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Engor
Julien et les Neuf Mondes
Chapitres 28-44
Chapitre 28 Dans l'intimité
Les enfants se retrouvèrent seuls en compagnie de Tannder qui s'affairait déjà à remplir le grand bassin de la salle d'eau. Ils se regardèrent un moment en silence. Julien soupira : il se passerait sans doute quelque temps avant que ses compagnons ne se décident de nouveau à parler avant lui.
"Ben quoi, vous allez me regarder longtemps comme ça ? Qu'est-ce qu'il y a? Il vient de me pousser des cornes?
Niil eut un petit rire désabusé :
"Oh non ! Tu es tout à fait normal, avec ton collier en haptir et du sang partout. Je ne vois vraiment pas ce que tu pourrais avoir de bizarre.
"Remarque, renchérit Ambar qui retrouvait sa langue, il est joli, maintenant, Xarax, il a retrouvé ses couleurs. Je suis sûr que tu vas avoir un succès fou. Tout le monde va vouloir
Oh ! Pardon.
Xarax avait ouvert les yeux et dardait son regard rouge sur l'insolent en découvrant ses dents en une sorte de sourire reptilien rien moins que rassurant.
"Xarax va laisser son ami. L'enfant Ambar n'a rien à craindre. Xarax sait qu'il ne se moque pas vraiment.
Sur quoi le haptir, quittant d'un bond l'épaule de Julien, s'en fut s'installer à son aise sur un coffre.
"Il est fâché ? S'enquit Ambar d'une voix pas très assurée.
"Non, je crois qu'il comprend la plaisanterie. Je pense aussi qu'il n'aime pas tellement les bains et qu'il préfère me quitter avant que je ne passe sous la douche.
"Hum
Sire Niil, peut-être voudrez-vous vous restaurer pendant que Julien se préparera pour la cérémonie. Si elle doit avoir lieu à l'heure prévue, il n'y a pas de temps à perdre.
Tannder, avec sa discrétion coutumière, venait de les informer qu'il n'était pas question de laisser dégénérer les ablutions en une petite orgie.
"Julien, continua-t-il, voulez-vous que je vous assiste, ou Sire Ambar se chargera-t-il de vous frotter le dos ?
"Je crois qu'Ambar ne me refusera pas ce service, merci Tannder.
"Bien, si l'on n'a plus besoin de moi, je vais quérir les vêtements de cérémonie. Je n'en aurai pas pour longtemps.
Pendant que Niil se jetait sur la nourriture, Ambar et Julien se dévêtirent. Tannder, à sa façon très diplomatique, avait certes été on ne peut plus clair sur la nécessité de ne pas s'attarder, et Julien n'avait pas l'intention de faire autre chose que se laver. Ce qu'il n'avait pas prévu, c'est le véritable choc qu'il reçut à la vision d'Ambar se débarrassant de son laï blanc.
Le vêtement, tiré doucement vers le haut découvrait le petit corps bronzé, parfait, et qui incitait assurément aux caresses. Mais ce qu'éprouvait Julien n'avait plus qu'un lointain rapport avec la simple excitation sexuelle. Pour la première fois de son existence, il faisait l'expérience de la beauté. C'était comme si un œil jusque là clos s'ouvrait soudain dans son esprit. Il avait déjà vu Ambar tout nu et cette vision l'avait troublé et excité au point de le pousser à des jeux délicieux. Mais jamais il ne s'était rendu compte qu'il était BEAU. C'était un voile d'ignorance qui se déchirait et il prenait conscience que, toute sa vie, ce voile lui avait dissimulé ce qui avait le plus de valeur. Il avait souvent dit 'c'est beau' à propos d'un tas de choses, mais ces mots, il s'en rendait compte maintenant, étaient vides de sens. Et jamais, avant cet instant, il ne lui serait venu l'idée de les prononcer à propos d'un de ses camarades. Pendant quelques secondes, complètement perdu dans la contemplation de ce miracle, il fut incapable de bouger puis, revenant à la réalité, il se reprit et termina de se déshabiller. Avec une sensation étrange au creux de l'estomac, et qui envahissait aussi son sexe pourtant au repos, une sensation comme il lui était arrivé d'en éprouver sur une balançoire, ou au bord d'une falaise, il rejoignit l'enfant sous l'eau tiède qui ruisselait.
Ambar, complètement inconscient des bouleversements qu'il provoquait, s'appliqua à remplir consciencieusement son rôle et entreprit de savonner Julien.
"Oh dis donc ! Ton bleu est devenu de toutes les couleurs !
En effet, l'énorme ecchymose offrait une impressionnante gamme de nuances allant du violet presque noir, au jaune verdâtre évocateur de chairs décomposées.
"Ça te fait mal ?
"Si tu ne frottes pas trop fort, non. Le médicament des Maîtres de Santé fait vraiment de l'effet.
Julien se laissait faire. Évidemment, être manipulé ainsi par des mains qui n'étaient pas les siennes lui faisait de l'effet. D'autant qu'Ambar poussait l'amour du travail bien fait à un degré proche de l'obsession, n'hésitant pas à explorer jusqu'au moindre recoin afin de s'assurer que tout était absolument propre. Et lorsque ses doigts savonneux et glissants insistèrent un moment sur son anus, il eut même un instant de panique à l'idée qu'on envisageait peut-être de le nettoyer aussi à l'intérieur ! Mais la panique céda bientôt la place à un plaisir encore insoupçonné. Qu'on pût ressentir du plaisir à être caressé là ! L'idée lui eût paru absolument ridicule une semaine auparavant.
Et Ambar ne s'en tenait pas là. Poursuivant sa progression entre les jambes de Julien, sa main vint saisir délicatement ses bourses pour les 'savonner' en les malaxant avec un mélange de précaution et de fermeté alors que son poignet, pressé contre le périnée de sa victime consentante, continuait à masser un orifice qui s'épanouissait littéralement. Lorsque l'autre main d'Ambar vint enserrer sa verge, il eut beaucoup de difficulté à ne pas s'abandonner l'explosion immédiate que ce seul contact menaçait de provoquer. Il eut une bruyante inspiration. Il comprenait parfaitement comment l'Yrcadien qu'Ambar avait estourbi avait pu se laisser prendre !
"Ambar !
Laisse-le un peu souffler. Je sais bien qu'on n'a pas le temps, mais quand-même !
Niil se tenait là, à l'entrée de la douche. Tout nu, lui aussi et l'air réjoui.
"Allez, poursuivit-il, sois un bon garçon, laisse-moi m'occuper du devant.
Niil, ayant arrêté la douche, entreprit de savonner Julien du haut en bas puis, une fois satisfait du résultat, il vint se coller à lui dans une étreinte glissante, s'efforçant de maintenir entre leur sexes un contact impossible à contrôler vraiment. Leurs verges roulaient et s'échappaient, leurs glands dénudés pressés quelques secondes l'un sur l'autre se fuyant désespérément entre leurs ventres pressés alors qu'Ambar étendait à ce nouveau partenaire son massage spécial, caressant, malaxant, pressant indifféremment les testicules de l'un et de l'autre.
Toute l'affaire ne dura guère, mais l'orgasme partagé qui en résulta fut extrêmement satisfaisant et il s'écoula un bon moment avant que Niil ne pense à faire bénéficier Ambar de son art consommé de la masturbation.
Dans le bassin Julien baignait encore dans une brume satisfaite qui laissait progressivement place à une torpeur bienheureuse, lorsque Tannder signala son retour dans le clos. Il était temps de se sécher.
Puis, alors que Niil et Ambar revêtaient le lakh gris bordé de rouge des Ksantiris, Julien reçut des mains de Tannder un vêtement où l'or et le rose fuchsia formaient des motifs abstraits.
"Il faut vraiment que je mette ça ?
"Assurément, c'est un lakh de demi-cérémonie qui convient à ce qui vous attend ce soir.
"Mais c'est rose et doré ! Je vais avoir l'air de quoi ?!
"Il me semble que vous considérez cette tenue comme
ne seyant pas à votre virilité ?
"Pardon ?
"Vous trouvez que ce n'est pas un vêtement pour un garçon. C'est cela ?
"Ben oui ! Là d'où je viens, il n'y a que les bonnes f
, les dames qui s'habillent comme ça !
Tannder réprima un sourire.
"Julien, considérez qu'ici, sur les Neuf Mondes, seul l'Empereur, c'est à dire vous, porte ces couleurs. Il y a à cela de nombreuses raisons, symboliques et historiques, mais peut-être préférez-vous que je remette les explications à plus tard ?
"C'est ça Tannder, remettez, remettez
Il enfila le vêtement et se planta devant un miroir. Il faut dire que le résultat était d'autant plus flamboyant que ses cheveux paraissaient avoir été teints tout spécialement pour former avec l'ensemble un mélange du mauvais goût le plus choquant. Il fit une grimace désolée qui plongea Ambar dans un incontrôlable fou-rire. Pour couronner le tout, Tannder revint à la charge :
"Euh
Il conviendrait aussi de réduire la longueur de votre chevelure.
"Tannder ! Vous voulez me raser le crâne ?!
"Une mesure aussi extrême ne sera pas nécessaire. Les cheveux d'Ambar, par exemple, sont à la bonne longueur.
Ambar n'avait sur la tête qu'un velours blond de quatre ou cinq millimètres !
"Et qu'est-ce qu'on me fera, si je refuse ?
"Personne ne vous fera rien. Sans doute, le Maître des Traditions sera-t-il choqué
Julien leva les yeux au ciel : ça n'allait pas être une partie de plaisir.
"Écoutez Tannder, laissez-moi le temps de m'habituer. Je n'ai pas envie de me faire raser la tête ni de porter une robe de soirée. Vous pourriez me laissez porter la robe bleue des Bakhtars, non ? Vous pourriez dire que c'est pour honorer mon hôte, ou quelque chose comme ça.
Tannder réfléchit un instant puis déclara :
"Nous allons faire apporter un hatik semblable à celui que vous portiez lorsque
"Oui ! Ça avait beaucoup d'allure. Merci Tannder.
Le hatik fut livré en un temps record qui en disait long sur l'intendance de la Tour. Julien put bientôt s'admirer : dans sa tunique vert sombre et son pantalon noir, il avait l'air d'un prince de contes de fées. Niil, malgré quelques réserves sur sa coupe de cheveux, était lui aussi manifestement satisfait du résultat.
"C'est vrai que ça te va mieux que le rose et or.
"Maintenant, annonça Tannder, il est temps que Votre Seigneurie se rende auprès de son hôte.
Chapitre 29 Les marques
Tannder les conduisit jusqu'au sous-sol de la Tour dans une salle circulaire qui semblait extrêmement ancienne. Les murs nus laissaient voir leurs énormes blocs de granit bruts de taille et le sol était pavé de grandes dalles irrégulières de calcaire usé. L'éclairage était fourni par une dizaine de torchères plantées dans des supports de métal noir. Au centre de la salle on avait placé un grand cuveau de bois empli d'un liquide qui semblait être de l'eau. Aucun siège n'était visible.
Trois personnes les attendaient. À la droite du Premier sire Aldegard, se tenait un personnage vêtu de noir que son grand âge désignait sans doute comme étant le Maître des Traditions. À sa gauche, un homme d'une quarantaine d'années, vêtu d'un lakh bordeaux, les regardait de ses yeux bleus. Le Premier Sire annonça :
"Sire, ainsi que Votre Seigneurie en a manifesté le désir, nous voici réunis afin de procéder au Transfert des Marques de la Noble Famille des Ksantiris à son nouveau membre, le Noble Fils Quatrième Ambar. Votre Seigneurie a souhaité être l'un des témoins de cet acte. Le Noble Sire Ajmer, des Bakhtars, mon Honorable Cousin et Premier Conseiller témoignera lui aussi. Je serai, avec la permission de Votre Seigneurie, le troisième et dernier témoin. L'Honorable Maître des Traditions Hildemir, des Hatreas, présidera à l'opération.
Julien hocha la tête alors que Tannder quittait la salle. Maître Hildemir s'adressa alors à Ambar :
"Ambar, des Ksantiris, tu vas maintenant recevoir les Marques de ta Famille. Ainsi qu'un enfançon dans le sein de sa mère, tu vas être immergé dans le Bain Primordial. Approche.
Ambar s'avança vers le vieillard qui lui retira aussitôt son lakh et lui fit signe de se débarrasser aussi de son sous-vêtement. Se tournant vers Julien, Maître Hildemir déclara :
"Il n'est dans les Neuf Mondes personne qui ait la préséance sur Yulmir, Empereur du R'hinz et Gardien de l'Harmonie Ultime. Il revient donc à Votre Seigneurie d'immerger cet enfant.
Julien s'approcha et guidé par l'ancien, il enleva Ambar dans ses bras et le porta vers le cuveau. Un petit escabeau de trois marche lui permit de lui faire franchir le rebord assez haut et il le déposa doucement dans le liquide qui en fait, avait plutôt une couleur blanc-bleuté et la consistance d'une huile. La voix du Maître s'éleva de nouveau :
"N'aies crainte, enfant. Plonge-toi entièrement dans le Bain Primordial. Demeure immergé autant que tu le pourras puis sors et viens à moi.
Bientôt Ambar, ruisselant, vint se tenir à côté d'Hildemir.
"Niil, Fils Troisième des Ksantiris, veuillez approcher et poser votre index sur le front de votre Noble Frère.
Il ne se passa rien pendant quelques instants puis, dans la lumière mouvante des torches, on vit croître peu a peu autour du doigt de Niil un fin réseau argenté. Très rapidement, ces lignes s'épaissirent et se tordirent, s'étendant sur la peau d'Ambar pour former les dessins complexes des Marques des Ksantiris. Après quelques minutes, e Maître des Traditions saisit le poignet de Niil et retira sa main du front d'Ambar. Mais les dessins continuaient de s'étendre sur le corps de l'enfant, pour finalement, au bout d'une demi-heure, achever le dessin complet des Marques qu'il porterait jusqu'à sa mort. Et de nouveau, la voix ancienne s'éleva :
"Ainsi qu'il en a toujours été, les trois témoins doivent maintenant constater que les Marques reçues sont identiques aux Marques d'origine. Noble Fils Niil, veuillez vous dépouiller de vos vêtements.
Niil se déshabilla et les deux frères se tinrent debout côte à cote, uniquement vêtus d'un filet d'argent. Après quelques secondes, Maître Hildemir conclut :
"Qu'il soit consigné dans le Livre des Actes des Ksantiris qu'Ambar, Fils quatrième, jouit de tous les droits et privilèges de sa Maison et qu'il est tenu d'en remplir les devoirs et respecter les serments.
Sur quoi, le Maître des Traditions ramassa les robes des deux garçons et les leur tendit.
"Les Marques sont le seul vêtement indispensable aux Nobles Fils. Porte-les avec honneur, Ambar des Ksantiris, et suis l'exemple de ton Noble Frère. Vous pouvez maintenant vous vêtir.
Avant cela Niil, muni d'une sorte de grande serviette de bain, essuya soigneusement Ambar, le débarrassant des dernières traces du Bain Primordial.
Alors qu'ils s'apprêtaient a quitter la salle, Le Premier Sire Arrêta Niil :
"Ksantiri, Sire Ylavan, ton Noble Père a été averti de ta décision d'adopter Ambar. Il l'approuve, bien sûr, d'autant plus que mon message signalait que tu avais mon plein accord. Il m'a aussi écrit qu'il espérait voir au plus vite ce nouveau fils et qu'il prenait des dispositions pour qu'il soit éduqué dignement. Je pense donc que tu devrais prévoir de retourner au plus tôt sur Dvârinn. Si cela te convient, je pense qu'un Passeur pourrait vous emmener d'ici deux ou trois jours.
Chapitre 30 Promotions
"Alors, comme ça, vous allez me quitter ?
Julien était atterré. Le retour vers leur clos s'était déroulé dans un silence sinistre en totale contradiction avec l'ambiance joyeuse qui aurait dû régner après une telle cérémonie.
"On ne peux pas faire autrement. Mon père a donné un ordre et, au cas où tu ne l'aurais pas remarqué, le Premier Sire a lourdement insisté.
"Mais pourquoi !? Et pourquoi si vite !? Ça pouvait bien attendre un petit peu, non ?
"Je n'en sais rien. Et je ne crois pas que le Sire Aldegard me répondrait si je lui demandais.
Julien haussa la voix :
"Tannder ! Voulez-vous venir, s'il vous plaît ?
Tannder apparut aussitôt.
"D'abord, Tannder, voudriez-vous m'expliquer comment vous faites pour être là à chaque fois qu'on a besoin de vous ?
"Il n'y a rien là de mystérieux. Mon clos est voisin du vôtre et un système très simple me permet d'entendre tout ce qui se dit ici. C'est un dispositif tout à fait normal pour un responsable de la sécurité.
"Alors, comme ça, vous m'espionnez en permanence ?
"Je ne formulerais pas la chose de cette façon.
"Et comment est-ce que vous expliqueriez ça ?
"J'ai été chargé par le Premier Sire Aldegard de veiller sur vous et vos amis. J'entends bien sûr tout ce qui se dit ou fait ici et je pourrais même, si besoin était, voir ce qui se passe dans n'importe quelle partie de ce clos.
"Même dans les toilettes ?
"Oui.
"Et je n'ai pas droit à une vie privée ?
"À vrai dire, je ne compte pas et donc, votre vie privée est sauvegardée.
"Quand même ! Vous entendez, et peut-être même que vous voyez tout ce qu'on fait !
"Votre S
Julien, je vais essayer de vous expliquer. Voyez-vous, j'ai subi une éducation et un long entraînement qui me rendent apte à ce genre de tâche. Je suis capable d'entendre tout ce qui se dit dans ce clos, mais j'oublie aussitôt et définitivement tout ce que j'ai entendu. Par contre, je suis capable de reconnaître ce qui pourrait impliquer un danger. C'est pourquoi je suis venu lorsque Xarax s'est réveillé, par exemple. Mais soyez bien certain que rien de ce que je pourrais entendre ou même voir et que vous considérez comme 'privé' ne serait perçu par moi comme choquant. Jamais il ne me viendrait à l'idée de porter sur Votre S
vous, un quelconque jugement. Exactement comme le miroir de la salle d'eau ne saurait vous juger. Mon seul but est de m'assurer qu'il ne vous arrive rien de fâcheux.
"Tannder, vous n'êtes pas le miroir de la salle de bain
Mais dites-moi, vous travaillez pour le Premier Sire, non ? C'est lui qui vous a ordonné de nous protéger.
"J'ai dû mal me faire comprendre. Le Premier Sire m'a demandé de lui rendre le service de protéger ses hôtes et j'ai accepté avec plaisir de le faire. Mais le Premier Sire n'est nullement mon maître. J'ai dit à Xarax que mon allégeance était à l'Empereur, et à lui seul et c'est la stricte vérité. C'est le statut de tous les Maîtres Guerriers silencieux. Ils peuvent louer leurs services. Ils peuvent combattre pour l'une ou l'autre cause qu'ils jugent juste. Mais tous jurent obéissance à l'Empereur. C'est à dire Votre Seigneurie.
"Et qu'est-ce que ça veut dire, exactement ? Et
interrompant d'un geste la réponse qui s'annonçait, évitez d'employer le Haut Parler et appelez-moi Julien. Du moins ici, dans mon clos. Merci.
"Cela signifie que ma vie est à votre service que je vous protégerai ainsi que vos amis autant qu'il me sera possible. Cela signifie que vous pouvez exiger de moi tout ce que vous jugerez bon. Cela signifie que, si vous me confiez une mission, je l'accomplirai de mon mieux ou bien je mourrai en essayant.
"Vous m'inquiétez, Tannder. Et moi, qu'est-ce que je vous donne en échange ?
