PZA Histoires de garçons

Engor

Julien et les Neuf Mondes

Chapitres 11-27

Chapitre 11
Le passage

Le temps pressait, et même avec sa façon de l'étirer pour qu'une seconde paraisse durer plusieurs minutes, Aïn le Passeur n'avait pas le loisir de chercher la réponse aux questions qui se bousculaient dans sa tête. Pour le moment, la seule chose qui importait était de saisir la mince possibilité qui s'offrait de sauver du désastre qui s'annonçait, non pas seulement une jeune fille, mais plusieurs personnes. Peut-être même serait-il possible d'emmener tout le monde…

Tout d'abord, il fallait que l'enfant affolé et près de s'évanouir l'autorise à entrer dans son esprit. C'était une chose qu'un Passeur ne pouvait pas faire sans y avoir été expressément invité et il fallait respecter les règles, même dans la plus grande urgence.

"Julien, je suis Aïn Zadilak Bilalil ez a Katak, Maître Passeur. Je demande à entrer dans ton esprit et, m'y étant installé, d'utiliser tes Dons et ta Force pour le bien de ceux qui m'ont été confiés. Julien, me donnes-tu ta permission ?"

"Oui."

Julien n'avait pas la moindre idée de ce que le Passeur voulait faire, mais il était prêt à tout pour l'aider. Pourtant, lorsqu'il sentit qu'il n'était plus seul dans sa tête, il eu un moment de vraie panique. Il n'avait pas imaginé qu'Aïn pourrait se mettre aussi complètement à sa place, qu'il pourrait avoir, aussi facilement que lui-même, accès à tous ses souvenir. TOUS !!! Même à ceux qu'il prenait bien soin d'évoquer le moins souvent possible, tant ils lui causaient de l'embarras, voire de honte. C'était un million de fois pire que de constater que quelqu'un avait ouvert vos tiroirs et lu votre journal intime. Tout ce dont il n'avait jamais parlé à personne, toutes ces choses qu'il avait eu l'intention de laisser au plus profond des oubliettes de son cerveau, tout cela et bien d'autres choses encore s'étalait sous le regard du Passeur. Julien allait mourir de honte. C'était ce qui pouvait lui arriver de mieux.

"Ne crains rien. Je ne vois que ce qui est absolument nécessaire. Tu ne peux rien me dissimuler, mais je ne veux rien voir qui pourrait t'embarrasser. Tu es à ma merci, mais je te jure que je ne verrai rien que tu puisses avoir envie de me cacher."

Ce n'était pas, comme avant, l'impression d'une voix dans sa tête. Il avait plutôt le sentiment de penser lui-même.

Et il sut immédiatement que c'était vrai. Aïn était son ami et il ne lui causerait jamais aucun embarras. Aïn ne lui voulait que du bien et s'il prenait, comme il le faisait maintenant, le contrôle total de son corps et de ses pensées, ce n'était que pour un moment ; juste le temps d'accomplir ce qui devait être accompli.

***

Aïn avait bien failli perdre le garçon. Il n'avait jamais pénétré ainsi l'esprit de quelqu'un d'aussi totalement impréparé. Les rares fois où il avait réalisé une fusion, c'était avec un Maître Passeur confirmé. Mais l'enfant ne savait pas ce qu'il était. Il n'avait aucune idée de la façon d'utiliser ce Don présent en lui et qui dépassait tout ce qu'Aïn avait pu rencontrer jusqu'ici. Il employa donc quelques précieuses secondes à calmer cet étrange personnage, à l'inonder de tranquillité et d'amour. Puis, lorsqu'il l'eût amené au degré de détente souhaité, il se mit vraiment au travail.

S'appuyant sur la formidable puissance cachée au cœur même de la conscience de l'étranger, il créa une bulle invisible qui engloba bientôt tous les membres du groupe, se déformant au gré de leurs mouvements, excluant soigneusement tout ce qui n'était pas eux et, par-dessus tout, rejetant avec violence tout ce qui touchait de près ou de loin au ghorr et à ses alliés. L'espace d'une fraction infime de temps, les sept membres de la compagnie n'existèrent plus que par la vertu conjuguée d'un Maître Passeur et d'un enfant complètement dépassé par la chose.

Puis ils furent dans l'En-Dehors et seuls Aïn et Julien eurent la vision de ce qui les entourait. Les autres n'étaient tout simplement pas équipés pour le percevoir; exactement comme un aveugle de naissance n'a aucun moyen de voir un paysage. Pour ce qui est de Julien, il aurait de beaucoup préféré rester dans l'ignorance car, si le ghorr était terrifiant, le spectacle de ce qu'on ne pouvait que nommer, faute d'un terme adéquat, l'envers de l'univers l'aurait tué si Aïn ne lui avait en quelque sorte aussitôt fermé les yeux, le coupant de ce sens qu'il utilisait pour la première fois.

Aïn, lui, était entraîné à supporter le chaos et, plus encore, il était capable d'y découvrir son chemin. Les klirks existaient justement pour faciliter cette opération au point qu'il suffisait de se laisser glisser le long des voies qu'ils balisaient comme on descend un toboggan. Par contre, en l'absence d'une telle voie, il fallait tailler soi-même son chemin dans l'En-dehors. C'était toute la différence qui existait entre prendre le train et progresser à coups de machette dans la jungle amazonienne.

Et toute cette périlleuse traversée ne prendrait, dans le monde normal, pas de temps du tout. Pourtant, s'il arrivait que le Passeur vînt à mourir alors qu'il cherchait son chemin, tout le monde cesserait tout simplement d'exister. On ne retrouverait même pas une sandale. Mais Aïn n'avait nullement l'intention de mourir.

Cependant, il commençait à se demander s'il ne s'était pas montré un peu trop ambitieux en tentant d'emmener tout le monde. Car, même en utilisant les ressources de Julien, qui étaient au départ bien supérieures aux siennes, il avait l'impression de nager dans du goudron et de s'épuiser sans progresser vraiment. À un autre Maître Passeur, il aurait pu confier une partie de l'épuisant travail… Mais il était aussi vrai qu'AUCUN autre Passeur ne lui aurait permis d'emmener cinq personnes avec eux dans ces conditions.

Il aurait voulu garder discrète toute l'opération, les faire aboutir sur l'un des klirks secrets de la Maison Première, mais il n'avait plus assez de force pour chercher ces portes cachées. Il opta pour le moins difficile et se précipita sur la Grande Porte.

Chapitre 12
La Tour des Bakhtars

Normalement, l'arrivée de voyageurs se fait dans le plus grand silence. À un instant donné, ils ne sont pas là ; l'instant suivant, ils sont là. C'est tout. Ce qui se produisit sur le toit de la Tour des Bakhtars fut autrement spectaculaire.

Tout d'abord, la Tour elle-même s'éteignit. La lumière ambrée qui ruisselait sur ses flancs de métal disparut d'un coup. Puis l'air fut ébranlé par un 'BANG !' gigantesque au près duquel le bang supersonique d'un chasseur en rase-motte aurait fait l'effet du claquement d'une bulle de chewing-gum. Dans le même temps, une bonne douzaine d'éclair frappèrent un peu partout, liquéfiant trois statues de métal et fendant sur quinze pas la dalle de la terrasse. Deux volebulles, heureusement vides, qui attendaient là le bon vouloir de leurs propriétaires, furent volatilisés.

Des quatre-vingts gardiens affectés à la vaste terrasse, tous demeurèrent sourds pendant deux semaines et dix-huit en eurent le poil roussi. Trois s'évanouirent, officiellement du fait de la commotion, mais de mauvaises langues n'hésitèrent pas à insinuer que c'était de pure terreur. Un certain nombre perdirent le contrôle de leur vessie. On murmure que deux ou trois subirent un incident plus… odorant.

En dehors des témoins immédiats, peu de gens surent jamais ce qui avait provoqué l'explosion sur la Tour et les commentaire iraient encore bon train plusieurs années après l'événement. Dans la communauté fermée des Maîtres Passeurs, Aïn serait désormais connu comme Aïn le Bruyant et beaucoup se demanderaient pourquoi diable un si grand Maître avait été affublé d'un tel sobriquet.

Les voyageurs eux-mêmes, à part peut-être Izkya, ne s'attendaient pas du tout à la chose. Ils avaient été saisis en pleine bataille et achevèrent de porter dans le vide le coup qu'ils s'apprêtaient à infliger au ghorr. Autour d'eux, ce n'étaient plus les ténèbres empuanties du parc, mais le sommet de la Tour, qui offrait un spectacle pour le moins déconcertant avec le métal rougeoyant des statues fondues, les gardiens hébétés et les débris enflammés des volebulles, le tout secoué de l'écho assourdissant de leur arrivée.

Pourtant il ne fallut que quelques secondes au Premier Sire pour évaluer la situation et constater qu'il était impossible de se faire entendre des gardiens. Par signes, il ordonna qu'on aille chercher du secours et revint ensuite s'occuper de ses compagnons. Le seul qui saignait était Nardouk. Darko, pour sa part, l'assura qu'il n'avait pas souffert du coup qu'il avait reçu, et aucun des autres n'avait encore eu à pâtir des griffes du ghorr. Cependant, Aïn et Julien demeuraient à terre, le garçon inconscient, tétanisé, accroché au Passeur dans une étreinte désespérée. Ce dernier ne semblait plus respirer qu'à peine et sa fourrure demeurait hérissée en bataille.

Enfin, tout le monde se retrouva dans les appartements du Premier Sire où les attendaient la Première Dame et pas moins de trois Maîtres de Santé qui s'affairèrent aussitôt au chevet de leurs patients. Les estafilades sur la poitrine de Nardouk avaient un vilain aspect et commençaient à noircir. Il était grand temps de les nettoyer puis d'y appliquer un baume cicatrisant. Si tout se passait bien, on pouvait espérer que les plaies seraient refermées en trois ou quatre jours.

Pour ce qui était d'Aïn, on dut d'abord le libérer de Julien, car celui-ci s'accrochait de plus belle à chaque tentative de les séparer et gémissait à fendre l'âme. Finalement, on parvint à le convaincre d'ouvrir les yeux et de se détendre. On put alors s'occuper de ses côtes.

Pendant qu'on s'affairait ainsi, Izkya avait retrouvé sa mère, la Première Dame Délia. Celle-ci s'était efforcée de conserver une apparences de calme, mais elle ne put s'empêcher de verser quelques larmes de soulagement lorsque sa fille se précipita dans ses bras.

***

Niil, lui, se sentait un peu laissé de côté. Il est vrai qu'il n'était ni blessé, ni inconscient et qu'il pouvait s'estimer heureux de la façon dont il s'était tiré de l'aventure. Mais tout de même, il n'aurait pas protesté trop fort si l'on s'était un peu empressé autour de lui. On ne lui avait même pas proposé une boisson chaude.

Puisqu'il comptait si peu, il allait laisser tous ces gens importants s'occuper de leurs affaires. Il aperçut, à quelques pas, un divan qui avait l'air confortable et s'y installa avec la ferme intention de s'endormir en moins d'une minute. Mais il avait à peine fermé les yeux qu'une main se posait sur son épaule et le secouait doucement. C'était un gardien qui portait la tenue grise de la Porte Basse.

"Noble Sire, le Premier Sire demande si vous consentiriez à lui faire la faveur de descendre auprès de votre Bienvenu pour lui annoncer la nouvelle de votre retour. Le Premier Sire l'aurait fait lui-même, mais il lui faut veiller à remettre de l'ordre au sein de la Maison Première. Si vous le voulez, je vais vous guider."

Dans le même temps, il lui présentait une tunique de toile bleue qui remplacerait le hatik confié à Ambar. La situation était certes exceptionnelle, mais ce n'était pas une raison pour laisser un Noble Fils déambuler torse nu dans les corridors de la Tour. Niil de redressa d'un coup, toute sa mauvaise humeur envolée. Le Premier Sire lui demandait comme une faveur de s'occuper d'Ambar ! Il prit soudain conscience que, loin de le considérer comme une quantité négligeable, on s'adressait à lui comme l'une des rares personnes encore à même de se rendre utiles.

À la suite du gardien, il se dirigea vers un puits de descente et sauta dans une nacelle libre qui les amena en douceur à la base de l'édifice. Après ce qui lui parut un demi-mile de couloirs, ils atteignirent les quartiers des gardiens et son guide le laissa pour retourner à son service.

Dans la pénombre éclairée d'une petite lampe de chevet, Niil pouvait distinguer Askil à côté d'un lit l'allure militaire où Ambar dormait, couché en chien de fusil sous un mince drap bleu clair. À son approche, le gardien se redressa et lui lança un regard interrogateur.

"Je suis Niil, des Ksantiris. Je viens voir mon Bienvenu et lui apporter de bonnes nouvelles."

S'approchant du lit, il posa la main sur l'épaule d'Ambar et le secoua doucement. Celui-ci s'éveilla aussitôt, clignant des yeux dans la lumière tamisée de la lampe. Il lui fallut quelques secondes pour réaliser où il se trouvait et reconnaître Niil.

"Noble Sire ! Fit-il en de redressant aussitôt avec un grand sourire. Le Sire Nardouk a réussi à vous ramener ! Je voulais aller avec lui, mais il n'a pas voulu."

"Je sais, il me l'a dit. Et si tu n'as pas trop sommeil, je vais t'emmener voir Izkya et Julien."

Après une brève hésitation, le gamin rejeta le drap et se leva révélant son petit corps bronzé que vint bientôt couvrir son précieux abba ksantiri.

Askil les guida jusqu'au puits de montée. Ambar n'avait jamais utilisé ce genre de commodité et s'accrocha instinctivement à la main de Niil lorsque la nacelle les emporta vers le haut de la Tour. En toute autre circonstance, c'eût été un geste parfaitement déplacé, mais ni l'un ni l'autre n'eut la moindre hésitation, étrangement heureux de cette intimité improbable.

***

Dans les appartements du Premier Sire, le calme était à peu près revenu. Le Premier Sire était absent, mais la Première Dame s'avança vers Ambar dès qu'elle le vit.

"Je vois que tu as retrouvé ton Bienfaiteur, Ambar. Ma fille n'est pas là pour te remercier, mais je tiens à le faire moi-même, tout de suite."

Et, s'approchant de l'enfant qui n'en croyait pas ses yeux cette Dame, si belle qu'elle ne pouvait se comparer qu'au souvenir qu'il gardait de sa mère, cette Dame posa sur son front un baiser léger et, de sa main parfumée, caressa sa joue encore un peu marquée des plis de l'oreiller.

"Ambar, nous nous reverrons bientôt, mais je suis heureuse d'être la première à te rendre grâce pour le salut de ma fille aimée." Puis, à Niil : "Je suppose, Ksantiri, que tu voudras prendre soin des tiens. Les Maîtres de Santé en ont fini avec l'étranger qui t'accompagne et il t'attend dans un clos où tu pourras demeurer avec lui et ce courageux garçon."

Alors qu'Ambar rougissait sous le compliment, Niil remercia la Dame avec toute la courtoisie qui s'imposait, puis il se laissa guider par une Dame de la Suite jusqu'au clos qui leur avait été attribué.

Chapitre 13
Eng'Hornath

L'inimaginable venait de se produire. Le piège si minutieusement préparé venait à nouveau de laisser échapper sa proie. Au cœur du Désert Ultime, le Cercle d'invocation disparut dans un claquement assourdissant d'électricité statique. Les dix-sept Sorciers d'Eng'Hornath demeurèrent un long moment figés. Le sang de la victime s'égouttait encore de la Pierre de Pouvoir dont personne n'osait prononcer le nom. Les grandes ailes aux plumes bleues et dorées du vril avaient depuis longtemps cessé de frémir, mais l'oiseau rarissime et sacré de Tandil avait tardé encore à mourir. Sa souffrance avait nourri la magie impie et terrible des mages proscrits. Sa beauté saccagée était le signe de leur allégeance aux démons chaotiques de l'En-Dehors. Il n'en fallait pas moins pour maîtriser une telle quantité de ghorrs. Et pourtant, cela n'avait pas suffi.

Demd'Rhat s'écroula. Dans la lumière blafarde de la seconde lune, le sang qui jaillissait de sa bouche et de ses oreilles paraissait noir. Demd'Rhat mourait, le choc en retour venait de le frapper. La Magie Ténébreuse ne tolérait aucun déséquilibre : lorsqu'on frappait pour tuer, quelqu'un devait mourir, et si l'on manquait la cible, c'était l'invocateur qui perdait la vie. C'était le second depuis que les Sorciers d'Eng'Hornath s'étaient réunis pour accomplir leur œuvre de mort.

Chapitre 14
Découvertes

Le clos en question était en fait l'équivalent d'une vaste suite dans un palace de la Riviera. Julien les attendait, assis sur l'un des sièges confortables qui entouraient une table basse, couverte de ce qui devait être un en-cas prévu pour lester leurs estomacs affamés avant d'aller au lit. Après tout, ils avaient sauté le repas du soir. Mais la tête d'Ambar à la vue de cet amoncellement de merveilles odorantes valait à elle seule le déplacement. Il y avait sans doute là plus de friandises inconnues que de nourritures qu'il aurait pu nommer.

"Il était temps que vous arriviez, lança Julien, j'allais manger la part d'Ambar."

Ce dernier, incertain de ce qu'on attendait de lui, hésitait à s'approcher et il fallut que Niil le pousse d'une main ferme vers un fauteuil ou il le fit asseoir d'autorité.

"Ambar, expliqua-t-il, il va falloir que tu t'habitues. À partir d'aujourd'hui, tu fais partie de ma Maison. Tu n'es plus un mendiant et tu n'es pas non plus un serviteur. Je sais bien que tu ne connais rien à la vie dans une Noble Maison, mais personne ne te grondera si tu commets des erreurs. Mange tout ce que tu voudras et ne t'occupe pas du reste."

"Mais, Noble Sire, je suis tout sale, je vais en mettre partout !"

"De toute façon, tu vas te couvrir de sauce. Il vaut mieux attendre d'avoir fini de manger pour prendre un bain."

Et, sans doute pour briser les dernières résistances de l'enfant, il se saisit d'un beignet et l'engloutit en deux énormes bouchées, sans se préoccuper de la graisse qui ruisselait sur son menton et ses vêtements. Julien, qui l'avait vu chipoter avec distinction à la table d'Izkya, s'abstint de tout commentaire.

"Et comment vas-tu Julien ? Je n'ai pas très bien compris ce qui t'est arrivé, tu étais complètement collé au Passeur. Comment vont tes côtes ?"

"Mes côtes vont bien,merci. Les médecins m'ont fait boire quelque chose contre la douleur. Je ne sens presque plus rien. Ils m'ont dit aussi qu'elles n'étaient pas cassées, mais fêlés et que j'avais beaucoup de chance parce que comme ça, il n'y a pas de danger que mon poumon soit perforé. Ça guérira tout seul, mais il ne faut pas que je fasse trop d'efforts. Moi, ça me va. Tant que ça ne fait pas mal… et toi, comment vas-tu ?"

"Oh moi, je n'ai rien fait. J'ai presque honte. Tu te rends compte ! Tout le monde se battait et moi, je n'avais même pas un couteau."

"Ça n'était pas ta faute. Et puis, de toute façon, ça n'a pas duré très longtemps."

Il aurait bien ajouté que, face à la furie qu'ils avaient affrontée, Niil n'aurait pas pesé grand chose, mais c'eût été manquer de tact."

"Mais dis donc, demanda Niil, pourquoi est-ce que tu étais agrippé comme ça au Passeur ?"

"Je ne sais pas trop. J'étais terrifié. On a été bousculés, et je pense que je me suis raccroché à ce que j'ai pu. Je ne me souviens plus très bien, tu sais."

Julien se souvenait très bien, trop bien même, de sa terrifiante expérience de fusion avec Aïn, bien qu'il n'ait aucune idée de ce qui lui était vraiment arrivé. Mais il n'avait, pour le moment, pas la moindre envie de s'étendre sur le sujet.

Aussi s'employa-t-il avec l'aide de Niil, à faire parler Ambar entre deux bouchées de choses délectables. Et bientôt, ce dernier, totalement détendu, entreprit de leur conter son odyssée, avec un luxe de détails qui ne manqua pas de plonger Julien dans des abîmes de perplexité. Le seul fait qu'un gamin de dix ans évoque sans broncher la possibilité pour ses pareils de faire commerce de leurs charmes avait déjà de quoi le choquer profondément. Mais la scène de la douche, et la féroce jubilation avec laquelle le cher ange décrivait la mise hors de combat d'un ennemi trop sûr de lui, ouvrait des perspectives glaçantes sur la façon dont on envisageait ici la lutte légitime pour sa survie. Malgré toute l'aversion qu'il avait pour ce type qui se réjouissait de violer un gamin, il ne put se retenir de frémir à la pensée du traitement qu'il avait subi.

"Il n'a même pas eu le temps de crier. Il a seulement aspiré un grand coup, et puis sa tête a cogné contre le mur et il est devenu tout mou. De toute façon, moi, je ne lui avais rien demandé. Je ne lui avais pas fait signe. Il n'avait pas le droit de me forcer, hein ?"

Niil le rassura :

"Bien sûr qu'il n'avait pas le droit. Tu as eu parfaitement raison. Tu aurais eu raison, même si tu n'avais pas eu une mission à remplir. J'espère que ses couilles vont lui faire mal un bon bout de temps."

"Moi, j'espère surtout que je ne le reverrai jamais. Parce que s'il me reconnaît, il risque de vouloir se venger".

L'idée de la vengeance possible d'un guerrier d'Yrcadia jeta un froid que Niil s'empressa de dissiper :

"Tu n'as pas à t'inquiéter de ça. Tu es sous la protection des Ksantiris, maintenant."

Mais bientôt la fatigue finit par prendre le pas sur l'excitation. Après tout, Ambar n'avait pas dormi longtemps dans les quartiers des Gardiens. Aussi, c'est dans un état semi-somnambulique qu'il se laissa guider par Niil vers une salle d'eau digne de Cléopâtre. Il eut bien une vague protestation :

"Noble sire, ne vous donnez pas cette peine. Je peux me débrouiller seul."

Mais Niil ne voulut rien entendre :

"Tu ne tiens pas debout. Je suis sûr que tu te noierais dans le bassin. Et puis, je t'ai déjà répété au moins cent fois de ne pas m'appeler Noble Sire. Julien, tu viens m'aider ?"

Julien n'était pas sûr de vouloir participer à l'opération. L'idée d'une douche tiède suivie d'un bain parfumé en compagnie des deux garçons avait bien des attraits. D'un autre côté, la seule vue de Niil dépouillant Ambar de son abba provoquait une réaction qu'il aurait préféré cacher. Quoique Niil, maintenant tout nu, soit manifestement tout aussi sensible au spectacle du gamin bronzé.

De deux choses l'une, se dit Julien, ou bien Niil était un être obsédé, pervers et vicieux au dernier degré, ou bien c'était une des aimables coutumes du pays que de se savonner entre garçons. Et peut-être bien aussi, pour ce qu'il en savait, entre garçons et - quelle horreur! - filles.

En tout cas, ce n'était pas la coutume à Paris. Et même si, n'ayant pas suivi le catéchisme, il n'avait été que modérément exposé aux fulminations cléricales contre les 'mauvaises habitudes' et les 'mauvaises pensées', une opinion non exprimée, mais toute puissante et universellement partagée, voulait que tout ce qui pouvait causer peu ou prou une excitation sexuelle fût hautement coupable, sinon carrément peccamineux. Il s'en fallait de beaucoup que les slogans révolutionnaires de la Sorbonne aient fait leur chemin dans la majorité des esprits ! Déjà, pour Julien, les ébats de ce matin eussent été absolument inconcevables dans le monde normal et, s'il avait ressenti un certain agacement d'être littéralement interrompu par le gong, il avait aussi été secrètement soulagé de n'avoir pu aller jusqu'à leur conclusion logique. En d'autres termes, il n'aurait pas fallut que Niil insiste beaucoup pour qu'ils en viennent à se caresser ( bon, à se br…, à se branler. Il ne connaissait vraiment pas d'autre mot pour kouwa djinnpa tang wa), mais il savait aussi l'épouvantable honte qui aurait suivi la fulgurante extase. Il la connaissait bien, pour l'éprouver, comme un châtiment divin, à chaque fois qu'il se laissait aller à ce plaisir coupable, c'est à dire, en dépit de cette torture, de plus en plus fréquemment depuis qu'il avait découvert cet usage abject, indigne et répréhensible de son corps.

Par ailleurs… Il ne voulait pas faire injure à son hôte, n'est-ce pas ?

À Rome, fais comme les Romains, comme on dit.

Il se leva donc, se dépouilla de ses vêtements et, sans même chercher à dissimuler sa honteuse turgescence, s'en fut rejoindre, par pur sens du devoir, Niil et son pupille.

Il constata bientôt qu'il s'était complètement mépris sur les raisons de la réticence initiale du gamin. Ce n'était pas le fait de dévoiler son intimité qui le gênait, mais celui de voir un Noble Sire mis dans la position d'être, en quelque sorte, son serviteur. Car pour le reste, une fois qu'il eût admis que Niil ne changerait pas d'avis, il s'abandonna avec un évident plaisir aux bons soins de son Bienfaiteur.

Quant à Julien, après avoir lutté contre ses penchants luxurieux pendant trois respirations ( enfin… deux et-demie… disons… un instant. Pas trop long… ), il saisit ce qui ressemblait à une éponge et, pénétrant sous la pluie tiède qui tombait du plafond de la douche, il entreprit de faire ce qu'on lui demandait : savonner Ambar.

Réflexion faite, il abandonna très vite l'éponge, accessoire inutile, certainement inventé par des pisse-froid moralisateurs. L'efficacité, la précision, indispensables à une hygiène vraiment irréprochable exigeaient, qu'on n'utilise, pour explorer, oindre, savonner, frotter si nécessaire chaque coin et recoin du sujet, que ses main nues ( NUES ! ) sur la peau nue ( NUE ! ). Les doigts, en effet, ont à leur extrémité des petits coussins que la nature semble avoir prévus tout exprès

Ce n'était que la seconde fois de toute sa courte existence qu'il avait l'occasion d'explorer ainsi un autre corps que le sien et il trouvait la chose agréable au possible. Mais "après un choc initial "il franchit un pas supplémentaire dans le ravissement lorsqu'Ambar, en toute candeur et gloussant sous les chatouilles de Niil, se saisit de la main de l'étranger pour la poser et la refermer sur cette petite queue toute raide qu'il n'avait fait jusqu'à présent qu'effleurer du dos de la main au hasard du chahut. L'objet en soi n'était pas bien grand, six ou sept centimètres, peut-être, et gros comme un de ses doigts, mais sa seule consistance, mélange d'incroyable rigidité et de douceur l'emplit d'un bonheur étrange, d'une tendresse telle qu'il sentait quelque chose fondre dans sa poitrine. Il était à genoux, et c'était tant mieux car ses jambes l'auraient certainement trahi.

Sa conscience, anesthésiée par ce déluge de sensations, n'eut pas un frémissement lorsque, non content d'éprouver du plaisir à tenir ce membre qu'on dit honteux il entreprit, en quelque sorte, de faire plus ample connaissance, histoire d'occuper ses loisirs alors que son compagnon s'employait à récurer l'autre côté du sujet qui pourtant avait déjà fait l'objet, Julien s'en souvenait, d'un récurage en règle. Il put ainsi constater de tactu que le charmant capuchon de peau souple découvrait, pour peu qu'on le rétractât avec délicatesse, une tête ronde et fendue, cerise brillante, d'un rose foncé, tout à fait pareille à celle qui ouvrait un œil au bas de son propre ventre. À la taille près, bien sûr (quand même !). Le sac ridé ornant la base du tube qui palpitait doucement dans sa main, révélait sous les doigts deux haricots étonnamment familiers et probablement tout aussi sensibles.

Il se serait volontiers perdu dans cette contemplation si l'enfant, saisissant de nouveau sa main et la faisant aller et venir, ne lui avait signifié, sans équivoque possible, qu'il était temps de mener les choses à leur terme pour lui permettre de finir sa nuit interrompue.

Seul un cœur d'airain eût refusé de secourir cet enfant dans la détresse. Julien n'avait pas un cœur d'airain. Assis en tailleur, le nez à quelques centimètres de son sujet, il s'exécuta de son mieux, aidé dans cette tâche charitable par un Niil très occupé lui-même à prodiguer du bout des doigts d'intrigantes attentions à des régions que Julien, jusque là, n'avait jamais soupçonnées de pouvoir générer un quelconque plaisir. Il se trompait sans doute, s'il fallait en juger pas les contorsions étonnantes d'Ambar ainsi sollicité à la fois sur l'avers et le revers.

Menée avec une telle intensité, l'opération ne pouvait durer très longtemps mais elle se conclut cependant à la plus grande satisfaction d'Ambar qui émit une sorte de couinement de souris alors que tout son corps semblait tétanisé. Le souffle court, il se laissa aller dans les bras de Niil avant d'émettre un : 'Merci. Merci beaucoup.' qui faisait honneur à son éducation.

Il s'endormit alors qu'on le séchait. Niil le porta, tout mou et comme irradiant une bienheureuse satiété, dans la vaste chambre à coucher où il le déposa sur l'un des trois lits préparés pour eux. Après l'avoir recouvert d'un drap léger, il retourna vers Julien.

"Je crois qu'on peut en faire autant. On aura tout le temps demain pour se tremper dans le bassin."

Le coup était rude. Après une telle entrée en matière, il allait avoir du mal à trouver le sommeil. Évidemment, on pouvait aussi considérer qu'il évitait ainsi de sombrer dans une totale dépravation…

"Si ça ne t'ennuie pas trop, continua Niil, on pourrait partager un lit. Tu veux bien ?"

Dépravation ? Quelle dépravation ? Non il n'y avait là qu'un garçon, éprouvé par le sort et les dangers, qui cherchait auprès d'un camarade le réconfort d'une épaule accueillante. Seul un cœur d'airain…

"Bien sûr ! Moi non plus je n'ai pas trop envie de dormir tout seul."

***

Dormir, rêver peut-être ?… Oui, mais pas tout se suite.

À la lueur de la seule petite veilleuse que Niil avait laissée allumée, ils s'étendirent sur une couche si large qu'on eût pu la soupçonner d'être destinée soit à des hôtes carrément gigantesques, soit à des ébats franchement… pluriels. Sans la moindre hésitation, Julien s'installa dans les bras accueillants de l'étrange garçon qu'il commençait à considérer sérieusement comme l'ami, ou le frère, qu'il n'avait jamais eu. Mais on n'était plus là dans une salle de bain. L'heure n'était plus au chahut. Et ce qui advint entre eux parut à Julien si simple, si naturel qu'il se laissa glisser dans cette douceur sans la moindre arrière pensée.

Les caresses de Niil, tout empreintes d'une tendresse qu'il ne cherchait nullement à déguiser, venaient peu à peu à bout des contraintes imposées par l'hypocrisie d'une éducation puritaine qui méprisait non seulement les corps, mais aussi toute douceur et selon laquelle les garçons ne se touchaient que pour se donner des coups qui, bien sûr, ne les faisaient jamais pleurer.

Ici, à l'évidence, cette règle n'avait plus cours. Les garçons se touchaient, et c'était infiniment agréable. Maintenant qu'ils n'étaient plus sous le ruissellement continu de la douche, Julien put éprouver pour la première fois combien la peau de Niil était douce. Il sentait sous sa main les reins qui se creusaient, la courbe parfaite, à la fois fraîche et tiède des fesses.

Il se livrait sans retenue aux explorations de son ami, suivant avec bonheur la promenade voluptueuse de ses doigts qui semblaient savoir exactement où, et de quelle façon, il fallait caresser.

Il s'efforçait, en élève doué, de reproduire les agaceries délicieuses auxquelles il était soumis.

Il explorait avec avidité ce sexe qui s'offrait, si semblable au sien, si totalement autre.

Et, lorsque Niil enserra leurs deux verges dans une étreinte ferme, il n'eut pas une hésitation, joignant les sacs délicats de leurs bourses pour une intimité plus grande encore.

Il était difficile de maintenir cet assemblage instable, qui tendait à leur échapper à tout moment. Il leur fallait se limiter à des mouvements de peu d'ampleur, leurs pénis de plus en plus lubrifiés se frottant sur toute leur longueur, leur glands découverts unis en un baiser glissant, leurs testicules encore immatures pressés ensemble au creux des mains de Julien.

Ensemble, trop tôt, ils furent emportés au-delà de ce point où l'on ne peut plus rien arrêter.

Ensemble, secoués par les décharges répétées d'un plaisir d'autant plus violent qu'il était encore sec, ils firent le saut déchirant de l'extase.

Et l'épuisement les rattrapa enfin et, en quelques respirations, avant même qu'ils aient pu esquisser un geste pour démêler leurs membres enlacés, ils furent submergés par les eaux profondes et légères d'un sommeil sans rêve.

Chapitre 15
Bizarre, bizarre…

La lumière du soleil entrait à flot dans le clos. Les garçons étaient maintenant réveillés depuis un bon moment et ils avaient tiré les lourds rideaux, découvrant un paysage à couper le souffle, fait de tours et de jardins sur fond des bâtiments élégants d'Aleth. Mais leur principal souci n'était pas, pour le moment, d'admirer le panorama.

"Je meurs de faim ! S'exclama Niil depuis le bassin où il trempait, au frais, après la douche. Je ne me souviens même plus de ce que j'ai mangé hier soir."

Julien, qui avait été réveillé, en fait, par la réapparition de la douleur de ses côtes, se contorsionnait prudemment pour tenter de mieux voir dans le miroir de la salle d'eau l'énorme ecchymose aux contours violacés qui ornait son dos. Un coup d'œil dans la pièce voisine lui permit aussi de constater que les vestiges du festin de la veille avaient disparu.

"Moi aussi, j'ai faim. On a dû dormir un sacré bout de temps."

"Oh, oui ! On est en début d'après-midi. Tu as un sacré bleu !"

"Oui, et ça recommence à faire mal. Tu crois qu'ils vont me donner quelque chose ?"

"J'en suis certain. Ça viendra sans doute avec le petit déjeuner."

"Noble Sire… c'était la voix d'Ambar, qui achevait d'enfiler un laï blanc d'intérieur, je peux aller jusqu'aux cuisines pour vous rapporter à manger."

Niil eut un rire gentil.

"Ambar, souviens-toi, tu n'es pas mon serviteur. Tu es mon invité, toi aussi. Je comprends, ajouta-t-il avec un sourire malicieux que tu veuilles te précipiter aux cuisines pour pouvoir te gaver avant nous des bonnes choses qu'on a dû nous préparer, mais il va falloir que tu attendes et qu'on partage équitablement. Tire plutôt sur la poignée, près de la porte."

Ambar s'exécuta et un majordome souriant entra dans le clos. L'homme pouvait avoir une quarantaine d'années. Son regard perçant et sa façon souple de se mouvoir laissaient deviner que c'était certainement aussi une sorte de garde du corps.

"Nobles Sires, permettez-moi de vous souhaiter le bonjour. Je suis Tannder et le Premier Sire m'a affecté à votre service. Je suis chargé de veiller à votre confort et je vous guiderai dans la Maison Première. Je suppose que leurs Seigneuries voudront se restaurer…"

"Honorable Tannder," soupira Niil en enfilant un laï, "laissez tomber le Haut Parler et soyez gentil de veiller à ce qu'on nous apporte à manger avant qu'on ne soit morts de faim. Voyez aussi si les Maîtres de Santé ont laissé quelque chose pour Julien voulez-vous ?"

***

Les Maîtres de Santé avaient effectivement laissé une potion incolore et sans saveur qui effaça merveilleusement les douleurs de Julien. Le déjeuner n'avait de 'petit' que le nom et ils y firent honneur sans toutefois qu'il devînt nécessaire de laver de nouveau plus que les mains et la figure d'Ambar.

Julien eut tout le temps de repenser au derniers événements de la nuit et de constater avec une immense satisfaction l'absence totale du moindre sentiment de honte. Il était au contraire empli d'une sorte de contentement qui n'allait sûrement pas tarder à évoluer en un vif désir de recommencer.

Ambar, une fois son ventre rempli, décida de profiter de la familiarité à laquelle on l'encourageait. Il vint donc s'installer délibérément entre les deux garçons qui partageaient une sorte de divan, prenant délibérément une pose alanguie qui suggérait qu'on pourrait peut-être éviter de sombrer dans la torpeur et remplacer la sieste qui menaçait par quelque activité plus intéressante. Il n'était pas besoin de parler, ses mines d'hétaïre étaient parfaitement éloquentes.

Las ! Un sort contraire, en la personne de Tannder, étouffa dans l'œuf un projet pourtant plein de promesses.

"Le Premier Sire souhaite vous voir tous les trois dès que possible. Mais il a aussi précisé qu'on devait vous laisser dormir tout votre saoul et manger autant qu'il vous plairait. Je pense que vous pourriez envisager d'aller le voir, maintenant."

Niil étouffa un rot discret derrière sa main avant de répondre :

"Tannder, nous sommes prêts à vous suivre."

***

Les fenêtre de la salle d'audience privée s'ouvraient largement sur l'extérieur, laissant entrer un air frais, chargé d'une humidité bienfaisante qui suggérait qu'il avait plu un peu plus tôt. Le Premier Sire les attendait. À son côté, se tenait Aïn, le Passeur dont les yeux jaunes ne quittaient pas le visage de Julien.

"Noble Fils Niil, je connais déjà ton Bienvenu et je te félicite à la fois de l'avoir choisi et de n'avoir pas hésité à faire appel à son dévouement à l'heure du péril. Par contre, je ne connais pas ton autre compagnon. Ma fille m'en a dit quelques mots, ainsi que le Maître Passeur Aïn, ici présent, mais il est temps maintenant que j'en apprenne un peu plus sur son compte.

"Premier Sire, avec votre permission, je crois que l'Honorable Julien pourra vous dire mieux que moi ce que vous voulez savoir."

Le Premier Sire tourna son regard vers Julien :

"Parle donc, Honorable Invité."

Et Julien passa les deux heures qui suivirent, d'abord à raconter son histoire, puis à répondre aux innombrables questions du Premier Sire. Lorsque ce fut terminé Aïn, qui avait écouté avec une attention sans faille, parla pour la première fois depuis que Julien l'avait rencontré. Celui-ci comprit immédiatement pourquoi le Passeur n'était pas du genre causant. Les sons qu'il émettait avec son gosier inadapté au langage tenaient plus du couinement que de la parole véritable.

"Yu-li-hein, tu ne nous as wien dit de Yol l'Intwépide."

"Je ne connais pas Yol l'Intrépide."

"Tu powtes sa marwque. Tu l'as fowcément wencontwé."

"Je ne sais même pas à quoi il ressemble !"

"C'est un Passeuw, comme moi. Il me wessemble."

"Pardonnez-moi, mais je n'ai jamais rencontré de chien bleu avant de vous connaître."

"Ye ne sais pas ce qu'est un chien."

"C'est un animal domestique. Pardonnez-moi, je ne voulais pas vous offenser."

"Ça ne fait wien. Il y a un chien dans ta famille ?"

"Oui, un gros bouvier, tout noir. Mais il s'appelle Ugo. Puis, réalisant l'absurdité de ce qu'il venait de dire, il rectifia aussitôt : enfin, c'est mes parents qui l'ont appelé comme ça."

Aïn réfléchit un bon moment alors que tous demeuraient silencieux autour de lui. Enfin, il se leva et s'approcha de Julien :

"Yu-li-hein, tu veux bien poser ta main suw moi et me pewmettwe de wegawder dans ton espwit ?"

Julien ne répondit pas immédiatement. La perspective de partager encore une fois le contenu de sa tête avec le passeur ne l'enchantait pas vraiment. Et d'autant moins après ses récentes galipettes avec Niil et Ambar.

"Ye sais que ce n'est pas agwéable, insista Aïn. Mais ye fewai aussi vite que ye pouwai. Ye t'en pwie, donne-moi ta pewmission."

Julien céda :

"D'accord."

Et il posa sa main sur le cou du Passeur. De nouveau, il eu l'impression nauséeuse qu'on lui confisquait ses pensées les plus secrètes, qu'on ouvrait ses albums de souvenirs, qu'on lui rappelait sans ménagement tout ce qu'il aurait préféré oublier… Puis tout cessa d'un coup et Aïn lui parla directement dans sa tête :

"Il est absolument certain que tu as croisé la route de Yol. Il t'a instruit, et je pense qu'il l'a fait pendant ton sommeil. Je crois que Yol était celui que tu appelles Ugo. Pourquoi il ne t'a pas dit son nom, c'est un mystère."

"Mais Ugo est un chien ! Un animal ! Un animal ne peut pas parler !"

Pendant un temps, Yol ne répondit pas, mais Julien ressentit la brutale consternation qui avait envahi le Passeur. Finalement, celui-ci poursuivit :

"Il y a quelque chose que je ne m'explique pas complètement, mais il semble que le chien Ugo et Yol soient une seule et même personne. Quant à toi, je pense que tu n'es pas seulement celui que tu crois être."

Puis le contact cessa brusquement et le Passeur retourna à sa place, près du Premier Sire qui, à son tour, posa sur lui sa main pour quelques secondes d'une communication silencieuse et intense avant de reprendre la parole :

"Décidément, Julien, il va nous falloir tirer tout cela au clair. Mais pour l'heure, il nous reste quelque chose d'important à régler. Je t'accompagne jusqu'à ton clos."

Chapitre 16
Tradition

Quelques minutes plus tard, le Sire Aldegard s'adressait de son air le plus solennel à un Ambar intimidé, mais qui se tenait bien droit devant lui, fermement campé sur ses pieds nus.

"Ambar, fils d'Aliya, du Quai aux fruits, Bienvenu de Niil, Fils Troisième des Ksantiris, ton Bienfaiteur t'a demandé et tu es venu. À l'heure la plus sombre et bravant le danger, tu as rempli, sans espoir de récompense, la mission qu'il t'a confiée. Ambar, la Tradition est formelle, tu es en droit, maintenant, de demander à devenir un membre à part entière de la Noble Famille des Ksantiris. Ambar, fils d'Aliya, du Quai aux Fruits, est-ce là ce que tu veux ?"

Profondément troublé,l'enfant s'efforça de répondre :

"Premier Sire, j'ai déjà dit au Noble Sire Niil que je ne voulais pas de récompense. Il a été bon avec moi et tout ce que j'ai fait, c'est porter un message."

"Qu'il en soit comme tu veux, Ambar…"

"Premier Sire des Bakhtars ! coupa Niil au mépris de toutes les convenances. Miroir de l'Empereur ! Je connais la Tradition. La décision n'appartient pas encore à mon Bienvenu. La tradition précise qu'il peut seulement refuser ce que je lui aurai offert. Elle ne dit pas que c'est à lui de demander une faveur. Que le Premier Sire me pardonne, il n'était pas dans mon intention de le contredire, mais je sais que mon Noble Père ne voudrait pas que je manque à mon devoir. Et mon devoir m'ordonne de demander à mon Bienvenu de me faire l'honneur d'entrer dans ma Famille, comme il se doit, un rang seulement après moi."

Sans laisser à Ambar le temps de protester, il insista :

"Mon Noble Père m'a dit souvent 'Si tu n'es pas capable de découvrir le courage et la loyauté sous les plus humbles déguisements, alors tu es indigne de commander.' Désignant Ambar, il poursuivit : Je vois ici autant de courage et de loyauté qu'il en faut pour prétendre au noble nom de Ksantiri. Ambar, non seulement mon Noble Père ne sera pas fâché de t'accueillir, mais il sera content que moi, son fils troisième, je lui aie fait honneur en reconnaissant ta valeur. Ambar, je te demande d'accepter d'entrer dans notre Famille en tant que mon Frère Puîné."

Ambar, rouge du sommet du crâne jusqu'aux épaules, parvint cependant à répondre d'une voix qui ne tremblait pas :

"Noble Sire, c'est gentil de dire ça, mais les gens vont penser…"

"Je me moque de ce que penseront les gens."

"Pardonnez-moi, Noble Sire, mais il vont penser que vous êtes idiot et que j'en ai profité."

Alors que Niil allait répondre, le Premier Sire éclata de rire et le fit taire d'un geste.

"Ambar, ceux qui seraient choqués d'une telle décision me montreraient clairement leur méchanceté ou leur manque de jugement. Je dis ici que moi, Aldegard, Premier Sire des Bakhtars, Miroir de l'Empereur, je loue la sagesse de Niil des Ksantiris et approuve son choix. Qu'as-tu à dire, Ambar ?"

"Je n'ai rien à dire, Sire."

"Il en sera donc ainsi. Niil, accueille Ambar ainsi qu'il se doit."

Niil s'approcha de celui qui n'était encore, pour un bref instant, que son Bienvenu et, ainsi qu'il l'avait fait la nuit passée, au moment où l'enfant allait s'élancer au-devant du danger, il lui prit la tête entre ses mains, choqua doucement leurs fronts et demeura ainsi quelques secondes. Le Premier sire conclut :

"Tu es maintenant Ambar, Fils Quatrième des Ksantiris. Ton Noble Frère te transmettra les Marques de ta Noble Famille. Notre Gardien des Traditions l'y aidera tout-à-l'heure. J'informerai moi-même le Premier Sire Ylavan qu'il est l'heureux père d'un quatrième fils, ajouta-il avec un rire qui mit définitivement fin à l'atmosphère de solennité. En attendant, pour fêter cela, tu est invité à ma table, ce soir, avec ton frère et Julien."

Chapitre 17
Échec

Contrairement à tous les usages, Julien, qui n'était rien dans cette assemblée de nobles et de dignitaires, fut placé directement à gauche du Premier Sire. Juste à côté de Julien, se tenait Aïn, le Passeur, et il lui fallait faire appel à toute sa volonté pour ne pas le gratter derrière les oreilles comme il l'aurait fait avec Ugo, son chien. Mais il faut dire que sa mère n'aurait jamais toléré qu'un chien s'asseye à table ! Ambar, à l'autre extrémité de la table, paraissait fort mal à l'aise et se collait autant que possible à Niil qui lui montrait discrètement la façon de manger les choses exquises qu'on ne cessait de placer devant eux.

Le Premier Sire laissa à Julien tout le temps de se restaurer avant d'aborder le sujet qui lui tenait à cœur.

"Mon garçon, je sais que tu es impatient de regagner ton monde et ta famille,et nous allons faire tout notre possible pour t'aider. Mais je crains qu'il ne soit nécessaire pour cela de faire examiner de nouveau ton esprit. Je sais par Aïn que cela t'a déjà été très désagréable, mais nous n'avons pas trouvé d'autre moyen pour l'instant. Bien sûr, nous ne ferons rien contre ta volonté. C'est pourquoi je te demande si tu es d'accord."

Julien n'était pas du tout d'accord ! Il se tourna vers Aïn. Il n'avait plus la moindre envie de lui gratter la tête. Mais il ne pouvait rien lire dans ces grands yeux jaunes. Il se dit qu'après tout il n'était pas si pressé de rentrer. Il se sentait bien ici. Il avait même des amis. C'était comme des vacances, en mieux. Mais naturellement, il ne pouvait pas désirer une telle chose alors que ses parents étaient sans doute morts d'inquiétude… À contrecœur, il acquiesça :

"Oui. Je veux dire, oui, Premier Sire, je suis d'accord pour qu'Aïn rentre encore dans mon esprit."

"Bien, Maître Aïn viendra te chercher dans la soirée."

***

Lorsque la porte s'ouvrit sur l'étrange 'chien bleu', Julien était prêt depuis longtemps. Il avait revêtu pour l'occasion l'abba verte donnée par Izkya. Niil et Ambar, tous deux vêtus du lakh gris de la Maison des Ksantiris, comptaient bien l'accompagner, mais le Gardien qui se tenait auprès d'Aïn précisa que le premier Sire ne souhaitait pas leur présence. Niil faillit protester, mais il se souvint à temps que les souhaits du Premier Sire étaient des ordres auxquels personne ne s'avisait de désobéir.

Aïn et Julien retrouvèrent le Premier Sire dans une pièce nue, ronde et sans fenêtres où siégeaient aussi trois vieillards à l'air austère, vêtus de robes grises ainsi que deux autres Passeurs dont l'un arborait une fourrure d'un étonnant vert pomme et l'autre, un pelage brun-rouge beaucoup plus classique. Au centre de la pièce, un siège vide, fixé sur un socle légèrement surélevé, semblait destiné à accueillir le candidat à un examen.

"Julien, annonça Sire Aldegard, je voudrais que tu permettes à trois Maîtres des Arts Majeurs de t'examiner. Si tu le veux bien, Aïn et deux autres Maîtres Passeurs les assisteront afin de voir s'il est possible de savoir où et comment tu as rencontré Yol l'Intrépide. Je dois t'avertir que cette opération risque d'être assez désagréable. Personne n'aime voir son esprit envahi, et tu es libre de refuser. Mais nous n'avons, pour l'instant, pas pu imaginer d'autre moyen de trouver comment te renvoyer chez toi. Que décides-tu ?"

La perspective de voir six personnes fouiller dans son crâne le terrifiait. Mais il se rendait compte qu'à moins de recevoir leur aide, il n'avait aucune chance de retrouver ses parents et son monde.

"Noble Sire, je pense que je n'ai pas vraiment le choix."

"Non, effectivement. Maintenant, le Noble Maître Frenndhir va te demander, au nom de tous, la permission d'entrer dans ton esprit. Je suis ici pour garantir que tout se passe bien et que les règles sont respectées."

Sur quoi, il fit signe à Julien de prendre place sur le siège. Celui-ci eut soudain la désagréable impression d'être chez le dentiste. Puis le vieillard s'approcha :

"Julien, je suis Frenndhir, des Akshantaks, Maître des Arts Majeurs. Je demande, en mon nom et celui de mes cinq compagnons, à entrer en ton esprit afin d'y lire pour ton bien. Julien, nous donnes tu ta permission ?"

"Oui."

Les autres s'approchèrent et formèrent une chaîne, alternant humains et passeurs et Frenndhir posa sa main sur la tête de Julien.

Il n'avait pas aimé l'intrusion d'Aïn, et il avait cru que rien ne pourrait être pire que cette impression d'être tout nu, incapable de rien cacher à un œil particulièrement perspicace. Mais là, c'était devant six personnes, dont trois n'étaient pas des sortes de chiens évolués, mais bien des humains comme lui. Des humain à qui rien, ou presque, de ce qu'il pensait n'était étranger ; des humains qui présentaient une fâcheuse ressemblance avec de vieux proviseurs peu enclins à l'indulgence. Il faillit bien se mettre à hurler.

Heureusement, Aïn, qui percevait sa détresse, s'empressa de lui envoyer des pensées réconfortantes :

"Julien, personne ne cherche à t'embarrasser. Nous cherchons seulement les traces de l'intervention de Yol. Des choses qui ne devraient pas se trouver dans ton esprit."

Peut-être que ceux qui fouillaient actuellement sa cervelle n'avaient que de bonnes intentions. En attendant, il avait l'impression que des choses s'insinuaient partout dans ses pensées comme des doigts fureteurs, examinant à la loupe chacun de ses souvenir. Comme, par exemple, la fois où, quatre ans plus tôt, lors d'un voyage avec sa classe, il s'était réveillé tremp… NOOOON !

"Calme-toi… la pensée appartenait à l'un des humains. Nous ne voulons pas t'humilier. Mais il faut que nous cherchions partout dans tes souvenirs. Si c'est trop pénible, nous pouvons arrêter."

Effectivement, l'activité à l'intérieur de sa tête avait cessé. Il avait de nouveau l'impression d'être seul chez lui. Enfin, seul avec ce vieux qui lui parlait.

"Si vous me disiez ce que vous cherchez, je pourrais vous aider ?"

"Tu ne peux pas nous aider. Aïn nous assure que tu es un Passeur, et pourtant, il n'y a pas trace de cela chez toi. À part le fait que tu ne viens d'aucun des Neuf Mondes, tu es un garçon parfaitement normal. Peut-être qu'en cherchant mieux, nous parviendrons à trouver par quel chemin tu es venu, mais si ça t'est trop pénible, nous pouvons arrêter et reprendre plus tard."

"Non, continuez. Je préfère en finir une bonne fois."

De nouveau, il fut envahi par des inquisiteurs qui ramenaient pêle-mêle à la surface de sa conscience souvenirs, émotions, images, qui défilaient à toute vitesse comme une bande vidéo chaotique et le faisaient passer, à une cadence infernale, de la joie au désespoir, du calme serein à la plus vive excitation, de la fierté à la honte, sans qu'il ait la moindre possibilité d'y changer quoi que ce fût. Son visage s'était figé, crispé comme un masque de pierre, et le seul signe du tourbillon qui le tourmentait était la double trace brillante des larmes qui s'écoulaient de ses paupières serrées.

Le Premier Sire, assis en face de lui, observait la scène et, si son expression ne laissait rien paraître de son trouble, il était bouleversé par ce qu'il devinait de la souffrance de cet étrange garçon. Lors de la réunion qu'il avait eue un peu plus tôt avec ceux qui se livraient en ce moment à cette opération contre nature, ils lui avaient assuré qu'il ne leur faudrait pas plus de quelques secondes pour trouver ce qu'ils cherchaient. Aïn avait insisté sur le fait que, lors du contact qu'il avait eu la veille avec Julien, la première chose qui lui était apparue, brillante comme un soleil, était le formidable pouvoir de ce Passeur qui s'ignorait. Mais l'opération durait maintenant depuis plus de cinq minutes et il ne semblait pas qu'on parvienne à grand chose d'autre que ce flot de larmes sur un visage figé. Il prit la décision qui s'imposait :

"Maîtres, il est temps de cesser de torturer cet enfant."

Il avait parlé calmement, sans élever la voix, mais la chaîne formée par le humains et les Passeurs se défit immédiatement alors que Julien, tassé sur son siège, essayait en vain de retenir les sanglots qui, maintenant, le secouaient comme pour le briser. Comme s'ils s'éveillaient d'un rêve, les vieillards contemplèrent avec étonnement l'enfant effondré. Finalement, Frenndhir exprima ce que tous ressentaient à ce spectacle.

"Nous ne nous rendions pas compte que la chose était si terrible. Nous étions tout à notre recherche. Nous étions frustrés de ne rien trouver. Julien, nous ne savions pas… Nous n'avions aucune idée de…"

Le Premier Sire l'interrompit :

"Honorables Maîtres, vous avez fait subir à un enfant ce que la Loi nous interdit d'infliger à un criminel. J'espère - et sa voix prit un ton clairement menaçant - que vous ne lui avez pas causé de dommages irréversibles. Il demeure que vous venez de commettre une faute, pour le moins. Honorables Maîtres, le Cercle Majeur des Nobles Arts et le Conseil Central des Passeurs jugeront vos actions en temps voulu. Quant à pardonner la souffrance que vous avez infligée avec une telle légèreté, cela ne m'appartient pas et je crains que tout ce que vous pourrez dire ne soit de peu de poids pour votre défense."

Dans le silence qui suivit, il s'approcha de Julien qui s'était peu à peu recroquevillé en position fœtale et, sans effort, le souleva pour l'emporter hors de la salle. Alors qu'il parcourait les couloirs, il sentit le garçon se détendre quelque peu pour, dans un geste curieusement touchant, s'agripper des deux bras à son cou. Il sourit, malgré son inquiétude, songeant au spectacle qu'il offrait, lui, le Miroir de l'Empereur, transportant un gamin en pleurs qui s'obstinait à lui mettre dans la figure les épis roux de ses cheveux trop longs ! Il hésita un instant à l'amener à Dame Délia, mais il jugea préférable de le confier aux bons soins de ceux qu'il considérait comme ses amis. C'est donc dans leur clos qu'il l'emporta, insoucieux des regards surpris qui accompagnaient sa marche.

Chapitre 18
Après-coup

"Ksantiri, penses-tu pouvoir te charger de ton hôte ?"

La question était inattendue, tout comme l'apparition du Premier Sire portant un Julien qui sanglotait sans pouvoir s'arrêter.

"Bien sûr, Noble Sire. Mais qu'est-ce qui lui est arrivé?"

"Il semblerait que les Maîtres des Arts Majeurs aient manqué de mesure. Et moi-même, je ne les ai pas arrêtés suffisamment tôt."

"Ils lui ont fait du mal ?"

"Ce n'était pas intentionnel mais, oui, ils lui ont fait du mal."

"C'est grave ?"

"Je ne sais pas, j'espère que non. Il a besoin d'être avec des amis. Un Maître de santé pourrait sans doute le faire dormir avec ses potions, mais je ne pense pas que ce soit ce qu'il lui faut. Donnez-lui un bain. Quand il sera un peu détendu, mettez-le au lit. Il serait bon que toi et ton Bienv… ton frère, Ambar, restiez avec lui jusqu'au matin."

Niil hocha la tête.

"Nous le le quitterons pas, Noble Sire. Mais, est-ce que je peux savoir ce qu'on lui a fait ?"

"On a examiné son esprit pour essayer de comprendre qui il est et d'où il vient. On dirait que ton ami n'est pas quelqu'un d'ordinaire. Aïn affirme que c'est un Passeur et aussi qu'il a rencontré un Maître Passeur célèbre, mort depuis plus de dix ans. Mais ceux qui l'ont examiné n'ont rien pu voir de tout ça. Par contre, ils se sont laissés emporter par leur curiosité et… voilà le résultat. Ils ont commis une faute très grave. Les lois du R'hinz interdisent ce genre de pratiques. Ils ont sondé ce gamin beaucoup trop vite, beaucoup trop profondément et beaucoup trop brutalement."

Le ton de la voix du Premier Sire exprimait mieux encore que ses paroles son aversion profonde. À l'évidence, ce qui était arrivé à Julien avait quelque chose d'obscène. Il avait visiblement du mal à ne pas crier. Après avoir respiré à fond, il reprit plus calmement.

"Je ne comprends pas comment Aïn, mon propre Maître Passeur, a pu se laisser aller ainsi. Quoi qu'il en soit, c'est terminé, il faudra trouver d'autres moyens pour résoudre l'énigme de ce garçon. Il est hors de question que qui que ce soit recommence à le sonder."

Julien faisait vraiment peine à voir. Il tenait à peine sur ses jambes, sa figure était bouffie par les larmes et la morve lui coulait du nez sans qu'il paraisse s'en apercevoir. Sire Aldegard s'en fut, laissant Niil et Ambar le déshabiller et le guider doucement vers le grand bassin de la salle d'eau où ils s'installèrent avec lui.

Après quelques minutes, Julien commença à se détendre et cessant de pleurer, parut s'éveiller à ce qui l'entourait.

"Comment tu te sens, s'inquiéta Niil ?

Julien grimaça.

"J'ai mal à la tête. Et j'ai soif."

Ambar se précipita hors du bassin et sans souci de l'eau qui dégouttait un peu partout, s'en fut chercher le nécessaire. Le raal frais était une vraie bénédiction et Julien en but deux grands gobelets sans presque s'arrêter.

"Merci Ambar. Est-ce que tu voudrais bien demander si je peux avoir de cette médecine pour calmer la douleur ? Ça marchera peut-être aussi pour ma tête?"

Ambar était déjà à moitié hors de l'eau, prêt sans doute à se précipiter tout nu dans les couloirs, lorsque Niil l'arrêta :

"Attends ! Appelle Tannder. Tire la poignée près de la porte."

Effectivement, Tannder apparut quelques secondes plus tard et se chargea de rapporter, dans un délai étonnamment bref, la potion demandée.

"Honorable Julien, si vous le désirez, je puis vous masser. Je pense que cela ne pourrait qu'aider à vous détendre."

Julien hésita puis, après avoir échangé un regard avec Niil, il finit par acquiescer :

"Je vous remercie, Tannder, je veux bien, si ce n'est pas abuser de votre bonté."

Il semblait que la bonté de Tannder s'étendait sans problème jusqu'à lui prodiguer tout ce qui pourrait être utile à son confort. Et bientôt Julien, séché, frictionné et enduit d'une huile parfumée se retrouva à plat-ventre, réduit à l'état de pâte molle pétrie par un expert sous le regard intéressé de ses compagnons qui, laissés à eux-mêmes avaient dû se résigner - sort cruel ! "à se sécher et se bouchonner l'un l'autre. Avec ce résultat prévisible qu'ils avaient dû enfiler en hâte un laï d'intérieur pour cacher plus ou moins une raideur, naturelle certes, mais quelque peu embarrassante, même en un monde où ces choses ne prêtaient pas à conséquence.

Julien lui, était au bord du sommeil, l'esprit aussi engourdi que son corps était détendu et, lorsque Tannder lui demanda de se retourner, il obéit sans réfléchir, présentant à l'assistance un côté face qui prouvait, à l'évidence, qu'il retrouvait sa vitalité. Il ne put s'empêcher de rougir - qui le peut ?! - mais au moins n'aggrava-t-il pas la situation en tentant de cacher dans ses mains son sexe inopportunément dressé. Il faut porter au crédit de l'amitié de Niil et d'Ambar que ni l'un ni l'autre ne firent mine de remarquer la chose, s'abstenant même de tout ricanement mal venu.

Julien, donc, ferma les yeux et s'apprêtait à s'abandonner à la suite des opérations lorsque Tannder, l'impeccable majordome, se pencha à son oreille pour lui murmurer :

"Voulez-vous que je prenne soin de votre Honorable Pénis ?"

Bien sûr, on était à Aleth, et Julien était bien décidé à s'accommoder des coutumes locales. Mais là, c'était vraiment pousser le bouchon un peu loin ! Comme si, par exemple, son prof de gym' lui avait soudain proposé une petite branlette vite fait pendant l'échauffement. Il parvint cependant à ne pas se lever et s'enfuir au plus vite, mais sa voix manquait d'assurance lorsqu'il répondit :

"Euh… Non merci, Tannder. Ça va passer tout seul."

Tannder eut le bon goût de ne pas insister et, après quelques instants d'appréhension, Julien s'abandonna de nouveau à ses soins efficaces. Si efficaces en fait qu'il s'endormit profondément et dut être porté jusque dans son lit.

Chapitre 19
Réveil

Se réveiller entre deux amis occupés à caresser doucement vos parties les plus délicates n'est pas la pire façon de refaire surface après une nuit d'un sommeil sans rêves. Julien aurait volontiers profité de la situation si le raal absorbé la veille n'avait manifesté un désir impérieux de retourner à la terre. Saisissant la main d'Ambar, il l'écarta de son entrejambe, se tourna vers sa droite et embrassa le bout du nez du gamin étonné :

"Bonjour Ambar. Si tu veux bien me laisser une minute, il faut que j'aille pisser."

Puis, se tournant vers Niil :

"Bonjour à toi Niil. Il faut vraiment que j'y aille."

Rejetant le drap, il se dirigea vers la salle d'eau, aussitôt suivi d'Ambar, visiblement d'humeur espiègle.

"Moi aussi, il faut que j'y aille. Ça ne te dérange pas si je t'accompagne ?"

Julien n'en était plus à se formaliser pour une telle broutille, bien qu'il soit un peu inquiet sur la possibilité de pisser avec une queue aussi raide que la justice. Et si Ambar, qui était dans le même état, continuait de se coller à lui, il y avait peu de chances pour que les choses s'arrangent. Malgré tout, résigné à son sort, il répondit avec seulement une pointe d'ironie :

"Non, bien sûr. Fais comme chez toi."

L'endroit rappelait une toilette à la turque et il furent bientôt côte à côte s'efforçant d'uriner malgré leur érection. Julien essayait bien de penser à autre chose qu'au spectacle que lui offrait le gamin, mais c'était difficile. Ce dernier, parfaitement conscient de l'effet qu'il produisait, avait découvert soigneusement son gland "il ne faut pas plaisanter avec l'hygiène, n'est-ce pas" et commentait ses efforts tout en souriant d'un air coquin.

"C'est vraiment pas facile, hein ? D'habitude, ça se ramollit un peu mais là, je sais pas pourquoi, ça veut pas redescendre. Regarde. Ah ! Ça y est, ça commence à sortir."

En effet, une brève giclée pâle venait de jaillir, éclaboussant le mur de marbre.

"Oups ! Trop haut. Mais si j'essaie de la plier, plus rien ne vient. Et toi, tu n'y arrive pas non plus ?"

"Non, je me demande bien pourquoi."

En fait, quelque chose s'écoulait bien de sa queue, mais ce n'était que ce liquide transparent, lubrifiant et pratiquement sans aucun goût ( il avait essayé à plusieurs reprises ) qu'il produisait, sans pouvoir s'en empêcher, depuis quelque temps, à chaque fois qu'il se mettait à bander. C'était pratique et ça lui évitait d'avoir à cracher dans sa main. Mais c'était aussi gênant, lorsque ça mouillait son slip. Plusieurs fois, ça avait fait une tache humide sur son short et il avait eu beaucoup de chance que personne ne s'en soit aperçu.

"Heu… Tu pourrais peut-être m'aider, insista Ambar en se tournant carrément vers lui."

"Hein !?"

"Ben oui. Tant que ça restera raide, comme ça, j'y arriverai pas. Tu n'aurais pas une idée, pour arranger ça ?"

"Je ne vois vraiment pas ce que tu veux dire."

Depuis la chambre, Niil intervint :

"Allez, sois gentil, fais ce qu'il te demande. Après il te laissera peut être pisser en paix.

Julien aurait eu mauvaise grâce à refuser de céder. D'autant qu'il lui fallait bien s'avouer qu'il en mourait d'envie. Il se saisit donc de l'appendice qu'on lui présentait avec la ferme intention de rendre le service demandé, mais Ambar avait une idée précise de la manière de procéder."

"Attends, pas comme ça."

Tournant le dos à Julien, il vint se placer contre son ventre et guida sa main jusqu'à son membre. Julien était admiratif. C'était à la fois très efficace "la prise était aussi naturelle que s'il manipulait sa propre queue "et extrêmement érotique : son sexe logé au bas des reins d'Ambar, son scrotum massé entre ses fesses, les fragiles omoplates contre sa poitrine, le velours ras et faiblement parfumé des cheveux juste sous son nez, le ventre souple sous la caresse de sa main gauche, tout cela formait un ensemble bouleversant. Alors qu'Ambar se laissait complètement aller contre lui, il fit glisser lentement la peau si fine, translucide, couvrant et découvrant l'extrémité qu'on eût dit à vif, accélérant progressivement à mesure que montait sa propre excitation. Il était de plus en plus conscient de son membre lubrifié qui allait et venait voluptueusement, serré entre son ventre et les reins du jeune garçon. Ils ne faisaient plus qu'un, il percevait la progression du plaisir imminent d'Ambar et il avait l'impression que c'était lui-même qu'il caressait ainsi.

Puis Ambar se tendit, tous ses muscles contractés alors qu'il poussait de nouveau ce drôle de petit cri de souris. Il demeura ainsi, tremblant, pendant de longues secondes où Julien resserra son étreinte. Puis il se détendit, s'abandonnant avec un soupir satisfait. Mais comme Julien allait le relâcher, il l'en empêcha :

"Non, reste comme ça. S'il te plaît."

Et, alors que sa queue retrouvait sa souplesse sous les doigts de Julien, il laissa échapper un flot tiède et doré que ce dernier sentit distinctement comme une vibration dans le tube de chair entre ses doigts. Et cela, plus que la violente secousse quelques instants auparavant, suffit à le faire basculer, lui aussi, dans un orgasme si brutal qu'il sentit ses genoux faiblir et qu'il dut faire appel à tout ce qu'il lui restait de contrôle sur son corps pour ne pas serrer à l'écraser l'oiseau qui nichait dans sa main.

"Pfff ! Je crois que moi aussi, je vais pouvoir pisser. Je peux te lâcher maintenant ?"

Ambar se retourna avec un grand sourire et lui planta un baiser sur la joue.

"Merci. Et…"

"Oui ?"

"Tu veux que je te la tienne ?"

Contrairement à ses expériences coupables du passé, s'il n'était pas positivement guilleret, Julien n'était pas vraiment triste. Et il était de nouveau tout surpris de ne pas ressentir la moindre trace de cette honte qui avait toujours empoisonné son plaisir. Mais il ne se sentait pas vraiment d'humeur à folâtrer immédiatement. Cependant il était vraiment impossible de résister à ce lutin hilare.

"Si ça peut te faire plaisir…"

À l'évidence, ça lui faisait plaisir. À tel point que, dans son enthousiasme à faire des arabesques avec le jet abondant de son compagnon, il finit par arroser et ses pieds, et ceux de Julien. Sans compter une surface importante à l'entour de l'orifice d'évacuation. La dernière goutte dûment essorée, Julien soupira :

"Bon, si tu as fini de t'amuser, je pense qu'on est mûrs pour prendre une douche.

"Oh ! Oh ! Pas si vite. Et moi, je reste comme ça ?

Niil se tenait là, debout, flamberge au vent, manifestement en proie au même problème de tuyauterie. On ne pouvait le laisser ainsi.

Il eut droit au traitement d'urgence. Deux fois plus de mains, deux fois plus de doigts, deux fois plus de sensations… et en un temps record, un choc qui le laissa pantelant.

Ambar eut encore le privilège d'arroser le carrelage alors que Julien se tenait prudemment à l'écart. Puis il prirent enfin une douche nécessaire avant de réclamer à un Tannder aux petits soins un petit déjeuner propre à compenser toute l'énergie dépensée.

***

Izkya était partagée entre la fureur et la terreur ! Elle était littéralement cloîtrée, et dans l'impossibilité de recevoir qui que ce soit à l'exception des Dames de la Suite de la Première Dame et d'Alikya, des Freyhags, sa meilleure amie.

"Tu te rends compte, je ne peux même pas rentrer chez moi ! Je ne peux voir personne ! À part toi, bien sûr. Je te remercie d'être ici. Mais je trouve que c'est trop !"

"Si j'ai bien compris, quelqu'un a quand même envoyé des ghorrs pour te tuer."

"Ça, c'est ce que dit mon père."

"Ils n'en avaient sûrement pas après le Ksantiri, il n'est que Troisième Fils, autrement dit rien du tout."

"C'est vrai… Et ils ne peuvent pas non plus viser Julien, c'est un complet étranger. Il n'est même pas du R'hinz."

"Ça, c'est vraiment extraordinaire !"

"Parce qu'une attaque en volebulle et des ghorrs, c'est tout à fait banal…"

"Ce n'est pas ce que je voulais dire. Je serais morte de peur si ça m'était arrivé. Mais un mystérieux étranger…"

"Tu sais, il n'a rien d'extraordinaire, à part des cheveux de fille. Très beaux d'ailleurs, j'en connais beaucoup qui donneraient cher pour en avoir de pareils."

"On dirait qu'il te plaît bien, non ?"

"Tu es folle ! Il est beaucoup trop jeune, il a plus ou moins le même âge que Niil ! Et puis, c'est un sans-famille et il est franchement mal élevé."

"Oui ? Eh bien je trouve que c'est dommage de ne pas pouvoir le rencontrer. À la façon dont tu en parles, je suis sure qu'il est plutôt intéressant. Comme ton cousin Niil, d'ailleurs. Moi, je l'aime bien, ton cousin Niil."

***

Sire Aldegard vint prendre des nouvelles de Julien dès qu'il en eut le loisir. Et après l'avoir assuré qu'il se sentait aussi bien que possible et que les médecines des Maîtres de Santé étaient parfaitement efficaces, ce dernier, un peu embarrassé aborda un sujet qui le tourmentait depuis un moment :

"Premier Sire, hier soir, après que… Enfin… Quand les Maîtres ont eu fini. Bon… Je n'étais vraiment pas bien, mais je vous ai entendu parler de faute et de Conseil, d'Ordre des Passeurs… Est-ce qu'ils vont avoir des ennuis ?"

"Certainement ! Ce qu'il t'ont fait est grave. Je suis heureux que tu t'en tires à si bon compte."

"Justement, je voulais vous dire. Je n'en suis pas mort. Je vais bien maintenant. Vous pouvez leur dire que je ne leur en veux pas ?"

"Si c'est vraiment ce que tu penses, tu leur diras toi-même demain. Pour l'instant, je crains qu'il ne soient occupés à rendre des comptes à leurs conseils respectifs."

"Justement. Ce ne serait pas juste qu'ils aient des problèmes à cause de moi. Vous savez, c'est moi qui leur ai dit de continuer. Peut-être que je pourrais le dire ?"

"Julien, tu n'as pas à te sentir responsable. Ce sont des Maîtres, tous autant qu'ils sont. Ils sont censés savoir ce qu'il font. Ils ont commis une lourde faute. Mais, si tu insistes, je transmettrai moi-même ta déclaration aux Conseils."

"Merci. Et…"

"Oui ?"

"Premier Sire, je voudrais vous demander une faveur. Si ça n'est pas abuser…"

"Demande toujours."

"Puisque ça va mieux, je voudrais bien aller me promener avec Niil et Ambar. Et puis peut-être, ajouta-t-il après une seconde d'hésitation, peut-être que votre Noble Fille…"

"Il est hors de question que je laisse Izkya quitter la Tour tant que nous n'aurons pas découvert qui en veut à sa vie. Mais je consens à vous accorder ma permission à condition que vous soyez accompagnés d'un Gardien."

Les trois garçons remercièrent comme il convenait et, comme le Premier Sire allait les quitter pour donner ses ordres, Ambar ajouta timidement :

"Premier Sire, si c'est possible, est-ce que le Gardien Askil pourrait nous accompagner ?"

Le Premier Sire eut un petit rire :

"Qu'il en soit fait selon le souhait du Noble Fils Ambar, des Ksantiris. C'est un bon choix, Askil a fait preuve de bon sens en ne t'envoyant pas, d'un coup de pied, rouler dans l'herbe de la pelouse, ainsi que le méritait ton insolence."

Chapitre 20
Promenade

Quelques minutes plus tard, Tannder introduisait Askil.

"Nobles Sires, je vous souhaite le bonjour. Et, Noble Fils Ambar, je vous prie d'accepter mes félicitations et mes meilleurs vœux de bonheur au sein de votre Noble Famille."

Ambar, pour une fois pris de court, se contenta de rougir et de baisser la tête avec un marmonnement confus. Ce fut Niil qui répondit à sa place.

"Honorable Gardien, mon frère et moi vous remercions de vos aimables souhaits. Puissent les Puissances du R'hinz combler tous vos désirs. Et maintenant, Askil, s'il vous plaît, abandonnez le Haut Parler et emmenez-nous en ville. Julien a hâte de visiter Aleth."

"Je suis ici pour cela. On m'a libéré de tout service. Où souhaitez-vous aller, Honorable ? Demanda-t-il en se tournant vers Julien."

"Je mangerais bien encore un peu de douceneige, si vous voulez bien."

"Et on pourrait aller jusqu'à l'Aire du Palais, intervint Niil, comme ça, tu pourrais essayer de marcher sur les dalles !"

"Oui !!! s'écria Ambar enthousiaste. Et si tu veux, on pourra aussi aller dans le Grand Marché, il y a des tas choses qui viennent de partout dans le R'hinz. Mais, ajouta-t-il, on n'aura sûrement pas le temps de tout faire. Rien que pour aller en ville, ça fait déjà très loin, il va nous falloir un temps fou pour y arriver."

"Je ne crois pas. C'est l'avantage d'être avec un Gardien. N'est-ce pas Askil ?"

"C'est exact, Noble Sire. La Garde de la Maison première dispose de glisseurs. Je pense que le Premier Sire ne verra pas d'inconvénient à ce que nous en utilisions un. En fait, ajouta-t-il avec un sourire, Sa Seigneurie m'a même recommandé d'en prendre un."

Au bas de la Tour, le glisseur en question ne payait pas de mine mais Julien fut tout de même profondément surpris. Il s'était attendu à une sorte de tapis volant ou à un genre de moto exotique, mais il resta sans voix quand on lui présenta la chose. C'était une espèce de grosse chenille à la peau semblable à du cuir noir sur laquelle on s'asseyait à califourchon en s'accrochant à la taille de celui qui vous précédait. Le premier passager, en l'occurrence Askil, disposait d'une sorte de bride qui lui servait à se tenir en selle. Comme la bête faisait bien trois mètres de long, ils y tenaient à l'aise. Lorsqu'il furent bien installés, Askil se pencha et murmura quelques mots. La chenille s'éleva légèrement, comme si elle se dressait sur ses pattes et se mit a foncer à toute vitesse le long d'un des nombreux chemins qui parcouraient les parcs et bosquets. Julien s'accrochait de toutes ses forces à Askil qui riait de bon cœur, heureux de la surprise des deux novices, Julien et Ambar, dont c'était la première expérience. Ambar, d'ailleurs, que Niil avait pris soin de placer devant lui, après avoir serré cruellement les flancs du malheureux Julien, se mit bientôt a pousser des cris ravis lorsque leur monture prenait des virages à grande vitesse, les obligeant à s'incliner de manière impressionnante, ou dévalait une pente inattendue qui leur donnait l'impression de flotter un instant, débarrassés de la pesanteur. Mais les meilleures choses ont une fin et, comme ils approchaient des rues animées de la ville, ils quittèrent le glisseur qui se mit à brouter tranquillement l'herbe d'une pelouse.

Ils étaient à l'extrémité de la fameuse avenue où Ambar avait croisé pour son malheur le chemin du Guerrier d'Yrcadia. Mais dans la clarté du jour, plus rien ne laissait soupçonner les dangers qui rôdaient la nuit. C'était de nouveau le domaine des enfants, des badauds innocents et des marchands de douceurs . Et quelles douceurs ! Tout le monde eut droit à une triple ration de douceneige, offerte par Ambar, tout fier de pouvoir lancer nonchalamment au marchand :

"Sur le compte des Ksantiris, Honorable !"

Bientôt, ils arrivèrent au bord de l'Aire du Palais où se cachait, au dire de tous, la mystérieuse demeure de l'Empereur. Il y avait peu de monde : la chaleur déjà excessive poussait les gens vers les ombrages des avenues ou la fraîcheur des échoppes. La surface des dalles multicolores brillait comme si l'on venait d'achever de la polir et se transformait, à mesure que le regard portait plus loin, en un miroir scintillant où se reflétait le ciel d'un bleu rendu presque blanc par la canicule. Enfin, si loin qu'on se demandait s'il s'agissait encore d'Aleth, des bâtiments rendus minuscules par la distance marquaient les limites de cette démesure.

"Alors, tu veux toujours essayer ? Demanda Niil."

"D'accord. Tu viens avec moi ?"

"Bien sûr, pourquoi pas ?"

"Je peux venir aussi ?" Demanda Ambar .

"Je ne laisserais pas mon petit frère. Sans moi, il ne sais plus se moucher."

Ambar lui fit la grimace la plus laide se son répertoire puis, se tournant vers Askil :

"Et vous Askil, vous venez aussi ?"

"Non, Noble Fils, moi je reste au bord, pour rire un bon coup."

Ambar et Niil saisirent chacun une main de Julien et les trois garçons s'avancèrent sur la première dalle. Celle-ci leur renvoyait leur image sur fond de ciel. Elle était curieusement fraîche alors que le sol, à l'extérieur, était brûlant au point qu'on en sentait la chaleur au-travers des sandales. La suivante ne se distinguait de la première que par une infime nuance dans sa couleur ambrée. Lorsqu'ils s'y aventurèrent, elle émit un son ténu, cristallin, qui flotta un instant dans l'air. Pris d'un doute, Ambar se retourna, mais tout ce qu'il vit, c'était Askil qui les observait à quelques mètres de là avec, sur les lèvres, un sourire prêt à se transformer en éclat de rire lorsqu'ils commenceraient à rebrousser chemin en s'imaginant marcher droit devant eux. Lorsqu'ils s'avancèrent sur la dalle suivante, ils eurent droit à un concert de pépiements d'oiseaux. Ils avaient l'impression de se trouver au milieu d'un vol de moineaux tourbillonnants. Le vacarme cessa au bout de quelques instants. Cette fois, ils se retournèrent tous les trois, conscient qu'ils étaient sans doute allés aussi loin que le leur permettrait jamais la nature singulière du lieu. Askil leur souriait toujours et leur fit de la main un petit salut ironique. La quatrième dalle était d'un bleu profond de lapis-lazuli. Elle n'émit aucun bruit, mais l'air parut onduler, ainsi qu'il le fait au-dessus d'une route surchauffée, brouillant la vision de l'étendue devant eux. Ils se retournèrent mais, au lieu d'Askil, ils ne virent cette fois que la même ondulation de l'atmosphère.

"Ça y est, ça commence, dit Niil, la prochaine fois, on va se retrouver dehors."

"Avançons, on verra bien, suggéra Julien."

Ils avancèrent résolument dans la direction qu'ils avaient prise au départ.

Chapitre 21
Xarax

Xarax dormait depuis très longtemps. Ce qui l'avait réveillé, il s'en rendait maintenant compte,c'était la présence d'un intrus.

Quelqu'un avait franchi l'Infranchissable Défense. Quelqu'un allait mourir bien tôt, victime des Pièges Innombrables. La chose ne s'était jamais produite. Et, Xarax le sentait maintenant, l'intrus n'était pas seul.

Xarax avait faim. Xarax n'avait pas mangé depuis très, très longtemps. Xarax ne mangeait pas n'importe quoi. Il ne pouvait pas. Par contre, il pouvait jeûner et attendre durant un temps extrêmement long.

Et Xarax était fidèle. Son cœur n'oubliait pas. Jamais.

Xarax avait eu un ami, et cet ami était parti. Mort peut-être? En l'abandonnant à son désespoir.

Xarax n'avait pas mangé depuis ce jour funeste. Son ami était seul à pouvoir lui donner l'unique nourriture qui lui convenait. Mais Xarax n'en avait cure. Il finirait bien par mourir de privation et alors, l'attente prendrait fin sans qu'il puisse rien y faire. Et il n'aurait pas trahi son ami en prenant lui-même sa vie pour abréger son tourment.

Xarax mourrait ainsi qu'il avait vécu ; fidèle à un seul.

Xarax était un Haptir de Kretzlal.

Chapitre 22
Aux marches du Palais…

Lorsqu'ils posèrent le pied sur la dalle suivante, ce n'est pas le rire d'Askil qui les accueillit, mais la vision du plus bel édifice des Neuf Mondes. Devant eux, à quelques centaines de mètres, se dressait le Palais de l'Empereur. Il était tout pareil aux images que Niil avait pu contempler dans la bibliothèque de son père. Tout en tourelles vertigineuses, aériennes, que reliait un réseau de passerelles de cristal qui brillaient au soleil en lançant des éclats de lumière irisée.

"Il faut retourner ! Tout de suite !

Niil avait l'air au bord de la panique.

"Pourquoi ? Demanda Julien, on n'a qu'à continuer un peu. Tu n'as pas envie de voir le Palais de plus près ?

"Tu ne sais pas ce que tu dis. C'est plein de pièges partout ! On n'aurait jamais dû arriver jusqu'ici. Maintenant on n'a pas intérêt à essayer d'aller plus loin !

Niil avait l'air vraiment effrayé. Julien se rangea sans hésiter à son avis.

"Eh bien, retournons.

Mais c'était plus facile à dire qu'à faire. Ils voyaient distinctement, à une trentaine de pas, quelques passants indifférents et Askil, inquiet, qui' s'efforçait manifestement de les voir et n'y parvenait pas. On lisait sur son visage une angoisse terrible : il venait de perdre ceux qui lui avaient été confiés par le Premier Sire lui-même. Mais à chaque fois qu'ils tentaient de marcher vers lui, ils se heurtaient à une résistance qui augmentait très rapidement pour devenir, en moins d'un mètre, un véritable mur invisible.

"On n'y arrivera pas, déclara Niil.

"Il faut essayer d'aller jusqu'au Palais, suggéra Julien. L'Empereur ne refusera pas d'aider le fils du Premier Sire des Ksantiris.

"Tu as raison. Si on arrive jusqu'au Palais, l'Empereur nous aidera. Mais on n'ira pas jusque là. On sera morts avant d'avoir fait cent pas.

"Mais comment est-ce que tu peux en être aussi sûr? Tu m'as dit toi-même que personne ne réussit jamais à faire plus de quelques pas sur l'Aire.

"Tout le monde le sait. Et en plus, c'est écrit dans le Grand Livre des Traditions. Tu ne vas pas me dire que le Grand Livre des Traditions raconte des mensonges, tout de même !

Julien lui aurait bien répondu que, là d'où il venait, bien des livres racontaient n'importe quoi. Mais ce n'était pas le moment de se lancer dans une dispute. Aussi, il fit la réponse qu'on attendait de lui :

"Non, bien sûr ! Mais qu'est-ce qu'on va faire alors ? Attendre qu'on vienne nous chercher ?

"C'est la seule solution.

"Et si ceux qui viennent n'arrivent pas à passer ? Ou s'ils restent coincés, comme nous en ce moment ? On sera bien avancés.

Un lourd silence s'établit, qui dura bien trois minutes durant lesquelles ils purent voir Askil sombrer dans le désespoir. Puis Ambar s'éclaircit la gorge et déclara :

"Je vais essayer, moi.

Niil tourna brusquement la tête, le fusillant du regard.

"Je t'interdis d'essayer quoi que ce soit.

"Mais…

"Ambar, tu es mon frère, mon petit frère, et tu me dois obéissance ! Si tu essaies de bouger sans ma permission, je te casse une jambe.

C'était dit sur un ton qui ne laissait aucun doute, ni sur la capacité de Niil à mettre sa menace à exécution, ni sur sa détermination à empêcher Ambar de se mettre en danger. Cependant, ce dernier n'avait pas pour habitude de céder à la première résistance.

"Niil, il faut bien que quelqu'un fasse quelque chose ! Julien, il n'est pas d'ici… des Neuf Mondes, je veux dire. Et toi, tu es le Noble Fils d'un Premier Sire. Moi je ne…

"Ambar ! rugit Niil, tu es le Noble Fils d'un Premier Sire ! Et notre père ne me pardonnerait jamais d'avoir laissé mon cadet braver le danger à ma place ! En plus de ça, ajouta-t-il d'une voix plus douce, comme pour lui-même, je ne veux pas qu'il t'arrive malheur.

Ambar lui jeta un regard étonné et s'abstint de discuter plus longtemps. Ce fut Julien qui relança le débat :

"Tout de même, Ambar a raison, il faut essayer de nous sortir d'ici sans l'aide de personne. Je ne sais pas pourquoi, mais je suis certain que c'est possible.

La dalle sur laquelle ils se trouvaient était d'un vert sombre et brillant de malachite. Il en fit le tour, observant attentivement les dalles qui la bordaient.

"Celle-ci ne me plaît pas du tout, affirma-t-il en montrant une dalle grise. Par contre, j'ai bien envie d'essayer celle-là.

Et avant que Niil ait pu esquisser un geste pour le retenir, il s'avança résolument sur la dalle rose qu'il venait de désigner et disparut.

"Oh non !

Niil faillit se précipiter pour porter secours à Julien mais il se retint à temps. Il était inutile que le piège fasse une deuxième victime. S'efforçant de retrouver un peu d'emprise sur lui-même, il saisit la main d'Ambar.

"Tu ne lâches pas ma main, hein !

Ambar trop choqué pour parler, secoua la tête et serra de toutes ses forces la main de Niil. Ce dernier était atterré : ce qui avait commencé comme une joyeuse balade s'achevait en tragédie. Et il avait l'impression que la disparition de Julien n'était que le commencement d'une série d'ennuis qui pourrait bien causer sa fin et celle d'Ambar.

***

"Pardon de vous avoir fait peur.

Surgi de nulle part, Julien venait de réapparaître devant eux. En le voyant ainsi, qui souriait, avec l'air penaud du gamin qui vient de casser un vase, Niil fut envahi de deux sentiments contradictoires : le soulagement de revoir sain et sauf l'ami qu'il avait cru mort, et la fureur causée par la peur qu'il lui avait faite. On voyait nettement qu'il était partagé entre l'envie de le serrer dans ses bras et celle de le battre. Le sourire de Julien s'effaça. Il commençait à réaliser ce qu'il venait de lui faire. Mais finalement, le soulagement l'emporta et Niil éclata de rire.

"Imbécile ! Tu nous a fait une de ces peurs. Un peu plus, Ambar allait se mettre à pleurer.

L'intéressé faillit protester qu'il n'était pas le seul, mais il se retint à temps, se contentant d'adresser à Julien un clin d'œil et un sourire qui en disaient long.

"On peut passer, reprit Julien. Pour revenir en arrière, c'est plus difficile. C'est pour ça que j'ai tardé un peu. Et puis aussi, je vous ai attendus un moment avant de me rendre compte que vous ne me voyiez plus et que vous pensiez sans doute que j'étais déjà mort.

Quelques secondes s'écoulèrent, puis il reprit :

"Bon, on y va ?

Niil acquiesça :

"D'accord, je suppose qu'on ne peut rien faire d'autre. On te suit.

"Je pense… hésita Julien, je pense qu'il vaudrait mieux qu'on se tienne la main, comme tout à l'heure.

Ambar, qui n'avait pour l'instant aucune envie de lâcher la main de Niil, s'empara de celle de Julien et se trouva ainsi encadré de ses deux aînés. Le passage sur la dalle rose n'avait rien de spécial. Ils pouvaient seulement constater qu'ils s'étaient déplacés. Devant eux, le Palais de l'Empereur brillait toujours de tous ses feux. Comme il l'avait fait un peu plus tôt, Julien examina attentivement les dalles alentour et se décida pour celle qui se trouvait droit devant eux et qui, à part sa couleur fuchsia, ne se distinguait en rien des trois autres.

"Je crois que c'est sur celle-ci qu'il faut aller.

Les deux autres ne dirent rien. Pour ce qui les concernait, ils auraient été incapables d'avoir un avis quelconque. Ils savaient qu'ils risquaient probablement leur vie, mais si Julien se croyait capable de leur servir de guide, ils n'avaient rien de mieux à proposer. Une nouvelle fois, ils passèrent d'une dalle à l'autre. Il ne leur arriva rien de fâcheux, mais lorsqu'ils regardèrent le Palais, celui-ci semblait s'être éloigné de plusieurs centaines de mètres et ils le voyaient maintenant d'une direction totalement différente. Ce fut Niil qui, le premier, rompit le silence médusé qui les avait saisis :

"C'est des klirks !

Comme les autres le regardaient sans comprendre, il expliqua :

"Les dalles ! C'est des klirks ! Peut-être pas toutes, mais la dernière, c'est sûr. On a voyagé sur une dalle beaucoup plus loin du Palais.

"J'ai jamais pris de klirk, protesta Ambar, mais je sais qu'il faut un Passeur pour les faire marcher.

"Julien est un Passeur !

"C'est vrai, Julien ?

"C'est ce qu'on prétend. Moi, je n'en sais rien.

Ambar le regardait avec, au fond de ses yeux noirs, une nuance nouvelle faite de respect mêlé de crainte. En même temps, il desserra son éteinte sur la main de Julien. Celui-ci, surpris et quelque peu peiné, se pencha pour se mettre à son niveau.

"Oh ! Ambar ! Qu'est-ce qu'il y a ? Je te fais peur ? Je te dégoûte ? J'ai des écailles ? Une queue fourchue ?

"Non, Noble Sire, mais vous savez, sur les quais, on raconte plein de choses sur les Passeurs et les Sorciers. Il va falloir que je m'habitue.

"Voilà que tu me redonnes du 'Noble sire' maintenant ? Arrête tout de suite ces bêtises. Je ne sais pas ce qu'on raconte sur les quais, mais je te jure que je n'ai encore jamais mangé personne. Quoique, à la réflexion, si tu continues, je pourrais bien faire une exception. D'accord ?

Pour toute réponse, le gamin sourit et resserra son étreinte sur la main du Terrible Passeur Julien.

"À la bonne heure ! Maintenant, Niil, je crois que tu as raison, et quelqu'un qui viendrait ici sans un passeur n'aurait aucune chance d'avancer.

"Ça n'empêche pas qu'il doit y avoir des pièges, même pour un Passeur. Le Grand Livre des traditions…

"Je sais ! Je sais. Je suis sûr qu'on est entouré de pièges. Figure-toi que j'ai même l'impression de les sentir. C'est comme ça que je me décide à aller sur une dalle plutôt qu'une autre. Je ne sais pas comment ça marche, ni pourquoi, mais quelque chose me dit que je ne me tromperai pas.

"Prions les Puissances du R'hinz pour que tu aies raison, parce que si tu te trompes, on n'aura même pas le temps de te le reprocher.

Après ces parole réconfortantes, ils se remirent en route.

Chapitre 23
Le Palais de l'Empereur

Xarax

Trois ! Ils étaient trois et, contre toute attente, ils étaient en passe de réussir l'impossible. Les pièges étaient bien là pourtant, toujours prêts à détruire l'imprudent au moindre faux pas.

Mais ces trois là ne faisaient pas de faux pas. Après plus de trente sauts d'une dalle à l'autre, ils choisissaient toujours la bonne option.

Bientôt, s'ils continuaient à bénéficier de cette chance insensée, ils seraient aux portes du Palais.

Xarax ne pouvait plus replonger dans ses rêves. Xarax devait se réveiller complètement et faire de nouveau jouer ses articulations ankylosées. Xarax devait se préparer à brûler ses dernières forces pour ce qui serait sans doute son ultime bataille.

Xarax était un Haptir de Kretzlal.

***

Il n'y avait plus de dalles. Ils étaient sur une pelouse parsemée de buissons bien entretenus dont les fleurs bleues répandaient un parfum agréable. Aucun mur de clôture n'était visible mais, à une dizaine de pas devant eux une arche élégante, faite d'une pierre verte translucide, semblait marquer l'entrée de l'enceinte du Palais.

"Je crois qu'on n' a pas le choix, déclara Julien, il faut entrer.

Ils s'avancèrent, craignant jusqu'au dernier instant quelque piège qu'ils n'auraient pas décelé, mais il franchirent sans encombre l'Arc de Jade. Aucun d'eux n'eut conscience que n'importe qui d'autre aurait immédiatement été haché menu par les lames dissimulées dans les montants joliment sculptés qu'ils admirèrent au passage d'un œil distrait.

Le jardin se prolongeait jusqu'au pied du mur du Palais. La surface de pierre blanche était percée de portes monumentale espacées d'une centaine de pas. Celle vers laquelle ils se dirigeaient était grande ouverte, ses vantaux de métal blanc, repoussés de part et d'autre de l'ouverture rectangulaire, n'avaient rien de particulier si ce n'était qu'ils étaient couverts de sculptures représentant d'étranges animaux et que ces animaux bougeaient ! Ils se poursuivaient sur toute la surface des vantaux et cependant, lorsque Julien se décida à poser un doigt hésitant sur une espèce de lapin, il ne ressentit que la froide dureté du métal immobile. Mais le plus singulier n'était pas cette œuvre d'art étonnante et Ambar exprima tout haut ce qui les tracassait vraiment :

"C'est curieux, non, qu'il n'y ait même pas un garde à la porte ?

"Curieux et inquiétant, renchérit Niil. L'empereur doit être gardé mieux que n'importe qui. Ça n'est pas normal.

Ils s'engagèrent dans le long corridor qui s'offrait à eux, leurs sandales bruissant sur le sol de pierre, jetant au passage un regard sur le ciel pas les hautes fenêtres découpées de chaque côté.

Ils parvinrent ainsi à une vaste salle ronde dont le sol de verre vous donnait l'impression de surplomber des profondeurs marines et produisait à chaque pas un murmure de ressac. Le plafond en coupole s'élevait à une hauteur vertigineuse. Il était percé tout autour d'une série d'ouvertures rondes qui laissaient entrer la lumière du soleil.

"J'espère qu'on va bientôt arriver dans une partie habitée, dit Julien. Cette espèce de Château de la Belle au Bois dormant commence à me donner la chair de poule.

"Quoi ?

"Ça n'a pas d'importance. Je suis d'avis de continuer jusqu'à ce qu'on trouve enfin quelqu'un. Même si les gardes nous attrapent, on pourra s'expliquer et prouver qu'on n'est pas des voleurs en train de faire un mauvais coup.

Xarax

Toutes les alarmes résonnaient dans sa tête. L'ennemi était dans la place. Il était en train de traverser la Rotonde Océane. Xarax s'étira une dernière fois avant de s'élancer de toute la vitesse dont il était capable dans les galeries du Palais.

Xarax connaissait le Palais mieux que n'importe qui. Mieux que l'Empereur lui-même. Xarax allait fondre sur les intrus si vite qu'ils n'auraient même pas le temps d'arriver à la porte.

Et Xarax percevait aussi autre chose. Autre chose qui approchait et qui évoquait de pénibles souvenirs. Décidément, c'était un mauvais jour.

Xarax allait sûrement mourir, et ça c'était une bonne chose, mais ce qui se tramait dans le palais était mauvais au plus haut point. L'Empereur n'aimerait pas, non, si jamais il savait, il n'aimerait pas …

Xarax allait aussi vite qu'il le pouvait, mais la chose qui approchait, la chose plus redoutable encore que les intrus, cette chose était infiniment plus rapide que Xarax. La chose était déjà là. La chose était quatre.

Mais Xarax fonçait plus vite que jamais. Xarax n'avait pas peur.

Xarax était un Haptir de Kretzlal.

Chapitre 24
Le choc

Les quatre Guerriers d'Yrcadia se matérialisèrent d'un seul coup à une dizaine de pas, alors qu'il ne restait plus aux trois enfants qu'une vingtaine de mètres à franchir pour sortir de la salle. Tout d'abord, Niil pensa qu'il s'agissait - enfin ! - de gardes du Palais, mais un regard suffit à le détromper : ils ne portaient ni la livrée pourpre et or de l'Empereur, ni les Marques blanches du Palais, mais un abba bleu nuit et leurs visages étaient dépourvus de Marques. De plus, ils brandissaient des armes et se déployaient en unité de combat. Ces hommes étaient des assassins. Et des assassins, dans le Palais, ne pouvaient avoir qu'une seule cible : l'Empereur lui-même.

En tant que fils du Premier Sire des Ksantiris, Niil avait un Guerrier Silencieux pour précepteur et l'Honorable Kanekto s'employait à inculquer à son pupille, en plus des sciences et lettres indispensables à un Noble Fils, toutes les subtilités du combat corps à corps et du maniement d'une impressionnante variété d'armes. En d'autres termes, même s'il n'avait pas l'expérience du combat réel, Niil était loin d'être un petit garçon sans défense. Il était parfaitement entraîné et d'une loyauté sans faille à son Empereur.

Sous-estimer son adversaire n'est jamais une bonne chose. En l'occurrence, cela fut fatal au guerrier le plus proche : alors qu'il se dirigeait tranquillement, seul et sûr de sa force, vers le plus petit des trois enfants et s'apprêtait à faire voler sa tête d'un revers de son sabre court, un coup de pied d'une rare brutalité l'atteignit à la tempe, l'expédiant sur le champ dans l'enfer des assassins alors que son sabre changeait de propriétaire. Les trois autres prirent immédiatement la mesure du danger et se regroupèrent pour y faire face.

Niil savait qu'il n'avait aucune chance, mais il était par-dessus tout un Ksantiri. Ses ancêtres avaient fait preuve de vaillance et tous, aussi loin qu'on pouvait remonter dans l'histoire de la Famille, avaient eu à cœur de défendre leur Empereur lorsque cela s'était avéré nécessaire. Niil ne faisait pas exception. Ces mercenaires étaient là pour s'attaquer à l'Empereur et il s'efforcerait de les retenir de son mieux en espérant que les Gardes du Palais se montrent enfin. Sans illusion sur ses chances de survivre à l'aventure, mais déterminé à faire jusqu'au bout son devoir et à garder intact l'honneur des Ksantiris, Niil marcha sur l'ennemi.

C'est alors qu'un vrombissement se fit entendre. On eût dit qu'un énorme frelon se ruait dans la salle et, de fait, une chose multicolore tournoya un instant entre les combattants, comme si elle hésitait sur le parti à prendre puis, si rapide que l'œil avait du mal à la suivre, la chose fonça droit sur Julien, ralentissant à l'ultime seconde, juste avant de frapper, reconnaissable de tous. Ambar poussa un cri d'horreur :

"Un haptir !

Comme s'ils n'avaient pas eu assez à faire avec leurs adversaires humains, cette créature redoutable entre toutes s'alliait à leurs ennemis. Ce n'était certes pas sa taille, relativement modeste, qui rendait le haptir particulièrement dangereux, mais la funeste combinaison d'une intelligence comparable à celle de n'importe quel humain, d'une perception du temps étirée à volonté, d'une maîtrise absolue du vol, d'une absence totale de crainte et, bien sûr, d'un venin redoutable. Comparés à ceux d'un haptir, les réflexes humains étaient désespérément lents et seul un Guerrier supérieurement doué pouvait espérer lui résister plus de quelques secondes. De plus, les haptirs n'ayant pratiquement aucun contact avec les humains, il était quasiment impossible de s'entraîner à les combattre.

Le haptir, toutes griffes dehors, tordait son corps de lézard devant le visage déformé par la terreur du garçon qui levait les bras en un geste inutile pour se protéger. Les ailes du petit monstre battaient furieusement, comme celles d'une libellule alors que sa gueule largement ouverte laissait voir deux rangées de dents aiguës et une langue d'un bleu éclatant.

Julien battait désespérément des bras pour se protéger, tentant maladroitement d'éloigner son assaillant, mais son ignorance totale des arts du combat transformait ses efforts en une gesticulation pitoyable et inefficace. Après l'avoir observé quelques secondes, le haptir passa au-travers de ses moulinets, planta fermement ses griffes dans son épaule droite et enroula sa longue queue autour de son cou.

***

Et c'est ainsi que se firent les retrouvailles de Xarax, Haptir de Kretzlal et de l'ami qu'il croyait avoir perdu.

Pour Julien, le temps s'arrêta littéralement. Autour de lui, tous les personnages ressemblaient à des statues alors que dans sa tête une voix se faisait entendre :

"Ami ! Après si longtemps, Xarax te retrouve ! Avais-tu oublié Xarax ? Et pourquoi laisses-tu ces tueurs menacer tes compagnons ?

La confusion, dans l'esprit de Julien, faisait maintenant place à une puissante impression de déjà-vu, comme si la créature qui parlait revenait à lui du fond d'un passé incroyablement lointain. Il ne l'avait jamais vue mais, bizarrement, il s'en souvenait de plus en plus nettement.

"Tu as changé, mais tu es toujours le même. Xarax t'a reconnu dès qu'il t'a vu. Tu as oublié qui tu es. Xarax ne comprend pas tout, mais il va t'aider à te souvenir. Fais confiance à Xarax.

L'esprit de Julien fut envahi par une sorte d'éclair au ralenti. C'était comme une lumière trop vive pour être regardée, mais c'était à l'intérieur de sa tête. Et puis, une fraction de seconde plus tard, alors qu'il voyait de nouveau les gens figés autour de lui, il sut ce qu'il devait faire et, surtout, comment le faire.

***

Ambar vit Julien, auquel le haptir s'accrochait de toutes ses forces, lever le bras en même temps qu'il criait d'une voix étrange aux accents gutturaux :

"Han Khalimaï ! To Ganniwey !

Un trait de feu orange partit de sa main et vaporisa instantanément les trois adversaires qui s'apprêtaient à embrocher Niil, avant d'ouvrir dans le mur de la rotonde une brèche assez grande pour faire passer un cheval.

Dans le silence qui suivit, brisé seulement par la chute de quelques pierres qui se détachaient du mur malmené, ni Ambar, ni Niil n'osèrent bouger pendant plusieurs secondes. Puis la voix de Julien s'éleva de nouveau, mais elle avait retrouvé son timbre naturel, même si la fatigue la rendait ténue, fragile :

"Ça suffit Xarax, laisse-moi un peu de temps.

Et ils virent leur ami lever la main jusqu'au monstre qui l'étranglait et le caresser doucement.

Chapitre 25
Récupération

Dans le silence revenu, on entendit bien tôt, par la brèche du mur, le chant des oiseaux qui, un instant dérangés, reprenaient leurs activités. Ce fut pour Niil comme un signal. Secouant la tête, il se dirigea d'abord vers Ambar et, s'étant assuré qu'il était indemne, il lui prit la main et l'entraîna jusqu'à Julien. Ce dernier, pâle comme un spectre, avait fermé les yeux et continuait de caresser le haptir sans paraître se soucier du reste du monde.

"Julien ? Ça va ?

Julien ne dit rien, mais le haptir tourna la tête et le fixa de ses yeux rouges. On aurait dit un croisement entre une libellule et un varan. N'importe qui, sous ce regard, aurait immédiatement pris la fuite, mais Niil n'était pas n'importe qui. Il resserra sa prise sur la main d'Ambar, qui faisait de son mieux pour ne pas trembler et, après s'être éclairci la voix, s'adressa au haptir autant qu'à Julien :

"Julien ? Je suppose que ça va ? Le haptir ne te fait pas de mal ?

Cette fois Julien répondit, de la même voix épuisée.

"C'est Xarax. C'est mon ami. Il ne vous fera pas de mal. Approchez-vous.

Comme si ces quelques mots avaient usé ses dernières forces, Julien s'effondra doucement sur les genoux.

"Julien ! Qu'est-ce qui se passe ?

"Ce n'est rien. Approchez-vous et tendez la main vers Xarax.

Ils tendirent la main vers cette créature qu'ils savaient plus dangereuse que tout ce qu'ils avaient eu l'occasion de voir jusqu'à présent, mis à part un ghorr. Xarax, en deux mouvement trop rapides pour qu'ils les voient vraiment, les toucha de sa langue bleue, enregistrant instantanément leurs caractéristiques et le classant, dans sa mémoire infaillible comme étant deux humains que son honneur lui imposait de protéger à tout prix. Puis Julien s'effondra complètement et, à la grande surprise de ses amis, se mit à dormir profondément, respirant régulièrement, le visage apaisé.

Le haptir, lui, déroula sa queue qui enserrait toujours le cou de son ami, se glissa sur sa poitrine et, pendant une dizaine de secondes, regarda tour à tour Niil et Ambar. Puis, sans un avertissement, il bondit sur l'épaule de ce dernier qui ne put s'empêcher de pousser un cri d'effroi avant de sentir la prise ferme des griffes sur son épaule et la queue écailleuse qui enserrait son cou. Puis résonna dans sa tête une voix apaisante :

"Xarax ne te fera pas de mal. Xarax a besoin de toi. Un peu. L'ami de Xarax trop fatigué. Xarax trop fatigué. Xarax va dormir. Tu veux bien donner un peu de tes forces à Xarax ? Sinon, Xarax va mourir et son ami sera triste.

"Bien sûr, je veux bien. Qu'est-ce qu'il faut que je fasse ?

"Qu'est-ce que tu dis ? s'inquiéta Niil. Qu'est-ce qui se passe ?

"Rien, tout va bien, je parle à Xarax.

Niil eut la sagesse de ne pas poser d'autres questions.

"Tu ne fais rien. Tu vas être un peu fatigué. Mais Xarax fera bien attention. Comment, ton nom ?

"Ambar. Je m'appelle Ambar, puis après un instant d'hésitation, il poursuivit : Fils Quatrième des Ksantiris.

"Ambar, Fils Quatrième des Ksantiris, Xarax, Haptir de Kretzlal, te remercie. Maintenant, il va dormir et s'en remet à toi pour le protéger.

Sur quoi, aussi rapidement que Julien quelques instants plus tôt, Xarax ferma les yeux et s'endormit.

"Il m'a demandé de le protéger !

Les yeux noirs d'Ambar étaient écarquillés dans une expression à la fois craintive et émerveillée.

"Tu es un Ksantiri maintenant. Tu dois le protéger. Quand même… qu'un haptir te demande protection ! À toi !… Pardon, ça n'est pas ce que je voulais dire.

"Ben si. C'est plutôt bizarre. Il aurait dû te demander à toi. Tu es un vrai Guerrier. J'ai cru qu'ils allaient me tuer, ces types. Mais c'est toi qui… enfin…

Ambar se tut, gêné, et jeta un coup d'œil au corps du guerrier occis par Niil.

"Oui, je ne pouvais pas faire autrement. C'est la première fois, tu sais.

Niil avait baissé la tête et regardait ses pieds. Maintenant qu'était retombée l'excitation de la bataille, ses mains tremblaient et sa respiration haletante laissait penser qu'il n'était pas loin d'éclater en sanglots. Manifestement, l'idée d'avoir tué un homme ne lui plaisait guère. Même si cet homme était un assassin. Ambar perçut son trouble et, d'un geste empreint d'une timidité dont Niil l'avait cru débarrassé, il posa un doigt sur le devant du lakh de ce dernier :

"Je voulais te dire… Le type, c'est moi qu'il voulait… Et tu… Ben, je sais bien que ce n'est pas grand chose, mais je voulais te dire merci. Je n'ai pas encore eu le temps. Et ils auraient sans doute tué aussi Julien. Moi, je suis fier de toi.

Avant que Niil n'ait eu le temps de trahir son émotion, une dizaine de personnes entrèrent en trombe dans la rotonde dévastée. La plupart étaient des Gardes du Palais, reconnaissables au violet et à l'or de leur abba ainsi qu'à leur Marques d'un blanc éclatant, mais ils étaient accompagnés d'Askil et du Premier Sire. Tous avaient dégainé leurs armes et on les sentait prêts à faire un carnage de quiconque menaçait la vie des enfants. La façon dont ils s'arrêtèrent, stupéfaits, devant la scène qui les attendait avait quelque chose de si comique qu'Ambar fut pris d'un fou-rire nerveux qu'il eut le plus grand mal à dissimuler sous une quinte de toux. Et la tête du garde le plus proche lorsqu'il aperçut le haptir qu'il portait en cache-col ne fit rien pour arranger les choses. Mais Sire Aldegard était trop maîtredébiter de lui pour demeurer bouche bée plus d'un instant. Il se reprit, évalua d'un coup d'œil la situation, et déclara :

"Je vois que nous arrivons après la bataille. Julien est-il blessé ? Ajouta-t-il en s'approchant du garçon étendu.

Niil le rassura :

"Non, Premier Sire, il dort. Et, ajouta-t-il, anticipant la prochaine question, ce haptir autour du cou d'Ambar est un ami qui lui a demandé protection. Je crois qu'il n'y a plus de danger.

"Et cet Yrcadien ?

Ce fut Ambar, devançant son aîné, qui répondit :

"Premier Sire, c'est Niil qui l'a… Ils étaient quatre, et il s'est battu tout seul contre eux. Et j'ai bien cru que c'était fini. Mais le haptir est arrivé. On croyait qu'il allait attaquer Julien, mais au lieu de ça, il s'est posé sur lui et puis Julien… Julien il a lancé du feu et les Yrcadiens, ils sont partis en fumée. C'est ça qui a fait le trou dans le mur. Et puis Xarax, là, fit-il en posant sa main sur le haptir sagement lové autour de son cou, il s'est posé sur moi. J'ai eu vraiment peur. Mais tout ce qu'il voulait, c'était que je lui donne un peu de force et que je le protège. Et puis vous êtes arrivés.

Ambar avait débité son histoire à toute vitesse, comme pour se libérer d'un fardeau. Aussitôt qu'il eut terminé, il bâilla profondément et Askil n'eut que le temps de faire trois pas pour le cueillir au moment où, lui aussi, il s'endormait comme une masse.

"J'espère que tu n'as pas sommeil, toi aussi, Ksantiri, fit le Premier Sire.

"Non, Premier Sire, je crois que je pourrai attendre cette nuit.

"C'est pourtant toi qui sembles avoir fait le plus gros du travail.

"Je ne crois pas, fit Niil en montrant le mur en ruines. Tout ça est l'œuvre de Julien. Il a aussi détruit trois Yrcadiens. Moi, je n'ai presque rien fait.

"C'est ce dont nous jugerons plus tard. Pour l'instant, il nous faut retourner à la Tour des Bakhtars.

"On ne verra pas l'Empereur ?

Niil était visiblement déçu de ne pas même apercevoir celui pour lequel il venait, en toute simplicité, de risquer sa vie.

"Nous le verrons, mais pas tout de suite. Il ne peut vraiment pas nous recevoir en ce moment. Si je ne me trompe pas, il te remerciera lui-même de ton dévouement.

Niil avait été trop secoué dernièrement pour avoir encore le réflexe de rougir, mais il protesta quand même :

"Je ne demande pas que l'Empereur me remercie. Je n'ai rien fait d'extraordinaire. J'espérais simplement le voir.

"Tu le verras. Maintenant, je vais porter Julien et nous allons retrouver le klirk le plus proche où nous attend Aïn, le Passeur. Askil nous accompagnera avec Ambar. À ce propos, je te félicite encore une fois d'avoir insisté pour en faire un Ksantiri.

Laissant aux gardes le soin de nettoyer la salle et d'évaluer les dégâts, ils empruntèrent une série de couloirs dont les entrées dissimulées et les murs dépourvus d'ornements suggéraient qu'il s'agissait de raccourcis secrets destinés aux seuls familiers du Palais.

Chapitre 26
Reconnaissance

Ambar dormit jusque tard dans l'après-midi. Lorsqu'il s'éveilla, ce fut pour rencontrer le regard d'Askil, qui lui souriait

"Vous voici de retour parmi nous, Noble Fils. J'en suis plus heureux que je ne saurais le dire. J'ai bien cru vous avoir perdu. Mais tout est bien, maintenant. Quoique je préférerais que ce haptir ne vous serre pas d'aussi près.

Ambar se sentait frais, reposé, et il sourit à son tour avant de répondre :

"Askil, ne dites pas de mal de Xarax. Il pourrait vous entendre. Ne vous inquiétez pas, il ne me fera pas de mal. En plus, il paraît que c'est un ami de Julien. À propos, comment il va, Julien?

"Il semble aller bien, mais lui, il dort encore.

Ambar se leva d'un bond.

"Où il est ? Vous croyez que je peux aller le voir ?

"Oh, je crois que ça doit pouvoir se faire. Il est là, répondit Askil en désignant le lit à l'opposé du sien.

Ambar s'approcha. Julien, couché sur le côté, lui faisait face. Son teint naturellement pâle était devenu presque translucide et contrastait de manière impressionnante avec le cuivre sombre de ses cheveux. Quelques taches de son, de part et d'autre de son nez, se détachaient comme jamais et ses paupières avaient pris une teinte violacée. Un regard suffisait pour se rendre compte que le garçon était allé bien au-delà de ses forces.

"Les Maîtres de Santé le laissent comme ça ?

Ambar était scandalisé.

"Ils ont fait tout ce qu'ils pouvaient. Il allait beaucoup plus mal quand il est arrivé. Ils ont dit qu'ils ne pouvaient pas lui redonner plus de forces pour le moment. Moi, je n'y connais pas grand chose, mais je sais qu'il faut un certain temps pour profiter des forces qu'on vous donne de cette façon. C'est un peu comme quand on mange, il faut le temps de digérer.

"Alors, là, Julien, il digère ?

"Je crois, oui.

"Et Niil, où il est ?

"Le Noble Fils Niil est actuellement au Conseil du Premier Sire. Il m'a demandé de l'avertir de votre réveil. Si vous n'avez pas besoin de moi immédiatement…

"Allez prévenir Niil, s'il vous plaît. Et demandez-lui quand il compte revenir et si je dois l'attendre pour manger. Je meurs de faim !

"Pour ça, je crois que l'Honorable Tannder va pouvoir vous venir en aide.

Le majordome, qui se tenait à portée de voix, apparut aussitôt. Il portait un plateau abondamment pourvu de choses délicieuses et nourrissantes.

"Noble Fils, il m'a semblé qu'un petit en-cas ne serait pas de trop à votre réveil. J'espère que mon choix vous…

"C'est parfait, Honorable. Mais je devrais peut-être attendre Niil et Julien…

"Ce n'est pas nécessaire. L'important est que vous repreniez vite des forces.

Tannder prit congé avec une petite inclinaison de la tête, laissant Ambar s'expliquer avec la nourriture et un grand pichet de raal frais.

Quelques minutes plus tard, Askil revint.

"Le conseil durera encore un bon moment, Noble Fils, mais votre Noble Frère assure qu'il sera bientôt libéré. Il vous prie d'avoir la bonté de ne pas vider toutes les réserves de la Tour et de vous souvenir de votre frère affamé. On ne lui a jusqu'ici offert que de l'eau. C'est la règle du Conseil.

"Et vous, Askil, vous voulez manger un morceau avec moi?

"Mon capitaine me ferait écorcher vif s'il me prenait à manger pendant mon service !

"Alors, si vous ne voulez pas manger avec moi, racontez-moi au moins ce qui s'est passé après qu'on ait disparu sur l'Aire du Palais.

Le visage du gardien s'assombrit soudain au souvenir de ses angoisses passées.

"Quand je vous ai vus disparaître, j'ai tout de suite su qu'il se passait quelque chose de vraiment grave. Un moment, j'ai pensé vous suivre, mais je me suis dit que ce n'était pas une bonne idée. Alors, j'ai fait ce qu'on ne doit faire qu'en cas d'extrême urgence : j'ai couru aussi vite que j'ai pu jusqu'à une maison où est caché un klirk du Premier Sire. Là, il y a toujours un Passeur. Jour et nuit. Ils se relaient. Je suis rentré à la Tour et j'ai prévenu le Premier Sire. J'étais certain qu'il m'enverrait immédiatement sur Tandil, pour avoir perdu ses hôtes, mais au lieu de ça, il m'a fait l'honneur de m'emmener avec lui pour vous secourir. L'Honorable Passeur Aïn nous a amenés directement au Palais et les gardes nous ont suivis sans même poser une question. À un moment, le Premier Sire s'est arrêté et a regardé un grand dessin sur le mur. Il a dit : 'Ils sont à la Rotonde Océane' et il a commencé à courir. Mais, même en allant aussi vite que possible, on est quand même arrivés trop tard. D'ailleurs, je ne comprends toujours pas comment le Sire Niil a pu tenir tête à quatre adversaires de cette trempe. Je connais un peu les guerriers d'Yrcadia et ce ne sont pas des tendres. Quant à ce qu'à fait le Sire Julien… Je dirais que c'est impossible à moins d'être un Maître Sorcier. Et encore ! Vous avez là un drôle d'ami, Maître Ambar.

"Askil, je crois que Julien est encore plus étrange que vous ne pensez.

"Eh bien, Ambar, on s'apprête à dire du mal du Terrible Julien ?

La voix de Julien, depuis la chambre, avait retrouvé un semblant de fermeté. Il n'était sans doute pas au mieux de sa forme, mais ils semblait avoir récupéré un tant soit peu.

Tout d'abord surpris d'entendre celui qu'il croyait encore profondément endormi, Ambar se précipita à son chevet.

"Comment ça va ?

"Je vais bien. Je me sens encore un peu faible, mais j'ai une faim terrible.

"Alors viens manger avec moi, il y a tout ce qu'il faut et Askil ne veut pas me tenir compagnie.

"Et de plus, ajouta ce dernier, il faut que j'aille prévenir du réveil de Sire Julien.

Une fois Askil parti, Julien se leva. Ses jambes le portaient mal et il dut s'appuyer sur Ambar.

"Ambar, j'ai envie de pisser. Tu veux bien m'aider ?

Vu les familiarités du matin même, la question était purement rhétorique, mais Ambar eut une petite hésitation qui poussa Julien à ajouter :

"Je peux pisser tout seul, mais je ne voudrais pas m'écrouler dans les toilettes. Et puis, même si tu avais d'autres idées, je suis toujours le même Julien, tu sais. Je ne crois pas que ma queue soit devenue un serpent.

Ce n'était assurément pas un serpent, mais Ambar s'abstint tout de même de toute familiarité intempestive. Puis Julien se jeta sur la nourriture comme si sa vie en dépendait.

Après quelques minutes de gloutonnerie animale, il finit par relever la tête et, essuyant son menton dégoulinant de cette délicieuse sauce froide qui accompagnait les merveilleux petits beignets si croustillants, il fronça les sourcils et désigna le haptir, toujours endormi et sagement lové autour du cou d'Ambar.

"Xarax t'a pris comme perchoir ?

"Xarax, Haptir de Kretzlal, a fait l'honneur de demander sa protection, et aussi un peu de sa force, au Fils Quatrième des Ksantiris, fit-il avec un petit salut ironique. Puis il poursuivit avec un sourire penaud : qu'est-ce que j'ai eu peur quand il m'a sauté dessus ! Toi, tu dormais déjà, et si Niil ne m'avait pas tenu la main, je crois que je me serais pissé dessus ! Tu imagines, ce truc monstrueux qui t'arrive en pleine figure…

"Oui, j'imagine très bien.

"Oh ! C'est vrai qu'il t'a fait la même chose. C'était même pire, parce qu'on croyait vraiment qu'il t'attaquait.

"Mais j'ai l'impression que, quand on le connaît, c'est quelqu'un de très bien. Pas joli-joli, mais très bien. Il t'a parlé, à toi ?

"Non, sauf pour me demander la permission de s'installer. Il était très fatigué. Il s'est endormi tout de suite. Moi aussi d'ailleurs. Ce que je ne comprends pas, c'est pourquoi il n'a pas choisi Niil. Pour le protéger, c'était quand même le plus indiqué, non ?

Julien réfléchit quelques instants.

"Je ne sais pas… Peut-être qu'il a reconnu en toi une grande noblesse de cœur, un courage infaillible et un dévouement sans borne et qu'il a décidé de s'en remettre à la garde de cet Ambar que tout le monde prend pour un petit garçon sans importance, mais qui est, en fait, un immense guerrier. On peut aussi imaginer qu'il a réfléchi un instant et qu'il s'est dit que Niil venait de prouver qu'il n'était pas n'importe qui non plus et que, s'il s'installait sur lui, ce brave Niil allait se mettre à dormir comme un bébé et ne servirait plus à grand chose. Il valait mieux choisir le petit frère, un garçon loyal et courageux, pour lui prendre l'énergie dont il avait besoin, et laisser au plus grand le soin de faire face au danger. Qu'est-ce que tu en penses ?

"Je pense que Xarax est au moins aussi malin que toi. Il a dû choisir la deuxième solution. Mais ça ne fait rien, maintenant que je l'ai autour du cou, je commence à bien l'aimer, même s'il est vraiment dangereux.

"Tu pourrais peut-être m'expliquer ça. Je me sens beaucoup mieux maintenant et je n'ai pas vraiment eu le temps de faire sa connaissance.

"Ben, c'est un haptir. Ils vivent sur le Monde de Kretzlal et tu as vu comme ils sont rapides. En plus, ils sont venimeux. Si jamais tu es mordu, tu meurs avant d'avoir fait trois pas. On raconte même que de les toucher seulement, ça suffit pour être empoisonné.

"C'est complètement faux. Xarax n'a pas besoin de ça pour se défendre.

Ambar pâlit en entendant résonner la voix dans sa tête, puis son naturel reprit les dessus et il retrouva son sourire :

"Ça y est, il est réveillé ! Il m'a parlé !

"Je vois bien, il a les yeux grands ouverts et il me regarde.

Tannder, qui semblait toujours être à portée de voix, s'approcha doucement. Son attitude n'avait plus rien à voir avec celle d'un domestique et, si les enfants avaient eu l'expérience de Niil, ils auraient immédiatement reconnu dans sa façon de bouger l'Art Silencieux.

"Tannder, fit Ambar soudain mortellement sérieux, Xarax vous demande de rester où vous êtes et de ne plus bouger.

Tannder se figea instantanément. Ambar poursuivit, après avoir écouté quelques secondes :

"Il vous demande le nom de votre Maître et quelle est votre allé… allégeance ? Il dit aussi que si votre réponse ne lui plaît pas, vous allez mourir. Il dit qu'il sait qu'il mourra aussi, mais ça ne fait rien. Il attend.

Tannder eut un imperceptible sourire et prit le temps de respirer profondément avant de répondre :

"Habderim d'Aleth était mon Maître. Mon allégeance est à l'Empereur, et à lui seul.

"Xarax veut savoir pourquoi il ne vous a jamais vu.

"Mon Maître est mort lors du Grand Malheur. J'ai vu l'Empereur deux fois, un peu avant que… Mon Maître m'a parlé de vous, Xarax. Il vous connaissait bien et s'honorait de pouvoir vous approcher sans crainte. Il m'a légué un mot secret le jour où il a jugé que l'on pouvait me considérer à mon tour comme un Maître. C'est paraît-il la clé de votre bienveillance, sinon de votre amitié, Xarax.

"Xarax dit que c'est très intéressant, mais qu'il n'a pas de temps à perdre.

"Mon Maître m'a dit précisément : ' Si ta route croise un jour la route de Xarax, le Haptir, demande-lui de toucher ta main de sa langue et…'

"Xarax dit que vos routes sont entrain de se croiser, alors faites comme votre Maître vous a dit, et qu'on en finisse !

Tannder s'approcha d'Ambar et, avec une lenteur étudiée, tendit sa main gauche vers la tête du haptir. Ce dernier entrouvrit sa gueule, laissant voir au passage ses terribles dents effilées et posa sa langue bleue sur les doigts offerts.

"Saptor.

Le mot avait été murmuré et seul Ambar l'entendit en dehors de Xarax. Ce dernier, dont l'attitude avait jusqu'à ce moment exprimé la plus alerte vigilance, se détendit visiblement et enroula sa langue quelques instants autour de l'index de Tannder.

"Honorable Maître Tannder, Xarax vous reconnaît pour un des siens. Xarax partage votre allégeance. Vous partagez l'allégeance de Xarax.

"Honorable Xarax, vous savez sans doute des choses qui m'échappent. J'espère que, lorsque viendra le moment, vous m'en ferez part afin qu'ensemble nous aidions à réparer ce qui fut brisé.

Le haptir avait lâché le doigt de Tannder, rompant ainsi le contact, et ce fut de nouveau Ambar qui servit de porte-parole :

"Xarax dit que tout viendra en son temps. Il dit qu'il est heureux que vous soyez ici et que vous devez continuer de veiller sur ceux qu'on vous a confiés. Ça veut dire nous, ça ?

Tannder hocha la tête :

"Vous, Ambar, et aussi Niil et … Julien.

L'infime hésitation n'avait pas échappé à Julien qui tourna vivement la tête et lui lança un regard aigu, comme s'il allait lui poser une question. Au lieu de quoi, il s'adressa à Ambar :

"J'ai l'impression que Xarax ne va pas bien, on dirait qu'il perd ses couleurs.

En effet, le haptir, normalement aussi coloré qu'un perroquet, avait pris une teinte grisâtre.

"Xarax dit que ça ne fait rien. Il dit que seul son ami peut lui donner sa nourriture, mais qu'il peut attendre encore un peu.

Julien s'adressa directement à Xarax :

"Xarax, cet ami qui peut te donner à manger, c'est moi ?

"Il dit que oui, mais que ça n'est pas important.

"Xarax, je ne me souviens pas vraiment de toi, mais si tu es mon ami, je ne veux pas te voir dépérir comme ça. Dis-moi ce que tu veux et j'irai te le chercher.

"Il dit que tu ne te rends pas compte, que tu ne comprends pas et que, de toute façon, tu es encore trop faible.

"Xarax, laisse-moi juger de ça par moi-même. Tu es venu au moment où j'avais besoin de toi. Je sais que c'est toi qui m'as permis de faire… ce que j'ai fait. Maintenant, je veux t'aider. Je vois bien que tu vas mal.

"Il dit que tant pis pour toi. Il n'a plus la force de se battre contre un imbécile sentimental. Il dit : attention, il va te sauter dessus.

Et, sans déployer ses ailes, le haptir bondit de l'épaule d'Ambar à celle de Julien.

"Xarax est heureux de retrouver son ami. L'enfant est bien, très bien, mais Xarax préfère son ami.

"Merci Xarax. Maintenant, dis-moi ce dont tu as besoin et je t'assure que tu l'auras.

"Mon ami ne se souvient pas. Il a oublié le Pacte. Ce ne serait pas bien que Xarax l'oblige à respecter quelque chose dont il ne se souvient pas.

"Xarax, je commence à bien t'aimer. Mais là, tu es en train de me rendre fou. Dis-moi une bonne fois ce que tu veux et qu'on en finisse !

"C'est bien. Si c'est vraiment ce que veut son ami, Xarax va le faire.

"C'est vraiment ce que je veux.

"Tu vas avoir mal, très mal. Tu vas devoir faire confiance à Xarax. Tu veux toujours ?

Julien avala sa salive :

"Je veux toujours. J'ai peur, mais je te fais confiance.

"Tu laisses d'abord Xarax t'aider, parce que tu as oublié. Tu vas prendre le Yel… l'énergie autour de toi.

Julien sentit quelque chose basculer dans son esprit, un peu comme un interrupteur, et il vit soudain que l'air était rempli d'un fourmillement de points de lumière de toutes les couleurs. Puis, très rapidement, comme de la limaille de fer dans le champ d'un aimant, ces points formèrent des faisceaux qui semblaient se ruer vers sa poitrine, alors qu'il se sentait brusquement empli d'une excitation comme il n'en avait jamais connue, son sexe lui-même se tendit sous son laï, l'amenant immédiatement au bord de l'orgasme. Après quelques secondes, sa vision redevint normale, mais il se sentait chargé comme une pile électrique.

"Maintenant, Xarax va manger. Tu dois dire : Xarax, prends ce que je te donne.

"Xarax, prends ce que je te donne !

"Tu vas avoir mal. Pas longtemps. Il faut faire attention. Quand Xarax mange, il ne peut plus penser. Si tu ne l'arrêtes pas, Xarax peut te tuer. Prends un fruit dans ta main.

Julien se saisit d'une espèce de grosse pomme.

"Quand il tombera, tu diras : "Assez, Xarax". Il faudra peut-être que tu répètes. Xarax s'arrêtera. Xarax peut manger maintenant ? Tu es sûr ?

"Oui.

Et sous le regard horrifié de Tannder et d'Ambar, Xarax planta fermement ses dents dans le cou de Julien qui ne put retenir un cri de souffrance. C'était comme si plusieurs frelons l'avait piqué en même temps et, durant le bref instant qu'il fallut à la salive du haptir pour neutraliser son terrible venin, il crut qu'il ne résisterait pas, que son cœur allait s'arrêter, mais la douleur passa, devint moins fulgurante et disparut complètement pour laisser place à une curieuse sensation. Il s'était évanoui, une fois, à l'infirmerie, et il avait senti ses membres s'engourdir, devenir pareils à du coton. C'était un peu la même chose, en beaucoup plus intense, et c'était infiniment plus désagréable.

Ni Tannder, ni Ambar n'osaient intervenir. Ils regardaient, à la fois écœurés et fascinés le haptir qui se gorgeait littéralement du sang de Julien. Ce dernier avait gardé les yeux grands ouverts et tenait dans une main crispée au bout de son bras tendu un fruit de garel qu'il paraissait vouloir écraser. Un filet de sang, échappant à la voracité du haptir, coulait doucement le long de son cou et venait imbiber le col de son laï bleu en une tache sombre qui s'élargit bientôt jusqu'à la taille d'une main.

Julien sentit que, malgré ses efforts pour le retenir, le fruit lui échappait et tombait sur le sol. Sa vision était brouillée et il avait froid.

"Assez, Xarax !

Aussitôt, l'horrible impression de se vider des toutes ses forces cessa. Xarax, quoiqu'il ait dit, avait veillé à ne pas se laisser complètement emporter dans son orgie et avait répondu à la première sollicitation.

"Xarax te remercie. Il y a bien longtemps qu'il ne s'était nourri. Maintenant, Xarax va rêver un petit peu. Après, Xarax te parlera du Pacte.

"Dors, Xarax. Je crois que je vais avoir tout le temps d'écouter tes histoires. Fais de beaux rêves.

Julien pensait sortir épuisé de l'épreuve, mais il se sentait au contraire frais et reposé. Il avait même la conscience aiguë qu'il avait de nouveau une érection, ainsi qu'une furieuse envie de l'utiliser au plus tôt. Mais ce n'était peut-être pas le moment le mieux choisi pour faire une honnête proposition à Ambar.

Peu à peu, il reprit conscience de ce qui l'entourait et fut stupéfait de voir la tête horrifiée d'Ambar et, juste à côté de lui, Tannder à genoux et en larmes.

"Qu'est-ce qui vous prend ? Je ne suis pas mort !

"Le haptir, Xarax, il t'a mordu. Et puis il a…Je crois qu'il a bu ton sang.

Le gamin était si choqué qu'il avait du mal à aligner deux phrases.

"Oui, je crois bien que c'est ce qu'il a fait. Mais il avait ma permission. Puis, se tournant vers Tannder : et vous, Tannder, Qu'est-ce que vous avez ?

"Sire… Je…

"Ah non ! Vous n'allez pas vous y mettre aussi ! Relevez-vous et buvez un peu de raal pour vous remettre. Vous m'expliquerez après, s'il vous plaît.

Tannder s'exécuta. Lorsqu'il eut retrouvé un semblant de calme, il parla aussi posément qu'il le pouvait :

"Sire…

"Tannder, soyez gentil. Appelez-moi Julien, comme tout le monde, voulez-vous ? Autrement, j'ai l'impression que vous parlez à quelqu'un d'autre.

"S… Julien. J'en étais presque sûr, mais je ne pouvais pas y croire. Maintenant, j'en suis certain. Si… Julien, vous n'êtes pas un garçon ordinaire.

Julien, qui se sentait décidément en grande forme, était d'humeur joyeuse :

"Merci du compliment, c'est très gentil. Mais il n'y a pas de quoi se mettre dans un état pareil.

Mais Tanner semblait imperméable à l'humour.

"Julien, vous n'êtes pas ce que vous croyez être. Vous êtes Yulmir, l'Empereur du R'hinz. Mon Empereur.

"Euh… je suis flatté, mais j'ai peur que vous vous trompiez.

"Sire, très peu de gens le savent, mais dans les Neuf mondes, il n'y a qu'un seul haptir lié à un humain de cette façon : Xarax, le Haptir de l'Empereur.

"Ce Xarax ? Là, autour de mon cou ?

"Oui.

"Eh bien, on dirait que Xarax avait un ami, en plus de l'Empereur.

"C'est impossible. Si Xarax a bu votre sang, c'est que vous êtes l'Empereur.

"Vous oubliez tout de même un léger détail : il y a déjà un Empereur. Je suis sûr qu'il ne serait pas content que je lui fasse de la concurrence.

"Sire ! Il n'y a plus d'Empereur depuis près de treize cycles !

On entendit distinctement Ambar émettre un hoquet de surprise. Tannder reprit :

"Personne le sait, hormis les Miroirs de l'Empereur et quelques personnes de confiance. C'est le secret le mieux gardé de l'Univers connu.

"Quand même, ça ne prouve rien. Je vous assure que je n'ai rien d'un empereur. Si ma mère vous entendait, ça la ferait bien rire.

"Sire, dans tout l'univers il ne peut y avoir qu'une seule personne dont Xarax boirait le sang, et cette personne, c'est Yulmir, l'Empereur du R'hinz. Demandez-le lui vous-même lorsqu'il se réveillera. Tout le monde vous croyait disparu à jamais, Mais Xarax a toujours affirmé que vous vous étiez simplement éloigné de nous.

Cette fois, Julien ne trouva rien à répondre et un silence lourd de cogitations s'installa.

Ce fut Tannder qui, le premier, s'aventura à le rompre.

"Sire…

"Oui ?

"Puis-je aller informer le Premier Sire Aldegard ?

"Faites comme vous voulez Tannder. Vous n'avez pas de permission à me demander. Je ne me sens pas plus empereur que tout à l'heure, vous savez. Et je suis sûr que le Premier Sire sera d'accord avec moi.

"Bien, puisque j'ai votre permission, je vais lui rapporter ce que j'ai vu.

Sur quoi, Tannder quitta la pièce, laissant Julien et Ambar en un face à face embarrassé.

Chapitre 27
Contraintes

Finalement, Julien se résolut à demander à l'enfant :

"Alors, qu'est ce que tu en penses, toi, de tout ça ?

"Sire…

"Ambar, si tu recommences à me donner du Noble Sire, je te tire les oreilles jusqu'à pouvoir te les nouer sous le menton !

Mais au lieu du rire attendu, Ambar éclata en sanglots, comme l'enfant qu'il était, sous la réprimande injuste d'un adulte. ? Julien commençait à pressentir que la situation allait commencer à devenir difficile.

"Ambar, viens ici.

Julien lui tendit une serviette:

"Mouche ton nez.

Ambar se moucha bruyamment et Julien, malgré un peu de résistance, le prit sur ses genoux et l'entoura de ses bras.

"Voilà, maintenant écoute-moi bien. Je crois vraiment que Tannder se trompe. Mais, même s'il avait raison, qu'est-ce que ça pourrait faire, hein ? Je suis toujours le même. Je ne veux pas que tu aies peur de moi.

Ambar hocha la tête en reniflant.

"Je ne sais pas qui c'est, ce Yulmir, mais si c'est un type terrible que tout le monde doit approcher en tremblant, ça ne m'intéresse pas d'être lui. De toute façon, tu es mon ami, et Niil aussi. Et même si on me met une couronne sur la tête, ça n'y changera rien. Tu me crois ?

De nouveau, Ambar hocha la tête.

"S'il te plaît Ambar, parle, dis-moi que tu me crois.

"Je te crois, Julien. Il faut que je m'habitue.

"Tu auras tout le temps que tu voudras. Pour moi, c'est pareil, tu sais. Tout le monde rêve d'être roi, ou un héros, quelque chose d'extraordinaire. Mais là, maintenant que ça m'arrive, je ne suis plus très sûr d'en avoir envie.

Comme Ambar ne trouvait rien à répondre, Julien se contenta de le bercer sur ses genoux tout en respirant l'odeur suave de ses cheveux ras. Peu à peu, le gamin se détendait, se laissait aller contre celui qui redevenait simplement son ami. Il eut même un petit rire lorsqu'après un moment, il sentit contre son postérieur la caresse indiscrète de l'érection de Julien.

"Ben oui, qu'est-ce que tu veux, expliqua ce dernier, j'ai retrouvé toutes mes forces, maintenant. Tu crois qu'on aurait le temps de soulager ça ?

"Ça m'étonnerait. Les autres vont sûrement revenir bientôt. Et puis, Il y a Xarax, autour de ton cou.

"Xarax dort. De toute façon, je crois que ça lui serait égal. Mais tu as raison, il faut que je fasse semblant d'être sérieux. Dommage…

Il avait laissé sa main glisser jusque dans le giron d'Ambar et y avait rencontré, sans surprise une bosse qu'il serra un moment avant de la relâcher avec un soupir de regret.

"Bon, je crois qu'on va devoir se montrer raisonnables.

Il le fit descendre de ses genoux. Avant de regagner son siège, Ambar le surprit en lui tendant sa joue pour qu'il y dépose un baiser.

***

Finalement, il s'écoula près d'une heure avant que le Premier Sire ne se présente, accompagné seulement de Niil et de Tannder. Sans doute avait-on laissé ce délai à Julien afin de lui permettre de se faire à sa nouvelle condition.

"Julien, Tannder m'a fait part de ce qu'il vient de découvrir. La chose est extraordinaire, mais j'incline à lui donner raison. Il semble bien que vous soyez, en fait, l'Empereur lui-même qui nous revient après une trop longue absence. Bien des choses demeurent encore obscures, et nous savons que vous n'avez aucun souvenir de votre vie passée, mais nous avons une idée de ce qui vous est arrivé. