
"Oui.
"Alors, ça va. Et
en attendant que le premier repas soit prêt
tu veux bien
Julien voulait bien.
***
Ils prirent ensemble un petit déjeuner somptueux dans la salle presque vide. L'aubergiste était tout sourires, et Julien tremblait qu'elle ne lui demande comment s'était passée la nuit, mais Maîtresse Nardik savait se tenir. Elle offrit toutefois au garçon rosissant (bon sang, il devait bien exister un moyen de s'empêcher de rougir !) l'usage de la salle d'eau privée de la famille puisque 'vous en faites un peu partie, maintenant'. Malgré sa gêne, Julien accepta avec reconnaissance, soulagé malgré tout de ne pas devoir subir de nouveau les attentions touchantes (quel que soit le sens qu'on pouvait donner à cet adjectif), mais embarrassantes du Maître des Bains. Dillik aurait volontiers tenu compagnie à son héros pendant toute la journée, mais sa mère lui rappela qu'il devait passer la matinée à l'école et aider à servir les clients à midi. Mais si le Jeune Maître voulait bien s'encombrer d'un morveux inutile cet après-midi, c'était son affaire et elle n'y verrait, pour sa part, rien à redire.
C'est donc seul que Julien marcha, dans le soleil éblouissant du matin glacial, jusqu'au Quai nord où l'Étoile de Kenndril, toutes cales ouvertes, embarquait son chargement. C'était un vaisseau à deux mâts, l'équivalent d'une belle goélette d'une quarantaine de mètres auquel un gréement longitudinal permettait sans doute de naviguer au plus près du vent, condition indispensable pour qui souhaitait naviguer entre d'innombrables îles sans devoir dépendre d'un vent portant. Un premier lieutenant affairé le reçut entre deux vérifications des bordereaux de chargement. Il l'inscrivit sur la liste des passagers, encaissa le prix du passage et l'informa que, pour un ngultchoung et douze sangs de plus, il pourrait bénéficier d'une couchette dans une cabine double ou bien dormir gratuitement sur le pont ou dans le poste avec l'équipage. Il choisit la cabine. On lui précisa aussi que l'appareillage se ferait avec la marée et on lui rappela que 'la marée n'attend pas'. Il passa le reste de la matinée à déambuler dans le bourg et entra dans une boutique offrant un invraisemblable assortiment d'objets étranges avec l'idée d'y jeter un simple coup d'œil. Il en ressortit avec sous le bras un rouleau bien serré contenant un magnifique cerf-volant de soie gommée en forme de haptir. Il portait aussi, dans un petit sac de toile brune, une fort jolie poupée, d'allure extravagante, dont le marchand l'assura qu'elle ravirait n'importe quelle petite fille.
Il attendit, pour offrir ses cadeaux, d'avoir pris son repas, servi par un Dillik jaloux, avide de satisfaire ses moindres désirs, et qui décourageait sournoisement sa petite sœur d'approcher de sa table. L'apparition de la poupée merveilleuse dissipa heureusement les nuages qui menaçaient l'harmonie fraternelle, alors que le cerf-volant lui valut un baiser mouillé sur la joue et une une proposition quasi-péremptoire d'aller l'essayer sur la colline. Il fut aussi dûment grondé par Maîtresse Nardik. Avait-on idée de faire pareilles folies ! Vraiment, non, il n'aurait pas dû.
Et bien sûr, ils grimpèrent les lacets de la route jusqu'au sommet de la colline où le vent coupant fit monter très, très haut le haptir éclatant, sa longue queue claquant parfois avec un bruit sec qui ponctuait le tintement presque inaudible de trois minuscules clochettes d'argent.
"Qu'est-ce qu'il est beau ! Je vais l'appeler
"Xarax. Appelle-le Xarax. Pour me faire plaisir.
"C'est un drôle de nom.
"C'est le nom d'un ami.
"J'aimerais bien en voir un pour de vrai, de haptir.
"Qui sait, peut-être que tu en rencontreras un, un jour.
"Pour ça, il faudrait que j'aille sur Kretzlal. Et puis, ils sont vraiment dangereux. Personne peut tuer un haptir ! Tu en as déjà vu un, toi ?
"Je ne suis jamais allé sur Kretzlal.
"Évidemment, il n'y a que les Nobles Sires qui vont sur les Mondes.
"Tu crois ?
"C'est mon papa qui me l'a dit.
"Alors, il a sûrement raison.
"Mais il m'a dit aussi que de naviguer sur la mer, c'est encore mieux !
"Et c'est ce que tu veux faire, plus tard ?
"Oui, je veux être capitaine de trankenn. C'est pour ça qu'il faut que j'étudie bien à l'école. J'y vais presque tous les jours. Je sais déjà lire et un peu écrire. Et
je peux dormir avec toi ce soir ? Tu veux bien ?
Julien éclata de rire. Passer du coq à l'âne avec un tel naturel tenait du génie !
***
Le soleil commençait à baisser vers l'horizon lorsqu'ils rentrèrent à l'auberge. Sur la suggestion de Maîtresse Nardik, ils utilisèrent la salle d'eau qui, si elle n'offrait pas le luxe sybarite de la Tour des Bakhtars, permettait quand même des ébats distrayants. Il semblait bien qu'un garçon, dans ce coin béni des dieux, ne pouvait décemment laisser passer une occasion de se livrer à la luxure, et c'est un Julien à la fois repu et affamé qui s'installa pour son repas du soir. Ils eurent de nouveau la bénédiction d'une Maman ravie pour une nuit de débauche qui consista surtout en un long câlin presque chaste
sauf peut-être pendant les dix dernières minutes.
Xarax, fidèle à sa promesse, fit une visite nocturne. Il dut cette fois réveiller Julien, béatement immergé dans les eaux profondes d'un sommeil bienheureux avec, dans ses bras, un Dillik angélique qui bavait doucement sur son épaule. Cette fois, seule la lumière d'un mince croissant de lune dispersait un peu l'obscurité.
"Xarax est venu pour te dire que tout va bien. Yol commence à s'habituer à la vie sauvage.
"Transmets-lui mon amitié et dis-lui que j'ai hâte de le revoir. Mon bateau doit arriver après-demain à Ksantir. Ça n'est vraiment pas très loin. Juste une nuit en mer.
"Je lui dirai, ça lui fera plaisir. Lui, au train où il va, il lui faudra deux jours de plus.
"Pardon ! C'est vrai qu'à-travers bois, ça doit être terriblement difficile.
"Je vois que le petit garçon est toujours là. On dirait qu'il t'aime bien.
"Oui. Tu sais qu'il rêve de rencontrer un haptir ?
"Vraiment ? Malheureusement, on ne peut pas exaucer son souhait. Mais si tu veux, je peux faire quelque chose pour lui.
"Xarax, tu ne cessera jamais de m'étonner.
"Si tu es d'accord, je vais poser une patte sur lui et je vais faire comme pour tes parents, je vais lui montrer le monde comme je le vois. Il aura l'impression d'être un haptir. Ce sera certainement un rêve dont il se souviendra longtemps. Mais pour ça, il faut que je le réveille. Il croira avoir rêvé, et moi je m'en irai discrètement. C'est pourquoi je te dis au revoir maintenant.
Xarax bougea légèrement sur l'oreiller, rompant le contact avec Julien et demeura immobile durant un peu plus d'une minute avant de filer comme un fantôme.
"Anhel ! Anhel ! Tu dors ?
Julien prit la voix de quelqu'un qu'on tire en pleine nuit d'un sommeil profond :
"Hein ? Non, maintenant je ne dors plus. Qu'est-ce qu'il y a ? Tu es malade ?
"Non ! Non ! J'ai fait un rêve !
"Tu as fait un cauchemar ? Tu as eu peur ?
"Mais non ! C'est le plus beau rêve de ma vie. J'étais un Haptir !
"Non !
"Si ! Et je volais ! Ça a duré longtemps. Je faisais des acrobaties en l'air, et je sentais mes ailes ! Et je volais au-dessus du Palais de l'Empereur !
"Non !
"Si ! Je t'assure ! C'était
c'était si beau que je peux pas le dire. Tu as déjà vu des images du Palais ?
"Bien sûr.
"Eh ben, c'était encore mille fois plus beau. Je suis sûr que le Palais il est comme ça, en vrai.
"Tu crois ? Vraiment ?
"J'en suis sûr. C'est comme si je l'avais vu pour de vrai. Et je volais entre les tours du Palais. Tu crois que c'est à cause de ton cerf-volant que j'ai fait ce rêve ?
"Qui sait ? Tiens, je vais te dire ce que je crois. Celui qui l'a fabriqué, dans une île de l'autre côté du monde, était un très vieil artisan. Il réussissait particulièrement bien les cerf-volants en forme de haptir parce qu'il en avait rencontré un quand il n'était encore qu'un petit garçon. Le haptir en question était tombé à ses pieds, frappé par une étoile tombée du ciel. Une chose comme ça n'avait pratiquement aucune chance de se produire, mais un puissant Sorcier Noir en voulait au haptir, et c'est lui qui avait fait ça. Le haptir était à moitié mort, il était tombé de très haut, et il avait une aile presque détruite. Si ç'avait été une des petites ailes pour la vitesse, il aurait pu encore s'arranger, mais c'était une des grandes ailes pour planer et il ne pourrait plus jamais voler. Il était condamné à ramper sur le sol et, pour un haptir, il n'y a rien de plus terrible. Mais le petit garçon, qui avait toujours rêvé de voir un haptir pour de vrai, au lieu de s'enfuir, de peur de se faire mordre par les dents empoisonnées du haptir, le cacha dans un endroit secret où il aimait venir tout seul pour s'inventer des histoires. Le petit garçon ne faisait pas que rêver et inventer des histoires, il avait un Don. Pas simplement du talent, non, un vrai Don magique pour fabriquer des cerf-volants. Déjà on venait des villages alentour pour en acheter et tous les enfants de la région insistaient pour en avoir. Alors, pendant que le haptir se remettait doucement de sa chute, le jeune garçon entreprit de réparer l'aile endommagée. N'importe qui d'autre n'aurait pas eu la moindre chance de réussir, mais lui, il avait un Don si puissant, et il voulait tellement que le haptir puisse voler de nouveau qu'un jour, alors qu'il collait le dernier petit morceau de soie du dernier pli de l'aile, son travail devint vivant. Ce n'était plus un assemblage de bois et de tissu, c'étaient les os souples et résistants comme l'acier, et la peau multicolore d'un haptir enfin guéri. Bien sûr, le haptir devint l'ami du petit garçon et pour le remercier de lui avoir rendu son aile, il lui fit un cadeau. Il lui enseigna un sort à tisser dans la soie de ses cerf-volants pour que tout garçon qui aimait vraiment les haptirs, qui les aimait suffisamment pour avoir réellement envie d'en rencontrer un malgré le danger, pour que cet enfant fasse une fois, une seule fois dans toute sa vie, un rêve merveilleux. Un rêve plus vrai que tout ce qu'il avait jamais vécu. Un rêve tellement vivant qu'il s'en souviendrait toujours. Un rêve où il serait réellement, pendant quelques moments inoubliables, un véritable haptir de Kretzlal. Je crois, tu vois, que je suis tombé par hasard sur un de ces cerf-volants magiques, sans doute le dernier qui existe encore, et que toi, tu aimes suffisamment les haptirs pour que le sort du haptir ait fonctionné pour toi.
"Anhel.
"Oui ?
"Merci.
Chapitre 48 l'Étoile de Kenndril
Le temps était beau, certes, et le vent n'était après tout que ce qu'un marin pouvait souhaiter de mieux : une jolie brise. Mais cette jolie brise de grand beau temps, soufflant directement contre un fort courant, soulevait une mer hachée, irrégulière, et qui imprimait au bateau des soubresauts à la fois mous et brutaux. Julien, malgré le froid qui commençait à l'engourdir, n'osait pas descendre jusqu'à sa cabine pour enfiler une couche supplémentaire de vêtements. Il reconnaissait cette salivation malsaine, cette transpiration froide, cette vague migraine, et ce sentiment que la vie ne valait pas la peine d'être vécue. C'étaient les premiers symptômes de l'infâme mal de mer. Il savait que dans quelques minutes, au plus tard, il allait rejeter à la mer un excellent petit déjeuner. Il avait espéré éviter cette épreuve malgré l'absence dans ce monde de toute pharmacie capable de lui fournir les cachets de 'Nautamine' qu'il prenait d'habitude avant de s'élancer sur les flots bleus. D'accord, ça vous assommait un peu pendant quelques heures, mais ça laissait à votre oreille interne le loisir de s'acclimater. Il se pencha par dessus la lisse et songea que si les choses continuaient à se dégrader, il pourrait heureusement se jeter à l'eau. Par ce froid, au moins, la mort serait rapide. Sans compter qu'avec un peu de chance, il serait happé par l'équivalent local d'un requin.
Ça y est ! Le petit déjeuner était évacué. Comment des choses parfaitement délicieuses à la descente pouvaient-elles avoir un goût aussi horrible lorsqu'elles remontaient ? Il plaignait sincèrement les vaches qui devaient sans cesse ruminer.
"Ça va pas, gamin ?
"???
"Ben mon gars, t'es tout vert. Tu me reconnais pas ?
"???
"Tenntchouk ! Tu nous a payé à boire à Gradik et à moi ! Même que c'était drôlement correct de ta part, vu qu'on t'avait un peu fait cavaler.
Du fond de sa misère, Julien se rappela l'incident. Une vague lueur de reconnaissance dut passer dans son regard car le marin sourit.
"T'as plus le pied marin hein ? T'es resté trop longtemps à terre. Bouge pas, j'm'en vais chercher quèqu'chose pour te couper le mal.
Bouger ! Il en aurait été incapable. La seule action qu'il se sentait encore la force d'accomplir était de rendre son dernier soupir. Le marin revint bientôt et lui présenta une sorte de bonbon.
"Tiens, suce ça. L'avale pas, hein !
C'était bien un bonbon. Mais un bonbon fortement parfumé d'arômes de plantes qui paraissaient se diffuser partout dans son corps, dissipant aussitôt l'affreux malaise.
"Tu le recraches dès que tu sens que ça va mieux, hein ! Sans ça, tu vas être saoul comme un matelot en fin de campagne.
À regret, Julien recracha la petite sphère sucrée.
"Merci, Honorable Tenntchouk. Je
"Tu vas pas me traiter d'Honorable, quand même ! Allez, lève-toi, je vais te conduire à ta cabine. Tu feras une petite sieste et tu te réveilleras en pleine for
"Tenntchouk ! On ne vous a pas engagé pour bavarder avec les passagers ! Retournez à votre poste !
La voix malveillante était clairement destinée à blesser et Julien vit que le marin s'apprêtait à répondre à la provocation. Il posa sa main sur le bras de son sauveur.
"Ne dites rien. Il n'attend que ça.
Avec un soupir, Tenntchouk se détourna et, sans un mot, s'en fut vers l'avant. Mais le lieutenant, ou quel que fût son rang dans la hiérarchie du vaisseau, s'approcha de Julien qui put alors constater que l'homme portait les Marques d'une Noble Maison.
"Mon garçon, le fait de payer votre passage ne vous donne pas licence pour distraire l'équipage de sa tâche. Nous n'encourageons pas ce genre de familiarité pendant le service. Est-ce clair ?
"C'est parfaitement clair, Noble sire.
"Et
Votre sac a été porté dans le poste d'équipage. Le Noble Fils Dalek, des Artaks, ne souhaite pas partager sa cabine avec un sans-famille. Bien-entendu, le supplément que vous avez versé vous sera intégralement remboursé.
Julien se dit que si le Noble Fils Dalek était moitié aussi puant que le spécimen qu'il avait devant lui, il aurait volontiers payé un supplément pour s'épargner sa compagnie. Cependant, il ne laissa rien paraître de son aversion et se contenta d'un 'Merci, Noble Sire' murmuré sur le ton du plus profond respect.
Le poste d'équipage occupait un espace assez grand, entièrement tapissé des deux côtés de couchettes superposées sur quatre niveaux. Une longue table de bois poli, munie des sempiternels rebords anti-roulis, courait au milieu sur presque toute la longueur, traversée au tiers par l'épaisse colonne du mât de misaine qui s'enfonçait ensuite dans le pont pour traverser la cale et s'appuyer sur la quille. La lumière venait de grandes ouvertures vitrées percées dans le pont supérieur et donnait à l'ensemble un aspect plutôt avenant. Julien récupéra son sac et le déposa dans une couchette libre où il s'installa ensuite pour suivre le conseil du marin.
***
Il se réveilla, totalement reposé, devant la figure réjouie d'un homme qu'il reconnut immédiatement.
"Gradik ! Bonjour.
"Ben mon gars, t'as l'air d'aller mieux. J'suis venu t'voir tout-à-l'heure, quand mon matelot y m'a dit où qu't'étais. Tu dormais comme un bébé.
Julien se leva et constata avec soulagement que les mouvements du navire ne le dérangeaient plus du tout.
"Alors comme ça, y paraît qu'l'aut' salaud y t'a viré d'ta cabine ?
"Ça n'est pas grave. Et puis, entre nous, je crois que je préfère votre compagnie à celle d'un Noble Sire.
"T'as raison, va. Faut dire que çui-là, il est premier choix, comme on dit. Nandrouk, des Ksantiris, qu'y s'appelle. Que son père il est un des propriétaires de la Compagnie. Il l'a fait embarquer pour qu'il apprenne. Mais si tu veux mon avis, c'est peine perdue, il est pourri jusqu'à l'os.
"Vous voulez dire que c'est un des fils du Premier Sire ?
"Pas exactement, mais pour nous, c'est tout comme. C'est le fils troisième de Dehal, qu'est marié avec une cousine du Sire Ylavan.
Vue de ce côté, la Noblesse des Neuf Mondes présentait des aspects nettement moins reluisants.
"Je ne voudrais pas que vous ayez des ennuis. Retournez à votre poste.
"T'es gentil de te soucier comme ça, mais je suis pas de quart, pour le moment. Tu veux que je te fasse visiter la barque ? L'autre enflure, il est dans sa cabine et il en sortira pas avant son quart. Qu'on se demande ce qu'y peut bien foutre toute la sainte journée comme ça, tout seul. Mais tu me diras, c'est pas nos affaires.
Ils visitèrent donc le navire. De la quille à la pomme de mât, littéralement. Ils croisèrent même le capitaine qui les gratifia d'un signe de tête bienveillant, peut-être parce qu'il ne portait pas de Marques, lui non plus. Julien avait déjà navigué, et tous les voiliers ont des choses en commun, mais un monde séparait les coques de noix de cinq ou six mètres des amis de ses parents et ce navire racé, aboutissement de milliers d'années d'évolution maritime. Et lorsqu'il eut vaincu une appréhension bien excusable, il fut guidé par un Gradik empressé jusqu'au plus haut du grand mât où il toucha d'une main qui tremblait un peu la fameuse pomme de mât.
"Ben voilà, matelot, t'es vraiment du navire. Et je vais devoir payer un coup à Tenntchouk. Il avait parié que t'y arriverais.
"Et vous, vous pensiez que je n'en serais pas capable ?
"Ben, j'en étais pas, comme qui dirait, absolument certain.
"Mais je n'y serais jamais arrivé sans vous, Gradik. C'est moi qui paye à boire en arrivant à Ksantir.
"Bon, comme tu veux. Maintenant, y faut descendre et y a deux façons. La première c'est de descendre dans les enfléchures, comme avec une échelle. C'est un peu, comme qui dirait une façon de demoiselle, mais pour une première fois
"Et l'autre façon ?
L'œil de Gradik s'alluma.
"Ben, c'est de faire comme les marins et de glisser le long du faux étai. Évidemment, faut pas glisser trop vite, sans ça, on se brûle et on risque de lâcher. Le truc, c'est de bien serrer avec les jambes et de régler sa vitesse comme ça.
Le faux étai en question était un câble épais comme le poignet qui plongeait en pente raide vers le pont une quarantaine de mètres plus bas.
"Est-ce que j'ai l'air d'une demoiselle, Gradik ?
"Ben, à part que t'es bien aussi joli, non, je crois pas.
"Alors il va falloir que je fasse comme les marins.
Et il le fit. Peut-être pas avec la grâce désinvolte d'un mousse, mais avec suffisamment de courage et de prudence pour arriver en bas sans encombre et en ayant conservé la peau de ses mains. Gradik atterrit avec un choc sourd quelques secondes après lui et le félicita.
"Bravo gamin ! Et là, j'insiste. C'est moi qui paye à boire !
Le voyage se déroula sans encombre. Les quelques autres passagers étaient des marchands et des artisans qui voyageaient en cabine et prenaient donc leur repas au carré, avec les officiers. Julien se retrouvait donc seul en compagnie d'un groupe de marins étonnamment prévenants malgré leurs manières bourrues. Son expédition en tête de mât était bien-sûr connue de tous et lui valait un respect affectueux qui lui réchauffa le cœur. Et lorsqu'on sut qu'il était un ami, presque de la famille, de Maîtresse Nardik, de Kardenang, on cessa de lui poser des questions indiscrètes pour le régaler d'un nombre invraisemblables d'histoires de marins dont on pouvait même soupçonner que certaines contenaient une parcelle de vérité. Plusieurs de ces rudes nautoniers se seraient sans doute dévoués pour lui tenir compagnie et chasser la froidure de la nuit, mais comme il n'envoyait aucun des signaux habituels, ils se résignèrent à ne le dévêtir qu'en rêve.
Chapitre 49 Ksantir
L'auberge des 'Trois flèches', à Ksantir ne ressemblait guère à l'aimable établissement de Maîtresse Nardik. Plus grande, plus bruyante, plus fréquentée elle offrait aussi plus d'anonymat et c'était là une chose précieuse. Julien aurait volontiers établi ses quartiers dans l'estaminet fréquenté par Tenntchouk et Gradik, mais il ne pouvait se permettre d'être soumis à une curiosité sans doute bienveillante, mais peu-être importune. Aussi, après avoir partagé la tournée promise, il prétexta devoir retrouver un ami de son père et les laissa aux joies de la traditionnelle bordée.
Le soir venu, lorsque Xarax vint le rejoindre, ils décidèrent que Julien essaierait dès le lendemain d'obtenir une entrevue du Noble Sire Nekal, second fils de Sire Ylavan et frère aîné de Niil. En effet, Xarax, fort doué pour entendre sans être vu des conversations qui ne lui étaient pas destinées, avait appris que le Premier Sire voguait encore sur son trankenn en compagnie de son Premier fils. Personne ne parlait de Niil et il était difficile de s'enquérir de lui, même lorsqu'on n'était pas un haptir, sans attirer l'attention.
C'est donc vêtu d'un bel habit tout neuf acheté pour l'occasion qu'il se présenta à la porte de la Maison Première des Ksantiris. Il savait que sa démarche n'était pas simple. Toutes les bureaucraties de tous les mondes peuvent sans aucun doute être qualifiées de fléaux, et les bureaucrates de Ksantir s'appliquaient de toute leur âme à maintenir la tradition. Lorsqu'après plusieurs heures il se trouva enfin en présence d'un grand bonhomme maigre qui consentit à s'enquérir du motif de sa demande d'entrevue plutôt que de l'adresser à un énième bureau, il était bien près de se livrer à une violence qui aurait sans doute irrémédiablement compromis sa mission.
"Ainsi, vous affirmez détenir un message pour le Noble Fils Niil
Et vous refusez de m'en fournir la preuve. On vous déjà informé de l'absence du Noble Fils qui se trouve actuellement sur le Trankenn Premier. La seule solution consisterait à ce que vous soyez reçu par le Noble Sire Nekal, mais il est hors de question que je facilite une telle démarche en l'absence de toute preuve de
"Honorable, savez-vous ce qu'est la Grande Forêt de Tandil ?
"Bien sûr, mais je ne vois pas
"Eh bien je peux vous jurer que si vous continuez à me barrer la route, vous verrez par vous-même si elle est aussi inhospitalière qu'on le prétend.
"Oh ! Vous osez me menacer !
"Honorable. Je ne vous menace pas. Je ne tente pas de vous manquer de respect. Je vous avertis seulement de ce qui vous attend si le Noble Sire Niil apprend un jour que vous m'avez empêché de remplir ma mission.
"Mais
"Si vous ne m'obtenez pas cette entrevue immédiatement, je passerai par une autre voie. Bien sûr, j'aurai perdu un temps précieux et, bien sûr, le Noble Sire Niil voudra savoir pourquoi. Il est hors de question que je m'avise de mentir au Noble Sire Niil.
"Je vois.
"Enfin ! Alors, cette entrevue ?
"Un Gardien viendra vous chercher dès que le Noble Sire Nekal décidera de vous recevoir.
"Merci, Honorable, et soyez sûr que le Noble Sire Niil saura récompenser votre zèle.
Il attendit encore deux bonnes heures sur un banc des plus inconfortables avant qu'un Gardien vienne le chercher pour le conduire en présence du Noble Sire Nekal. Celui-ci ne ressemblait que de fort loin à son jeune frère. Il pouvait avoir vingt-cinq ans et son corps puissant portait déjà les signes d'un certain empâtement. Assis derrière un bureau dont la surface était sans doute à la mesure de l'importance que s'accordait le personnage, il fut immédiatement antipathique à Julien.
"Alors, mon garçon. Comme ça, on exige de me voir ?
"Noble Sire, je n'exige rien. J'ai simplement un message à transmettre au Noble Sire Niil, des Ksantiris.
"Au Noble Fils, tu veux dire.
"Non, Sire. Vous n'ignorez sans doute pas que votre Noble Frère a été émancipé. C'est donc au Noble Sire Niil que mon message doit s'adresser.
Nekal lui lança un regard soupçonneux avant de reprendre.
"Et que dit ce message, si tant est que ce secret d'état puisse m'être dévoilé ?
"Il dit simplement 'Julien est à Ksantir'.
"C'est tout ?
"Il n'y a rien d'autre, Sire.
"Et comment veux-tu que je lui fasse parvenir ton précieux message ?
"Un Passeur pourrait s'en charger.
"Un Passeur, rien que ça !
"Ce message est vraiment urgent, Sire.
"Ici, c'est moi qui décide de l'urgence des messages ! Si mon demi-frère veut se faire envoyer des messages par poste privée, il n'a qu'à s'organiser. C'est un homme à présent, n'est-ce pas ? C'est toi-même qui me l'as fait remarquer. Et d'abord, de qui est ce message ?
Julien respira un grand coup.
"C'est un message de l'Empereur, Sire.
Nekal se leva brutalement, renversant son siège.
"Comment oses-tu !
En trois pas, il avait rejoint Julien et sa main s'était abattue en une formidable gifle.
"L'empereur n'a besoin de personne pour envoyer ses messages. Je ne sais pas ce que tu cherches à faire, ou ce que ce bât
, mon frère cherche à faire, mais qu'il ne compte pas que je passe pour un crétin. Encore une fois, je t'ordonne de me répondre. Qui es-tu et qui t'envoie ?
Luttant pour ne pas s'effondrer alors que sa joue commençait à lui faire vraiment mal, il parvint à répondre.
"L'Empereur m'envoie et je m'honore de la confiance du Noble Sire Niil.
"Tu n'as pas ma confiance, à moi.
"Sire, votre Noble Père, si vous le contactez, vous répondra comme il convient.
"Tu refuses de me répondre ?
Julien n'avait guère le choix. Révéler son identité à cet être obtus et probablement rongé par la jalousie eut été une folie. D'ailleurs, il ne l'aurait certainement pas cru.
"Sire, il ne m'est pas permis de vous répondre autrement.
"Bien, nous verrons ça demain. En attendant, je t'offre l'hospitalité.
Il fit sonner un timbre et un Gardien apparut aussitôt.
"Emmenez-moi ça en cellule.
Chapitre 50 Recrutement
Julien était atterré. Jamais il n'aurait pu imaginer qu'un être aussi stupide et brutal pût être autorisé à exercer une quelconque autorité au sein de la Maison d'un Miroir de l'Empereur. Et la perspective de voir l'intérieur d'un cachot dvârien ne faisait rien pour alléger son angoisse. Le Gardien le poussait devant lui tout au long d'une interminable série de corridors et, sans doute inspiré par les manières de son maître, il lui indiquait, à chaque croisement, la direction à prendre d'une violente tape du plat de la main derrière ou sur le côté approprié du crâne. La chose semblait le réjouir au plus haut degré et Julien pensait que, s'il n'utilisait pas son poing fermé, c'était uniquement pour éviter d'avoir à transporter un prisonnier inconscient.
Bientôt, ils eurent quitté la partie administrative du palais et progressaient dans des couloirs quasi-déserts où le marbre faisait place à une pierre brute de couleur ocre. Ils ne croisaient plus de fonctionnaires affairés ni de solliciteurs détournant pudiquement le regard. Seuls de petits soupiraux fermés par des barreaux, au ras du plafond, laissaient entrer la lumière de la fin d'après-midi. Comme ils arrivaient près d'un escalier qui plongeait, semblait-il, vers les entrailles sinistres du bâtiment, Julien se raidit dans l'attente du coup qui viendrait lui indiquer s'il fallait ou non continuer dans la même direction. La tête lui tournait passablement et il n'osait imaginer de quelle façon il serait traité s'il s'avisait de s'écrouler. Mais le coup qu'il craignait fut remplacé par une sorte d'aboiement étranglé et le bruit écœurant de genoux qui entrent violemment en contact avec la pierre. Il se retourna juste à temps pour assister à la fin de la chute de son tourmenteur. Face contre terre, il portait encore accroché sur son dos Xarax, dont les mâchoires étaient fermement plantées dans sa nuque. Aucune explication n'était nécessaire, mais Xarax se glissa cependant jusqu'à l'épaule de son ami :
"Xarax te demande de le pardonner, il ne pouvait pas intervenir avant. Ici, il suffit à son ami de pousser cet individu dans l'escalier. Cela évitera qu'on le découvre trop vite.
Xarax avait certes bien choisi son moment, mais tirer ce colosse inanimé sur les quelques mètres qui le séparaient de l'escalier était quand même un rude travail. Lorsqu'il l'eut fait rouler dans l'escalier, Julien était épuisé et couvert de transpiration. D'autant que, contrairement à ce qu'on voit au cinéma, le type n'avait pas tout simplement roulé au bas des marches. Il avait fallu le décoincer plusieurs fois et le pousser encore jusqu'à ce qu'il ait atteint le premier coude qui le dissimulerait à ceux qui passaient dans le couloir. Il avait aussi acquis la certitude que Xarax ne s'était pas contenté d'estourbir le Gardien. Un type qui ne respire pas et garde les yeux grand ouverts pendant qu'on lui fait subir ce genre de traitement a peu de chances de se réveiller un jour. La mesure était peut-être un peu radicale, mais Julien ne parvenait pas à ressentir la moindre compassion pour cet imbécile malfaisant.
Toutefois, il fallait maintenant s'extraire de ce guêpier et l'opération pouvait se révéler délicate. Bien sûr, Xarax était un éclaireur parfait et, l'alerte n'ayant pas été donnée, il était peu probable qu'ils se heurtent à des contrôles ou à des portes hermétiquement fermées. Mais la joue gauche de Julien commençait à enfler et à prendre une teinte violacée d'autant plus suspecte qu'on y lisait nettement l'empreinte d'une main. Il s'efforça donc de marcher toujours aussi près du mur qu'il l'osait, et nombre de ceux qu'il croisait devaient plaindre ce garçon affligé d'une rage de dents si forte qu'elle l'obligeait à se tenir la joue.
Il découvrit aussi que Xarax était loin d'abattre toutes ses cartes d'un seul coup. Le vieux sournois avait des facultés dont il n'avait jamais fait usage en sa présence, et l'une d'entre elles était une aptitude étonnante au mimétisme. Cela devint évident lorsque le haptir, qui s'apprêtait à explorer un couloir latéral, fut confronté à trois personnes débouchant à l'angle du mur. Placé comme il l'était, il ne pouvait manquer d'être aperçu, mais Julien eut la surprise de le voir se fondre littéralement dans le sol de pierre puis réapparaître dès que le danger fut passé. Il commençait à mieux comprendre la terreur que pouvait inspirer un adversaire supérieurement intelligent, venimeux, capable de voler et virtuellement invisible avant qu'il ne soit trop tard.
***
C'est avec un immense soulagement que Julien retrouva les rues animées du port et regagna enfin son auberge. L'aventure le laissait vidé de toute son énergie et, lorsque Xarax vint le rejoindre dans son clos, il était au bord du découragement.
"Tu savais que ce crétin commandait pendant que son père est en voyage ?
"Xarax ne connaissait pas ce Ksantiri en particulier. Mais il faut reconnaître que c'est un imbécile. J'ai vu comment il t'a traité.
Il était inutile de demander comment Xarax avait assisté à l'entrevue.
"Xarax aurait pu le tuer, mais ça n'aurait fait que compliquer les choses avec sa Famille. Toutefois, je ne m'attendais pas à ce qu'il te fasse enfermer. Xarax pense que tu n'as pas très bien négocié.
"Tu as sans doute raison. Quoique, négocier avec cet homme des cavernes
"Xarax connaît des troglodytes très fréquentables.
"Bon. Qu'est-ce qu'on va faire maintenant ? Tu crois que tu peux aller jusqu'au trankenn du Premier Sire ?
"Je ne crois pas. Xarax ne peut pas voler indéfiniment. Surtout qu'il ne sait pas vraiment où se trouve le trankenn.
"Je ne crois pas qu'il serait prudent de rester ici. Quand on va s'apercevoir que je me suis évadé en tuant un Gardien, on va certainement lancer des recherches. Il va falloir que j'aille me cacher dans les bois, avec Yol.
"Tu pourrais peut-être essayer de rejoindre le Premier Trankenn.
"Comment ? Je n'ai pas de bateau. Et même, je ne sais pas suffisamment naviguer.
"Tu as de l'or. Tu as largement de quoi louer un bateau. Tu peux même en acheter un. Moi, je sais naviguer, même si je ne peux pas manœuvrer moi-même.
"Je ne pourrai jamais y arriver tout seul. Même avec un petit bateau, je ne suis pas ass
Attends ! Je peux peut-être trouver deux marins de confiance.
"De toute façon, en pleine mer, ils ne risquent pas de bavarder et avec moi à proximité, ils n'auront pas l'occasion de te trahir.
"Xarax, je sais que tu prends soin de ma sécurité, mais des fois, ta façon de raisonner me fait froid dans le dos.
"Peut-être, mais si Xarax raisonnait autrement, Julien servirait de distraction aux prisonniers du palais.
"Tu as raison, et je te suis vraiment reconnaissant. Mais je crois que ceux à qui je pense sont dignes de confiance.
"Xarax est tout prêt à le croire. Mais ça n'empêche pas de prendre des précautions. Maintenant, si tu dois t'embarquer, le mieux est de commencer à bouger tout-de-suite, pendant que les choses sont encore à peu près calmes.
***
L'auberge des 'Iles d'or' était certes minable, mais elle offrait un minimum de confort à des matelots peu argentés qui préféraient dépenser une paie durement gagnée en plaisirs divers plutôt qu'en luxe inutile. Tenntchouk et Gradik, lorsque Julien les rejoignit à la table où ils s'apprêtaient à reprendre des libations interrompues au petit matin par un sommeil proche du coma, n'étaient pas de la première fraîcheur. De plus, ils puaient horriblement l'alcool, le vomi et nombre d'autres choses plus ou moins inavouables qu'il valait mieux ne pas chercher à découvrir. Cependant, si tôt dans la soirée, ils étaient encore tout-à-fait lucides et capables de reconnaître un ami quand il venait leur rendre visite.
"Salut gamin ! Tes affaires vont bien ?
"C'est y qu't'as pas encore dessoûlé, Tenntchouk ? Regarde sa figure. Qu'on dirait qu'on y a filé une baffe à lui décoller la tête.
"Mais c'est vrai, ça ! Nom de
Bon sang, gamin ! Qui c'est qui t'a fait ça ? Qu'on va lui z'y montrer, nous, si qu'on peut faire des choses pareilles à not' matelot.
"Merci les gars. Mais je ne suis pas venu pour ça.
"Pt'êt' ben, mais n'empêche
"Calmez vous. Je suis venu vous demander un service.
"Tout c'que tu veux, gamin.
"Attendez avant de répondre. Il s'agit d'un vrai service. Et c'est sûrement dangereux.
Tenntchouk interrompit d'un geste son camarade prêt à se lancer dans une tirade héroïque.
"On t'écoute, gamin.
"J'ai besoin de deux vrais marins pour une expédition. Je ne peux pas vous donner tous les détails maintenant, mais voilà. En gros, il faut acheter, ou bien louer, si ça n'est pas possible, un petit bateau pour partir à la recherche du Premier Trankenn. Je vous jure que c'est pour un bon motif. En fait, j'ai un message à transmettre au Sire Niil, des Ksantiris. Et c'est très urgent.
Tenntchouk siffla entre ses dents.
"Ben dis donc, tu fais pas les choses à moitié. Bon, en admettant que t'essayes pas de nous faire cavaler, pourquoi que tu vas pas demander au Palais de le porter, ton message ? Y z'ont tout ce qu'y faut, eux. Y z'ont même des Passeurs, y paraît.
"Vous savez qui commande au Palais, en ce moment ?
"L'autre enf
Le Noble Sire Nekal. Pourquoi ?
"Parce que je suis allé lui demander de le transmettre, mon message.
"Et il a pas voulu ?
"C'est lui qui m'a fait ça. Il voulait même me faire enfermer. Mais
je me suis sauvé.
"Et ceux du Palais y te courent après ?
"Pas encore, mais ça ne va sûrement pas tarder.
"Et tu t'es dit, comme ça que tes matelots, y z'allaient risquer leur peau pour tes beaux yeux ?
Julien baissa les yeux vers ses mains croisées sur la table encombrée de vaisselle sale. Vue comme ça, l'affaire se présentait mal.
"Ben
"Eh ben, t'as eu raison, mon gars. Nous, l'autre enflure, on peut pas le blairer. Et toi, on sait bien qu't'es un bon gars. Maintenant, tu parles d'acheter un bateau. C'est'y que t'as des sous, en plus d'avoir des ennemis ? Passque nous
C'est pas qu'on est pauvres, mais on n'est pas comme qui dirait, riches.
"J'ai de l'argent. Vous me direz si c'est suffisant. Mais on pourrait peut-être aller ailleurs, non ? Vous avez un clos ?
Les deux compères se regardèrent d'un air penaud. L'endroit était de toute évidence un bordel et leur 'clos', une chambre de passe.
"Ben
C'est pas vraiment un endroit où qu'on voudrait emmener un Jeune Maître, et pis
on a pas trop fait le ménage.
"Bon. Voilà ce que je vous propose. Vous payez ce que vous devez ici et on va s'installer dans un endroit décent où on pourra tous prendre un bain. Ensuite, je vous présenterai à un ami et vous me direz si j'ai assez d'argent pour ce que je veux faire. Ça va comme ça ?
"Ça va.
"Voici ma bourse. Vous pouvez prendre ce dont vous avez besoin. Ne perdez pas de temps à marchander avec le patron.
"T'es sûr ? On peut payer notre
"Ne perdez pas de temps. À partir de maintenant, c'est moi qui régale.
***
En fait, ils visitèrent une maison de bains avant de louer un clos, Tenntchouk ayant fait judicieusement remarquer qu'ils risquaient, dans leur état de crasse crapuleuse, de se voir refuser l'accès d'une auberge respectable. C'est donc avec deux compagnons dûment récurés, rasés, sentant bon la fleur nouvelle et vêtus de frais que Julien s'installa dans une suite pour quatre d'un prix qui scandalisa les marins, mais qu'il paya sans sourciller avec un argent qu'il n'avait pas gagné.
"Ben dis donc, c'était pas la peine de prendre un clos aussi cher.
"Rassurez-vous, on n'aura pas le temps de prendre des goûts de luxe. Il faut qu'on soit partis le plus vite possible. Un peu de confort nous permettra de récupérer, moi de ma rencontre avec le Noble Sire, vous, de votre nuit de débauche. En attendant, je propose qu'on passe aux choses sérieuses. Gradik, si vous voulez bien vider mon sac, vous trouverez un paquet plat, tout au fond.
Gradik fit ce qu'on lui demandait, disposant, avec le sens de l'ordre propre aux marins, chaque objet bien rangé sur un lit.
"Oh, ben, alors ! Quèque c'est'y qu't'as là ?
"C'est un couteau, Gradik, mais ne le dégainez pas, s'il vous plaît.
Tenntchouk se leva pour aller examiner l'objet.
"Ben, mon gars, t'es vraiment plein de surprises.
"J'espère que c'est une bonne surprise.
"Ben, ça dépend
Ce couteau, c'est bien ce que je crois ?
"Je ne sais pas ce que vous croyez, Tenntchouk.
"Je crois que c'est un nagtri. J'en avais encore jamais vu. Mais j'en ai entendu causer. Y a pas beaucoup de couteaux avec une gaine en corne de tak.
"Vous avez raison, c'est un nagtri. Ça vous pose un problème ?
"Tout dépend comment qu'tu l'as eu. On dit qu'ceux qui s'avisent d'en voler un vivent pas longtemps. Tu l'aurais pas
emprunté au palais ? Comme ça, par hasard
Julien rit de bon cœur.
"Non Tenntchouk, ce nagtri est a moi. Et je vais vous le prouver.
Julien s'approcha, se saisit du couteau et le tira de sa gaine. Les deux marins eurent un mouvement instinctif de recul. La seule vue de cette lame qui semblait boire la lumière douce des lampes suggérait le danger. Il saisit un gros fruit dans la coupe qui ornait la table centrale et le trancha d'un coup violent. La peau épaisse du fruit de fendit comme si elle avait été déjà coupée et les deux moitiés tombèrent à terre, révélant la lame posée sur la paume d'une main qui ne portait pas la moindre égratignure.
"Voilà. Je ne vous conseille pas d'essayer.
"Mais
"Comment j'ai eu ce nagtri ? Quelqu'un m'en a fait cadeau.
"Ben dis donc !
"Bien, on pourrait peut-être regarder si je suis vraiment riche ou si je me faisais des illusions.
Il était vraiment riche. Pas au point de pouvoir s'offrit un trankenn, ni même l'Étoile de Kenndril, mais un petit voilier robuste fait pour la pêche ou la plaisance était tout à fait dans ses moyens.
"Je suppose que vous savez où vous adresser pour trouver ce qu'on cherche. Achetez le bateau à votre nom. Et encore une fois, il est inutile d'essayer d'économiser quelques pièces. Je suis sûr que vous pourrez trouver un vendeur discret et il faut parfois payer un peu plus cher pour la discrétion. Maintenant, avant qu'on aille se coucher, j'aimerais vous présenter un ami. Xarax !
Julien était certain que le haptir était quelque part dans la pièce et il ne fut pas déçu. Celui-ci surgit de sous le lit où étaient assis les deux compères qui poussèrent ensemble un cri étranglé.
"N'ayez pas peur. C'est un haptir, bien sûr, mais c'est aussi un ami. Il s'appelle Xarax et il me protège des mauvaises rencontres. C'est grâce à lui que je suis sorti du Palais.
"Miséricorde ! Y a dû y avoir des morts !
"Je crains qu'un Gardien n'ait plus jamais mal aux dents. Il me tapait dessus. Ça n'a pas plu à Xarax. Si vous voulez toujours m'aider, il faudra vous habituer à lui. Si ça vous paraît trop dangereux, je vous propose qu'on se quitte maintenant. Je comprendrai. Vous avez peut-être une femme qui vous attend. Des enfants
"Ben
Non, on a pas d'femme, pour ça non. Ni l'un, ni l'autre. On aimerait bien naviguer un bout avec toi, c'est sûr, mais
"De toute façon, même si vous ne voulez pas venir, vous pouvez peut-être m'aider à trouver un bateau. Je vous donnerai une bonne prime et il n'y aura pas d'offense. Je vous promets que Xarax ne vous fera aucun mal pourvu que vous gardiez votre langue.
"Ecoute, mon gars. Si qu'on doit naviguer ensemble, faut qu'on soye honnêtes avec toi. Tu vois, Gradik et moi, on est ensemble depuis qu'on est gamins. Si tu vois c'que j'veux dire
"Oui, vous êtes amis depuis toujours. Vous avez toujours navigué ensemble. C'est ça ?
"Ca
et aut'chose. On préfère te prévenir, passque y'en a qu'aiment pas ça. Et vu que t'as l'air de fréquenter du beau monde
Julien était complètement perdu, il ne voyait absolument pas ce que Tenntchouk essayait de lui faire comprendre.
"Tenntchouk, je ne comprends rien à ce que vous me racontez. Dites-moi clairement ce que vous avez sur le cœur.
"Ben voilà. Gradik et moi, on a pas de femme passqu'on en a pas besoin. On s'a l'un l'autre.
Julien commençait à entrevoir la lumière.
"Vous voulez dire que vous vous aimez comme si vous étiez mariés ? Que vous goûtez les délices ensemble ? Que vous aimez les garçons?
"Voilà, c'est ça.
"Mais l'auberge où vous étiez, c'est bien
Enfin, j'ai cru que c'était
"Oh !
C'est bien c'que tu penses. Mais c'est pas des femmes qu'on y rencontre.
"Je comprends, mais pourquoi est-ce que vous voulez que ça me gêne ?
"Ben, sur l'Etoile, y en a plein qui t'ont, comme qui dirait fait des invites et toi, tu les as même pas r'merciés. On s'est dit qu't'étais un ptit gars bien poli et tout, mais qu't'aimais vraiment pas les gens comme nous.
Julien se dit qu'il avait dû sauter un chapitre des 'Délices'.
"Je suis désolé si j'ai vexé quelqu'un, je ne savais pas. Là d'où je viens, si on n'est pas intéressé, on fait simplement semblant de ne rien voir. Et ça ne me dérange pas du tout, que vous soyez ensemble.
Ni l'un ni l'autre n'était dans la fleur de l'âge, c'étaient des matelots tannés par le sel et le soleil durant bien des campagnes, et ce qui leur restait de cheveux grisonnait quelque peu, mais le sourire qui illumina leurs faces ridées les fit, pendant un instant, ressembler de façon saisissante aux deux gamins espiègles qu'ils avaient été.
"Ben alors, si c'est comme ça, Gradik et moi on te suit, mon gars. Et si tu nous dis que le haptir là, y nous fera pas de mal, on te croit.
"Et même, si tu nous dis qu'y t'a sauvé la mise, on lui a bien de la reconnaissance. Mais y a encore une chose. Tu vois, nous, on est des matelots et ton bateau, c'est sûr qu'on l'fera marcher comme personne, mais on est pas des officiers. La navigation, nous, on connaît pas trop.
"Justement, Xarax est un excellent navigateur. C'est lui qui nous guidera.
Chapitre 51 Il était un petit navire
Ils quittèrent leur clos avant l'aube. Il était inutile de se faire bêtement cueillir par une patrouille de routine venue demander si on avait aperçu le dangereux évadé du Palais. Pendant que les deux marins s'en allaient dépenser sa fortune, Julien se dirigeait vers les collines qui surplombaient les faubourgs au sud de la ville. Xarax était parti localiser Yol. Il avait bien suggéré qu'il pourrait surveiller discrètement Tenntchouk et Gradik, mais Julien s'y était fermement opposé. C'était la première fois qu'il était en désaccord avec le haptir et celui-ci avait grossièrement insisté :
"Xarax pense que c'est imprudent. Tu ne leur a même pas fait prêter le serment d'allégeance !
"Avec eux, ça ne marche pas comme ça. Et puis, j'en ai un peu assez d'obliger les gens à faire ce que je veux. Si on m'aide, je veux que ce soit parce qu'on m'aime bien, ou parce qu'on trouve que ce que je demande est juste.
"Ce n'est pas comme ça qu'on gouverne le R'hinz.
"Peut-être, je n'en sais rien. Mais c'est comme ça que je me conduis avec mes amis.
"Et s'ils te trahissent ? Tu leur a confié plus d'or qu'il n'en gagneront dans toute leur existence ! Après tout, c'est une énorme tentation !
"S'ils me trahissent, je n'aurai à m'en prendre qu'à moi. C'est que je suis incapable de juger les hommes et en plus, que je les aurai mis dans une situation qu'ils ne peuvent pas affronter. Ce sera entièrement de ma faute. De toute façon, ça prouvera que je ne vaux pas grand chose pour diriger les gens. À plus forte raison un empire !
"Mais tu ne peux pas te permettre d'échouer ! Tu es responsable du R'hinz !
"Si tu veux que je fasse mon devoir, laisse-moi le faire à ma façon. Je te suis vraiment reconnaissant de ce que tu as fait pour moi. Je t'aime beaucoup. Je te considère comme mon ami. Mais je ne suis pas une marionnette. Si tu essaies de m'obliger, tu vas tout gâcher.
"Xarax n'essaie pas de te contraindre.
"Alors c'est bien. Les choses sont claires entre nous. Quand on n'est pas d'accord sur quelque chose, on en discute, j'écoute attentivement ton avis, mais c'est moi qui décide. Je sais que tu es sans doute plus sage que moi, mais crois-moi, ça ne peut pas marcher autrement. Et je veux encore autre chose.
"Tu es le Maître, il te suffit de demander.
"Ne le prends pas comme ça. S'il te plaît.
"Pardon.
"Je veux que tu me promettes de ne jamais manipuler mon esprit ou mes émotions pour me convaincre. Même si c'est pour ce que tu crois être le bien de l'Empire. Je commence à avoir une idée de ce dont tu es capable. Je l'ai senti dans l'En-Dehors et je t'ai vu agir avec mes parents. Je veux être sûr que tu ne me feras jamais un coup de ce genre. Tu peux m'apaiser, m'empêcher de pisser de trouille, tout ce que tu voudras, mais ne joue jamais avec mon jugement ou ma volonté. Dis moi simplement oui ou non. Je n'ai pas besoin de serments. J'ai confiance en ta parole, comme j'ai confiance en nos deux marins. Alors, on est d'accord ?
"Oui.
Xarax s'était alors envolé. Laissant Julien à ses réflexions. Son désaccord avec le haptir le laissait mal à l'aise. Toute sa vie, il s'était arrangé pour éviter les conflits. Il voulait qu'on l'aime et détestait rester fâché avec qui que ce fût. Mais depuis le début de ses aventures, il constatait que de plus en plus de choses lui échappaient. Il avait déjà dû s'opposer, plus ou moins ouvertement, à la volonté de gens qui s'attendaient à ce qu'il suive docilement leurs suggestions. Jusqu'à présent, il s'agissait de points relativement mineurs. Mais il sentait que les choses n'en resteraient pas là. Il arrivait, tel un chien dans un jeu de quilles, et ça ne pouvait que déplaire à bien du monde. Le fait que Xarax lui-même ait été en désaccord avec sa façon de traiter les marins n'était pas en soi un problème. Ce qui était préoccupant, c'est qu'il ne s'était visiblement pas attendu à ce que Julien ait même l'idée de contester son point de vue. Il fallait espérer qu'il comprendrait que Julien n'avait pas l'intention de se plier à toutes ses exigences sous prétexte qu'on avait toujours fait comme ça avant. Sans quoi, la vie allait devenir très compliquée.
Julien, sur le conseil de Xarax un peu plus tôt, avait très vite quitté la route pour s'engager dans un chemin qui s'enfonçait parmi une végétation épineuse rappelant désagréablement celle qu'il avait dû affronter à son arrivée sur Dvârinn. Il espérait sincèrement qu'il n'aurait pas à le quitter pour s'engager dans les fourrés. Il portait son sac à dos, et son nagtri était accroché à sa ceinture sous son caban. Il faisait toujours passablement froid, mais le soleil tapait suffisamment pour qu'il éprouve le besoin de garder son vêtement ouvert. La pente n'était pas très raide, mais il devait quand même fournir un effort soutenu. Heureusement, les chaussures qu'il avait reçues en remplacement de ses 'Pataugas' étaient remarquablement souples et adaptées à la marche en campagne. L'absence d'insectes ne l'étonnait pas. En général, le froid ne leur est guère propice et il supposait que cette règle valait aussi sur Dvârinn. Quelques volatiles planaient très haut dans le ciel et il n'avait pas vraiment pu les observer. Un vent assez fort soufflait toujours et il était naturellement plus perceptible à mesure qu'il s'élevait. Il pensait que ce vent persistant était la raison de l'absence dans ce même ciel des volebulles omniprésents sur Nüngen et il s'en réjouissait. La perspective de devoir se cacher de patrouilles aériennes n'avait rien de très séduisant.
Il marcha encore une bonne demi-heure dans un paysage de plus en plus encombré d'énormes blocs de roches et envisageait sérieusement de faire une pause lorsque Xarax le rejoignit.
"Xarax a retrouvé Yol. Il n'est plus très loin maintenant. Mais il est fatigué et il a mal aux pattes. Xarax pense qu'il va lui apporter une ou deux de tes rations de combat. Il manque aussi d'eau, mais il faudra qu'il attende que tu arrives. Xarax pourrait transporter un de tes bidons, il pourrais même l'ouvrir avec ses griffes, mais il en perdrait la plus grande partie faute d'un récipient pour boire.
"Tu pourrais peut-être emporter une timbale aussi ? Ça n'est pas bien lourd.
"Tu imagines Xarax en train de remplir une timbale ?
"Non, tu as raison. Je vais me dépêcher de le rejoindre. Apporte-lui déjà à manger.
"Je vais le guider jusqu'au bord du chemin et je reviendrai. Il nous attendra là.
Le pauvre Yol était dans un état pitoyable. Il essayait bien de faire bonne figure, allant jusqu'à trottiner au-devant de Julien mais, même à distance, on voyait qu'il était raide et que chaque pas devait lui coûter. Julien se précipita vers lui et, tombant à genoux, serra contre lui son compagnon de toujours.
"Julien ! Je ne savais pas que j'étais si vieux.
La voix qui sortait du collier n'avait plus rien d'artificiel. D'une façon qu'on n'aurait pu expliquer, c'était vraiment la voix d'Ugo, qui était aussi Yol. Une voix chaude, empreinte à la fois de la sagesse du Passeur et de l'affection confiante du chien.
"Ugo, c'est fini maintenant. Je vais m'occuper de toi.
Après l'avoir abreuvé, il entreprit de nettoyer les plaies de ses pattes dont les coussinets meurtris témoignaient de l'extrême difficulté du trajet. Il sacrifia ensuite quatre paires de chaussettes à confectionner des sortes de chaussons dont il espérait qu'ils tiendraient jusqu'à l'embarquement. Puis il passa encore une heure à débarrasser le poil sale de toutes les brindilles et autres épines qu'il avait récoltées. Il semblait heureusement que le chien ne faisait pas partie du menu des parasites locaux, ou bien encore que la saison des tiques et autres sangsues fût passée car cette épreuve, au moins, lui avait été épargnée.
Ils mirent plus de quatre heures d'une marche prudente pour atteindre enfin une anse profonde où un petit bateau pourrait s'approcher suffisamment. Il valait mieux éviter d'avoir à ramer trop longtemps pour un transbordement qui s'effectuerait de nuit. Puis Julien repartit en direction de l'endroit discret, dans un faubourg sud de Ksantir, où il était convenu qu'il retrouverait les marins. Il avait interdit à Xarax de tenter de les localiser ou d'essayer de savoir s'ils s'acquittaient bien de leur mission et c'est avec un pincement au cœur qu'il constata, peu après la tombée du soir, que l'endroit était désert. Xarax s'abstint avec tact de tout commentaire et s'installa simplement sur l'épaule de Julien, bien au chaud sous son caban. Le coin n'avait rien à voir avec une banlieue résidentielle. Les maisons y étaient pour la plupart manifestement modestes et certaines étaient franchement délabrées. On n'était pas loin de la partie du port où s'effectuaient les réparations et les carénages et il ne faisait pas de doute que c'était ici que vivait la foule des ouvriers et artisans dont c'était le gagne-pain. Le rendez-vous était près d'une gargote qui servait de cantine à certains des plus pauvres des journaliers du chantier et l'éclairage public, réduit à sa plus simple expression, permettait de se dissimuler sans peine dans l'un des nombreux recoins qu'offrait le fouillis des murets et clôtures alentour. La lune ne se lèverait pas avant au moins deux heures et l'obscurité grandissante, si elle facilitait une nécessaire discrétion, ajoutait encore au caractère déprimant d'un lieu qui aurait pu inspirer Dickens. De plus, le vent qui avait soufflé toute la journée était tombé avec le soir et l'air stagnant s'emplissait peu à peu d'un remugle composite qui mettait une dernière touche à ce tableau sinistre. On y reconnaissait, outre la fumée d'un nombre indéterminé de foyers de cuisine, la puanteur tenace des algues en décomposition et l'écœurant relent de cadavres d'animaux laissés à l'abandon. Bref, l'endroit était un coupe-gorge de la sorte la plus abjecte.
Évidemment, il était peu probable que les argousins du Noble Sire Nekal fissent leur apparition ici. Surtout de nuit. Mais Julien se demandait s'il aurait eu le courage de faire le pied de grue dans ce coin sans la présence réconfortante du haptir sur son épaule. On pouvait avoir des réserves sur sa mentalité d'implacable tueur de sang froid, mais il fallait aussi reconnaître que sans lui, Julien n'aurait pas une chance de survivre dans un monde aussi dangereux.
Il faisait froid, aussi, et malgré une sorte de bonnet de quart enfoncé jusqu'aux oreilles et la capuche du caban, il regrettait la perte de sa chevelure. Plusieurs silhouettes étaient passées dans son champs de vision, mais aucune ne correspondait à ceux qu'il attendait. Bien sûr, aucune heure précise n'avait été convenue, mais Julien commençait à se demander sérieusement si un malheur n'était pas arrivé aux deux compères. Curieusement, il ne parvenait pas à les imaginer s'enfuyant avec l'or qu'il leur avait confié. Par contre, bien des choses pouvaient se produire au cours d'une transaction avec des partenaires pas forcément très scrupuleux
"En voici un. Xarax l'entend marcher. C'est Tenntchouk. Xarax reconnait que tu avais raison.
Julien avait le triomphe modeste. Il s'abstint ravitaillerde répondre et s'avança simplement au milieu du chemin à la rencontre du marin. Celui-ci l'aperçut alors qu'il n'était plus qu'à quelques pas.
"Gamin ?
"Oui, Tenntchouk. C'est moi.
Le haptir, quittant l'abri douillet du vêtement de son ami, s'était éclipsé silencieusement.
"Bon, on a un bateau. Gradik et moi, on a même eu le temps d'avitailler pour une quinzaine de jours. On est à quai et prêts à larguer. On a pas eu le temps de chercher une bonne affaire, mais c'est un bon bateau. T'es pas pauvre, mais t'es quand même beaucoup moins riche. Tu veux embarquer ce soir ?
"Oui. On a un ami à récupérer sur la côte, un peu au sud. Ça ne vous ennuie pas de naviguer de nuit?
"Naviguer, c'est pas le problème. Mais si qu'y faut aller à terre. En pleine nuit, ça va pas êt' facile. La lune, elle s'ra encore bien mince. On y verra pas plus qu'dans l'trou du cul d'un
pardon. On n'y verra rien du tout.
"Ne vous inquiétez pas. Xarax voit très bien de nuit, il nous guidera.
"Je voudrais pas êt' malpoli, mais ton haptir, là, y nous rend comme qui dirait un peu nerveux, mon matelot et moi.
"Je vous comprends, mais je vous assure que vous n'avez rien à craindre.
Ils marchèrent ensuite silencieusement pendant un long moment et finirent pas arriver à un quai peu encombré à l'écart de la zone commerciale. La marée achevait de monter et on apercevait les silhouettes confuses des mâtures de quelques bateaux de taille modeste amarrés dans le bassin à flot. L'odeur de la mer était omniprésente mais, contrairement aux environs des chantiers, c'était une odeur saine, vivante et propre.
Pour autant qu'on pouvait en juger dans la pénombre, leur embarcation était une sorte de sloop d'une douzaine de mètres destiné aux loisirs plutôt qu'au travail. La propreté méticuleuse du pont et le poli de toutes les surfaces qui se prêtaient à l'astiquage étaient révélateurs. Si le gréement était aussi bien entretenu, le yacht avait dû coûter une petite fortune. Il était plus gros que tout ce que Julien avait eu l'occasion de barrer jusqu'ici, mais il ne doutait pas qu'il saurait tenir sa place à bord. Il savait d'expérience que tout, sur un bateau de plaisance, est conçu pour faciliter la tâche de ceux qui le manœuvrent et celui-ci ne ferait pas exception.
Il fut accueilli à bord par un Gradik rayonnant de fierté :
"Alors, gamin. Qu'on t'a trouvé une belle barque, hein ? Et que tout est paré, comme pour l'inspection. Que t'as plus qu'à lui choisir un nom.
"Merci Gradik. On verra ça plus tard. Pour l'instant
"Euh
J'voudrais pas t'manquer d'respect, mais ça porte pas chance, ça, de pas donner d'nom à un nouveau bateau avant d'partir.
Il était inutile d'essayer d'aller contre les habitudes des marins. Julien réfléchit quelques secondes, puis se décida :
"Isabelle. Qu'il s'appelle Isabelle.
Ils burent un coup d'un alcool effroyablement râpeux en l'honneur du nouveau nom et cassèrent la bouteille sur le bordé pour officialiser le baptême puis, comme la marée était pleine, ils larguèrent silencieusement les amarres et se laissèrent emporter par le faible courant et une légère brise de travers. Julien prit la barre alors que les deux matelots s'affairaient à établir la voilure. C'était la première fois qu'il tenait une barre à roue, mais c'était la même griserie qu'il avait déjà connue, qui s'empara de lui lorsqu'il sentit le bateau s'éveiller alors que ses voiles s'emplissaient du souffle de la nuit. C'est le moment que choisit Xarax pour venir reprendre sa place sur son épaule.
Chapitre 52 En mer
L'anse où attendait Yol n'était pas bien loin si l'on cheminait à terre, mais en mer, il fallait contourner un cap particulièrement mal entouré de hauts fonds. Il leur fallut donc près de trois heures avant de mouiller à l'endroit prévu et mettre à l'eau la petite annexe qui permettrait de débarquer. La lune s'était levée mais son mince croissant dépassait à peine des hautes collines surplombant la plage et celle-ci demeurait plongée dans l'obscurité. Pourtant, Xarax n'eut aucun mal à voler tout droit vers Yol, que son pelage noir ne rendait pourtant pas facile à distinguer. La surprise de Gradik lorsqu'il découvrit la nature de cet 'ami' qu'ils récupéraient n'était cependant rien en comparaison de sa stupéfaction lorsqu'il entendit parler ce qu'il avait pris pour un animal étrange.
"Anhel, tu devrais me présenter à ton ami.
Julien estimait plus prudent que le nom de Yol, tout comme le sien, ne soit pas prononcé inutilement.
"Gradik, je vous présente Ugo. C'est un ami qui vient d'un autre monde.
Gradik fit un signe poli de la tête.
"Honorable Ugo, j'ai bien l'honneur. Si qu'vous êtes un ami du ga
un ami d'Anhel, alors vous êt' le bienv'nu à not' bord.
Bienvenu, sans aucun doute, mais il fallut gréer un palan pour le hisser à bord de ce bateau qui n'était en aucun cas prévu pour faciliter l'escalade d'un chien de belle taille. Pourtant Ugo ne se formalisa pas de cette entrée en scène quelque peu humiliante : la perspective d'avoir sous les pattes le pont lisse d'un bateau qui avance sans effort plutôt que les pierres coupantes d'un chemin dont il faut péniblement parcourir chaque mètre suffisait à anesthésier son amour-propre.
Bientôt, il fut temps de déterminer une route et tous se retrouvèrent dans le carré autour de la table où s'étalait une carte de l'archipel. C'est à ce moment que Julien découvrit une autre des facultés intéressantes de Xarax. Ce dernier, lorsqu'il avait 'goûté' du bout de sa langue bleue Niil et Ambar, ne s'était pas contenté en quelque sorte, de les enregistrer dans l'équivalent d'une base de donnée. Quelque chose en lui s'était trouvé comme 'accordé' à leur existence même et, tant qu'ils demeuraient sur le même monde, il était capable de sentir, tout comme il le faisait pour Julien ou Ugo, dans quelle direction ils se trouvaient. Il n'était pas capable de préciser à quelle distance, faute de l'équivalent d'un effet stéréoscopique pour ce 'sens de la présence', mais en l'occurrence, il pouvait sans risque indiquer un cap à suivre. Comme Julien s'étonnait que le haptir ne lui ait pas encore parlé de ce talent si particulier, il lui fut simplement répondu :
"Xarax peut faire beaucoup de choses, mais il n'est pas utile que tu t'encombres l'esprit avec tout cela. Xarax t'en fera part lorsque ce sera utile.
Julien aurait eu bien des objection à faire à cette vision du partage des informations, mais il s'abstint de les formuler. Si le haptir jugeait bon d'avoir ses petits secrets, il était inutile de s'en formaliser.
***
L'Isabelle bénéficiait bien sûr de ces petits perfectionnements qui facilitent la vie en croisière et l'un d'entre eux était un système de barre automatique qui maintenait le navire à un angle constant par rapport au vent et permettait à l'homme de quart de somnoler sans risque de voir les voiles prises à contre. Naturellement, si le vent tournait, le cap variait d'autant, mais comme il ne s'agissait pas de gagner une course, la chose n'était pas bien grave et la correction était en général apportée avant qu'une demi-heure se fût écoulée.
Il était aussi équipé d'une armoire de premiers secours sérieuse et, avec les conseils de Xarax et les souvenirs médicaux de Yol, Julien fut bientôt à même de soulager considérablement ce dernier des courbatures qui l'accablaient et de soigner convenablement les coussinets meurtris de ses pattes. Il décida de partager l'une des deux cabines doubles avec son vieux compagnon, lui abandonnant bien sûr la couchette inférieure, et de s'accommoder sans rien dire du fumet un peu fort de son pelage crasseux et vaguement humide. Yol était sans doute un être d'une exquise délicatesse, mais Ugo, lui, sentait sans aucun doute possible le chien mouillé ! D'ailleurs, conscient de ce fait, il avait proposé de s'exiler dans la cabine triangulaire de l'avant. Mais Julien, maintenant qu'il l'avait enfin retrouvé, était bien décidé à ne plus jamais s'en laisser séparer. Il était même résolu à supporter stoïquement les flatulences pestilentielles que le malheureux émettait parfois durant son sommeil. Il espérait seulement que le gaz était plus lourd que l'air et ne monterait pas jusqu'à lui.
Malgré la fatigue de cette dure journée, il prit la peine de faire un tour sur le pont afin de s'assurer que tout était en ordre et proposer encore une fois à Tenntchouk de prendre lui aussi un quart de nuit. Proposition qui fut de nouveau rejetée au prétexte que :
"Un quart de nuit, sur un bijou pareil, c'est pas du travail. C'est du plaisir. Y voulait quand même pas les priver d'un plaisir, lui et son matelot ?
Il ne voulait pas, non. Et il regagna sa cabine et sa bannette où Xarax vint occuper sa place sur son oreiller. S'endormir, bercé par le bruissement familier de l'eau contre la coque à quelques centimètres de son oreille, ne lui prit guère plus d'une minute.
***
Lorsqu'il ouvrit les yeux, Julien sut tout de suite que la journée était parfaite. Sa cabine était à tribord et le bateau, poussé par un vent de de sud-sud-ouest se dirigeait vers le nord-ouest à une allure rapide et aisée. La lumière qui pénétrait par le hublot juste au-dessous des barrots annonçait un soleil radieux dans un ciel sans nuages. Il était seul dans la cabine. Ugo avait toujours su ouvrir les portes pour peu que leur clenche offre une prise à sa patte ou à ses dents, et Xarax avait dû en profiter pour sortir lui aussi. Julien s'habilla rapidement et monta sur le pont. Gradik le salua avec un sourire et continua de vaquer à ce qui semblait devoir être le récurage de fond en comble d'un pont déjà impeccablement propre. Le bateau se pilotait tout seul et un coup d'œil au compas lui apprit qu'ils naviguaient bien selon le cap déterminé la veille. Tenntchouk n'était en vue nulle part et devait dormir depuis la fin de son quart. Yol, qui se chauffait, couché à l'abri du vent, se leva et s'approcha d'un pas hésitant. Il avait apparemment échappé au mal de mer, mais il n'était pas encore très à l'aise sur la surface mouvante du pont.
"Bonjour à toi, Anhel. Xarax est parti il y a un moment. Il a décidé qu'il nous servirait d'éclaireur et tenterait régulièrement d'atteindre le Trankenn Premier. Tu as bien dormi ?
Julien était encore émerveillé d'entendre parler son ami. Ce n'était pas tant le fait qu'il ait une voix, qui l'impressionnait, que sa façon de s'exprimer. Quand il pensait aux innombrables fois où il l'avait envoyé 'chercher la baballe' ou fait 'donner la papatte'… Et, si Yol parlait Tünnkeh ici, où tout autre langage eût été suspect, il était également capable d'utiliser un Français aussi correct, sinon meilleur, que son ancien maître.
"Bonjour, Ugo. J'ai bien dormi, merci. D'ailleurs, je dors toujours bien en bateau. Tu as déjà mangé ? Moi, je meurs de faim.
"Eh bien
Si tu veux bien, j'avalerais volontiers la moitié d'un éléphant, pour commencer. Et après, j'aimerais prendre un bain. Tu crois que c'est possible ?
"Je te dirais bien de sauter par-dessus bord, mais il faudrait mettre en panne et puis, entre nous, l'eau doit être glaciale. Mais je crois que j'ai aperçu une sorte de grosse outre noire qui chauffe doucement sur le roof. J'ai bien l'impression qu'elle est pleine d'eau de mer et que je vais pouvoir te savonner avec de l'eau tiède si tu as la patience d'attendre encore une heure ou deux. J'espère qu'ils ont du savon qui fonctionne aussi à l'eau salée. Et si tu es bien sage, j'essaierai peut-être de convaincre le bosco de me laisser te rincer à l'eau douce.
Gradik intervint. Il n'avait bien sûr rien perdu de la conversation.
"Tant qu'on est dans l'archipel, on peut encore se permettre. Qu'on ref'ra l'plein d'eau douce avant d'entrer dans la grande mer. Et que l'Honorable Ugo, il a bien l'air d'avoir besoin d'un peu d'confort, pas vrai ? Et que, si qu'vous m'donnez un p'tit moment, j'vas préparer quèqu'chose à manger. Que de toute façon, Tenntchouk y va pas tarder à s'lever.
"Vous savez, Gradik, je peux cuisiner, moi aussi. Il ne faut pas vous sentir obligé.
"J'me sens pas obligé, j'aime bien ça, moi, faire à manger. Et pis, j'voudrais pas avoir l'air de vous faire insulte, mais je m'débrouillerai certainement mieux qu'vous. Et à propos, Maître Ugo, il a t'y des préférences, comme qui dirait ?
"J'aimerai certainement ce que vous préparerez pour Anhel. Je vous remercie. Et, s'il vous plaît, appelez-moi simplement Ugo, voulez-vous? Et c'est aussi valable pour notre ami Tenntchouk.
"Comme vous voudrez, si c'est pas vous manquer de respect. Que j'y dirai, à Tenntchouk.
Julien sourit intérieurement. Instinctivement, le marin traitait Ugo avec la déférence qu'il pensait devoir à un adulte distingué et ce dernier se coulait dans son rôle avec toute l'urbanité d'un authentique Passeur. Irait-il jusqu'à refuser qu'on le gratte entre les oreilles, ou qu'on lui frotte le ventre ?
Tout compte fait, Ugo n'était pas snob et après un petit déjeuner plus que satisfaisant, il se laissa volontiers savonner, frotter, rincer - à l'eau douce ! - sécher, parfumer et gratter partout allant même jusqu'à se coucher sur le dos pour mieux s'offrir, sans la moindre pudeur, aux attentions de son garçon de bains.
Le grand beau temps était bien parti pour durer et quelques moutons d'un blanc éblouissant soulignaient le bleu outremer de la longue houle régulière. De temps à autre, on apercevait une ou plusieurs voiles. On était dans un archipel et le trafic maritime y était d'autant plus intense que les volebulles, s'ils n'étaient pas inconnus sur Dvârinn, y étaient relativement peu utilisés. Les deux marins n'avaient à aucun moment fait allusion à d'éventuels pirates et Julien s'était abstenu de poser des questions qui n'auraient pas manqué de révéler son ignorance totale de ce monde. Aussi, pour passer le temps tout en s'instruisant, il s'efforça d'aider les matelots dans les innombrables petites tâches inhérentes à la navigation, se familiarisant ainsi rapidement avec le gréement et les termes spécifiques que toutes les marines semblent inventer dans l'unique dessein de souligner l'ignorance des terriens.
***
Xarax réapparut en fin d'après-midi, faisant sursauter Tenntchouk lorsque celui-ci l'aperçut soudain, accroché à un hauban à moins d'un mètre de sa tête. Le haptir vint sans tarder se percher sur l'épaule de Julien et le rapport qu'il délivra fit sensation : il n'avait pas atteint le Trankenn Premier, mais il avait quelque peu espionné sur le trankenn du Noble Sire Délian, des Gyalmangs qui croisait au nord de l'archipel. Ce qu'il y avait appris jetait un jour nouveau sur l'attitude d'arrogance hostile de Nekal. Le Noble Sire Ylavan, son père, venait de mourir d'une indisposition aussi soudaine que suspecte et qu'aucune des potions des Maîtres de Santé n'avait pu enrayer. Le Noble Sire Nandak, son Premier Fils avait été déclaré Premier Sire des Ksantiris après que la Première Dame Axelia, seconde épouse du défunt et mère de Niil, eût prudemment décliné la lourde charge de sa succession. Tout cela était bien-entendu tenu secret, d'autant que la situation se compliquait du fait de la position de Miroir de l'Empereur occupée par feu Ylavan.
La soirée fut consacrée à une explication détaillée du problème par les deux spécialistes qu'étaient Xarax et Yol. Ils voulaient s'assurer que rien d'essentiel n'échappait à Julien et celui-ci eut droit à un cours accéléré de politique dont il se serait volontiers passé. Il apprit donc que la position de Niil était au mieux délicate, au pire vraiment précaire. En effet, fils d'un deuxième mariage, il avait sans doute toujours fait l'objet sinon de la haine, du moins de la méfiance de ses frères aînés. Nekal avait été évidemment immédiatement informé de la mort de son père, et sa réaction brutale à la requête de Julien s'expliquait simplement par le fait que ce demi-frère, dont il était certainement jaloux et qu'il avait pratiquement traité de bâtard en présence d'un parfait étranger, ne bénéficiait plus de la protection paternelle. La seule chose qui séparait encore Niil d'un sort désagréable était sa qualité de Conseiller privé de l'Empereur. Mais si l'Empereur ne réaffirmait pas rapidement et publiquement sa faveur, on pouvait douter que Niil survive longtemps. Ambar, quant à lui, bien qu'officiellement Pupille de l'Empereur, n'était qu'une quantité négligeable dont la seule protection était la bienveillance de Niil
Mais tout cela n'était que broutilles comparé à un autre obstacle qu'il allait falloir franchir bientôt. En effet, l'Empereur devait rapidement adouber celui qui deviendrait son nouveau Miroir sur Dvârinn. Rien ne l'obligeait à choisir pour cette charge le successeur d'Ylavan et Premier Sire des Ksantiris. Il pouvait, si tel était son choix, introniser l'un des vingt-huit autres Premiers Sires Majeurs de Dvârinn. Il pouvait même - cela s'était déjà produit - choisir un parfait inconnu et l'élever ainsi au-dessus de tous. Mais quelle que fût la solution qu'il adopterait, la Tradition voulait qu'il obtînt l'accord du Conseil des Miroirs.
Or, si tous les Miroirs actuels étaient au fait de la disparition de l'Empereur et de sa brève réapparition, aucun ne savait encore qu'il était revenu dans le R'hinz. Quant à Nandak et son frère Nekal, ils ignoraient tout de cette histoire. Julien imaginait sans peine l'embarras d'Aldegard et ses pairs.
Chapitre 53 Sturm und Drang
Il était hors de question, sur un petit bateau, d'avoir des secrets à bord. Aussi Julien décida-t-il, malgré les fortes réserves émises par Xarax, de convoquer une réunion générale.
"Voilà, on n'est pas beaucoup, et c'est un petit bateau. Je n'ai pas envie de vivre avec deux types qui se demanderont toujours ce que je peux bien être en train de leur cacher. C'est pourquoi je vais vous dire ce qu'on fait exactement. Il y a un certain nombre de choses que je ne vous dirai pas parce que c'est mieux pour tout le monde. Mais je suis prêt à répondre à vos questions du mieux que je pourrai si vous en avez. Ça va comme ça ?
Les marins hochèrent la tête.
"Bien. D'abord, il faut savoir que tous, ici, on est au service de l'Empereur. Vous devez bien vous imaginer que n'importe qui n'a pas un haptir pour assistant et Xarax ne m'aide que parce que, moi aussi, je sers l'Empereur. Quant à Ugo, son histoire est compliquée, mais lui aussi, il sert l'Empereur. Au départ, il fallait que je retrouve le Noble Sire Niil, des Ksantiris. C'est mon ami et il est Conseiller Privé de l'Empereur.
"Hein !? Mais il est sûrement pas plus vieux que toi !
"Sans doute, mais c'est comme ça. Croyez-moi. Il est actuellement sur le Trankenn Premier. Mais je viens d'apprendre que le Premier Sire Ylavan est mort.
"Quoi ! T'es sûr ?
"Vous pouvez faire confiance à Xarax. Il sait où trouver des renseignements. Je pense que c'est pour ça que le Noble Sire Nekal a refusé de m'aider.
"Bien sûr ! L'autre enf
On raconte qu'il a jamais pu l'blairer, l'Noble Fils Niil. Y paraît qu'y raconte partout dans l'dos d'son père qu'c'est un bâtard. Comme si qu'Dame Axelia elle aurait pu lui faire ça, au Premier Sire ! Ben, si tu veux mon avis, le Sire Niil, il a pas intérêt à rester su' l'Trankenn Premier trop longtemps.
"Exactement Tenntchouk, et je me propose d'aller le tirer de là.
"Et comment qu'tu comptes faire ?
"Je pense qu'on va l'inviter à bord. Mais pour ça, il faudrait que Xarax puisse aller le prévenir et on est encore un peu trop loin, paraît-il.
"Et comment qu'y f'ra pour venir. Y va quand même pas nager, non ?
"Ça, je ne sais pas encore. Mais je pense que l'essentiel, c'est que Xarax puisse l'atteindre. Une fois qu'il saura que nous arrivons, je suis sûr qu'il trouvera un moyen de nous rejoindre. Pour l'instant, il ne sait même pas que je suis sur Dvârinn.
"Mais, sans vouloir me mêler de c'qu'est pas mes affaires, ce s'rait-y pas plus simple que l'Empereur y s'occupe de lui ? Que c'est son Conseiller, à c'que tu dis.
Ugo intervint :
"L'Empereur est responsable du R'hinz tout entier. Je suis certain qu'il fera le nécessaire dès qu'il en aura l'occasion. Mais pour l'instant, c'est nous qui devons nous charger de veiller sur le Noble Sire Niil. Et le plus urgent, pour l'instant, est de le prévenir de notre arrivée.
-Exactement, reprit Julien, et il va falloir faire marcher le bateau aussi vite que possible. Xarax connaît la direction approximative dans laquelle se trouve le trankenn. Pour l'instant, il est hors de l'archipel mais, fit-il en pointant sur la carte l'île la plus au nord, je pense que Xarax pourrait essayer de faire le trajet en deux étapes. Il pourrait aller d'abord jusqu'à Djangkou Ling, s'y reposer et repartir à la recherche du Trankenn Premier jusqu'au maximum de sa portée pendant qu'on continuera de se rapprocher autant qu'on pourra. Ça veut dire qu'on ne pourra plus se fier au gouvernail automatique. Il faudra surveiller le cap en permanence. Je tiendrai donc mon tour de quart.
"Et je peux prendre le quart, moi aussi, dit Ugo. Je ne peux pas régler les voiles, mais je suis capable de surveiller le compas et de vous réveiller au besoin.
"Merci, comme ça, les nuits seront moins dures. Je propose qu'on se donne encore jusqu'à demain matin pour réfléchir et voir si on ne pourrait pas trouver une meilleure stratégie. S'il est d'accord Xarax pourrait partir demain matin. S'il fait au moins deux étapes, il ne faut pas espérer avoir de ses nouvelles avant trois ou quatre jours, minimum. Ce qui nous amènera aux environs de la limite nord de l'archipel. S'il n'a toujours pas atteint le Trankenn Premier à ce moment-là, on refera le plein d'eau douce à Djangkou Ling et on continuera.
***
Après le repas, Ugo se vit confier le premier quart et chacun se retira pour la nuit. Julien profita de ce qu'il était seul avec le haptir pour aborder une question qui le préoccupait depuis un moment.
"Xarax, voler si loin, ça doit te demander beaucoup d'efforts. Je crois que ce serait bien qu'on te nourrisse avant que tu ne partes. Je ne voulais pas le faire devant nos matelots, mais je crois que je vais avoir envie de prendre une douche, là, maintenant.
"Pour une fois, Xarax est d'accord. Il faut qu'il dispose de toute l'énergie possible. Xarax pourrait attendre encore une vingtaine de jours, mais il est plus sage de faire ça tout-de-suite. Et la douche est une bonne idée, il pourrait être gênant d'avoir à expliquer des traces de sang séché sur ton cou au petit déjeuner.
"Un jour, il faudra que je t'apprenne à boire avec une paille
J'espère vraiment que tu ne vas pas tarder à les trouver. Je suis vraiment inquiet pour Niil et Ambar. Mais si jamais tu peux contacter un Passeur, il faut absolument prévenir Aldegard que je suis de retour dans le R'hinz.
"Il y a peu de chances pour ça. Tu sais, à part toi et tes amis, personne ne laisserait un haptir s'approcher suffisamment pour communiquer!
"Je me demande bien pourquoi. Les gens sont vraiment pleins de préjugés ridicules.
***
Il avait été décidé que Julien prendrait le dernier quart, juste avant l'aube, mais c'est l'odeur du petit déjeuner qui le tira du sommeil. Tenntchouk, bien sûr, n'avait pu se résoudre à le tirer de sa couchette. Il était inutile de récriminer. Le marin avait visiblement un faible pour son employeur et, faute de pouvoir le faire plus directement, c'était là sa manière de lui manifester son affection. Aussi, c'est avec un grand sourire que Julien alla le trouver alors qu'il s'affairait dans la minuscule cuisine du bord.
"Tenntchouk, je devrais vous gronder, mais je vous remercie. Grâce à vous, j'ai passé une grande et bonne nuit. Mais, je vous en prie, promettez-moi que vous ne recommencerez pas. Je suis bien reposé maintenant et il faut que vous soyez en forme. Je compte sur vous quand les choses vont devenir difficiles, vous savez.
"Bah, c'est rien gamin. Que tu dormais comme un bébé. Moi, j'étais pas fatigué. Y a pratiquement rien à faire sur cette barque. Si tu cherches Ugo, il est sur le pont avec Gradik. Et Xarax, il est déjà parti.
Julien monta sur le pont et, après avoir lancé un salut à la cantonade, se dirigea vers les haubans sous le vent, se hissa sur la lisse et entreprit d'effectuer sa vidange du matin. L'Isabelle disposait naturellement de poulaines fermées, mais Julien, habitué aux tout petits bateaux, préférait cette façon de procéder, en communion avec l'immensité du ciel et de l'océan.
Le temps était en train de changer. Il ne connaissait évidemment rien à la météorologie du coin, mais une dépression reste une dépression et le voile ténu, en altitude, qui pâlissait l'azur d'un ciel encore sans un nuage, les deux jolis arcs irisés de chaque côté du soleil (Jobik, le vieux marin de Grandville, lui avait même appris qu'on appelait cela des parhélies) et la houle profonde et lente qui qui croisait assez désagréablement la houle régulière du vent, tout cela disait assez qu'il était temps de prendre les précautions qui s'imposaient par gros temps.
Il y fit allusion alors qu'ils étaient réunis autour du petit déjeuner, s'attirant un regard surpris des marins.
"Que t'as remarqué ça ? Comme ça, tout seul ?
"Vous savez, Gradik, ça n'est pas très difficile. De toute façon, je ne sais pas si ce sera vraiment mauvais ou simplement un bon coup de vent.
"Oh
Que ça va pas être une Grande Tempête, pas encore. Mais pour souffler, ça oui, qu'ça va souffler. Que si qu'on était pas si pressés d'rejoindre le Trankenn Premier, on d'vrait déjà êt' en train d'courir tout d'sus vers Martchoung, qu'est l'abri l'plus près.
"Gradik, ferme-là. Quand on est montés dans la barque, on savait qu'c'était pas pour faire d'la prom'nade.
"Non, Tenntchouk, Gradik a raison. Je veux rejoindre Niil au plus vite, mais on ne lui servira à rien si on coule ou si le bateau est trop désemparé pour naviguer correctement. Je vais tracer la route vers Martchoung.
"C'est y qu't'as peur, gamin ?
"Bien sûr, que j'ai peur. N'importe quel marin qui n'a pas peur de la mer est un imbécile qui n'aura pas le temps de vieillir. Et j'ai aussi la responsabilité de ce bateau. À moins que vous ne vouliez prendre le commandement ? Je vous assure que je suis tout disposé à vous reconnaître comme capitaine.
"T'emballe pas, gamin, c'est pas c'que j'ai voulu dire.
"Eh bien, moi, je suis sérieux. Les marins c'est vous. Mais c'est moi qui décide de ce qu'on doit faire. Je veux savoir ce que vous pensez vraiment. Gradik dit qu'on ferait mieux de se mettre à l'abri et j'ai tendance à le croire. Tenntchouk, à vous de donner votre avis. Votre avis de marin.
"Ben
Faut r'connaître que Gradik, il a pas tort. Qu'on va pas tarder à s'en prendre une belle. On a une bonne barque, c'est sûr. Mais, si y'avait qu'moi, j'irais me mettre à l'abri.
"Ugo ? Qu'est-ce que tu en penses ?
"Moi, je n'y connais rien. Et de toute façon, un bateau n'est pas une démocratie. Mais je crois que Jobik serait aussi de cet avis.
***
Julien avait déjà subi du mauvais temps. Du moins le croyait-il. Mais les quelques grains de force huit ou neuf essuyés en promenade près des îles Anglo-normandes, ne l'avaient absolument pas préparé aux rugissements d'une tempête moyenne dans l'archipel des Serlingkas. L'enfer et son train leur était tombé dessus un peu avant midi alors qu'ils commençaient à apercevoir le sommet des hautes collines de Martchoung. Auparavant, alors que le vent les avait pratiquement lâchés, la houle énorme, annonciatrice des réjouissances à venir, avait fait rouler et tanguer le navire au point que tout ce qui n'était pas solidement arrimé avait immédiatement dégringolé dans le carré. Il fallait s'accrocher sérieusement si l'on voulait tenir debout et bientôt, même Gradik et Tenntchouk durent avoir recours aux bonbons aromatiques de la pharmacie de bord.
Le vrai coup dur se présenta sous la forme d'une barre de nuages d'un noir d'encre qui semblait littéralement se précipiter vers eux. La toile était réduite à deux minuscules triangles, mais la violence de la première bourrasque suffit à coucher le navire à l'horizontale. Julien, enveloppé dans un ciré trop grand pour lui avait tenu à rester sur le pont, solidement amarré comme ses compagnons à l'une des quatre lignes de vie gréées pour l'occasion, mais il se dit, alors que ses bottes se remplissaient d'eau et glissaient sur le plat-bord momentanément devenu plancher, qu'il avait peut-être un peu présumé de ses forces. Puis il sentit qu'on le tirait vers le haut, et il s'efforça d'aider de son mieux Tenntchouk qui le ramenait dans le cockpit. Le bateau se redressait lentement dans une semi-obscurité crépusculaire. Il était impossible de communiquer autrement que par signes. Le hurlement du vent aurait réduit au silence les réacteurs d'un avion de chasse. L'eau qui emplissait l'atmosphère n'avait rien de commun avec une honnête pluie diluvienne, c'était une sorte de cataracte horizontale qui obligeait à se détourner pour respirer. Il n'était pas question de naviguer. On pouvait seulement espérer maintenir le navire dos à la vague pour lui éviter de se faire rouler par les montagnes d'eau écumante qui couraient en soulevant sa coque comme le manège mortel d'une foire épouvantable.
Julien perdit la notion du temps. Il prit seulement conscience que la fureur ambiante avait un peu diminué et que le bateau ne fuyait plus directement dans l'axe de la houle, mais la dévalait en biais, poussé par une surface de toile un peu moins minuscule. Un coup d'œil au compas lui confirma que Gradik essayait de les ramener plus ou moins en direction de l'abri qu'ils avaient été si près d'atteindre. La pluie s'arrêtait parfois pour de brefs intervalles et, si le plafond nuageux était toujours bas, il faisait un peu moins sombre. Le sifflement du vent dans le gréement était d'un ou deux tons moins aigu et, en hurlant modérément, on parvenait à se faire entendre de son voisin.
Julien comprenait ce que Gradik tentait de faire. Ils avaient été poussés hors de portée du petit port qu'ils visaient. Ils se trouvaient maintenant au sud de l'île de Martchoung, mais il y avait de bonnes chances pour que la route qu'ils suivaient maintenant les amène de l'autre côté, à l'est, où il pouvaient espérer s'abriter du plus gros de la tempête. Encore faudrait-il y parvenir avant la nuit. Il fallait aussi souhaiter que l'estime et le sens marin du barreur étaient particulièrement bons, car il était pour le moment impossible de voir à plus de quelques centaines de mètres.
En fait, la nuit les rattrapa alors qu'ils franchissaient la pointe sud de l'île où un violent courant de marée, s'opposant plus ou moins au vent et à la houle, formait un raz bouillonnant comme une gigantesque marmite de sorcière et dont l'écume s'envolait en énormes flocons de mousse qui paraissaient briller dans la quasi-obscurité. Heureusement, à part quelques récifs sournois dans le prolongement du cap, la côte était relativement franche et, lorsqu'ils eurent passé la pointe, ils eurent l'impression d'avoir soudain changé de monde. Ce n'était certes pas le calme d'un lagon, mais le bruit écrasant du vent avait cessé, laissant place à ce qui paraissait un silence bienfaisant et qui n'était, en fait, que le bruit normal d'une mer un peu agitée et de rafales occasionnelles dévalant les pentes abruptes qui leur fournissaient enfin un refuge. La pluie qui tombait par intermittence descendait sur eux au lieu de les cingler vicieusement à l'horizontale.
Il leur fallut encore consacrer une heure à la recherche d'un endroit relativement sûr pour mouiller sans trop de risque d'être drossés contre les rochers d'un rivage qu'ils ne pouvaient que deviner à la ligne pâle du ressac, mais ils se retrouvèrent enfin réunis autour de la table du carré, devant une soupe brûlante, les yeux rougis par la fatigue et le sel, mais heureux d'avoir échappé au monstre qui s'acharnait sur les hauteurs de l'île. Un fort clapot secouait encore l'Isabelle, mais nul ne s'en plaignait et un peu de soupe renversée n'altérait pas leur joie d'avoir retrouvé une sécurité relative. Ugo, conscient de n'avoir jusqu'ici rien pu faire pour aider à surmonter l'épreuve, insista pour se voir confier la tâche capitale de surveiller le mouillage et passer la nuit sur le pont à guetter dans l'obscurité les signes qui indiqueraient que le bateau chassait sur ses ancres.
Chapitre 54 Xarax
Xarax pouvait voler très haut, mais pas assez pour échapper à une tempête. Il lui fallait trouver rapidement un refuge, faute de quoi il risquait de se voir emporter à une distance considérable dans la direction opposée à son but. Il pouvait bien sûr regagner Djangkou Ling, l'île la plus au nord de l'archipel qu'il avait survolée peu avant, mais il pouvait aussi tenter d'atteindre le Trankenn des Gyalmangs qui devait logiquement être en route pour rejoindre le Trankenn Premier des Ksantiris. Le Noble Sire Délian voudrait en effet être l'un des premiers à manifester sa fidélité et son soutien au nouveau maître des Ksantiris, le Noble Sire Nandak. Et ce d'autant plus qu'il y avait de fortes chances pour que celui-ci devienne le Miroir de l'Empereur.
D'après le peu que Xarax en savait, Nandak n'avait pas la brutalité obtuse de son frère. Mais les quelques rumeurs qu'il avait pu glaner lors de son premier passage tendaient à suggérer que son impatience à exercer le pouvoir n'était pas totalement étrangère au décès prématuré de son Noble Père. On pouvait aussi penser que l'élévation de son demi-frère, Niil, à la charge de Conseiller de l'Empereur lui avait fait craindre que Sire Ylavan ne décide en fin de compte, comme il en avait le droit, de choisir pour héritier et successeur un garçon dont il n'hésitait pas à affirmer en privé que lui, au moins, avait dans la tête autre chose que des courants d'air et des rêves de puissance.
La façon dont Yulmir allait gérer la situation serait déterminante pour l'équilibre de Dvârinn. Xarax n'intervenait pas dans la politique des Neuf Mondes et il s'était toujours soigneusement abstenu de proposer des conseils qu'on ne lui demandait pas. Mais cela ne signifiait pas qu'il n'avait pas son opinion sur ces questions. S'il ne tenait qu'à lui, les trois fils Ksantiri souffriraient d'une série incroyablement malencontreuse d'accidents mortels contraignant l'Empereur à choisir dans une autre Maison le digne successeur du Noble Sire Ylavan. En effet, l'accession à la tête d'une Famille par le parricide n'avait jamais été encouragée, et ne pas réagir risquait d'établir un précédent des plus fâcheux. D'ailleurs, en dehors du fait de savoir si les soupçons étaient fondés, le seul fait que l'on puisse même penser que Nandak avait pu se laisser aller à une telle imprudence en disait long sur les doutes qui commençaient à germer concernant la puissance réelle de Yulmir. Il était plus que temps de montrer à nouveau que le Gardien des Neuf Mondes veillait toujours.
Mais Xarax ne se faisait guère d'illusions. Yulmir, sous l'apparence de Julien, ne semblait pas porté à l'implacabilité pourtant indispensable à sa charge. Naturellement, Aldegard ne manquerait pas de l'éclairer, mais il ne prendrait jamais sur lui d'agir contre la volonté de l'Empereur, même pour sauvegarder l'équilibre politique du R'hinz. D'autres l'avaient tenté avant lui et l'histoire résonnait encore des conséquences désastreuses de telles initiatives. Certains des prédécesseurs de Xarax avaient aussi cédé au désir d'intervenir directement dans les affaires avec, invariablement, le même résultat : la mort de l'Empereur et de son haptir et une dizaine de cycles de troubles politiques.
Bien sûr, l'Empereur ne mourait jamais vraiment. Il retrouvait immédiatement un corps fonctionnel. Mais il lui fallait quelques cycles pour recouvrer la pleine possession de tous ses moyens. Quant au nouveau haptir, l'œuf duquel il naissait, fécondé depuis longtemps et placé en stase, avait reçu en héritage dans ses gêne les facultés et la mémoire instinctive indispensables à sa fonction.
Dès l'apparition de Julien, Xarax avait songé à débarrasser Yulmir de cette enveloppe inadéquate. Même le délai nécessaire à la pleine et complète intégration de l'Empereur dans un nouveau corps semblait préférable à cette incarnation dans un personnage aussi pitoyablement inadéquat. S'il ne l'avait pas tout simplement tué, c'était parce que les circonstances étranges de sa disparition et de son retour suscitaient de graves interrogations. Pour l'instant, rien n'assurait que Yulmir retrouverait le chemin d'un corps en attente, et ce serait prendre un risque inacceptable qui pourrait bien faire le jeu de ceux qui étaient à l'origine du Grand Malheur.
Xarax était d'une inébranlable fidélité à Yulmir. La chose était inscrite dans son être même. De plus, il avait vraiment aimé l'Empereur tout au long des nombreux cycles où ils avaient vécu en symbiose. Il éprouvait même de l'affection pour cette version diminuée de son ami qu'était Julien et il s'efforcerait, au prix de sa vie, de le servir et de le protéger. Mais cela n'entamait en rien cette froide lucidité caractéristique de son espèce qui le poussait à rechercher le moyen le plus efficace d'accomplir la mission du Haptir de l'Empereur qui était, entre autres choses, d'empêcher celui-ci de faillir à son propre devoir de préservation du R'hinz.
Déviant son vol de quelques degrés vers la droite, il se lança à la poursuite du Trankenn des Gyalmangs.
***
Il faillit bien ne pas l'atteindre. La tempête progressait plus vite qu'il ne l'avait prévu et le gros vaisseau à quatre mâts luttait déjà depuis deux heures avec une mer et des vents à la limite de ce qu'il pouvait affronter lorsque le haptir s'abattit dans les enfléchures de ses haubans d'artimon. Malgré sa remarquable résistance, son organisme n'était pas vraiment conçu pour évoluer dans des bourrasques aussi violentes et il avait eu le plus grand mal à adapter ses ailes aux conditions qui régnaient au sein de cet enfer. Il avait fini par opter pour un vol au ras des vagues énormes, profitant des véritables vallées qui se creusaient entre leurs crêtes pour progresser dans un calme relatif avant d'affronter le plus brièvement possible la fureur qui régnait en haut. Plusieurs fois, il faillit se laisser surprendre par une déferlante, n'échappant à l'engloutissement qu'en recourant d'instinct au surcroît de vitesse que lui procuraient ses petites ailes. Tout cela l'avait obligé à faire appel à ses réserves et il savait qu'il ne disposait plus de l'énergie nécessaire au retour vers l'Isabelle. Mais il avait gagné un temps considérable dans l'accomplissement de sa mission principale qui était d'avertir Niil et Aldegard du retour de Julien. À la faveur de l'obscurité de la tempête, il se glissa tout au fond du navire et, bien dissimulé dans la cargaison, s'octroya un sommeil bien mérité pendant qu'il se laissait emporter sans effort vers son but.
Chapitre 55 Dans la gueule du loup
Niil était très inquiet. Il s'apprêtait à quitter Nüngen lorsque la nouvelle de la mort de son père était parvenue à la Maison Première des Bakhtars. Le Premier Sire Aldegard, après lui avoir présenté ses condoléances, avait suggéré que, bien qu'il doive naturellement se rendre immédiatement sur Dvârinn pour assister à l'intronisation de son frère comme Premier Sire des Ksantiris, il n'était peut-être pas indispensable d'emmener avec lui Ambar dont la présence risquait de compliquer une situation déjà délicate. Aldegard s'était bien gardé de la moindre remarque concernant les circonstances de ce décès prématuré, mais son silence même indiquait qu'il nourrissait de forts soupçons.
Il aimait son père. Sa mort l'affectait profondément, mais d'une façon bizarre. Il n'avait pas envie de pleurer, mais l'idée d'un univers privé à jamais de sa présence rassurante lui semblait révoltante. Il n'avait jamais partagé son intimité, une telle chose était impossible avec un premier sire, mais il voyait maintenant combien cet homme grisonnant s'était arrangé pour être présent dans sa vie. Il se rendait compte qu'il avait été sans le savoir entouré et protégé par un amour qui l'avait isolé de l'influence néfaste de ses frères.
Niil les savait avides de pouvoir et impatients d'être enfin à la tête des affaires des Ksantiris, mais l'idée qu'ils puissent hâter la mort de leur père ne l'avait jamais effleuré. Par contre, il n'ignorait rien de leur antipathie à son égard et son engagement au service de Julien l'avait soulagé du souci lancinant de savoir ce qu'il deviendrait lorsque la Maison reviendrait à Nandak. Il n'avait seulement pas imaginé que son émancipation devrait produire ses effets si rapidement. Pour l'heure, grâce à Julien, il était à peu près intouchable dans la mesure où lui faire quelque tort que ce soit équivaudrait à entrer ouvertement en rébellion contre l'Empereur lui-même. Bien sûr, il n'était pas à l'abri d'un 'accident', mais il ne pensait pas qu'on le considérerait suffisamment important pour qu'on se risque à ce genre de chose alors que pesaient déjà des soupçons sur la mort de son père. Si Nekal était un crétin malfaisant, Nandak avait assez de ruse pour demeurer prudent.
Le plus gros problème était l'absence de Julien. Aïn s'était lancé à sa recherche aussitôt qu'il avait récupéré quelques forces. Il avait absolument refusé de s'encombrer de Niil ou de qui que ce soit et ne discutait avec personne d'autre que Tannder, au motif que 'les secrets les mieux gardés sont ceux qu'on ne partage pas'. Mais jusqu'ici, ses efforts n'avaient rien donné et Niil craignait qu'il ne se livre à une tentative désespérée qui excéderait ses forces.
Finalement, lorsque vint le moment de se faire transporter jusqu'à Dvârinn, il ne put se résoudre à laisser Ambar derrière lui. Le simple bon sens voulait qu'il fût plus en sécurité loin des intrigues de la Famille, mais quelque chose disait à Niil que s'il ne l'emmenait pas, il risquait de le perdre à jamais. Et Ambar, qui s'efforçait pourtant de faire bonne figure, était manifestement du même avis. Curieusement, Tannder ne tenta pas de s'opposer à sa décision, se contentant d'assurer qu'il le tiendrait au courant de tout changement dans la situation.
Un instant plus tard, il apparaissaient sur le klirk maître du Trankenn Premier. Dame Axelia les accueillit. Malgré son chagrin, elle prit le temps de faire la connaissance d'Ambar, de lui faire sentir qu'elle était prête à l'aimer comme elle aimait Niil, de l'assurer que s'il eût été encore en vie, le Noble Sire Ylavan eût été fier de l'accueillir dans sa Famille.
L'accueil de Sire Nandak, sans être ouvertement hostile, fut suffisamment dépourvu de chaleur pour que, dans l'heure qui suivit, chacun fût informé par la rumeur qu'il était inutile, voire dangereux, de chercher à s'attirer les faveurs de Sire Niil ou de son protégé. À compter de ce moment, ils ne rencontrèrent plus, à de très rares exceptions près, que des visages exprimant une neutralité polie et distante.
L'une de ces exceptions était justement l'Honorable Kanekto, l'ex précepteur de Niil qui, depuis qu'il avait acquis le statut d'adulte, ne pouvait plus dépendre d'un instructeur. Son contrat avait pris fin à la minute où la nouvelle de l'émancipation de son élève était parvenue sur Dvârinn et il avait décidé de se retirer dans le petit centre de formation des Guerriers Silencieux auquel il appartenait. Sire Ylavan lui avait immédiatement proposé de demeurer à son service, mais Maître Kanekto avait poliment décliné son offre. Seule la mort du Premier Sire lui avait fait retarder son départ et il venait maintenant présenter ses condoléances à son ancien élève. Mais, après qu'ils eurent échangé les phrases d'usages, il jeta un regard significatif vers Ambar, qui se tenait sagement assis un peu à l'écart et demanda :
"Noble Sire, puis-je vous entretenir en privé ?
"Ce n'est pas nécessaire, mais si vous y tenez, il va se retirer.
Déjà, Ambar s'était levé et s'apprêtait à quitter la pièce. Kanekto l'arrêta en levant la main.
"Noble Fils, il est inutile de partir. Si vous avez la confiance de votre frère, cela me suffit.
Ambar regagna sa place.
"Des rumeurs circulent depuis quelque temps, reprit-il. On prétend que l'Empereur est absent. On murmure même qu'il aurait quitté le R'hinz et que c'est la raison pour laquelle certains se sont cru libres d'agir comme s'ils ne craignaient plus son courroux. Or, il vous a tout récemment comblé de ses faveurs, ainsi que votre frère
"Et vous souhaitez savoir si je l'ai rencontré en personne.
"…
"Eh bien, je peux vous assurer que je l'ai vu comme je vous vois. Il m'a lui-même adoubé en tant que Conseiller Privé. L'Honorable Tannder, qui appartient à votre Guilde, était présent. Si certains s'imaginent que les lois du R'hinz peuvent être impunément bravées, je crains qu'ils ne soient déçus.
"Voilà qui me réjouit. Mais on dit aussi que Sa Seigneurie aurait
changé.
"Il semble qu'on raconte beaucoup de choses, Honorable Maître. Mais je crois que les membres de votre illustre Guilde devraient se faire leur propre opinion en ce qui concerne celui qui détient leur seule allégeance. Ou bien vos frères se défieraient-ils de l'Honorable Tannder ? Vous auraient-ils, par hasard, chargé de me soutirer des renseignements pour recouper ceux qu'il leur fournit sans aucun doute ?
"Noble Sire, je constate que mes leçons portent aujourd'hui leurs fruits et je vous prie de me permettre de me retirer.
"Honorable maître, vous n'avez pas de permission à me demander. D'autre part, une autre de vos leçons disait : ' Toute assistance qui n'est pas spontanément offerte ne mérite pas d'être sollicitée'. Je pense donc que je vais devoir me passer de votre aide, qui m'aurait pourtant été précieuse. Puissent les Puissances du R'hinz combler vos attentes.
Le silence qui s'était établi après le départ de Kanekto fut brutalement rompu par le hurlement de la première bourrasque de la tempête qui venait d'atteindre le Trankenn Premier. Bien sûr, l'énorme vaisseau ne s'inclina qu'à peine sous la pression du vent, mais la houle de plus en plus gigantesque se traduisit bientôt par des mouvements d'une écœurante lenteur qui, s'ils laissaient Niil totalement indifférent, finirent par avoir raison d'Ambar qui vomit soudain avant d'avoir pu esquisser un mouvement vers la salle de bains. Ce fut un choc salutaire pour Niil, qui réalisa qu'il était en train de négliger les égards les plus élémentaires dus à l'enfant. Bientôt Ambar, ayant bénéficié des effets merveilleux d'un bonbon aromatique, se trouva lavé, bouchonné, réconforté et envahi d'une torpeur agréable sur les genoux accueillants de son aîné. Il était même vaguement euphorique, ayant prolongé l'usage de la médecine un peu au-delà du strict nécessaire.
"Qu'est-ce qu'il voulait, vraiment, Kanekto ?
"Je ne sais pas. Mais je suis déçu. Je comptais bien qu'il nous proposerait son aide.
"Et pourquoi il ne l'a pas fait ?
"Peut-être qu'il a envie d'être tranquille.
"C'est ça, et les questions à propos de l'Empereur c'était juste comme ça, histoire de faire la conversation.
"Tu as raison. Les gens sont inquiets. Ils commencent à avoir des doutes. Si Julien ne revient pas bientôt, on va avoir de gros ennuis.
"Tu crois pas qu'il est
enfin
Tu crois pas qu'il lui est arrivé malheur, hein ?
"Aïn est certain qu'il est vivant. Je suis sûr qu'il le retrouvera.
"Et qu'est-ce qui va se passer maintenant ?
"Dans cinq jours, c'est les funérailles de mon père. D'ici-là, la tempête sera calmée. Après, normalement, l'Empereur doit choisir son nouveau Miroir sur Dvârinn.
"Ce sera ton frère ?
"Je ne sais pas. J'espère que non.
"Il ne va pas être content, si on choisit quelqu'un d'autre.
"Certainement, mais à sa place je ne protesterais pas trop.
"Pourquoi ?
"Parce que si l'Empereur s'intéressait de trop près aux affaires de Nandak, il pourrait bien découvrir des choses désagréables.
"Comme quoi ?
"Je crois que la mort de notre père n'était pas entièrement naturelle.
"Tu veux dire que quelqu'un l'a tué ?
"Je n'en sais rien, mais je commence avoir des soupçons.
"Sur ton frère ?
"Je préfère qu'on n'en parle pas. Dans ce genre d'affaires, moins tu en sais, mieux tu te portes.
"Mais quand même ! C'était son père !
"Je n'ai pas dit que c'était lui. Mais il faut que tu saches que le monde des Noble Familles est souvent dangereux. Les gens aiment le pouvoir et ils sont parfois prêts à faire des choses pas très jolies pour l'obtenir. Maintenant, j'aimerais qu'on parle d'autre chose, s'il te plaît.
"D'accord. Et Dame Axelia, tu crois que je pourrai la revoir ?
"C'est ta mère, maintenant, si tu veux. Je crois qu'elle t'aime bien et je serai content de la partager avec toi. Pour l'instant, elle a du chagrin, et beaucoup d'autres soucis encore. Mais je suis sûr qu'elle va trouver un peu de temps pour toi.
"Et si elle me pose des questions sur l'Empereur, qu'est-ce qu'il faudra que je lui dise ?
"Elle ne te posera pas ce genre de questions. Et si jamais quelqu'un d'autre s'avisait de t'interroger, réponds que je t'ai interdit de parler de ces choses-là et que, si on veut des renseignements, on n'a qu'à s'adresser à moi.
Chapitre 56 Ô combien de marins
Julien fut tiré d'un sommeil de plomb par l'agitation qui régnait sur le bateau. Ses compagnons auraient souhaité le laisser dormir, mais il était difficile de déraper deux ancres sans faire un boucan de tous les diables. Comme on pouvait d'ailleurs s'y attendre, le vent avait viré au nord et menaçait de passer bientôt au nord-est. Ce qui avait été un mouillage relativement abrité malgré un clapot désagréable menaçait de se transformer sous peu en piège mortel. Mieux valait partir pendant que c'était encore possible et affronter la mer énorme pour contourner la pointe sud de Martchoung et chercher refuge sur la côte est.
Le jour n'était pas encore levé et monter sur le pont dans les rafales froides et les embruns demandait une certaine dose d'héroïsme. Ugo, épuisé par sa nuit de veille était affalé dans le carré. Visiblement, quelqu'un avait pris le temps de le sécher et de lui étaler une couverture par terre avant de le laisser sombrer dans le sommeil. Il était vraiment temps de s'en aller. À deux, les marins peinaient à manœuvrer le cabestan tellement le vent et les à-coups provoqués par la houle tiraient sur le mouillage. Julien cria pour signaler sa présence et s'en fut prendre place à la barre pour diriger le bateau dès qu'il commencerait à chasser sur sa dernière ancre. Il semblait que la violence des éléments avait légèrement baissé, mais on ne pourrait vraiment se faire une opinion qu'une fois dégagé du maigre abri qu'offrait encore la côte.
Dès qu'ils furent en pleine mer, il devint évident qu'ils auraient le plus grand mal à remonter au vent, mais la première partie de leur plan supposait au contraire qu'ils laissent porter jusqu'à la pointe sud. Ils y furent très vite, alors que l'aube commençait à grisailler. Le courant de marée avait changé et le raz bouillonnant de la veille avait heureusement disparu. Les écueils qui entouraient le cap, eux, étaient toujours là et certains, qui affleuraient tout juste, étaient pratiquement invisibles dans la houle chaotique. La sagesse voulait qu'on s'en écarte au maximum, mais on ne pouvait non plus courir trop au sud de crainte de ne pouvoir remonter ensuite vers l'abri de l'île.
Alors qu'ils luttaient pour serrer le vent au plus près malgré une dérive extravagante, Julien eut un moment de fol espoir lorsqu'une forme ailée vint s'abattre sur le pont. Mais il ne s'agissait que d'une sorte de mammifère volant aux ailes membraneuses, trop épuisé même pour réagir lorsqu'il s'approcha pour l'examiner. On aurait dit une sorte de grosse roussette, mais il n'alla pas jusqu'à s'en saisir pour le mettre au sec et le laissa se débrouiller seul pour se coincer à l'abri du bordé. Ce n'était vraiment pas le moment de se faire mordre.
Il avait toujours aimé naviguer avec son père ou ses amis et le temps souvent peu clément de Normandie ou de Bretagne ne gâchait pas son plaisir. Mais là, il avait le sentiment qu'il ne s'agissait plus de la même chose et il commençait à comprendre ce qu'entendaient les marins bretons avec leur dicton : 'Qui va en mer pour son plaisir, va en enfer pour passer le temps'. Jusqu'à présent, ils avaient toujours plus ou moins été en fuite devant le mauvais temps, mais maintenant qu'ils tentaient de l'affronter, le navire cognait brutalement dans la vague et embarquait d'énormes paquets de mer. Toutes les ouvertures avaient été soigneusement obturées, mais il fallait quand même pomper le fond de cale si l'on ne voulait pas avoir bientôt les pieds dans l'eau dans le carré. Il prenait son tour, comme ses compagnons, tout comme il barrait à chaque fois qu'il s'en sentait capable. Ils n'avaient rien avalé de chaud depuis la veille et l'idée même d'un bol de soupe semblait appartenir à un autre monde. Mais le plus misérable sans doute, était encore Ugo, incapable d'aider en quoi que ce soit, condamné qu'il était à demeurer inactif à l'intérieur alors que les autres peinaient pour maintenir la barque à flot. Julien le plaignait sincèrement.
|