"Vous me donnez plus que personne au monde ne pourrait jamais me donner : vous êtes Yulmir et vous préservez l'existence même du R'hinz.
Julien se tut un bon moment, essayant de comprendre un peu quelle était sa situation. De plus, cette histoire d'observation continuelle n'était pas du tout de son goût. Finalement il décida que c'était un bon début pour essayer cette autorité qu'on lui disait couler de source.
"Si je vous donne un ordre direct, Tannder, vous y obéirez ?
"Naturellement.
"Bon, je ne veux pas que vous regardiez dans mon clos.
"Cela peut diminuer mon efficacité. Je dois pouvoir
"Tannder ! Est-ce que tout ce que vous venez de me raconter sur votre allégeance n'est qu'un conte pour endormir les enfants ?
"Sire !
"Alors soyez gentil et écoutez-moi bien. J'ai absolument besoin d'être tranquille chez moi. Ou alors, est-ce que je suis en prison ?
"Non, Sire !
"Bien. Chez moi, personne ne m'observe en permanence. Ce serait considéré comme très choquant. Alors, je veux bien que vous écoutiez, si c'est absolument nécessaire, mais je veux votre parole que vous n'essaierez pas de voir ce qui se passe ici.
"Mais
"Ou bien vous me donnez tout de suite votre parole, ou bien je considérerai que vous m'avez menti, comme on ment à un enfant, quitte à lui dire plus tard que c'était pour son bien. On m'a déjà fait le coup, vous savez.
"Je jure à Votre Seigneurie de ne pas observer ce qui se passe dans son clos.
"Merci Tannder. Je suis certain que vous tiendrez votre parole. Maintenant, si j'appelle à l'aide
"Ne vous inquiétez pas, Sire, je ne suis pas borné. Si je pense qu'il existe le moindre danger immédiat, je ne prendrai même pas le temps d'essayer de regarder, j'accourrai immédiatement.
"Voilà. Comme ça, nous sommes d'accord. Je vous remercie. Mais je vous avais appelé pour vous demander conseil. D'abord, est-ce que vous avez une idée de pourquoi Niil et Ambar doivent s'en aller si vite ?
"Je pense que Le Premier Sire et ses Conseillers souhaitent se débarrasser d'une possible interférence.
"Je ne comprends pas.
"Eh bien, pour être plus direct, je dirais qu'ils veulent vous avoir tout seul, bien en leur pouvoir, sans que vous soyez distrait par des bêtises. Ils veulent que vous redeveniez l'Empereur aussi vite que possible et ils ne veulent pas avoir, pardonnez-moi, deux gamins constamment dans leurs jambes.
"Je vois. Ça veut dire que je suis l'Empereur, mais que je ne peux rien faire d'autre que ce qu'ils me diront, c'est ça ?
"C'est un peu brutal, mais oui, c'est certainement ce qu'ils souhaiteraient, pour le bien des Neuf Mondes.
"C'est ce qu'ils souhaiteraient ? Ça n'est donc pas ce qui se passe ?
"Non Julien. Vous êtes l'Empereur. Je sais que cela ne vous plaît pas, mais il y a aussi des bons côtés. Vous avez le pouvoir de modifier un certain nombre de choses.
"Vous pouvez être plus précis ?
"Tout d'abord, désirez-vous garder les Sires Niil et Ambar auprès de vous ?
"Bien sûr !
S'ils sont d'accord, je veux dire.
Ils étaient d'accord, et plutôt deux fois,qu'une.
"Eh bien, reprit Tannder, il me semble qu'avec la confusion des derniers événements, Sa Seigneurie Yulmir, Empereur du R'hinz ka aun li Nügen n'a pas encore trouvé le loisir de récompenser le Noble Fils Niil, des Ksantiris pour la vaillance dont il a fait preuve en défendant son Empereur. Aussi
Mais avant que Tannder ait pu préciser ce qu'il jugeait bon de faire pour réparer cet oubli, Niil s'était levé et, la main sur le cœur, se lançait dans une tirade chevaleresque :
"Sire ! Un Ksantiri ne saurait espérer récompense plus haute que la conscience d'avoir servi son Empereur et gardé l'Honneur de sa Famille. Je
"Arrête, s'il te plaît, intervint Julien avec autant de gentillesse qu'il pouvait en exprimer en si peu de mots. Tout le monde ici sait que tu n'as pas agi par intérêt. Et c'est vrai, je me sens vraiment coupable de ne pas t'avoir encore dit merci.
"Mais je ne l'ai pas fait pour toi ! Je l'ai fait parce que je croyais qu'ils étaient dans le palais pour attaquer l'Emp
"Oui, ils étaient là pour ça. Et c'est ce qu'ils étaient en train de faire, même si tu ne le savais pas. Et puis, réponds-moi franchement, tu les aurais laissé faire, même s'ils n'avaient menacé qu'un Julien sans importance ?
Niil rougit. Il est parfois difficile d'admettre qu'on a agi en héros.
"Donc, poursuivit Julien, Tannder parlait de récompense
"En fait il ne s'agit nullement de récompenser un acte de bravoure parfaitement naturel, mais d'honorer une Noble Famille en accordant à l'un de ses membres le titre, disons
de Conseiller Privé.
"Qu'est-ce que ça lui apporterait ?
"En tant que Fils Troisième, Le Sire Niil a peu d'espoir de jamais faire autre chose que ce que lui dicteront son père ou ses frères aînés. En tant que Conseiller Privé de l'Empereur, il serait libre de vivre comme il l'entend. En dehors de ses devoirs naturels envers son père et sa Famille, il ne dépendrait que de votre seule autorité.
"Ça voudrait dire qu'il serait toujours avec moi ?
"Si vous le désirez, oui.
"Ça te plairait, Niil ?
"Bien sûr que ça me plairait !
"Et qu'est-ce qu'il faut que je fasse ?
"Que Votre Seigneurie pose sa main sur la tête du Noble Sire Niil et lui demande s'il accepte la charge de Conseiller Privé. Je suis habilité à témoigner auprès du Premier Sire Aldegard qui fera enregistrer la chose. L'administration s'occupera des détails et de l'attribution des revenus attachés à la charge.
Julien se leva et posa sa main sur la tête de Niil qui avait mis un genou en terre.
"Niil, tu veux bien être mon Conseiller Privé ?
"Oui, Votre Seigneurie.
Aucun des deux garçons n'avait vraiment conscience de la façon dont ces quelques mots allaient influer sur la suite des événements, mais ils étaient l'un et l'autre profondément satisfaits.
Comme ils se regardaient, ne sachant pas trop quoi faire après cela, Ambar étouffa un bâillement.
"Je pense qu'il est temps d'aller au lit, dit Julien. Moi, en tout cas, j'ai sommeil. Tannder, il vous arrive aussi de dormir ?
"Oui, Votr
Julien, mais j'ai le sommeil léger et Xarax, là, sur son coffre, est le meilleur gardien qui soit. Et
J'espère que je n'ai pas outrepassé mes fonctions, mais je me suis permis de placer près de votre lit un petit livre que tous les garçons reçoivent de leurs parents lorsqu'ils le jugent nécessaire. Cela vous aidera sans doute à mieux comprendre nos coutumes.
Chapitre 31 Sombres perspectives
"Niil, je n'aime pas ça.
"Qu'est-ce que tu n'aimes pas ?
"Tout. La tournure que prennent les choses.
"Qu'est-ce que tu veux dire ?
"Tu as entendu Tannder ? Je crois qu'il a raison. Je suis pratiquement prisonnier et on va essayer de me dresser comme un singe savant.
"Tu es fou ! Je ne sais pas ce que c'est qu'un singe, mais personne ne peut te dresser !
"Qu'est-ce que tu crois ? Que des personnages qui sont les maîtres du monde vont faire gentiment ce que je leur demanderai ?
"Mais tu es l'Empereur !
"Peut-être. C'est ce qu'ils disent. Moi, je n'en suis pas du tout sûr.
"Mais, Tannder aussi en est certain !
"Tannder est est un type bien, et il est persuadé de dire la vérité. Et je suis absolument sûr qu'il est totalement loyal. Mais ce n'est pas Tannder qui commande, ici.
"Non, c'est toi.
"Ça, c'est ce qu'on voudrait que je croie. Mais on va me traiter comme un gamin. En fait, c'est ce que je suis. On va me faire des courbettes, me donner du Votre Seigneurie à tout bout de champ, mais on va me dire ce que je dois faire et je ne pourrai même pas donner mon avis. D'ailleurs, c'est plus ou moins ce que Tannder m'a dit tout à l'heure.
"Tu exagères ! Le Premier Sire te traite vraiment
"Niil, Aldegard est très poli, très attentionné et tout et tout, mais si tu t'imagines qu'il va me laisser faire autre chose que ce qu'il aura décidé, tu te trompes.
"Mais, je le connais ! Il est parfaitement loyal à l'Empereur !
"Premièrement, tu crois le connaître. Tu sais ce que ton père t'en a dit, c'est tout. Deuxièmement, tu as raison, il est certainement loyal à l'Empereur. Mais je peux te garantir que pour lui, je ne suis pas l'Empereur. Il pense peut-être que je pourrai le devenir. Mais pour le moment, je suis un petit garçon qu'il va falloir éduquer. Exactement comme ton père pense sans doute qu'Ambar pourra devenir un Ksantiri, à condition de l'éduquer. Troisièmement, il y a une chose qu'il ne me laissera jamais faire : rentrer chez moi.
Niil avait l'air troublé, peiné.
"Tu veux t'en aller?
"Niil, mes parents sont certainement fous d'inquiétude. Ils croient sans doute que j'ai fait une fugue, ou qu'on ma enlevé, ou même que je suis mort ! Ils me manquent, à moi aussi. Bien sûr que je retournerais chez moi si je pouvais. Et j'aurais vraiment de la peine de vous quitter, toi et Ambar. Si je pouvais, j'irais les voir et je reviendrais. Mais ça n'arrivera pas.
"Mais pourquoi ? Les Passeurs vont sans doute trouver un moyen d'aller jusque chez toi. Après tout, tu es bien venu jusqu'ici !
"Ça ne se fera pas, parce qu'Aldegard et ses collègues m'empêcheront de partir. Je ne comprends pas bien pourquoi, mais ils ont besoin de moi et ils ne me lâcheront pas.
"Alors, qu'est-ce qu'on va faire ?
"Pour l'instant, on va aller se coucher. Ambar dort debout et moi, je suis crevé. Tu veux bien dormir avec moi ?
"Bien sûr !
"Moi aussi, je peux ?
Ambar avait peut-être sommeil, mais pas au point de se désintéresser des choses importantes !
"Si tu promets de ne pas ronfler
"Je ne ronfle pas !
"Non, sans doute pas
Allons, il est temps de faire le dernier pipi du soir. Tu ne voudrais pas mouiller mon lit ?
"Je ne pisse pas non plus au lit !
Pendant un instant, Ambar eut l'air vraiment choqué qu'on pût le soupçonner d'une tare aussi infâme. La fatigue émoussait son sens de l'humour. Mais en même temps, l'indignation dissipait un peu sa torpeur et il se rendit compte qu'on le faisait marcher.
"Mais, reprit-il avec son habituel sourire coquin, ça fait si longtemps que je vais peut-être essayer cette nuit, rien que pour voir l'effet que ça fait.
"Pas question ! Je ne t'accepte dans mon lit que si tu vas pisser d'abord.
"Je veux bien, mais j'ai peur, tout seul, le soir. Tu veux bien me tenir la main ?
Son interprétation du bambin de quatre ans terrorisé était était d'autant plus remarquable qu'elle s'accompagnait d'une expression absolument lubrique.
"Je te vois venir. Ça n'est pas la main que tu veux qu'on te tienne. On n'a pas le temps.
"Pas le temps de faire pipi ?
"D'accord, je t'accompagne.
"Tu m'aides à enlever mon lakh ? Je ne voudrais pas l'éclabousser.
Julien constata avec une brusque sensation de vide au creux de l'estomac que les Marques, qui brillaient doucement comme une peinture argentée dans la lumière tamisée du clos, rehaussaient encore, si une telle chose était possible, la beauté d'Ambar.
"C'est joli, hein ? Et tu as vu ? Il y en a une qui s'enroule jusqu'au bout de mon zizi. Comme pour Niil.
Julien avait effectivement remarqué cette intéressante particularité chez le maintenant 'frère aîné' lors de ses jeux sous la douche.
"C'est tout à fait fascinant. Bon, tu viens faire pipi maintenant ?
"Tu ne veux pas voir de plus près, d'abord ?
Un instant, la pensée que Tannder puisse être en train de les épier faillit lui faire cesser le jeu. Mais il fallait choisir : ou Tannder était loyal, et il tiendrait sa parole, ou c'était un sale individu, et ses conseils n'avaient aucune valeur. Et si c'était le cas
alors Julien pressentait que sa vie deviendrait extrêmement difficile. Il revit en pensée le visage honnête de Tannder et décida qu'il lui faisait confiance. De toute façon, il n'avait guère le choix. C'était ça ou vivre avec le sentiment d'être un rat de laboratoire.
"Allez, regarde !
Le moyen de résister à une telle invitation ! Julien s'agenouilla alors qu'Ambar lui mettait sous le nez le phénomène à observer. Le jeune galopin était maintenant plus réveillé que jamais. Niil, assis à quelques pas de là, observait la scène et s'amusait beaucoup.
"Et ça va jusqu'au bout de la peau, mais pas en-dessous. Regarde.
Poursuivant sa démonstration, Ambar fit glisser son prépuce nouvellement orné, découvrant la cerise brillante effectivement dépourvue de toute Marque. Julien avait soudain une furieuse envie de goûter ce fruit qui se tenait là, à portée de ses lèvres. C'était terriblement troublant. Comment pouvait-il avoir une idée aussi saugrenue ?
"Ah ! Elle est toute raide maintenant. C'est ta faute aussi
Il va falloir que tu fasses quelque chose. Je ne vais pas pouvoir pisser comme ça.
En fait, il semblait bien que la même idée traversait aussi l'esprit retors d'Ambar qui venait, d'un brusque mouvement des hanches, de réduire la distance avec les lèvres de Julien au point que celui-ci devait maintenant loucher pour ne pas perdre de vue ce qu'il était soudain bien décidé à goûter, en dépit de toute son éducation passée. C'était peut-être dégoûtant au dernier degré, de mettre la bite d'un garçon dans sa bouche, mais ce garçon, c'était Ambar. Et Ambar était assurément ce qu'il y avait de plus beau au monde. Ambar était beau. Ambar était aimable. Ergo, toutes les parties d'Ambar étaient belles, bonnes et aimables.
Bien sûr, dans la fraction de seconde qu'il lui fallut pour se décider, il n'eut pas conscience d'un quelconque raisonnement, il se contenta d'approcher ses lèvres d'abord pour un baiser timide puis, encouragé par une poussée discrète il laissa, littéralement, Ambar s'introduire dans sa bouche.
Immédiatement, il perdit toutes ses appréhensions. Loin d'être écœurante, l'expérience le ravit absolument. Même le léger goût vaguement salé laissé par les dernières gouttes séchées deux heures auparavant lui était étrangement agréable. C'était comme s'il partageait là une touchante intimité, infiniment personnelle et attendrissante. En quelques secondes, il prit possession de cette chair qui s'offrait sans hésitation, éprouvant une bizarre impression d'en voir avec sa langue les moindres détails, jusqu'à ce que son nez vînt se nicher dans cette petite dépression du pubis, juste au-dessus du pénis, respirant jusqu'à s'enivrer le léger parfum sui-generis, frais et infiniment troublant qui était en quelque sorte la signature unique de l'aimable petit faune.
Ce pénis dans sa bouche semblait avoir été créé tout exprès pour se nicher là, confortablement, établissant entre eux un contact tout à la fois essentiel et voluptueux. Car, merveille des merveilles ! Julien s'aperçut que les caresses qu'il prodiguait à Ambar avaient en lui comme un écho profond, étrange. Le plaisir qu'il donnait était aussi, d'une façon incompréhensible, son plaisir à lui. Et il découvrait, enchanté, que ce plaisir qu'il donnait lui était plus précieux que celui qu'il pouvait recevoir.
Les mains oisives sont, paraît-il, les instruments du démon. Aussi est-ce sans doute la Vertu triomphante qui souffla à Julien d'utiliser les siennes et d'apporter aux testicules dans leur sac doux et tiède leur lot de saine stimulation.
Élève décidément doué, il comprit très vite la façon d'amener son jeune partenaire jusqu'au point où perdant tout contrôle, celui-ci poussa furieusement son modeste sceptre de jade et le laissa palpiter sur la langue d'un Julien comblé.
Ambar était à la fois poli et reconnaissant. Et alors qu'il n'avait pas encore vraiment repris sa respiration et que son pénis encore raide se trouvait toujours dans la bouche de son ami, il souffla :
"Merci.
Ce qui poussa Julien, tout aussi bien élevé à abandonner, bien à contre-cœur, ce qui était momentanément devenu le centre de son univers pour répondre :
"À ton service.
Le rire de Niil les ramena au présent.
"Maintenant qu'Ambar a obtenu ce qu'il voulait, tu devrais le faire pisser avant qu'il ne lui vienne d'autres idées.
Julien se redressa, il s'était changé et portait un laï blanc d'intérieur, sans rien dessous et d'une finesse quasi-arachnéenne. Son érection était d'autant plus évidente qu'elle s'accompagnait d'une tache humide, témoin irréfutable d'une excitation prolongée. Niil rit de nouveau et poursuivit :
"Et quand Ambar aura fait couler sa petite fontaine, j'ai l'impression qu'il va falloir que je me dévoue pour résoudre un autre problème.
Ambar fit couler sa petite fontaine
délicieusement, entre les doigts attentifs de Julien. Une fontaine curieusement odorante, sans doute du fait d'un mets qui, comme les asperges sur Terre avait la particularité de parfumer l'eau de qui le consommait. Mais c'était ici une odeur sucrée, un peu semblable à la giroflée.
Finalement, ce ne fut pas Niil qui eut l'honneur d'initier Julien aux joies d'une fellation experte. Ambar, certainement mû par un sens du devoir proche de l'abnégation, insista pour opérer lui-même, sur un lit. Julien, si le déluge de sensations qui déferlaient de son bas-ventre lui en avait laissé le loisir, aurait pu se sentir quelque peu humilié par la prestation du gamin. Celui-ci paraissait connaître intimement chaque terminaison nerveuse et en jouer avec une absolue maîtrise. Eût-il conservé la faculté d'une pensée cohérente, il aurait aussi pu se demander d'où son innocent petit elfe tirait une telle science, mais l'heure n'était pas aux spéculations. Il avait bien fait une tentative pour se saisir de la queue de Niil qui se tenait assis en tailleur près de lui, mais il avait dû rapidement abandonner ses caresses maladroites, incapable qu'il était de résister aux distractions prodiguées par Ambar.
Il s'endormit comme une masse après un orgasme d'une grande violence, laissant Ambar s'affairer avec entrain sur son grand frère.
Chapitre 32 Le Pacte des Haptirs
Ce fut l'envie d'uriner, que l'épuisement l'avait empêché de satisfaire, qui le tira du sommeil au beau milieu de la nuit. Il se leva, s'extrayant des membres enchevêtrés de ses compagnons de lit et, lorsqu'il revint s'allonger auprès d'eux, il fut rejoint par Xarax. On pouvait rêver d'une peluche plus douce, mais lorsque celui-ci posa sa tête contre la joue de Julien, ce n'était pas pour réclamer sa part de câlins. En fait Xarax saisissait l'occasion pour parler un peu de choses importantes.
"Il y a longtemps, le peuple de Xarax a conclu un accord avec les humains : les Haptirs les laisseraient libres d'aller sur un tiers du Monde de Kretzlal, mais les humains devaient promettre de ne pas intervenir dans les affaires de Haptirs. Il n'y aurait aucun contact entre les deux peuples. Les hommes ont besoin des plantes qui poussent sur Kretzlal. Les Haptirs n'ont pas besoin des hommes. Les humains pourraient faire beaucoup de mal aux Haptirs pour les chasser de Kretzlal, mais les Haptirs pourraient en tuer beaucoup et rendre l'existence vraiment très difficile pour les autres.
Quand les Haptirs ont conclu le Pacte, mon peuple a fait présent d'un œuf à l'Empereur Yulmir. De cet œuf, est né Xorh, le Premier Haptir de l'Empereur. Quand un Haptir naît, il est entouré de tout son Clan et on lui offre immédiatement toutes sortes de choses à manger, de sorte qu'il s'habitue tout de suite à cette diversité. Ainsi, durant les premiers jours de son existence, il grave dans sa tête et dans son corps une image de son monde.
Pour le Haptir de l'Empereur, c'est différent : quand l'œuf éclot, il est seul avec l'Empereur et la seule nourriture qu'il reçoit, c'est quelques gouttes de son sang que l'Empereur a enrichi avec le Yel, l'énergie autour de lui. Un lien se crée entre eux. Pour le haptir, l'Empereur est à la fois son père et sa mère et il ne peut se nourrir que de son sang enrichi. Pour l'Empereur, le Haptir est un peu comme une extension de lui-même : il détient la clé de bon nombre de ses pouvoirs.
Tout cela dure depuis plus de sept mille cycles, et c'est la garantie du Pacte entre nos deux espèces. Plus tard, Xarax t'en dira plus, mais pour l'instant, tu en as appris assez.
Il faut aussi que tu saches, petit Julien, que Xarax te connaît depuis bien plus longtemps que tu ne te souviens de ce corps. Tous les Haptirs de l'Empereur n'ont pas toujours été heureux du rôle qu'ils avaient à remplir, et certains ont préféré
vivre moins longtemps plutôt que de continuer. Mais Xarax t'aime depuis qu'il a ouvert les yeux sur le monde. Et Xarax croit que, même si tu ne t'en souviens plus, tu aimes aussi Xarax.
Chapitre 33 Mise au point
Au matin, Julien n'était guère d'humeur à folâtrer. Il était si visiblement préoccupé que même Ambar ne tenta pas de l'entraîner dans des ébats sous la douche. Le petit déjeuner n'était pas vraiment sinistre, mais l'ambiance n'était pas à la franche rigolade. Julien se tourna vers Tannder, qu'il avait invité à partager leur repas.
"Alors, Sire Aldegard va venir ici tout à l'heure ?
"Oui sire.
"Et vous savez ce qu'il me veut ?
"Pas exactement. Je pense qu'il veut commencer à mettre au point un programme qui vous permettra d'apprendre ce qui vous est indispensable. Et
Il fut interrompu par le carillon suave qui indiquait qu'un visiteur se préparait à entrer. Le Premier Sire était seul. Il salua Julien d'une légère inclination du buste alors que ce dernier se levait pour l'accueillir.
"Bonjour Aldegard. Merci de nous rendre visite. Mais vous devez être très occupé. Nous aurions pu nous déplacer.
"Sans doute, Sire. Mais il est préférable de limiter au strict minimum vos déplacements tant que votre sécurité est menacée.
"Je pensais qu'ici, dans la Tour
"Bien sûr, Sire, la Maison Première des Bakhtars est un endroit aussi sûr qu'il est possible, mais un excès de précaution n'est pas vraiment néfaste.
"Je vois. Et qu'est-ce qui nous vaut le plaisir de votre visite?
"Il me semble qu'un certain nombre de décisions urgentes doivent être prises. Je suis ici pour en discuter avec Votre Seigneurie.
"S'il vous plaît, Aldegard, ne recommencez pas. Oubliez les titres à rallonge quand on est en privé.
"Oui, Sire. Donc, tout d'abord, je voudrais féliciter Le Noble Fils Niil, des Ksantiris pour sa nomination à votre Conseil Privé. Je voudrais lui rappeler qu'il se trouve de ce fait émancipé et amené immédiatement à la majorité, avec les charges et privilèges qui y sont attachés. Il convient donc qu'il soit appelé dorénavant Noble Sire et non plus Noble Fils.
Niil s'inclina avec toute la dignité qui seyait à son nouvel état, et se garda de tout commentaire.
"Le deuxième sujet qui m'amène, poursuivit Aldegard, concerne le Noble Fils Ambar, des Ksantiris.
Ce dernier, qui se faisait tout petit sur son siège, pâlit visiblement. Il était rarement bon de faire l'objet d'une conversation entre adultes, surtout quand ceux-ci étaient aussi formidablement puissants.
"En tant que Noble Fils, il est indispensable qu'il reçoive au plus tôt une éducation adaptée à son rang. Il convient donc qu'il parte immédiatement sur Dvârinn pour être pris en charge par un précepteur désigné par le Noble Sire Ylavan.
Le mauvais pressentiment d'Ambar venait de se confirmer à une vitesse foudroyante. Le gamin sentit que son univers basculait de nouveau et il était incapable de dissimuler son désarroi.
"J'ai donc pris des dispositions, poursuivit le Premier Sire, pour qu'un Passeur lui fasse faire le voyage dès demain et
"Pardonnez-moi, intervint Julien, mais j'aimerais d'abord en discuter un peu.
"Oui Sire.
Aldegard avait beau être un habile diplomate, il ne put entièrement dissimuler son agacement à se voir ainsi contesté dans son autorité.
"Voyez-vous, il se trouve que je suis personnellement redevable à Ambar. Si je suis ici, devant mon petit déjeuner, c'est aussi grâce à son courage. J'ai essayé d'honorer son Noble Frère en le nommant mon Conseiller. En fait, pour être tout à fait franc, je me suis fait plaisir en l'obligeant à rester près de moi. Il paraît aussi - c'est vous qui me l'avez appris - que j'ai fait un grand honneur aux Ksantiris en étant témoin de la Transmission des Marques d'Ambar. Maintenant, j'aimerais lui montrer ma gratitude d'une manière plus personnelle. Si vous m'y autorisez bien sûr.
On voyait qu'Aldegard n'était pas vraiment enchanté par cette idée, mais il pouvait difficilement refuser au moins d'écouter ce que Julien se proposait de faire.
"Il est évident qu'Ambar n'a aucune envie d'aller sur Dvârinn. Pas de cette façon. Pas pour être séparé d'un frère qu'il vient à peine de trouver
ou même de moi, qui suis son ami. Sans compter que Xarax là-bas, fit-il en désignant le haptir sagement lové sur un coffre à quelques pas de là, Xarax a de l'estime pour lui. Et je crois que Xarax est de bon conseil. Pour finir, je veux dire que moi aussi, j'ai besoin d'eux. Je ne retournerai peut-être jamais chez moi. Alors je pense que la moindre des choses, c'est de ne pas me séparer de mes amis si on peut faire autrement. Et maintenant Aldegard, je vous le demande : est-ce qu'on peut faire autrement ?
Le Premier Sire savait reconnaître les moments où il valait mieux battre en retraite. Il ne tenta même pas d'imposer sa façon de voir.
"Vous avez raison, Sire. Mon souci du bien des Neuf Mondes a parfois tendance à me rendre aveugle aux besoins essentiels des hommes. Nous pourrons désigner ici un Précepteur pour le Noble Fils Ambar. Celui-ci pourrait même être institué Pupille de l'Empereur - le cas s'est déjà présenté - et dépendre uniquement de vous en dehors de ses obligations envers sa Famille. Exactement comme Niil.
Julien s'adressa directement à Ambar :
"Ça te convient, Ambar ?
Ambar se contenta de hocher vigoureusement la tête. Il n'était absolument pas sûr de sa voix.
"Et toi Niil ?
"Je vous remercie en son nom et au mien, Sire. Je crois que je pourrai m'habituer à sa présence.
"Bien, il ne reste plus qu'à lui trouver un précepteur. Peut-être que Tannder pourrait s'occuper de ça. Vous avez d'autres soucis, Aldegard.
"En fait, Sire, j'entrevois une solution qui présenterait de nombreux avantages. L'Honorable Tannder n'est pas, comme vous vous en doutez, un simple majordome. Il est parfaitement qualifié pour éduquer un Noble Fils. S'il acceptait cette charge, et à condition que cela vous agrée, Sire, cela éviterait d'introduire dans votre entourage immédiat une personne qui n'aurait peut-être pas donné autant de preuves de sa loyauté. Il pourrait être attaché à votre Maison en tant que Précepteur Spécial du Pupille de l'Empereur.
"Tannder, qu'en pensez-vous ?
"C'est beaucoup d'honneur, Sire. J'accepte avec reconnaissance.
"Maintenant Sire, il conviendrait de prendre quelques dispositions afin de vous permettre de vous familiariser de nouveau avec notre monde. J'ai pris la liberté d'organiser pour vous une visite cet après-midi à Maître Subadar. C'est le Grand Maître du Cercle des Arts Majeur et certainement le plus à même de vous instruire en ces sciences. J'ai aussi pris la liberté de demander au Collège Central des Maîtres Passeurs de désigner un instructeur pour tenter de voir avec vous ce qu'il convient de faire dans ce domaine. Il pourrait venir vous visiter demain, si cela vous convient.
"J'irai voir Maître Subadar, bien sûr. Mais pour ce qui est du Passeur, je voudrais que ce soit Maître Aïn qui s'occupe de moi.
"Cela peut présenter quelques difficultés. Maître Aïn est actuellement soumis à une enquête à la suite de la malheureuse expérience
Il va certainement être sanctionné.
"Je vous ai déjà dit que je ne leur en veux pas. Et j'ai confiance en Aïn. Dites au Cercle des Passeurs que je regrette beaucoup, mais malgré le grand respect que j'ai pour eux, je refuse de faire quoi que ce soit avec un autre Passeur.
"Mais Sire ! Vous ne pouvez pas imposer votre volonté au Collège des Passeurs !
"Je ne cherche pas à leur imposer ma volonté. Je dis simplement que je suis tout disposé à travailler avec Aïn. S'ils ne veulent pas qu'Aïn travaille avec moi, c'est leur affaire. Et dites-leur bien aussi que je serais désolé qu'on sanctionne par ma faute "insistez bien là-dessus : par ma faute! "d'Honorables Passeurs qui n'ont rien fait d'autre qu'essayer de m'aider à rentrer chez moi. C'est la même chose pour les humains qui les accompagnaient.
"Je transmettrai votre recommandation, Sire. Il faudra aussi que nous parlions de la prochaine réunion avec vos Miroirs, ainsi que de votre installation dans de nouveaux appartements, mais cela peut encore attendre quelques jours. Avec votre permission, je vais me retirer.
"Bien sûr, Aldegard, vous êtes certainement très occupé et je ne voudrais pas vous retarder plus que nécessaire.
Chapitre 34 Leçon de choses
"Eh bien Tannder, comment est-ce que je m'en tire ?
"Plutôt à votre avantage, Sire. Vous avez obtenu ce que vous souhaitiez sans irriter vraiment le Premier Sire.
"Oui, et si j'ai bien compris, vous êtes maintenant entièrement dépendant de ma Maison. C'est ça ?
"Oui, Sire. Mais cela n'a pas que des avantages. Je ne participerai plus au Conseil du Premier Sire, ce qui aurait pu avoir son utilité de temps à autre. Je pense que le Premier Sire a saisi l'occasion qui se présentait d'éloigner quelqu'un qui ne lui était pas exclusivement dévoué.
"Au moins, comme ça, vous n'aurez pas de problèmes de conscience. Vous êtes de mon côté, c'est clair et net. Enfin
j'espère ?
"Tout à fait, Sire.
"Et je viens aussi de penser à une chose : puisque vous allez être le précepteur d'Ambar, vous pourrez peut-être me faire profiter aussi des leçons que vous allez lui donner.
"Ce n'est pas la façon dont j'envisageais ma charge, mais si vous pensez que cela peut vous être utile de quelque façon, j'en serai très honoré.
Soudain on entendit s'exclamer Ambar, qui furetait dans le clos.
"Oh ! Les 'Délices' ! Et qu'est-ce qu'il est beau en plus ! Je n'en avais jamais vu un comme ça !
Le regard interrogateur de Julien rencontra le sourire de Tannder.
"C'est le livre dont je vous ai parlé hier soir. Je l'ai apporté en pensant qu'il pourrait vous apprendre quelques petites choses sur nos coutumes. Toutes ne sont pas aussi ennuyeuses que le Protocole officiel de la Cour, vous savez. Mais je vais me retirer, moi-aussi, avec votre permission. J'ai quelques dispositions à prendre.
Il y avait manifestement anguille sous roche, cet empressement à s'en aller ne ressemblait pas à Tannder. Mais Julien le congédia avec un sourire :
"Merci Tannder. J'espère que vous trouverez le temps de prendre votre repas du demi-jour avec nous.
"Assurément, Sire.
***
Une fois seuls, Niil s'en fut quérir Ambar et, le tenant par la main, se planta devant Julien.
"Julien
Je veux te dire
Tout à l'heure, avec le Premier Sire et tout
je n'ai pas vraiment pu te remercier.
"Eh bien voilà, c'est fait. Et puis, ce que je lui ai dit, que je l'ai fait surtout pour moi, c'est vrai tu sais.
Mais Ambar avait été trop secoué pour maîtriser encore ses émotions, échappant à Niil, il se jeta dans les bras de Julien qui n'eut que le temps de le soulever pour le laisser s'accrocher à lui, les deux jambes autour de sa taille, à la manière touchante et spontanée des petits frères.
Julien avait l'œil humide, Niil n'y voyait plus très clair, et Ambar pleurait à chaudes larmes : ils nageaient dans le bonheur !
Il fallut bien cinq minutes pour qu'Ambar retrouve son calme, et Julien l'aurait volontiers cajolé plus longtemps, mais faute d'un prétexte plausible, il dut se résigner à le poser de nouveau à terre. Il s'ensuivit quelques instants d'un silence un peu embarrassé heureusement vite rompu par Niil :
"Dis donc, Ambar, tout à l'heure tu disais que tu avais trouvé les 'Délices'. Tu veux aller les chercher ? Il faut absolument montrer ça à Julien.
Ambar fila vers un coin de la pièce et revint aussitôt en tenant une boîte rectangulaire ornée de motifs floraux entrelacés et portant une inscription dorée que Julien, à sa grande surprise, put déchiffrer sans difficulté. Décidément, celui qui lui avait donné la connaissance du tünnkeh n'avait pas fait les choses à moitié. Il lut tout haut, pour le plaisir :
"'La Précieuse Guirlande des Délices'. Et c'est un livre ? Quel drôle de titre !
"C'est un très vieux livre. Presque aussi vieux que le Grand Livre des Traditions, l'informa Niil.
"Tu l'as lu ?
"Bien sûr ! Et Ambar aussi. Tous les garçons le connaissent.
"Et les filles aussi ?
"Les Filles ont 'Le Jardin Secret des Fleurs Enchantées'.
"Et vous l'avez lu ?
"C'est pour les filles !
Julien se décida à ouvrir la boîte. Elle contenait en fait une très longue bande de papier pliée en accordéon, chaque pli étant une page. Chaque page était ornée d'une illustration luxueuse et de quelques lignes d'un texte manifestement poétique. On voyait immédiatement qu'il s'agissait d'un exemplaire précieux, exécuté à la main par un artiste de génie. Mais ce qui coupa le souffle à Julien fut la nature même des miniatures. Il était certain que ses propres parents ne lui auraient jamais fait un tel cadeau !
La première image montrait, au bord d'un étang où voguaient des oiseaux aquatiques au plumage bariolé, un petit garçon, de cinq ou six ans peut-être, nu comme un ver, qui examinait avec beaucoup d'attention son pénis raide et dont il avait rétracté le prépuce. Le texte qui accompagnait la scène expliquait en termes fleuris que, si 'la petite fontaine des garçons' pouvait se raffermir ainsi, c'était pour servir à d'autres activités que l'arrosage du gazon. La première de ces activités était d'ailleurs explicitement évoquée, puis minutieusement détaillée dans les cinq images suivantes qui ne laissaient pratiquement rien ignorer des bases indispensables de l'art vital de la masturbation. Cet intéressant exposé se poursuivait par la description des zones éminemment sensibles du périnée et de quelques uns des plaisirs procurés par des caresses adéquates, tout en mettant en garde contre l'introduction dans l'anus d'objets malpropres ou susceptibles de blesser. Les auteurs faisaient à ce sujet d'utiles suggestions, joliment illustrées, citant un certain nombre de fruits ou légumes, selon la saison, dont la forme et la consistance se prêtaient particulièrement à une utilisation stimulante autant qu'inoffensive.
Assez vite, le garçon, s'empressait de partager ses jouets avec un, puis deux camarades. Quelques images montraient même ce qu'un peu d'imagination créative permettait d'espérer de la réunion de quatre, voire cinq polissons en quête de sensations.
Passablement troublé et rougissant, Julien continua de feuilleter l'ouvrage au cours duquel l'âge du garçon changeait subtilement ; les dernières peintures montrant un grand adolescent prêt à élargir le champ de ses expériences aux lectrices du 'Jardin Secret'. Entre temps, ledit garçon avait eu l'occasion de se familiariser avec les fascinantes transformations de son corps ainsi qu'avec une étonnante variété de pratiques dont Julien, même dans ses fantasmes les plus délirants, n'aurait jamais pu soupçonner l'existence.
"Vos parents vous donnent ça !?
"Non, l'informa Niil, même moi je n'ai pas eu un exemplaire aussi beau. Je suis sûr que celui-ci vient de la Bibliothèque Impériale. Mais oui, tous les garçons en reçoivent un, un jour ou l'autre. Vous n'avez pas le même, chez vous ?
"Oh non !
"Comment vous faites, alors ?
"Qu'est-ce que tu veux dire ?
"Qui est-ce qui vous apprend à vous servir de votre sanng neh ?
"Comment ça ? Personne !
"Tu veux dire que les gens ne savent pas comment ça fonctionne !?
"Non. Enfin, si. Les adultes, les parents
ils savent ces choses-là
Les grands aussi. Ceux qui ont plus de seize ans
"Vous ne vous en servez pas avant seize ans !!!
"Euh
"Mais enfin ! Toi, tu t'en étais déjà servi, non ?
Les oreilles de Julien étaient maintenant d'un bel écarlate et il commençait à se demander s'il n'allait pas avoir un accès d'autorité et mettre fin à cette désastreuse conversation. Mais Niil avait l'air tellement bouleversé qu'il décida qu'une explication franche s'imposait :
"Écoute
Chez moi, on ne parle pas de ces choses-là. Surtout pas avec ses parents
ni avec aucun autre adulte non plus d'ailleurs. Les gens disent que c'est mal même de penser à ça. Les curés "c'est des prêtres "ils disent que c'est un péché de se toucher là pour autre chose que pour pisser et que ceux qui ont des mauvaises habitudes, ceux qui se branlent, ils vont rôtir en enfer. Moi, je ne vais pas chez les curés, mes parents sont contre, mais la plupart de mes copains, oui.
Niil, et maintenant Ambar, étaient consternés. Se rapprochant de Julien, Ambar se saisit de la main du malheureux handicapé et lui demanda d'une voix où se mêlaient compassion et incrédulité :
"Alors, avec nous, c'était la première fois ?
"Non !
Enfin
Si. Je l'avais déjà fait tout seul. Mais jamais avec quelqu'un d'autre.
"C'est incroyable ! Je ne pourrais pas vivre là-bas.
Ambar avait l'air tellement horrifié à l'idée d'un monde où il serait privé des joies du sexe que Julien finit par éclater de rire.
"Non, ça je veux bien le croire ! Tu n'arrêtes pas d'y penser. Je parie que tu pourrais réciter les 'Délices' par cœur.
"Pas tout, il ne faut pas exagérer
Mais le début, oui. Je peux t'apprendre, si tu veux.
"C'est ça ! Sous la douche, je suppose.
"Non mais ! qu'est-ce que tu imagines ? Non, pas sous la douche. Comme il faut, dans un lit !
"Dommage, j'avais justement envie de prendre une douche. Tant pis, ce sera pour une autre fois
Je pense que Niil ne refusera pas de me frotter le dos.
"Hé ! Il te faut aussi quelqu'un pour te frotter le ventre. Regarde !
Ambar souligna son propos en désignant les plis dérangés du laï de Julien qui trouvait que, malgré le confort qu'il offrait sous un climat quasi-tropical, ce vêtement d'intérieur était décidément beaucoup trop léger et révélateur pour qu'on le porte pour lire des œuvres comme les 'Délices'. Ou simplement pour être en compagnie d'Ambar qui semblait s'arranger, en toutes circonstances, pour susciter des pensées coquines. Il allait devoir se résigner à porter un sous-vêtement.
"Oui, eh bien, il faudra que ça attende. Il va être l'heure du repas et j'ai invité Tannder.
"Justement, s'il t'a apporté les 'Délices', c'est sûrement parce qu'il pense que ça te sera utile. Si ça ne te donne pas des idées, il va être déçu.
"Je n'ai pas besoin de ça pour me donner des idées. Il suffit que tu sois ici. Et les idées que j'ai ou que je n'ai pas ne regardent pas Tannder. Et puis cesse de t'asseoir comme ça, en tailleur. Ou alors, tire ton laï sur tes genoux. J'ai assez vu ta marchandise pour l'instant.
"Ma marchandise ? Quelle marchandise ? Oh ! Ça ! Excuse-moi, je ne m'étais pas aperçu qu'on pouvait voir. Remarque, en général, c'est plutôt du côté de la figure des gens qu'on regarde
"Ambar, intervint Niil, hilare, arrête de tourmenter Julien. Il va vraiment finir par croire que tu ne penses qu'à ça.
Le carillon annonçant l'arrivée du repas mit un terme aux plaisanteries. Deux maîtres d'hôtel à l'allure curieusement militaire dressèrent la table pendant que les enfants disparaissaient pour se laver sagement les mains et Tannder fit son apparition à la seconde même où tout le monde fut prêt.
Chapitre 35 Subadar
Le Grand Maître du Cercle des Arts Majeurs, Maître Subadar, reçut Julien dans une grande pièce claire aux murs couverts de rayonnages de livres. Le personnage en lui-même n'était guère impressionnant. De taille plutôt modeste, ses cheveux noirs commençaient à de parsemer d'argent et il avait un air bon enfant qui évoquait un oncle bienveillant, prêt à gâter ses neveux à la moindre occasion. De plus, sans être de la première jeunesse, il n'était pas vieux, au contraire de ce qu'attendait Julien, qui pensait devoir rencontrer un vieillard blanchi.
"Ne te fie pas à ce que te montrent tes yeux, Julien. Maître Subadar est beaucoup plus ancien qu'il n'y paraît. L'exercice des Arts Majeurs a parfois pour effet de prolonger la vie. Et il est aussi terriblement fort. Xarax le connaît bien. Sa fidélité à l'Empereur a failli lui coûter la vie lors du Grand malheur.
"Ce que nous appelons les Arts Majeurs, Sire, comprend trois catégories. Les Art extérieurs, pratiqués par un très grand nombre de personnes, s'appuient sur des substances et de objets matériels. Les meilleurs artisans les utilisent pour donner à leurs travaux des qualités particulières. Par exemple, un forgeron donnera aux lames qu'il fabrique un tranchant qui durera beaucoup plus longtemps. Ou bien un confiseur créera ainsi une friandise surprenante
"Je crois que je vois de quoi vous voulez parler, fit Julien avec un sourire au souvenir de la douceneige.
"Malheureusement, tout le monde n'est pas apte à utiliser les Arts Majeurs, il y faut un don. C'est la même chose pour la musique, ou les mathématiques
Viennent ensuite les Arts Intérieurs. Là, il ne s'agit plus seulement de réciter des formules, mélanger des ingrédients ou dessiner des diagrammes. Il est indispensable de comprendre les lois qui régissent le fonctionnement des mécanismes essentiels de l'univers. Les klirks, par exemple, appartiennent à cette catégorie.
"Les Passeurs sont des Maîtres des Arts Majeurs ?
"Seuls les plus grands Maîtres Passeurs, ceux qui tracent les chemins nouveaux, sont des Maîtres des Arts. Les autres ont seulement le don nécessaire pour utiliser un klirk déjà établi et effacer leur trace dans l'esprit de ceux qu'ils transportent.
"Si je comprends bien, Aïn est vraiment un Grand Maître Passeur ?
"Certains disent que c'est le plus Grand, maintenant que Yol l'intrépide n'est plus
Maître Subadar soupira et détourna le regard. Pas assez vite, toutefois, pour empêcher Julien d'y lire une douleur surprenante.
"Vous le connaissiez bien ?
"C'était
il était mon chenn-da, mon autre-moi. Mais pardonnez-moi Sire, je préfère ne pas parler de cela maintenant.
Julien hocha la tête et Maître Subadar poursuivit :
"La troisième catégorie concerne les Arts Secrets. Très rares sont ceux qui parviennent à les maîtriser car pour cela, il faut d'abord avoir acquis la totale maîtrise de soi-même. Ces Arts permettent, dans une certaine mesure, d'agir directement sur l'esprit d'autres êtres humains et non humains, mais surtout, ils permettent d'entrer en relation avec des créatures qui n'ont que très peu de rapports avec notre monde. Certains de ces êtres peuvent même se montrer des protecteurs efficaces. C'est une des raisons qui font que les Arts Secrets demeurent un domaine réservé aux meilleurs : toutes les entités avec lesquelles ils vous mettent en contact ne sont pas forcément bienveillantes.
"Vous voulez dire que ce sont des démons ?
"Certains sont particulièrement malveillants, oui, et il convient de s'en protéger. Quant à affirmer que ce sont des démons
Il faudrait d'abord savoir d'où ils viennent et ce qu'ils sont réellement. Et cela m'amène, Sire, à évoquer une quatrième catégorie d'Arts. Les Arts Ténébreux n'appartiennent pas aux Arts Majeurs. C'est un ensemble de pratiques fondées sur la souffrance et la terreur, et ce sont justement ces créatures que vous appelez démons qui leur donnent leur puissance. Ceux qui s'y adonnent sont proscrits à jamais. Il va sans dire que Votre Seigneurie a fait serment de n'y jamais toucher. Maintenant, Sire, si votre Seigneurie veut bien me suivre
Maître Subadar se leva et se dirigea vers un angle de la salle. Dans le dallage du sol était encastrée une plaque ronde de métal gris clair que Julien reconnut aussitôt.
"C'est un klirk.
"Oui Sire, et il mène à un lieu que je souhaite vous faire visiter.
"Vous pouvez le faire fonctionner ?
"Non sire. Lorsque je dois l'utiliser, j'ai recours à un Passeur. Aïn, la plupart du temps. Mais ce ne sera pas nécessaire aujourd'hui. Il suffira à Votre Seigneurie d'y poser le pied. C'est le même type de klirk que les dalles de l'Aire du Palais.
"Alors, je suppose qu'il va falloir que vous me donniez la main.
Chapitre 36 La Chambre-ailleurs
Bien-entendu, il n'y eut pas la moindre transition. Sans même avoir le temps de cligner des yeux, ils se retrouvèrent suspendus au sein d'une immensité d'un azur métallique. On eût dit un ciel d'été sans nuage, mais un ciel d'où le soleil eût été absent. La lumière venait de partout à la fois. Une lumière sans source apparente et qui ne laissait aucune ombre. Il n'y avait pas de sol, aucun point de référence, rien qui donnât une idée du haut et du bas. Et cependant, Julien n'avait ni l'impression de flotter dans l'espace, ni celle de tomber sans fin dans un abîme. Maître Subadar, qui n'avait pas lâché sa main, lui souriait de l'air de celui qui vient de vous faire une aimable plaisanterie.
"Où est-ce qu'on est ?
Sa voix parut à Julien désagréablement plate, sans résonance, comme s'il parlait dans une boîte remplie de coton.
"J'espérais que Votre Seigneurie reconnaîtrait la Chambre-ailleurs. Elle s'y rendait assez souvent.
"Qui ça 'elle' ?
"Heu
Votre Seigneurie. Votre Seigneurie se rendait assez souvent ici.
"Maître Subadar, soupira Julien, les choses sont assez compliquées comme ça. Soyez gentil et dites-moi vous, tout simplement. Vous pouvez même me tutoyer, si ça vous chante.
"Bien, Sire. Voyez-vous, ce lieu est unique en son genre. En fait, techniquement, ce n'est même pas un lieu. Nous ne sommes ni dans l'Univers Connu, ni dans l'En-Dehors. La Chambre-ailleurs n'a pas vraiment de dimensions. Elle n'a pas non plus de limites. Ici, rien ne peut nous atteindre. Ici, tout est possible.
Soudain, des murs apparurent autour d'eux ainsi qu'un sol dallé de blanc et de vert sombre. Des fenêtres de découpèrent pour laisser voir un paysage vallonné et verdoyant baigné d'une lumière printanière.
"C'est vous qui avez fait ça ?
"Oui, Sire.
"Et
c'est réel ? Je veux dire, le paysage aussi ?
"C'est aussi réel que n'importe quoi d'autre ici. En fait, cela existe tant que mon esprit le maintient.
"C'est de la magie ?
"C'est un exemple de ce que peuvent faire les Arts Intérieurs. Du moins, dans la Chambre-ailleurs. C'est à cela qu'elle sert : à s'entraîner à ce genre de choses. C'est pour cela que vous l'avez créée.
"Vous voulez dire, l'Empereur Yulmir. Moi, je suis Julien.
"C'est vrai, Sire, vous êtes aussi Julien, mais vous ne pouvez pas changer votre nature. Vous êtes et resterez Yulmir, que vous le souhaitiez ou non.
"C'est bizarre, j'ai l'impression
"Oui ?
"J'ai l'impression d'être déjà venu dans cette salle. Mais c'est impossible, c'est vous qui l'imaginez.
"Je me suis sans doute mal exprimé, Sire. Ce que vous voyez n'est pas le fruit de mon imagination. C'est une réalité
autre, en quelque sorte.
"Un autre monde ?
"Pas exactement. Ce que vous voyez existe de la même façon pour tout ceux qui sont capables de l'évoquer. Que ce soit ici, dans la Chambre-ailleurs, ou bien dans le secret de leur esprit, ou encore dans leurs rêves
Qui peut vraiment connaître la nature du réel ?
"Je ne vous comprends pas très bien.
"Excusez-moi, Sire, j'oublie parfois que
"Que je ne suis pas Yulmir, seulement un garçon ignorant.
"Vous êtes Yulmir. Dans le corps et avec l'intelligence d'un garçon particulièrement éveillé. La seule chose qui vous manque encore, c'est une montagne de souvenirs. Et aussi un peu d'entraînement. Mais je suis là pour y remédier. Et pour commencer, je vais vous répéter ce que vous m'avez dit il y a très, très longtemps lorsque vous m'avez amené ici pour la première fois. Je n'étais alors qu'un petit garçon terrorisé, qui n'avait même pas l'âge que vous semblez avoir aujourd'hui : 'Toutes choses sont liées dans l'univers. Une action, si petite soit-elle, peut avoir des conséquences incalculables. Un Maître, c'est d'abord quelqu'un qui sait ce qu'il fait et qui ne se laisse pas facilement distraire'.
La salle disparut et ils se retrouvèrent de nouveau dans l'immensité bleue et déconcertante qui les avait accueillis à leur arrivée.
"Maintenant, Sire, vous allez faire apparaître un objet. Je vous suggère quelque chose de simple. Une sphère fera l'affaire.
"Et comment est-ce que je dois m'y prendre ?
"Pensez-y simplement, essayez de la voir dans votre esprit avec le plus de précision possible. Essayez d'imaginer son poids, sa consistance. Essayez de ne penser à rien d'autre pendant un instant. Dès que vous y serez parvenu, l'objet apparaîtra.
Après quelques secondes, une bille d'acier apparut dans la main tendue de Julien. C'était l'exacte copie d'une bille qu'il avait traînée dans sa poche pendant presque tout le dernier trimestre.
"Remarquable !
Subadar avait l'air ravi. Apparemment, il s'était attendu à ce que son élève ait plus de difficultés. Si Xarax était content, lui aussi, il ne le manifesta pas, se contentant comme d'habitude de demeurer sagement lové et d'avoir l'air profondément endormi.
"Nous pouvons maintenant tenter quelque chose d'un peu plus complexe. Essayez de penser à un lieu qui vous est familier. La chambre que vous occupiez sur votre monde d'origine, par exemple.
Avec un pincement au cœur, Julien s'efforça de s'imaginer dans sa chambre, de revoir le couvre-lit bleu, le papier peint avec ses personnages de dessins animés qui avait bercé sa petite enfance.
"Oh ! Par toutes les
!
L'exclamation étranglée de Maître Subadar tira Julien de ses souvenirs. Ouvrant les yeux, il découvrit un spectacle auquel il ne s'attendait pas plus que son instructeur.
"Qu'est-ce que c'est que ça ? Où sommes-nous ?
"Je ne sais pas, Sire, mais je suis content que vous ne reconnaissiez pas ce que nous voyons.
"Mais qu'est-ce que c'est que cette horreur ?
Dans un paysage désertique, baigné d'une lumière crépusculaire, se dressait un cercle de rochers grossièrement sculptés en figures grimaçantes qui semblaient hurler une haine sans limite. Au centre de ce cercle, une grande pierre à peu près plate devait faire office de table pour on ne savait quels festins impies. Elle était couverte de symboles profondément gravés et l'on pouvait voir immédiatement que ceux-ci étaient encore poisseux de ce qui ne pouvait être que du sang.
"Cette horreur, comme vous dites justement, Sire, est probablement l'autel de sacrifice d'un cercle de sorciers ténébreux.
"Mais je n'ai jamais vu cet endroit !
"Vous ne vous souvenez pas de l'avoir jamais vu, Sire.
"Mais vous m'avez dit que jamais l'Empereur ne s'était mêlé de ce genre de magie !
"C'est vrai, Sire, et j'en reste persuadé. Mais moi non plus, je ne me suis jamais compromis avec ces abominations, pourtant, je suis capable de reconnaître ce que je vois ici. Tout simplement parce qu'il m'est arrivé de percer à jour un de ces cercles maudits. Et je crois que si ce genre de souvenir apparaît malgré vous en ce moment, c'est peut-être parce qu'une partie de vous-même à laquelle vous n'avez plus accès essaie de nous avertir. Je suggère que nous arrêtions l'entraînement pour aujourd'hui, Sire, et que vous nous rameniez dans ma bibliothèque.
Immédiatement, le paysage disparut alors qu'en face d'eux, dans l'azur, un klirk apparaissait. Subadar s'empara sans plus de cérémonie de la main de Julien.
"Sire, si vous voulez bien
"C'est quand même incroyable, vous pouvez faire apparaître un klirk d'un simple claquement de doigts, mais vous ne pouvez pas vous en servir.
"C'est incroyable, mais c'est ainsi. D'ailleurs, à ce propos, votre prochain professeur doit vous apprendre à maîtriser cet art.
"Oui, et j'ai demandé à ce que ce soit Aïn. J'espère que ce sera possible.
"En effet, le Premier Sire Aldegard m'a informé de votre requête. Il m'a aussi fait part de votre désir qu'on ne prenne aucune sanction contre ceux qui ont participé à cette désastreuse expérience de sondage de votre esprit. C'est une requête très inhabituelle.
"J'espère bien ! Je ne crois quand même pas qu'on s'amuse à ce genre de chose tous les jours !
"Je veux dire qu'il n'est pas dans la coutume d'intervenir dans les décis
"J'avais compris, merci. Mais j'espère quand même qu'on tiendra compte de ma demande. Sans quoi, je pourrais m'imaginer des choses.
"Sire ?
"Je pourrais penser
Je ne sais pas, moi
Qu'on me prend pour un imbécile, par exemple.
"Sire ! Personne n'oserait penser une telle chose !
"Maître Subadar, je suis tout prêt à faire tout mon possible pour vous aider, vous, Sire Aldegard et tous ceux qui me répètent que les Neuf Mondes ont besoin de moi. Mais je crois que ça doit fonctionner dans les deux sens et que si je demande quelque chose de raisonnable, il est normal qu'on me l'accorde. Sans quoi, dans mon pays, en France, on fait une chose qu'on appelle 'la grève'. On arrête de travailler jusqu'à ce qu'on obtienne ce qu'on veut. Je ne sais pas s'il y a la même chose dans le Grand livre des Traditions, mais je peux vous montrer comment ça marche.
"Je ne pense pas que ce sera nécessaire, Sire, répondit Maître Subadar avec, dans le regard, comme une lueur amusée. Et m'autorisez-vous à
disons
faire connaître votre disposition d'esprit à ceux qui pourraient avoir compté sur une
comment dire ?
une excessive docilité de votre part ?
"Je vous en prie, Maître. On y va, maintenant ?
"Quand vous voudrez, Sire.
Ils firent un pas et se retrouvèrent dans la bibliothèque.
"Vous savez, Maître, il faudra quand même que vous m'expliquiez pourquoi je n'ai pas besoin d'un Passeur alors que, si j'ai bien compris, personne d'autre ne peut se servir d'un klirk.
"Je pense, Sire, que Maître Aïn vous dira cela mieux que moi. Après tout, c'est là son domaine.
Chapitre 37 Karik
Il était encore relativement tôt lorsque Julien revint à son clos. Ambar feuilletait ce qui semblait être un atlas du monde de Nüngen alors que Niil était plongé dans un livre qui n'était certainement pas les 'Délices'.
"Tannder n'est pas là ?
"Non, répondit Niil. Il est parti vers les quais pour trouver Karik, le garçon que j'avais envoyé chercher Ambar, l'autre soir. Je lui avais promis une récompense. Je voulais y aller, mais on dirait qu'on n'a pas la permission de sortir de la Tour. Peut-être même du clos, pour ce que j'en sais.
"Et pourquoi donc ?
"Sécurité.
"On ne va tout de même pas nous garder prisonniers !?
"C'est ce que j'ai demandé à Tannder. Il était très gêné. D'après lui, ce sont les ordres du Premier Sire et ils sont valables pour nous trois.
"Je vois. Et qu'en pense mon conseiller privé ?
"Qui, ça ?
"Qu'est-ce que tu en penses ? Tu es bien mon conseiller privé, non ?
"Oui, théoriquement, mais
"Niil, on n'est pas en train de jouer. Si on ne prend pas les choses en main très vite, on n'aura bientôt plus aucune espèce de liberté. J'ai déjà commencé avec Maître Subadar, et j'ai comme l'impression que ça ne lui déplait pas trop. On n'est pas nombreux, mais on peut montrer que l'Empereur n'a pas l'intention de se laisser manipuler comme une marionnette. Pour ça, il faut qu'on commence à agir comme si on avait un pouvoir réel. Alors, je te demande d'être un vrai conseiller : qu'est-ce que tu penses de tout ça ?
"Euh
Je pense que c'est vraiment embêtant d'être coincés dans la Tour. Maintenant, il faut aussi reconnaître que quelqu'un cherche à te tuer. Ce n'est peut-être pas le moment d'aller se promener n'importe où. Mais je crois que le Premier Sire devrait discuter de ça avec toi et ne pas donner des ordres comme ça. Il le fait sûrement pour ton bien, mais ça n'est pas
Je trouve que s'il croit vraiment que tu es l'Empereur, alors il ne devrait pas te traiter comme un gamin.
"Exactement !
Le carillon d'entrée se fit entendre et Tannder fit son entrée.
"Tannder, vous tombez bien. Niil vient de m'annoncer qu'on était prisonniers de Sire Aldegard.
"Sire, je ne dirais pas cela.
"Vous pouvez dire ce que vous voulez. Le fait est qu'on n'a pas le droit de sortir. Ou est-ce que je me trompe ?
"Non, Sire.
"Dans mon pays, quand on enferme quelqu'un, ça s'appelle le mettre en prison. Pas chez vous ?
"Sire, il s'agit seulement d'une mesure de sécurité.
"Oui, c'est ce que Niil m'a dit. Et qui a décrété cette mesure ?
"Le Premier Sire Aldegard.
"Est-ce qu'il vous a demandé votre avis ?
"Je ne fais plus partie du Conseil du Premier Sire.
"Bien. Il ne m'a pas non plus demandé mon avis. Ou bien, vous avez peut-être oublié de me transmettre un message ?
"Non, Sire.
"Bon, nous savons à quoi nous en tenir. Niil m'a dit que vous vous étiez chargé d'une commission pour lui ?
"Oui, Sire.
"Arrêtez, Tannder. Et ne faites pas cette tête. Je n'ai rien contre vous, et je ne compte pas non plus faire un scandale avec Aldegard. Détendez-vous et racontez-nous votre mission.
"Eh bien j'ai vu Karik et sa joie faisait plaisir à voir lorsque je lui ai annoncé que je venais de la part de Sire Niil. Il m'a tout de suite demandé des nouvelles d'Ambar et je l'ai rassuré, sans lui dire bien-entendu qu'il était maintenant un Ksantiri. J'ai pris la liberté de m'enquérir de son histoire. C'est une assez triste affaire. Son père était un artisan sellier. Il a perdu sa femme alors que son fils avait cinq ou six ans. Il a eu le tort de vouloir oublier son chagrin grâce au tchanag. C'est une herbe qu'on fait infuser et qui procure une sorte de paix bienheureuse, expliqua-t-il à Julien. Le problème c'est qu'après un temps, on finit par ne plus pouvoir s'en passer et que cette substance dégrade peu à peu le caractère. Il faut être extrêmement fort pour sortir de cette dépendance, et le père de Karik n'avait rien d'un surhomme. De plus, c'est un produit plutôt onéreux. Après trois ans de lente déchéance, l'homme a fini par louer les services de son fils à Maître Dehart, l'aubergiste. Pour finir, comme sa dette envers cette crapule avait atteint un montant impossible à rembourser, il a fini par signer un acte d'abandon. Il est mort moins d'un an plus tard. Bref, le gamin était pratiquement un esclave. Je préfère ne pas m'étendre sur la nature exacte de son travail, qui ne se bornait pas à porter des chopes aux clients. J'avais dans ma poche la somme généreuse dont nous étions convenus pour sa récompense, mais j'aurais eu l'impression de commettre une infamie si je m'en étais tenu à cela. Aussi, j'ai fait appeler l'aubergiste et exigé de voir l'acte d'abandon que j'ai immédiatement racheté pour la moitié de la somme que Sire Niil m'avait confiée.
Tannder posa sur la table un document maculé de graisse et poursuivit :
"Je l'ai rapporté afin que vous ayez la satisfaction de le détruire vous-même. Ensuite, j'ai demandé à Karik s'il lui restait de la famille ou des amis proches. En fait, il logeait à l'auberge et Dehart l'a empêché de se lier avec qui que ce soit. J'ai pensé que lui donner de l'argent, même s'il est maintenant techniquement libre, ne suffirait pas à le tirer d'affaire. Le peu de temps que j'ai passé avec lui m'a convaincu que c'est fondamentalement un bon garçon, même si le malheur et les mauvais traitements l'ont certainement abîmé. Aussi, je l'ai emmené dans une maison de bains et, quand il a été débarrassé de sa crasse, je lui ai donné un abba acheté en chemin et je l'ai ramené avec moi. Il est actuellement dans mon clos. J'espère, termina-t-il en se tournant vers Niil, que je n'ai pas trop excédé vos instructions.
"Vous avez eu raison Tannder, et j'espère que nous allons trouver une solution définitive à ses problèmes.
"J'ai pensé qu'avec votre permission, Sire, fit Tannder en s'inclinant brièvement vers Julien, je pourrais le prendre à mon service.
"Je ne vois pas pourquoi je vous en empêcherais.
"Eh bien, pour commencer, la chose risque de ne pas plaire au Premier Sire.
"Peut-être mais, comme vous me l'avez fait remarquer, vous n'êtes plus à son service. Je vois bien pourquoi la chose pourrait lui déplaire, mais si vous en prenez la responsabilité, j'estimerai que la Sainte Sécurité n'y perd rien. Après tout, ce garçon vous doit tout, à vous et à Niil. À moins de ne pas savoir ce qu'est la reconnaissance, c'est une bonne base pour être loyal.
"En plus, intervint Ambar, je ne le connais pas beaucoup, mais il a toujours été gentil avec moi.
"Si Ambar aussi parle pour lui, il n'y a plus à hésiter. Dites-moi Tannder, en qualité de quoi allez-vous l'employer ?
"Au départ, il pourra me servir d'ordonnance. Ensuite, je verrai s'il peut développer d'autres talents. De toute façon, je compte bien lui donner les bases d'une éducation modeste.
"Eh bien, je pense qu'il serait temps de nous l'amener. Inutile de le laisser se morfondre plus longtemps.
***
Tannder revint bientôt, accompagné de Karik. Niil et Ambar, qui ne l'avaient jamais vu que crasseux et couvert des haillons misérables de l'auberge, purent apprécier la métamorphose qu'un bain prolongé et un abba vert pâle tout neuf pouvaient opérer. Ses cheveux brun foncé, un peu moins courts que ne l'exigeait la coutume, avaient un lustre surprenant et mettaient en valeur des yeux d'un gris sombre et bleuté. Fluet, mal nourri pendant plusieurs années, il paraissait douze ans alors qu'il en avait quatorze, mais l'ensemble de sa personne était de proportions harmonieuses et, malgré un bleu jaunissant sur sa pommette gauche, on pouvait le trouver beau.
"Ambar !
Le cri lui avait échappé et il ne put retenir un mouvement réflexe de crainte, comme pour éviter un coup de Tannder. Celui-ci ne montra pas qu'il l'ait remarqué et, souriant, reprit doucement le garçon :
"C'est 'Noble Fils Ambar', si tu veux bien. Il est maintenant le frère du Noble Sire Niil, des Ksantiris.
"Ça ne fait rien, intervint Ambar, rougissant jusqu'aux oreilles, tu peux m'appeler Ambar, comme avant.
Mais Tannder insista :
"Qu'il en soit selon votre volonté, Noble Fils, mais hors de ce clos, j'insiste pour que Karik se conforme à la règle.
Niil s'avança et, ramassant sur la table l'acte d'abandon de Karik, il le déchira lentement en tout petits morceaux.
"Te voici libre Karik. Tu peux maintenant choisir ce que tu veux faire de ta vie. Me tiens-tu quitte de ma dette envers toi ?
"Noble Sire, vous vous êtes occupé d'Ambar comme vous l'aviez promis, vous n'avez jamais eu aucune dette envers moi.
"Voici qui est noblement dit, Karik. Je veux maintenant te présenter à celui qui est notre Maître à tous, le Noble Sire Julien.
Karik s'efforça sans trop de succès de ne pas montrer son étonnement à la vue de ce garçon sans Marques et aux cheveux d'une longueur extravagante qui lui souriait avec l'air de s'excuser. Niil poursuivit :
"Ne te laisse pas tromper par les apparences. Nous lui devons tous respect et obéissance.
"Sois le bienvenu, Karik, dit Julien, tu m'as rendu service, à moi aussi, bien que tu ne l'aies pas su. Je suis heureux que tes malheurs s'achèvent. Je crois que l'Honorable Tannder a une proposition à te faire.
"Le Noble Sire Julien m'autorise à te garder à mon service. Si cela te convient, je t'enseignerai ce que tu dois savoir et m'efforcerai d'être un maître juste. Ou bien, si tu préfères, je te donnerai une somme qui te permettra de t'installer modestement comme il te plaira. Si tu choisis de me servir, il te faudra d'abord faire serment de fidélité à mon Seigneur et jurer de ne jamais rien révéler à quiconque de ce que tu verras ou entendras à mon service.
"Est-ce que ça veut dire que vous serez mon maître ?
"Oui.
"Et mon travail, ce sera de vous servir. Comme un domestique personnel ?
"Dans un premier temps, oui. Jusqu'à ce que nous trouvions quels sont tes vrais talents.
"Alors, je suis d'accord.
"Il reste une dernière formalité avant de conclure, intervint Julien. Tannder, je veux prendre l'avis de Xarax. De toute façon, si Karik doit vivre près de nous, il doit lui être présenté.
"Vous avez bien sûr raison, Sire.
Et se tournant vers Karik :
"Mon garçon, tu vas avoir l'occasion de faire connaissance avec un haptir.
Le garçon pâlit et on l'entendit nettement déglutir.
"N'aie pas peur, poursuivit Tannder, c'est effectivement un combattant redoutable, mais c'est aussi l'ami de mon Maître. Il ne te fera aucun mal.
Julien appela et Xarax sortit de la chambre où il se dissimulait pour venir se percher sur son épaule. Karik eut un mouvement de recul. Certes, il n'avait jamais rencontré de haptir, mais sa réputation universelle de férocité en faisait un épouvantail pour tous les enfants.
"Que le garçon approche sa main. Xarax va le goûter.
"Tends ta main vers lui, dit Julien. Il ne t'arrivera rien de mal.
Franchir les deux pas qui le séparaient de Julien et du haptir fut certainement une épreuve. Tendre sa main tremblante vers la gueule entrouverte donnait toute la mesure de la confiance qu'il accordait à ceux qui l'accueillaient. Lorsque la langue bleu vif s'enroula autour de son doigt, il était au bord de la terreur.
"Tu n'as rien à craindre de Xarax si ton esprit n'abrite aucune traîtrise.
En même temps que ces paroles résonnaient dans sa tête, sa peur disparut d'un coup, remplacée par un sentiment d'intimité confiante. Induire des émotions ne présentait pas de difficulté pour le haptir.
"Sache que Xarax te protégera de son mieux tant que tu seras fidèle à son ami. Sache aussi qu'il te tuerait si tu tentais de le trahir. As-tu bien compris ?
"Oui, Honorable
haptir.
"Quel est ton nom ?
"Karik, fils d'Aldrik le Sellier, du Quartier des Corroyeurs, Honorable.
"Eh bien Karik, fils d'Aldrik, tu comptes désormais parmi les protégés de Xarax.
"Je vous remercie, Honorable.
Le contact fut rompu. La langue bleue disparut entre les dents pointues et Xarax, sautant à terre, retourna se dissimuler. À part Julien, les autres n'avaient perçu qu'un côté de l'échange. Mais le sens général était évident.
"Je pense, Tannder, qu'aucun serment supplémentaire ne sera nécessaire. Si vous êtes tous d'accord, on pourrait fêter l'événement avec du raal glacé et quelques douceurs. Croyez-vous que ce soit possible, Tannder ?
"Certainement, Sire, je m'en occupe immédiatement.
"Et
poursuivit Julien, pensez-vous qu'on pourrait trouver de la douceneige quelque part dans cette tour ?
Chapitre 38 Musique
La nuit était tombée depuis un moment. La Lune se levait, énorme et rousse à l'horizon, masquant de sa lumière la plupart des étoiles les moins brillantes. Elle était presque pleine et ses dessins étranges rappelaient, s'il en était besoin, qu'on était bien loin de la Terre. Quelques nuages effilochés passaient lentement, très haut, et l'on voyait ça et là dériver l'orbe de lumière colorée d'un volebulle. L'air tiède apportait un parfum indéfinissable, où le végétal se mêlait à des relents d'encens. Julien secoua la mélancolie qui menaçait de l'envahir.
"Niil, qu'est-ce qu'on fait le soir, ici ? Quand on ne relit pas les 'Délices', bien sûr.
"Je ne les relis pas. J'admire les miniatures de ton édition.
"Tu as raison, il ne faut jamais perdre une occasion d'approfondir sa culture. Mais à part ça, qu'est-ce qu'on peut faire si on n'a pas sommeil ? Parce que je ne crois pas que vous ayez quelque chose comme la télévision.
"Non, qu'est-ce que c'est ?
"C'est une boîte avec des images qui bougent. On peut voir des films, des spectacles qui racontent des histoires
Je t'expliquerai un autre jour. Ce soir, je n'ai vraiment pas envie.
"On peut jouer aux cartes. Il faudrait que je t'apprenne. Ou bien aux territoires, c'est un jeu qui se joue sur une table spéciale, avec des cases.
"On a aussi quelque chose dans ce genre, chez nous. Ça s'appelle les échecs. Mais c'est pareil, ça ne s'apprend pas en cinq minutes.
"Si tu veux, dit Ambar, je peux chanter. Et peut-être que quelqu'un peut jouer du yangchen. Tu sais jouer, Niil ?
"Bien sûr ! Je vais demander à Tannder de nous en procurer un.
Tannder revint bientôt avec une sorte de luth. C'était manifestement un instrument de grand prix dont la caisse de résonance était incrustée d'une merveilleuse marqueterie de dessins complexes qui rappelaient des Marques. Niil s'en saisit avec respect et l'examina attentivement un moment avant de parfaire, avec l'aisance d'une longue habitude, l'accord d'un nombre impressionnant de cordes. Tannder, voyant que tout était pour le mieux, se retira sans bruit.
Niil dit quelques mot à voix basse à Ambar et entama un lent prélude, égrenant les notes d'une gamme étrange. Il jouait bien, pour autant que Julien pût en juger. À l'évidence, la musique devait faire partie de l'éducation des jeunes nobles, au même titre que le maniement des armes. Dans la lumière douce de la seule lampe laissée allumée, les sons s'étiraient en longues volutes ornées d'infimes modulations, plongeant l'auditeur dans une rêverie heureuse. Puis, en un murmure d'abord presque imperceptible, la voix d'Ambar s'insinua dans la mélodie. D'abord portée par le yangchen comme un bois flotté abandonné aux vagues, elle s'affermit progressivement dans une série de mélismes pareils à des sanglots pour émerger enfin, cristalline dans les images bouleversantes d'un poème où l'enfant était une fleur juste éclose, mourant avec bonheur dans la main du garçon qui la cueillait pour son ami.
Il était impossible d'entendre sans pleurer la voix fraîche d'Ambar qui donnait vie aux mots tout simples de cette histoire universelle d'amour, de mort et de beauté. Et de nouveau, Julien se sentit submerger par la douloureuse et bienheureuse révélation d'une perfection absolue et fragile, impossible à retenir, perdue à l'instant même où on l'éprouve, et qui s'incarnait totalement dans la grâce inconsciente de l'enfant.
Ambar chanta longtemps, assis sur un coussin. Lorsqu'il se tut et vint s'asseoir sur les genoux de Julien, Niil continua de jouer doucement, improvisant sur un mode lent, fait pour la nuit, laissant chaque note s'épandre et se dissiper comme les rides à la surface d'un étang. La peau d'Ambar dégageait un parfum léger, qui rappelait vaguement l'odeur du bois de cèdre. Julien se dit qu'il serait facile de mourir là, comme ça, ou bien de vivre éternellement cet instant parfait. Incapable de nommer cette tendresse qui menaçait de l'étouffer, il resta ainsi, tenant dans ses bras un elfe tiède et délicat, effleurant de temps en temps de ses lèvre une joue indiciblement douce.
Chapitre 39 L'En-Dehors
Le soleil du matin avait depuis longtemps dissipé la rosée de la nuit et son ardeur présageait encore une journée torride. Aïn marchait tout près de Julien qui, la main sur son cou, maintenait ainsi la communication silencieuse. Comme tous ceux de son espèce, Aïn était profondément sensible aux témoignages d'amitié ou de rejet et l'intervention de Julien auprès du Conseil des Passeurs ainsi que son insistance pour ne travailler qu'avec le seul Aïn lui étaient allés droit au cœur. Julien ne le savait pas encore, mais il s'était fait un allié d'une loyauté à toute épreuve.
Pour cette sortie dans les jardins de la Tour des Bakhtars, Xarax accompagnait Julien. Il avait apparemment décidé qu'aucune sortie hors du clos ne se ferait sans lui. Perché sur son épaule, il gardait sa queue mollement lovée autour du cou du garçon et celui-ci ne parvenait pas à déterminer si c'était pour garder son équilibre ou par une sorte de réflexe affectueux. De temps à autre, ils croisaient un gardien qui s'appliquait à ne pas remarquer l'étrange trio.
Bientôt, ils quittèrent les allées bien tracées et leurs buissons ornementaux pour pénétrer dans une partie plus dense, presque sauvage. Se faufilant parmi la végétation, ils parvinrent jusqu'à une petite clairière au centre d'un bouquet d'arbres que rien ne distinguait d'autres bosquets du même genre.
"Voilà, nous sommes arrivés, Sire.
"Je croyait qu'on allait à un klirk.
"C'est exact, Sire. Mais il s'agit d'un klirk vraiment secret.
Aïn émit un mot, de sa curieuse voix de fausset :
"Wahi !
Aussitôt, l'herbe, d'apparence très ordinaire, se coucha par endroits pour former le motif complexe d'un klirk.
"Il a fallu trois Maîtres des Arts Majeurs pour établir et dissimuler ce klirk. Il durera autant que ce monde de Nüngen lui-même. C'est un des cent-huit klirks-ressources d'Aleth. Seul l'Empereur ou l'un des Maîtres Passeurs du Haut Cercle peuvent l'utiliser.
"Et où mène-t-il ?
"À la Table d'Orientation. C'est là que les Passeurs choisissent leur destination. Ceux qu'ils emmènent n'en gardent aucun souvenir ; tout comme ils ne gardent non plus aucun souvenir de notre apparence lorsqu'ils ne se trouvent pas directement en présence d'un Passeur.
"Comment ça ?
"Eh bien, si vous demandez à n'importe qui de vous décrire un Passeur, il en sera incapable.
"Pourtant, moi, je me souviens de vous, et des autres Passeurs aussi.
"C'est parce qu'aucun Passeur ne s'aviserait d'altérer les souvenirs de l'Empereur.
"Vous voulez dire que les Passeurs effacent la mémoire des gens qu'ils rencontrent !?
"Bien sûr, c'est l'un des privilèges accordés aux Passeurs en échange de nos services.
"Mais, pourquoi ?
"Les Passeurs sont libres d'accepter ou de refuser de faire voyager ceux qui le demandent. De plus, il leur est interdit de faire voyager des individus dans certaines circonstances. Si on pouvait les identifier et les reconnaître, certains n'hésiteraient pas à tenter de les contraindre. Les Passeurs sont fidèles à l'Empereur et l'Empereur est garant de leurs privilèges.
"Pourtant, on dirait que certains Passeurs travaillent quand même pour les ennemis de l'Empereur. Ils ont même transporté des ghorrs, non ?
"Je ne sais pas. Jamais une telle chose ne s'était produite. La Guilde des Passeurs est en train d'enquêter. C'est l'honneur de tous les Passeurs qui est en jeu.
"Sans compter la sécurité de l'Empereur
"C'est vrai, mais pour l'instant, je vais vous mener à la Table d'Orientation afin que vous puissiez réapprendre à l'utiliser.
"J'espère que ça n'est pas trop compliqué !
"La seule façon de procéder, c'est de mémoriser le plus possible de destinations. C'est pour cela que l'apprentissage d'un Passeur dure si longtemps. Il ne suffit pas de posséder le Don.
"Merci de me le rappeler, Aïn.
"Ce n'est pas ce que
"Je plaisantais. Mais je suppose que j'ai eu de la chance de me retrouver à Aleth.
"La chance, Sire, n'existe pas. Vous le devez à la science de Yol l'Intrépide. Je ne sais pas encore comment il a fait, mais il s'est arrangé pour que vous puissiez revenir. J'espère qu'il retrouvera lui aussi le chemin des Neuf Mondes. Maintenant, je vais activer le passage.
Ils se tenaient côte à côte, sur le dessin d'herbe et Julien sentit nettement l'esprit d'Aïn se tendre afin de mettre en œuvre la magie étrange du klirk.
***
C'est ainsi qu'ils plongèrent dans le cauchemar.
Le klirk avait été piégé ! C'était maintenant un instrument de mort destiné à tuer celui qui s'en servirait et, logiquement, seul l'Empereur pouvait en avoir l'usage. C'est pourquoi Aïn n'eut pas immédiatement le cerveau brûlé par une énorme surcharge d'énergie, ce qui serait arrivé à Julien s'il avait lui-même activé le klirk, Mais le choc plongea tout-de-même le Passeur dans un coma profond.
Julien, lui, ne dut son salut qu'au fait que, dans la fraction de seconde où il s'était aperçu que quelque chose n'allait pas, Aïn s'était brutalement arraché à son étreinte, rompant immédiatement le contact entre leurs esprits. Cependant, la déchirure provoquée dans la texture de l'univers persista suffisamment pour qu'il soit entraîné là où nul ne va normalement de son plein gré : dans le terrible chaos de l'En-Dehors.
S'il avait été seul, Julien aurait sans doute perdu la raison en quelques secondes d'absolue terreur, mais, alors que sa bouche s'ouvrait pour hurler Xarax, réagissant d'instinct, s'empara littéralement des commandes de son esprit et ferma la porte de tous ses sens. Et là, isolé dans une sorte de cocon, à l'abri du déferlement d'images et de bruit des entrailles de l'univers, hors du temps et de l'espace, le haptir s'employa à rassurer et instruire son ami.
"Ne crains rien, Xarax est avec toi. L'En-Dehors est plein de choses effrayantes, mais elles ne peuvent t'atteindre que si tu laisses la peur t'envahir. Le Chaos est terrible parce que tout peut en surgir. Si tu penses aux démons, ils apparaissent et te dévorent. Si tu penses aux merveilles des Neuf Mondes, elles sont devant toi. L'En-Dehors, c'est par là que passent les routes balisées par les klirks. Les Passeurs le traversent à tout instant et ne perdent pas la raison.
"Aïn ! Qu'est-ce qui est arrivé à Aïn !?
"Xarax n'est pas sûr. Aïn est peut-être mort. Xarax pense que le klirk était un piège, conçu pour tuer celui qui l'activerait. Maintenant, il faut que tu trouves ton chemin dans l'En-Dehors. Ça, Xarax ne sait pas faire. Mais Xarax va t'aider. Tu es un Passeur, tu possèdes le Don. C'est Aïn qui l'a dit.
Julien s'apprêtait à protester, à dire qu'il était incapable de faire une telle chose, mais Xarax l'arrêta avant qu'il n'ai pu formuler clairement cette pensée.
"Tu es Yulmir ! Xarax le sait et il ne te permettra pas de l'oublier. Xarax ne laissera pas son ami se réfugier dans l'attitude d'un petit garçon peureux ! Xarax comprend, maintenant, ce qui est arrivé à son ami. Il a sans doute déjà été victime d'un piège comme celui-ci. C'est pour cela qu'il a perdu ses souvenirs.
"Xarax, si j'étais tombé dans un piège comme ça, je serais mort.
"C'est plus compliqué que cela. Beaucoup plus compliqué
Mais ce n'est pas le moment d'expliquer. Maintenant, il faut trouver un chemin. Sans quoi, Julien va vraiment mourir, et Xarax aussi. Tu veux bien essayer ?
En dehors du fait qu'il n'avait pas le choix, Julien se sentait rempli d'une détermination nouvelle et il se fit la réflexion que Xarax ne s'était sans doute pas gêné pour manipuler quelques circuits supplémentaires de son cerveau. Il n'était pas tellement d'accord, mais sans doute l'urgence de la situation justifiait-elle ce genre de procédé.
"Bien sûr, que je vais essayer. Qu'est-ce qu'il faut que je fasse ?
"Pour l'instant, il n'y a rien à faire. Xarax va simplement réactiver tes sens. Tu vas de nouveau être plongé dans l'En-Dehors. Malheureusement, ça ne peut se faire que d'un seul coup. Souviens-toi que Xarax est avec toi et qu'il ne peut rien t'arriver si tu restes à peu près calme.
Brusquement, ce fut de nouveau l'enfer. Il est impossible de décrire l'En-Dehors. Il n'y avait rien à voir, mais il était plongé à la fois dans les ténèbres et dans une lumière plus vive que celle d'un éclair. Et cette lumière rugissait en silence dans son esprit. En même temps, il entendait murmurer des choses immondes, tapies là, tout près, comme le monstre, lorsqu'il était tout petit, dans l'escalier de la cave ou derrière la porte du placard ; des choses visqueuses, hostiles, d'une méchanceté absolue, qui n'attendaient qu'un instant de distraction pour bondir et
Tout cessa. La voix de Xarax retentit dans sa tête :
"C'est bien, calme-toi. Il n'y a pas de danger.
En même temps, Julien se sentit envahi d'une vague de douceur et de tendresse qui lui donna l'impression d'être à nouveau un petit garçon dans les bras protecteurs de son père après un rêve affreux. Quelque chose en lui se disait qu'il s'agissait encore d'un des tours du haptir, mais il s'abandonna quand même au soulagement et se laissa aller à verser quelques larmes de reconnaissance.
"Merci, Xarax. Je commence à comprendre comment ça marche. On peut recommencer, si tu veux.
Sans transition, Julien se retrouva dans le chaos. Il sentait/voyait des choses répugnantes et mortelles qui grouillaient alentour, mais il sut se retenir d'imaginer leurs corps de scolopendres. Il parvint à ne pas écouter les menaces chuchotées dans les replis obscurs d'une nuit lumineuse. Il finit par comprendre qu'il ne risquait pas de tomber dans les abîmes qui s'ouvraient sous ses pieds et semblaient vouloir l'aspirer vers leurs profondeurs rugissantes.
Il lui fallut longtemps, et toute l'aide de Xarax, pour pouvoir enfin se tenir immobile au sein de l'instabilité fondamentale de l'En-Dehors. Il dut faire d'innombrables tentatives avant de parvenir à ce miracle et il pensa mourir d'épuisement ou de terreur avant de découvrir comment il lui était possible de puiser son énergie à la source même qui animait les étoiles. En ce lieu hors de l'espace, il était impossible de mesurer le temps, et il lui parut à la fois que des années s'écoulaient et que tous ces efforts ne prenaient qu'un instant.
"Maintenant, il faut chercher un Chemin. Sers"toi de ton Don !
Le problème n'était pas d'utiliser ce fameux Don. Julien avait eu l'occasion de se familiariser avec lui au cours de ses innombrables tentatives pour dominer à la fois son esprit et le chaos ambiant, la difficulté majeure venait du fait que l'énergie du klirk piégé, en plus de tuer Aïn, les avait projetés très loin des régions balisées par Les Passeurs. Et Xarax ne pouvait être d'aucune aide alors que Julien s'efforçait de sonder le non-espace pour y découvrir un indice qui lui permettrait de trouver la Table d'Orientation.
"Je n'y arrive pas, Xarax. On est trop loin !
"Loin ou près, ça n'a pas de sens, ici. On n'est nulle part.
"Tu as raison, mais je devrais reconnaître quelque chose, comme une odeur, ou un souvenir, ou une impression de déjà-vu. Mais là, il n'y a rien. On est perdus, Xarax.
"Julien, Yol l'intrépide, il a réussi à te rejoindre. Il a dû trouver quelque chose qui l'a guidé jusqu'à ton monde. Si tu ne peux pas retrouver le R'hinz, peut-être que tu retrouveras le chemin de chez toi ?
"Xarax, tu es un génie !
Aussitôt qu'il eut chassé de son esprit l'image d'Aleth pour laisser place au souvenir de la côte Normande, il perçut distinctement quelque chose qui n'était pas là un instant auparavant. Ça n'avait ni forme, ni couleur, mais il le ressentait comme une fêlure dans du verre, quelque chose de mince, contourné et brillant qui s'enfonçait à travers les gouffres de l'univers et menait à la Terre. Il n'aurait su dire pourquoi, mais il était certain que c'était le chemin qu'il cherchait. Il en était aussi sûr qu'il l'avait jamais été de quoi que ce soit. En plus, il savait exactement ce qu'il avait à faire et, sans perdre un moment, il s'élança dans la même faille que Yol avait empruntée des années auparavant.
Chapitre 40 Consternation
Ce n'est qu'en début d'après-midi qu'on retrouva Aïn. En fait, il fut découvert part Waën, l'un des Membres du Haut Conseil des Passeurs. Alertée par Tannder, inquiet de ne pas voir revenir Julien, et mise au courant de la mission d'Aïn, elle se rendit directement au klirk-ressource le plus proche et y découvrit le malheureux Passeur inconscient et respirant à peine.
Les Maîtres de Santé, aussitôt alertés, luttèrent jusqu'au soir pour le tirer du coma et, lorsqu'il fut de nouveau capable d'articuler quelques phrases cohérentes, celles-ci résonnèrent comme un glas dans le très petit cercle de ceux qui avaient eu vent de la réapparition de l'Empereur et c'est Tannder qui eut le triste privilège de les rapporter à Niil et Ambar. Malgré tout, une lueur d'espoir demeurait dans cette catastrophe :
"Aïn est pratiquement certain que Julien n'est pas mort. Il dit qu'il a sûrement été projeté quelque part dans l'En-Dehors, mais que c'est lui, Aïn, qui a reçu le plus gros du choc et de l'énergie.
"Mais si l'En-Dehors ressemble bien à ce qu'il nous a raconté, il est déjà devenu fou !
Niil était livide. Ambar, effondré, s'efforçait de ne pas sangloter trop bruyamment.
"Je ne sais pas. Aïn est trop faible pour en dire beaucoup plus. Mais je crois que Julien n'est pas tout seul, Xarax est avec lui.
"Il faut faire quelque chose ! On doit pouvoir le rechercher !
"Si quelque chose peut être fait, ce sont les Passeurs qui devront s'en charger. Et je crains que le Premier Sire ne vous permette pas de vous mêler de cette affaire. En fait, Il a déjà parlé de vous renvoyer sur Dvârinn pour vous mettre en sécurité.
"Tannder, il faut absolument qu'on reste ici ! Julien aura besoin de nous quand il reviendra. D'ailleurs, le Premier Sire ne peut pas se débarrasser de nous comme ça. Vous et moi, nous faisons partie de sa Maison. En plus, je suis émancipé et on ne peut pas me traiter comme un gamin qu'on envoie se coucher.
"Techniquement, vous avez raison. Mais je ne vous conseille pas de vous opposer directement à la volonté du Premier Sire.
"Et qu'est-ce que je dois faire, d'après vous ?
"Remerciez le Premier Sire de son hospitalité, assurez-le que vous vous tenez à sa disposition pour tout ce qu'il jugera bon de faire pour aider à retrouver Julien et rentrez sur Dvârinn avec Ambar. Moi, je resterai ici et je vous informerai de tout ce que je pourrai apprendre.
"Mais comment ferez-vous ?
"J'ai plus d'amis que vous ne semblez le penser. Beaucoup de Passeurs sont prêts à faire de petits voyages discrets entre ici et Dvârinn pour transporter mon messager. C'est un rôle qui peut très bien convenir à Karik, que personne ne connaît. Croyez-moi, Noble Sire, moins vous vous ferez remarquer, plus vous resterez libre d'agir lorsque le moment sera venu. Quant à Ambar, en tant que Pupille de l'Empereur, il dépendra directement de vous.
"Quand même, croyez-vous que je pourrais rendre visite à Maître Aïn ? S'il a l'intention de partir à la recherche de Julien, peut-être qu'il voudra bien m'emmener avec lui. Je pourrais lui être utile. Après tout, je suis certainement celui qui le connaît le mieux.
"Je pourrais vous mener auprès de lui, mais je suis certain qu'il refusera. Une telle démarche ne ferait qu'attirer inutilement l'attention.
"Au moins, allez le voir de ma part et dites-lui que je lui souhaite de se rétablir très vite. Assurez-le que je ne le tiens pas pour responsable de ce qui est arrivé et que, s'il veut bien, j'aimerais lui offrir l'amitié d'un Ksantiri.
Chapitre 41 Retour au bercail
Il faisait nuit. Et il faisait frisquet. Heureusement, le tissu d'un lakh était remarquablement isotherme. Malgré tout, il n'était quand même pas idéal sur une côte normande, particulièrement venteuse. De plus il laissait les mollets nus et la coupe très ample favorisait les courants d'air. Cependant, Julien faillit pleurer de bonheur en reconnaissant l'odeur de la mer et l'herbe raide et piquante des dunes. Ils étaient à quelques dizaines de mètres de la maison de vacances de ses parents et même s'il n'y voyait pas grand chose, le mince croissant de lune qui se montrait entre les nuages qui défilaient donnait suffisamment de lumière pour se repérer.
"Xarax, ça y est. On a réussi. On est chez moi !
"Xarax était sûr que tu réussirais.
"On va aller à la maison, c'est là bas.
***
La porte s'ouvrit sur un Jacques Berthier hirsute, en pyjama bleu clair, dont on voyait tout de suite qu'il n'avait pas dormi correctement depuis un bon moment. Malgré tout, ce père, qui devait vivre un cauchemar depuis cinq jours, n'eut pas une seconde d'hésitation : il enleva son fils dans ses bras pour le serrer contre lui, au risque d'écraser Xarax si celui-ci avait été d'une nature plus fragile.
"Mon chaton !
Son père ne l'avait plus appelé ainsi depuis des années ! L'usage de ce petit nom, combiné au soulagement de retrouver enfin la sécurité du foyer après les horreurs de l'En-Dehors suffit à briser les dernières résistances du garçon qui se mit à fondre en larmes.
"Mon poussin !
Ça, c'était sa mère. D'habitude, il avait horreur qu'elle l'appelle ainsi et il tremblait toujours qu'elle ne le fasse un jours devant ses copains. Mais là, tout ce qui comptait, c'était d'entendre cette voix qui lui prouvait, plus que tout autre chose, que les cauchemars étaient finis. Cependant, Maman eut un mouvement de recul :
"Mais, qu'est-ce que c'est que ça !?
"Heu
C'est un haptir. Il ne te fera rien. Il n'est pas dangereux.
C'était le mensonge du siècle, mais ce n'était pas encore le moment de se lancer dans des explications détaillées. D'ailleurs Xarax qui, à-travers Julien, percevait parfaitement la situation, choisit cet instant pour sauter à terre et courir se dissimuler sous un meuble, alors qu'Ugo, énorme et noir, se précipitait sur son jeune maître retrouvé, non sans renverser au passage deux chaises dans la cuisine et le portemanteaux de l'entrée.
Cinq minutes s'écoulèrent ensuite dans la plus totale confusion, puis la famille se retrouva autour de la table de la cuisine où une tasse de chocolat fumait devant Julien. L'heure des questions avait sonné. Ce fut Jacques Berthier qui ouvrit la séance :
"Julien, on est contents de te retrouver sain et sauf, mais on aimerait bien savoir ce qui t'est arrivé. D'autant qu'il a fallu prévenir les gendarmes. Ils vont demander des explications.
"Remarque, intervint sa mère, si tu es trop fatigué, ça peut attendre demain.
"Et puis, poursuivit son père, la psychologue a dit qu'il y aurait peut-être des choses dont tu préférerais ne pas parler avec nous. Si tu veux, elle pourra te recevoir dès que tu te sentiras
Julien poussa un gros soupir.
"Je n'ai pas besoin de psychologue. Je sais que j'ai l'air bizarre et que je suis habillé drôlement. Mais rassurez-vous, je ne suis pas fou et je n'ai pas été kidnappé par un sadique. Mais j'ai peur que vous ayez du mal à croire la vérité.
Il appela en tünnkeh :
"Xarax ! Tu veux bien venir, s'il te plaît ?
Lorsque le haptir, malgré la répulsion visible de madame Berthier, se fut de nouveau installé sur son épaule, Julien poursuivit :
"Vous voyez ce lézard qui s'accroche à mon cou ? Eh bien, ça n'est pas un lézard. C'est un haptir, et il vient d'un autre monde.
Devant le regard consterné de ses parents, il poursuivit :
"Me regardez pas comme ça. Écoutez-moi. Et après, je vous prouverai que je ne vous raconte pas d'histoires.
Et durant plus d'une heure, Julien raconta ses aventures. Il y mit tout son cœur. Il parla du monde de Nüngen, d'Aleth et de ses tours. Il raconta l'horreur du naufrage dans le port. Il essaya de décrire le ghorr. Il manqua soudain de mots pour peindre la beauté irréelle du Palais de l'Empereur. Il parla de Niil, et d'Ambar, et d'Izkya ; et puis aussi de Xarax, bien sûr. Sa voix se brisa à l'évocation d'Aïn, qui l'avait sauvé durant ce qui avait sans doute été le dernier instant de son existence. Et quand il eut achevé son récit, levant les yeux, il rencontra le regard troublé de ses parents. Évidemment, ceux-ci ne parvenaient pas à se persuader que cette histoire à dormir debout était vraie. Quelque chose était arrivé à leur fils, c'était évident. Mais de là à admettre de but en blanc qu'il avait traversé l'univers et qu'il était, en plus, le maître d'un empire qui défiait l'imagination
Julien ressentit une immense lassitude. Il n'avait plus envie de chercher à convaincre. Si ses parents refusaient de le croire et le prenaient pour un fou, tant pis.
C'est alors que Xarax déploya ses ailes et, après avoir fait le tour de la cuisine, s'abattit sur l'épaule d'un Papa qui n'en menait pas large.
"Xarax montrer. Toi tenir main maman !
Xarax ne maîtrisait pas le français. Ces quelques mots mal assemblés étaient tout ce qu'il avait pu glaner, dans l'urgence du moment, dans l'esprit de Julien. Pourtant, Berthier s'exécuta sans tergiverser et saisit la main de sa femme. Cette voix qui résonnait dans sa tête n'admettait aucune discussion. Et c'est ainsi que les parents de Julien reçurent le récit du haptir.
Xarax ne leur parla pas, il leur fit partager ses propres souvenirs. Ils virent Julien debout, effrayé, minuscule et impuissant sous la vaste coupole de la Rotonde Océane du palais où un assassin gisait déjà. Il était pathétique et ses cheveux qui brillaient dans la lumière accentuaient sa terrible pâleur. Ils ressentirent, comme s'ils l'éprouvaient eux-mêmes, la surprise et le bonheur indicible de Xarax lorsqu'il reconnut, sous les traits de l'enfant, l'ami qu'il n'espérait plus jamais revoir. Avec lui, ils s'emparèrent d'une partie de l'esprit de leur fils, activant des mécanismes dont celui-ci ne soupçonnait même pas l'existence afin de lui permettre de puiser instantanément dans l'énergie disponible du Palais. Et ils éprouvèrent la même jubilation lorsque, prononçant les Mots de Pouvoir, Julien déchaîna un feu dévastateur, annihilant en un instant ceux qui croyaient en finir facilement avec lui et ses compagnons.
Puis la scène changea et, durant un bref et terrible instant, ils furent plongés dans l'horreur chaotique de l'En-Dehors. Ils perçurent les efforts désespérés de Julien pour résister à la folie et tenter de maintenir un semblant d'équilibre et de stabilité dans une réalité privée de toute logique. Ils sentirent comment le haptir s'employait patiemment à lui faire ressentir toute la douceur et la profondeur de ce lien qui l'unissait à cet ami qui était le maître absolu de sa vie. Ils reconnurent, dans ce don total, quelque chose de cet amour qu'ils ressentaient eux aussi pour leur enfant et comprirent que, comme eux, le haptir serait mort sans regret pour le sauver.
En un instant, sans même qu'ils eussent à se le dire, leur décision fut prise. Comment auraient-ils pu hésiter ? Certes, bien des choses leur échappaient dans cette histoire, mais la vie de leur fils avait changé et nul n'y pouvait plus rien. Leur rôle, à eux, c'était de lui apporter un soutien total. Si Julien devait affronter des dangers, ils seraient à ses côtés. Et il n'était pas question d'ajouter à son fardeau en l'accablant de questions auxquelles il était incapable de répondre.
Julien ne savait pas ce que Xarax venait de faire à ses parents, mais il perçut immédiatement le changement. Il n'était pas besoin d'explications. Il sut à cet instant qu'ils s'efforceraient de l'aider de toutes les manières possibles. Durant quelques secondes, le silence fut chargé d'une intense émotion, puis l'instant passa et la vie reprit un cours plus terre-à-terre. Il était deux heures du matin et Isabelle Berthier était une femme de bon sens.
"De toute façon, dit-elle en étouffant un bâillement, on ne va pas régler ça maintenant. Je propose qu'on aille dormir. Je sens que je vais enfin passer une bonne nuit.
"Heu
Maman, est-ce qu'Ugo pourrait rester dans ma chambre, s'il te plaît ?
Une femme de bon sens, certes, mais aussi fermement accrochée à un certain nombre de principes, au nombre desquels se trouvait l'absolue conviction que les fleurs dans une chambre de malade étaient à proscrire et qu'un chien dans une chambre à coucher était totalement anti-hygiénique. Il est difficile d'aller contre sa nature et un vieux réflexe lui fit aussitôt retrouver le ton d'une mère peu encline à céder aux caprices d'un gamin :
"Voyons ! Tu sais bien que c'est malsain. Ugo a son panier dans l'entrée, comme d'habitude.
"Je sais. Mais je crois que maintenant, il va dormir avec moi.
"Comment !?
Julien soupira. Il était fatigué et il devait faire un gros effort pour ne pas répondre sur un ton qui aurait certainement déplu.
"Maman, il est tard, et je pensais t'expliquer ça demain, mais Ugo n'est pas vraiment un chien.
"Quoi !? Et qu'est-ce que c'est alors ? Je te rappelle que c'est moi qui l'ai acheté alors que tu n'étais encore qu'un bébé.
"C'est vrai, mais je suis à peu près certain qu'Ugo est aussi un Passeur. En fait, il doit s'appeler Yol. Yol l'intrépide, même.
"Écoute
Mais Isabelle Berthier n'eut pas l'occasion de poursuivre. Ugo s'était mis à aboyer à plein volume, campé devant sa 'maîtresse' comme s'il voulait confirmer ce qui venait d'être dit.
"Chérie, je crois que le chien a quelque choses à nous dire.
Déjà, Xarax avait quitté l'épaule de Julien et s'approchait d'Ugo, soudain silencieux, qui le regardait avec une certaine appréhension. Puis le haptir posa une patte sur la patte avant du chien et ils demeurèrent silencieux pendant un temps qui parut fort long, mais qui ne dura guère plus de deux minutes. Enfin, Xarax reprit sa place sur l'épaule de Julien qui servit alors d'interprète.
"Yol Ladilak Wondelil yin ek Brath, qu'on appelle aussi Yol l'Intrépide, remercie ceux qui l'on accueilli et hébergé durant toutes ces années où il ne pouvait pas dire qui il était. Il a été traité, nourri, aimé comme un membre de la famille et sa reconnaissance durera aussi longtemps qu'il vivra. Il dit que pour faire plaisir à Maman il veut bien dormir dans l'entrée comme d'habitude, mais qu'il aimerait aussi avoir l'occasion de parler à son ami Julien qui est aussi Yulmir, Empereur du R'hinz ka Aun li Nügen, Seigneur des Neuf Mondes et Gardien Unique des Pouvoirs et des Dons. Il dit aussi qu'il y a des années qu'il attend, même s'il n'espérait pas vraiment que Julien revienne un jour. Il ajoute qu'il fera son possible pour éviter de mettre des poils plein partout et s'abstiendra de monter sur le lit. Il précise aussi qu'il a été débarrassé avant-hier des quelques puces qui le tourmentaient.
Le regard d'Isabelle Berthier passait de son fils à son chien avec une expression d'incrédulité du plus haut comique, mais son mari eut le bon goût de ne pas éclater de rire. Au lieu de quoi, il s'adressa à Julien :
"Évidemment, nous ne pouvions pas nous douter. Il est ici chez lui, bien sûr, et il fait comme bon lui semble. Si tu penses qu'il sera mieux avec toi, c'est très bien comme ça. J'espère seulement qu'un jour il nous racontera son histoire.
"Merci, je suis sûr qu'il ne demande pas mieux.
"Et
est-ce que Xarax comprend ce que je dis, là ?
"Oui, il écoute dans ma tête. Il comprend ce que je comprends.
"Eh bien, dit-il en regardant le haptir droit dans ses inquiétants yeux rouges, je voudrais profiter de l'occasion pour le remercier. Xarax, je vous dois la vie de mon seul enfant, rien ne pourra jamais rembourser cette dette.
"Il dit, traduisit Julien, qu'il n'y a pas de dette. Grâce à toi et Maman, son ami Yulmir a de nouveau un corps et lui, Xarax, il a retrouvé une raison de vivre. Il dit que votre honneur est le sien. Vos amis sont ses amis et vos ennemis peuvent commencer à trembler.
"Merci Xarax. Nous n'avons pas d'ennemis. À part, bien sûr, ajouta-t-il après un instant de réflexion, ceux qui cherchent à faire du mal à Julien, mais nous apprécions votre offre.
"Il dit, c'est tout naturel. Et puis il aimerait bien parler avec Yol de ce qu'on va faire, maintenant. Il dit aussi qu'il va m'apprendre tout ce qu'il pourra, mais qu'il n'y a que Yol qui puisse me monter certaines choses. Mais d'abord, il faut que je me repose et, si ça vous convient, il vous souhaite une bonne nuit avec des rêves heureux et nous, on va aller se coucher.
***
En retrouvant sa chambre, Julien éprouva un sentiment bizarre. Son lit étroit, manifestement conçu uniquement pour le sommeil "le sommeil d'un seul ! "le rappela brutalement à la réalité de sa perte. Alors qu'il n'avait pas pleuré d'être séparé de ses parents, l'idée qu'il ne reverrait peut-être jamais Ambar et Niil lui était insupportable. Ambar, surtout, lui manquait. Jamais encore il n'avait ressentit comme cela l'absence de quelqu'un. Ugo qui le regardait, conscient de sa détresse sans en connaître la cause, émit un petit gémissement de sympathie.
Chapitre 42 Yol
Au petit déjeuner, en trempant ses tartines de beurre dans un bol de café au lait, Julien s'interrogeait toujours sur ce qu'il ressentait vraiment. Bien entendu, il était heureux d'être revenu sain et sauf à la maison, mais il ne pouvait nier qu'il serait volontiers retourné sur Nüngen, et pas seulement pour le bonheur de retrouver ses amis
"Il ne mange pas, euh
ton lézard ?
"Xarax, Maman, il s'appelle Xarax. Et ça n'est pas un animal, c'est un haptir. En plus, c'est mon ami. Sans lui, je n'aurais jamais pu rentrer à la maison.
"Pardonne-moi, je ne voulais pas être impolie. Tout de même, il a peut-être faim, non, ton ami ?
Dans son récit, Julien avait pudiquement passé sous silence les mœurs alimentaires de Xarax.
"Il mange peu et il lui faut une nourriture spéciale.
"Tu es sûr que tu pourras trouver ça chez nous ?
"Tout-à-fait sûr, ne t'inquiète pas.
"Et il reste tout le temps comme ça, sur ton épaule ? Remarque, il est plutôt joli, dans le genre coloré. Mais je ne crois pas que ce serait une bonne idée de sortir avec.
"Rassure-toi, il n'a pas besoin de moi pour lui faire faire sa promenade. Il est assez grand pour sortir tout seul et s'arranger pour que personne ne le voie.
"Et quand tu sortiras, il ne va pas s'ennuyer, tout seul à la maison ?
Julien soupira et entreprit de beurrer une autre tartine.
"Pour l'instant, je n'ai pas vraiment besoin de sortir. Et de toute façon, il peut discuter avec Ugo. Ils ont sûrement des tas de choses à se dire. Tu te souviens qu'Ugo est aussi un Passeur, non ?
"J'avoue que j'ai un peu de mal à suivre. J'espère qu'il ne va pas se vexer si je continue à lui donner des croquettes.
"Je ne crois pas. C'est aussi un chien, tu sais. Mais je lui demanderai.
Jacques Berthier éclata de rire, s'étranglant du même coup sur sa gorgée de café.
"C'est complètement surréaliste ! Bientôt, on va demander au poisson rouge s'il ne veut pas un peu de pastis dans son eau.
***
Vautré sur le tapis, avec un haptir multicolore et un bouvier noir comme l'enfer, Julien, sous le regard résigné de ses parents, entreprit de se livrer à une séance de télépathie de groupe. En fait, Xarax servait de relais entre Ugo, qui était en réalité Yol Ladilak Wondelil yin ek Brath et Julien Berthier, qui était aussi Yulmir, Empereur du R'hinz ka aun li Nügen, Seigneur des Neuf Mondes, Gardien unique des Pouvoirs et des Dons. S'ils avaient pu communiquer directement, à la vitesse extrême d'un lien télépathique, les choses auraient été plus simples. Mais, prisonnier du corps d'un chien, Yol/Ugo n'avait plus ce pouvoir et Xarax devait patiemment servir d'intermédiaire. Et ce que Yol avait à dire était loin d'être simple.
"Lorsque l'Empereur a disparu, tous les Passeurs se sont lancés à sa recherche. Il nous a fallu du temps pour comprendre qu'il n'était plus dans les Neuf Mondes. Les Miroirs de l'Empereur ont décidé de garder le secret tant qu'on n'aurait pas trouvé la raison de cette disparition. Mais ça n'a pas été facile. Des rumeurs ont tout de suite circulé. On murmurait que les Puissances du R'hinz étaient mécontentes, que les temps changeaient et que l'ordre ancien était ébranlé. On disait que, comme les saisons se succèdent, les Mondes devaient connaître des âges différents et que l'Âge de l'Empereur était révolu. Certains insinuaient que, bientôt, les Maîtres eux-mêmes allaient perdre leurs dons, qu'il viendrait un temps où l'on ne trouverait plus ni Maîtres de Santé ni Passeurs. Ces rumeurs se répandaient dans les tavernes de tous les mondes et personne ne savait qui était à leur origine. Mais les bruits ont peu à peu cessé d'être colportés lorsque les gens se sont rendu compte que rien ne changeait, qu'on pouvait toujours se faire soigner et continuer de voyager.
Pourtant, les Miroirs de l'Empereur et les Maîtres des Guildes savaient bien, eux, que la situation était grave. Si on ne retrouvait pas l'Empereur, ce qui n'avait été jusqu'alors que des rumeurs inquiétantes deviendrait une terrible réalité. La disparition de Yulmir, c'était le début de l'effondrement irrémédiable des Neuf Mondes. Le plus inquiet était le Premier Sire Aldegard. Il n'a pas cessé de nous pousser, nous, les Passeurs, à te chercher toujours plus loin, dans les endroits les plus improbables. On peut dire que nous avons passé les Neuf Mondes au peigne fin.
Ici, Julien, n'y tenant plus, interrompit le récit de Yol :
"Mais, je ne comprends pas. Pourquoi est-ce que c'était si catastrophique ? D'accord, c'est embêtant que l'Empereur disparaisse. Mais quand même ! Et comment on fait quand il meurt ? Il faut bien s'en passer à ce moment là, non ?
L'Empereur ne meurt pas ! Jamais ! Enfin
pas vraiment. Il change de corps, c'est tout. Il y en a toujours plusieurs en réserve qui l'attendent dans la Chambre de Vie du Palais. Ce sont des corps sans esprit, sans conscience. Des corps qui vivent, mais qui ne sont personne. Ils sont semblables à l'Empereur. Ils sont issus de sa propre chair. C'est l'œuvre d'une science très ancienne qui utilise des techniques qui ressemblent un peu à ce qu'on commence à découvrir ici aussi, sur Terre.
"Mais, ça n'est pas possible ! Il n'y a pas
enfin, je ne sais pas, mais je n'ai même pas vu d'appareils électriques, là-bas. Et pour faire ce genre de choses, il doit falloir tout un matériel
Julien,tu confonds la technologie et la science. Il y a toujours plusieurs façons de faire une même chose. Et ce n'est pas parce qu'on n'utilise pas l'électricité pour les mêmes choses qu'ici qu'on ignore son existence à Aleth. Ne prends pas les gens des Neuf Mondes pour des primitifs. Notre civilisation - ta civilisation, en fait - est beaucoup plus ancienne que la plus ancienne des civilisations de la Terre. Crois-moi, depuis des milliers de cycles, l'Empereur - toi, Yulmir - passe de corps en corps et garde, pour tous, les Pouvoirs et les Dons.
Il en a toujours été ainsi. Et les Neuf Mondes sont plusieurs fois passés tout près de catastrophes terribles jusqu'à ce que les plus sages parmi ceux qui détenaient la puissance et le savoir décident d'en confier la clé au plus sage d'entre tous.
Depuis ce jour, il arrive qu'on se batte dans les Neuf Mondes, mais personne n'a le pouvoir de mettre les mondes eux-mêmes en danger. Depuis ce jour, l'Empereur a toujours empêché que quiconque fasse un usage inconsidéré du savoir ou de la technique.
Personne ne peut épuiser les réserves d'un monde sous prétexte de profit. Personne ne peut accaparer le savoir pour en faire un instrument d'oppression.
L'Empereur n'intervient jamais dans le gouvernement des Neuf Mondes. Il se contente, et c'est déjà beaucoup, de veiller à ce que les équilibres vitaux ne soient pas rompus.
Et c'est cet empereur que nous avions perdu.
Maintenant, je pense que tu as été victime d'un piège comme celui qu'à déclenché Aïn. Et ceux qui l'ont tendu ont bien failli réussir, si leur but était de priver les Neuf Mondes de leur Empereur. Ils savaient que te tuer ne servait à rien. Ils t'ont chassé à-travers l'En-Dehors.
Finalement, tous mes frères Passeurs ont fini par déclarer qu'il était impossible de te trouver dans les Neuf Mondes. Alors moi, Yol, je me suis dit que puisque tu n'étais pas mort "car si ç'avait été le cas, tu aurais immédiatement habité un de tes corps en attente - Si tu n'étais ni mort, donc,ni nulle part dans les Neuf Mondes, c'est que tu ne pouvais te trouver qu'au-delà de l'Univers Connu. Et je me suis mis à chercher. Et j'ai cherché longtemps ! J'ai parcouru l'En-Dehors plus loin et plus profond que personne ne l'avait jamais fait avant moi. J'ai vu tant d'horreurs et de merveilles que j'ai dû purger plusieurs fois ma mémoire pour ne pas perdre la raison.
Et puis j'ai fini par trouver quelque chose. C'était une vibration, comme l'écho d'un cri, et j'ai su que tu étais passé par là. J'ai eu beaucoup de mal à suivre cette trace. Je l'ai perdue plusieurs fois, mais j'ai fini par arriver jusqu'ici, jusqu'à ce monde inconnu, et je t'ai retrouvé. Ça n'a pas été difficile : ton esprit n'appartient pas à ce monde et il était la seule chose familière dans un chaos d'étrangeté.
Mais mon corps était à bout. Je n'avais plus guère qu'un souffle de vie. Alors j'ai fait ce qu'on nous conjure de ne jamais faire : au lieu de mourir et de me laisser emporter vers les Champs Bienheureux ou bien, peut-être, dans le Grand Vide Sans Forme, j'ai cherché un nouveau corps.
Et c'est là que le destin m'a trahi. Ou bien peut-être que c'est ma punition pour n'avoir pas laissé ma mort suivre son cours normal. Je me suis retrouvé dans le corps d'un chiot. C'est sans doute parce qu'un chien, c'est la forme de vie qui ressemble le plus à un passeur, ici. Et ce chien était tout proche de toi. Mais un chien, c'est terriblement limité. Un chien, ça ne parle pas, c'est presque en permanence dominé par ses sens, par ses instincts. Et par-dessus tout, un chien, ça n'est jamais libre, ça appartient à quelqu'un, ou bien on le pourchasse et on l'enferme avant de le tuer.
Voilà, c'est presque la fin de mon histoire. Une fois près de toi, il n'a pas été trop difficile d'établir le contact, d'entrer dans tes rêves et de réactiver une toute petite part de tes souvenirs. Je savais que l'essentiel, c'était de te renvoyer à Aleth. Ou même, simplement dans l'un des Neuf Mondes. Là-bas, tu retrouverais forcément ton identité. Quelqu'un te reconnaîtrait. Il suffirait que tu rencontres un Passeur pour qu'il se rende compte que tu avais quelque chose de bizarre et qu'il t'examine de plus près. Évidemment, si j'avais pu te parler comme je le fais maintenant, les choses auraient été plus faciles.
Quand tu es parti, tes vêtements sont restés. J'ai pensé les laisser là pour que la marée les emporte comme elle allait effacer le klirk, mais j'ai réalisé qu'on te croirait mort, sans aucun doute possible. Je ne voulais pas faire ça à nos parents. Alors je suis allé les enterrer loin d'ici, dans les dunes avant de revenir à la maison.
Je ne pensais pas te revoir jamais. Je savais que tu ne pourrais pas risquer un tel voyage dans le seul but de me retrouver et je suis terriblement désolé de la catastrophe qui s'est de nouveau produite. Mais je ne peux m'empêcher d'être heureux que tu sois ici et, avec l'aide de Xarax, nous allons pouvoir mieux organiser ton retour dans le R'hinz.
Chapitre 43 Décisions
Un long silence suivit le récit de Yol. Chacun, à sa façon, avait besoin d'assimiler ce qui venait d'être révélé. Finalement, c'est Isabelle Berthier qui émergea la première de cette sorte de stupeur.
"Hé bien, il va nous falloir un moment pour digérer tout ça ! Bien sûr, je n'ai aucune envie de te voir repartir pour ce
cet endroit. Si j'ai bien compris, il y a là-bas des gens qui te veulent vraiment du mal. Et puis, je veux bien qu'on ait besoin de toi, mais j'ai quand même beaucoup de mal à croire qu'on ne puisse pas te remplacer. Mais s'il faut vraiment que tu y retournes, alors j'espère que tu nous emmèneras à
comment déjà ?
"Aleth, compléta Julien, surpris que sa mère, qu'il pensait bien dépourvue de tout esprit d'aventure, suggère une telle chose. Ça, c'est un peu difficile. Ugo, enfin
Yol peut dessiner un klirk. Il l'a déjà fait
Le passeur dressa les oreilles et agita frénétiquement la queue. Il avait cet air caractéristique du chien auquel 'il ne manque que la parole'. C'était bien là le drame. L'effet aurait pu être du plus haut comique, mais Julien sentit les larmes monter brutalement et couler le long de son nez avant qu'il n'ait le temps de faire quoi que ce soit. Le spectacle d'un être aussi raffiné, intelligent et sensible qu'un Maître Passeur prisonnier du corps d'un animal, incapable de s'exprimer et réduit à remuer la queue par réflexe lui brisait le cœur. Il avait aimé Ugo, le chien, comme on aime un chien, justement. Mais Yol, le Passeur, n'avait pas hésité à tout sacrifier pour le retrouver, il avait vécu des années de torture dans ce corps inadapté et avait quand même fait en sorte de le renvoyer, lui qui n'avait même pas le souvenir de ce qu'il avait été, vers son destin de Maître des Neuf Mondes. Yol l'avait envoyé là-bas sans aucun espoir d'être un jour récompensé. Yol s'était sacrifié pour cet Empereur qu'il aimait, pour le garçon roux qu'il était devenu. Et ce que ce garçon éprouvait pour Yol n'avait plus rien de comparable avec l'affection un peu condescendante qu'il avait éprouvée pour Ugo.
"Maman, reprit-il après avoir ravalé la boule qui semblait bloquer sa gorge, c'est très difficile de faire passer plus d'une personne à la fois. Je ne sais pas si Yol et moi, on pourrait le faire. Il faudrait sans doute qu'on s'entraîne. Et puis, je ne sais pas trop ce qui m'attend quand je retournerai à Aleth. Ça risque d'être un peu
"Dangereux ? C'est ça ?
"Ben oui. Mais, reprit-il aussitôt, il faut que j'y retourne. Là bas, sur Nüngen, ça doit être la panique.
"Oui, sans doute. Mais quand même, tu ne peux pas te lancer comme ça, au milieu d'une bataille que tu ne comprends pas ! Il y a des limites !
"Personne ne comprend ce qui se passe. Vous m'avez assez répété, toi et Papa que, dans la vie, il ne suffit pas de défendre ses droits, qu'on a aussi des devoirs. Moi, j'ai des devoirs là-bas.
"Oui, bien sûr, mais
Non, tu as raison. C'est seulement que j'ai peur. C'est pour ça que je veux que nous allions avec toi quand tu retourneras là-bas.
"Isabelle
Jacques Berthier avait jusque là écouté en silence.
"Julien ne peut pas nous emmener. Il essaie de ne pas nous faire de peine, mais s'il doit partir, il s'en ira sans nous. Peut-être qu'un jour, quand toute cette histoire sera réglée, il s'arrangera pour nous donner de ses nouvelles. Je ne crois pas qu'on puisse lui en demander plus. Je pense qu'il vaut mieux le préciser tout de suite. Comme ça, on n'empoisonnera pas les quelques jours qui lui restent à passer avec nous en le forçant à se sentir coupable de ne pas nous dire la vérité.
"Merci Papa. De toute façon, il faut qu'on se prépare avant de partir. Yol a certainement des tas de choses à m'apprendre, et il faut choisir un endroit pour retourner là-bas. Ce serait idiot d'atterrir juste là où on pourrait nous attendre.
"Il faut aussi que je règle la question de ton retour avec la gendarmerie. Ça risque d'être un peu délicat, mais comme un de leurs gradés a suggéré que tu avais peut-être fait une fugue avec des hippies de passage
J'ai protesté farouchement, bien sûr, en assurant que tu étais trop jeune et que, de toute façon, ça n'était pas ton genre. Je crois que si je revenais, la queue entre les jambes, lui dire que finalement c'est lui qui avait raison, le mensonge passerait assez facilement. Il faudra que tu m'aides, et tu devras certainement subir une engueulade, mais dire la vérité dans un cas pareil ne me paraît pas possible. Tu pourrais avoir pris du LSD sans t'en rendre compte et avoir erré quelques jours avec eux avant de revenir. Bien sûr, tu ne te souviens pas vraiment de leurs noms ni de ce à quoi ils ressemblent.
Chapitre 44 Retour au R'hinz
En fait, mentir aux gendarmes ne fut pas nécessaire. Julien pensait pouvoir, sinon prendre son temps, du moins ne pas agir dans l'urgence, mais il dut bientôt revoir ses projets. Il avait remarqué que la belle livrée multicolore de Xarax virait peu à peu au gris terne et il ne fallait pas être un génie pour en déduire qu'il avait besoin de se nourrir.
La perspective de fournir son repas au haptir n'était guère engageante. Si la douleur était brève, elle n'en était pas moins fulgurante. Mais il ne pouvait pas laisser dépérir son compagnon aussi, sous prétexte d'aller prendre l'air Julien, accompagné de Yol et Xarax, s'en fut parmi les dunes jusqu'à un creux abrité du vent qu'il connaissait bien pour s'y être souvent retiré avec un bouquin dans ce qui semblait maintenant être une autre vie. Ils ne risquaient guère d'être dérangés. Depuis des années qu'il venait en vacances ici, il n'avait jamais vu personne s'aventurer dans ce coin perdu. Les gens préféraient de beaucoup la plage, ou bien les rochers où l'on trouvait crabes et coquillages. Xarax, bien sûr, avait montré beaucoup de réticence, mais il lui avait bien fallu convenir qu'il ne pourrait pas être d'une grande aide s'il se laissait dépérir. Julien avait aussi pensé à prendre une serviette pour éponger le sang qui risquait de couler si l'opération était aussi impressionnante que la première fois. Par bonheur, il faisait presque tiède et, par la grâce d'un rayon de soleil, il put se dépouiller entièrement de ses vêtements sans se mettre à claquer des dents.
"Voilà, comme ça, on ne risque pas d'avoir l'air de sortir d'un abattoir quand on rentrera à la maison. Je n'ai vraiment pas envie d'expliquer ça à Maman. D'ailleurs, depuis le temps que ça dure, cette histoire, je trouve qu'on aurait pu essayer de trouver un autre système.
"On a essayé. Ça ne marche pas.
"Bon, on en reparlera plus tard. Finissons-en. J'ai pris un gros caillou pour le tenir à bout de bras.
"Tu es sûr de vouloir le faire maintenant ? Xarax peut encore attendre un peu. Normalement, ça n'aurait pas été nécessaire avant plusieurs mois.
"On en a déjà discuté. Tu as dû t'épuiser pendant la traversée de l'En-Dehors. De toute façon, j'ai besoin d'un haptir en état de marche. Allons-y.
"N'oublie pas, quand la pierre tombe, tu dis 'Assez, Xarax'.
"Je me souviens, n'aie pas peur.
"Bien, maintenant, tu prends le 'Yel'.
De nouveau, Julien ressentit le changement subtil de ses perceptions. Mais alors que l'air, sur Nüngen était apparu fourmillant de petits points de lumière qui se précipitaient vers sa poitrine, seules quelques misérables lucioles accouraient ici.
"Xarax, qu'est-ce qui se passe ? Ça ne marche pas !
"Non. Et Xarax sait pourquoi. Il s'en doutais déjà, mais là, il est sûr. Il est inutile de prendre ton sang. Xarax va expliquer pendant que tu remets tes vêtements.
"Mais il faut que tu te nourrisses !
"Xarax ne peut pas se nourrir sur ce monde. Les humains ont développé une civilisations technique qui utilise une forme du Yel que vous appelez électricité. On l'utilise aussi dans les Neuf Mondes, mais seulement en toute petite quantité. Très longtemps avant Yulmir, on a découvert sur Tang Linn que les grands fleuves d'énergie qui couraient le long des chemins de métal attiraient aussi presque tout le Yel alentour. On ne s'est pas aperçu à temps des dégâts que cela provoquait. Cela, plus le fait qu'on a usé de ses ressources sans aucun contrôle, fait que Tang Linn est maintenant un monde presque mort, empoisonné et sans force. Il a été décidé de le laisser se reposer et toute activité humaine y est interdite. Le Miroir de l'Empereur, sur Tang Linn, est un insecte. C'est la seule forme de vie intelligente qui peut encore y subsister et prospérer.
"Et c'est ce qui est en train d'arriver ici ?!
"Xarax ne peut pas être certain, mais oui, il semble bien que cela soit en train de se produire.
"Il faut faire quelque chose ! Je ne peux pas laisser mon monde se détruire sans rien faire !
"Xarax est d'accord. Mais il te faut d'abord d'abord régler le problème qui se pose dans le R'hinz. Tout seul, tu ne pourras rien faire pour aider ce monde. Personne ne t'écoutera. Ici, tu n'es pas Yulmir, l'Empereur des Neuf Mondes.
Évidemment Xarax parlait avec la voix de la sagesse. Qui croirait un gamin ? Qui voudrait même écouter qui que ce soit, qui viendrait annoncer qu'il était temps de changer de façon de vivre, alors que la Guerre froide opposait deux moitiés du monde et qu'on accumulait les bombes atomiques !
"Alors, je ne peux rien faire ? Il reste combien de temps avant qu'il ne soit trop tard ?
"Xarax ne sait pas. Il faudrait demander à un Maître des Sciences. Xarax espère que les humains éviteront d'utiliser le Feu des étoiles pour régler leurs conflits. Ça, ce serait un très mauvais signe.
"Si c'est ce que je pense, ils ont déjà commencé.
"Julien n'y peut rien. Peut-être que Yulmir pourra faire quelque chose. C'est une raison de plus de retourner dans le R'hinz.
"Tu as raison. Et il faut le faire le plus vite possible, avant que tu ne sois trop affaibli. Mes parents ne vont pas être contents. Tu devrais raconter tout ça à Yol. Ça ira plus vite que si je lui parle.
Aussitôt, le haptir s'installa sur le dos du chien et profita du trajet vers la maison pour le mettre ainsi au fait des derniers développements de l'affaire.
***
"Mais enfin, tu ne peux pas attendre un peu ?
"Maman, Xarax sera trop faible pour m'aider, si j'attends. Et tu ne voudrais tout de même pas que je laisse mourir un ami ?
Julien s'était abstenu de faire un compte-rendu complet de la situation. Il était inutile de tourmenter ses parents en les informant de catastrophes auxquelles ils ne pouvaient rien changer. Il s'était contenté de dire que Xarax ne pouvait pas demeurer plus longtemps sur Terre : quelque chose dans l'atmosphère ne lui convenait pas.
"Bien sûr que non ! Crois-moi, je n'oublie pas qu'il t'a sauvé la vie. Mais enfin
c'est quand même dur de devoir te perdre si tôt après t'avoir retrouvé.
"Cette fois, vous savez où je suis.
"Si tu dis ça pour nous rassurer, c'est raté.
"Je veux dire
l'autre fois, vous avez cru que je m'étais peut-être noyé. Là, vous savez que je vais bien. Là-bas, je ne suis pas tout seul. J'ai des amis. Des alliés. Même si Xarax allait bien, je ne pourrais pas rester ici.
Ce qu'il ne voulait pas dire c'est que, maintenant que l'alerte était donnée, tout le monde devait être à sa recherche, et pas seulement des amis ! On finirait tôt ou tard par suivre sa trace. Yol l'avait fait une fois et quelqu'un pouvait le refaire. Il préférait ne pas penser aux dégâts que feraient des ghorrs dans le bocage normand ! Plus il s'attardait, plus il risquait de mettre ses parents en danger.
"On comprend, le rassura son père. On ne t'en veut pas, même si on est très inquiets. J'ai acheté un sac à dos et j'y ai mis le matériel que tu m'as demandé : sac de couchage, réchaud à gaz et à 'Meta', gamelle, gourde, pastilles pour purifier l'eau, couteau, allumettes et lampe torche étanche avec un seul jeu de piles de rechange. J'ai ajouté une petite paire de jumelles. Et
Ça m'embête un peu de te proposer ça, mais étant données les circonstances
Voilà, j'ai un pistolet avec une boite de cartouches. Si tu veux, je peux te le donner.
"Jacques !
"Écoute, Chérie, on sait tous les deux qu'il ne part pas en week-end avec les scouts. Quelqu'un cherche à le tuer. Il peut avoir besoin d'une arme. Je peux lui apprendre à s'en servir en moins d'une heure.
"Tu es fou ! Il n'est pas question que
"Ne vous disputez pas, s'il vous plaît. De toute façon, je n'ai pas l'intention, d'emporter une arme à feu. Xarax sait ce que c'est. De temps en temps quelqu'un veut les réinventer, mais il y a des milliers d'années que l'Empereur les a interdites sous peine d'être exilé sur un monde très désagréable. Je ne vais quand même pas aller contre mes propres lois ! J'aurais l'air malin.
"Tu as raison. Mon offre était sincère mais, franchement, je préfère que ce soit comme ça.
"Et puis, vous savez, je ne suis pas sans défense. Xarax est vraiment terrible. Tout le monde en a peur dans le R'hinz. Même s'il est un peu mal en point ici, je suis sûr qu'il va reprendre des couleurs aussitôt qu'on sera arrivés.
***
Les derniers moments de Julien sur son monde natal furent aussi déprimants et larmoyants qu'on pouvait le craindre, malgré les efforts louables de son père pour le traiter en adulte. Un klirk fut dessiné à la craie sur le plancher de sa chambre avec consigne de l'effacer aussitôt qu'il aurait servi. Cette fois, Julien put le faire lui-même grâce à une image mentale précise transmise par Xarax.
C'était un klirk du même type que celui qui l'avait envoyé à Aleth. La seule difficulté consistait à emmener aussi Yol ainsi, bien sûr, que ses vêtement et son matériel. La chose était en fait beaucoup plus difficile qu'il n'y paraissait et nécessita deux jours d'entraînement intensif et terriblement frustrant avec l'aide de Xarax et sous la direction de Yol. L'astuce consistait à se persuader que ce qu'on voulait emmener faisait partie intégrante de soi au même titre que son propre corps.
La transition elle-même s'opéra sans difficulté ni vision dérangeante de l'En-Dehors. La chambre disparut et ils se retrouvèrent instantanément sur Dvârinn. Il était essentiel de ne pas alerter qui que ce soit, aussi Yol avait-il choisi avec soin le point d'arrivée. C'était un klirk proche d'une cité abandonnée depuis plusieurs siècles. Après s'être extraits des buissons désagréablement épineux qui avaient envahi le klirk, il se mirent en chemin en suivant le tracé presque effacé de ce qui avait dû être une route importante et qu'on ne distinguait plus maintenant que sous la forme de dalles de granit gris-bleu émergeant ça et là. On devait être en fin d'après-midi et le temps était maussade. Le plafond uniforme de nuages bas alimentait une petite bruine glaciale et Julien se réjouit d'avoir suivi le conseil de Xarax de s'équiper chaudement. Malgré tout, l'eau qui ruisselait de son ciré et trempait le bas de son jean rendait la marche assez désagréable. Par bonheur, ses chaussures de randonnée étaient parfaitement étanches.
Yol menait la marche, dans une sorte de lande couverte d'arbres rabougris et de buissons. Ils avaient décidé de gagner la côte relativement proche de l'île de Djannak où ils se trouvaient. Un petit port permettrait à Julien de prendre un caboteur jusqu'à la capitale, Ksantir où se trouvait la résidence du Premier Sire. Il fallait espérer que celui-ci était à terre et non en train de naviguer sur son trankenn. Xarax était incapable de dire si l'on était ou non à la saison des tempêtes.
Il parvinrent bientôt au bord d'une falaise qui plongeait d'une bonne dizaine de mètres et qui coupait net la route. Elle s'étendait de part et d'autre aussi loin qu'on pouvait voir par ce temps exécrable. Un séisme avait dû se produire et provoquer cette dénivellation qui expliquait l'abandon de la route et, peut-être, de la cité dont distinguait vaguement les ruines couvertes de végétation. Un vague sentier permettait de descendre à condition d'être une chèvre ou un garçon agile et extrêmement prudent. Des rafales d'un vent glacial, en plus de faire dégringoler une température déjà basse, projetaient la pluie jusque dans la capuche du ciré d'où elle ne manquait pas de s'insinuer pour imprégner peu à peu chemise et pull. Yol, malgré ses quatre pattes, glissa plusieurs fois et Julien dut veiller à lui faciliter les passages les plus critiques. Xarax, lui, était parti en éclaireur afin de voir si les ruines pourraient offrir un abri pour la nuit qui approchait.
L'ancienne route reprenait au pied de la falaise et les mena directement au milieu d'un chaos où subsistaient, parmi des édifices écroulés, quelques fragments architecturaux qui témoignaient d'un savoir-faire et d'un sens artistique impressionnants. Mais l'heure n'était pas au tourisme et Julien, qui commençait à claquer des dents, fut ravi lorsque Xarax, vrombissant dans une brume d'eau pulvérisée, revint pour dire qu'il avait trouvé un refuge.
L'endroit ne payait pas de mine, mais une voûte à-demi effondrée préservait de la pluie une assez vaste surface dallée et donc libre de végétation. Julien y établit son campement. C'est à dire qu'il étala son sac de couchage et entreprit immédiatement de rechercher du combustible pour un feu. La chose n'était pas très difficile, on trouve toujours du bois sec, même par temps de pluie, surtout dans un endroit abandonné depuis longtemps. Bientôt, un feu répandait chaleur et lumière et Julien put se changer et faire sécher ses vêtements trempés. Son moral remonta encore lorsqu'il eut mangé deux sandwiches saucisson-beurre-cornichons.
Yol avait refusé qu'il partage sa nourriture. Au lieu de cela, il était parti faire un tour avec Xarax, qui pouvait, lorsque c'était nécessaire, se montrer un chasseur très efficace. Lorsqu'il revint, après une bonne demi-heure, le poil hirsute et boueux, il avait l'air satisfait et repu. Julien ne demanda pas les détails de l'expédition, mais passa un long moment, alors que la nuit tombait, à tenter de démêler le pelage du chien et à le débarrasser des brindilles épineuses qui s'y étaient accrochées.
Julien s'offrit ensuite le luxe d'une tasse de chocolat préparée sur son petit réchaud à gaz puis se tourna vers Xarax qui se chauffait près des braises.
"Xarax, il est temps maintenant. On va s'occuper de te nourrir.
Xarax ne bougea pas, les yeux fermés, il paraissait n'avoir rien entendu. Julien se leva et se débarrassa de ses vêtements.
"Xarax, ne fais pas semblant de dormir. J'ai besoin que tu sois en forme. On repart demain et je ne sais pas ce qui nous attend. Ça ne me fait pas plus plaisir qu'à toi, mais il faut qu'on le fasse. Allez, viens.
Le haptir se décida à bondir sur son épaule.
Cette fois, l'opération se déroula comme elle le devait et Xarax se gorgea du sang enrichi de Yel de Julien jusqu'à ce que celui-ci laisse échapper la gourde qu'il tenait à bout de bras. Une fois Xarax endormi et la douleur épouvantable réduite à l'état de vague souvenir, la bonne humeur et le bien-être emplirent Julien, et l'érection qui semblait être une conséquence annexe de l'opération ne manqua pas de se produire. Hélas, nul n'était là pour l'inciter à profiter de cette heureuse circonstance. Il dut se contenter, au chaud dans son duvet, d'une masturbation solitaire, infiniment moins satisfaisante que les ébats joyeux qu'ils commençait à considérer comme la façon normale de faire la chose. Au moins, cela lui permit de s'endormir tout de suite au lieu de se languir de l'absence, de plus en plus difficile à supporter, de ses amis.
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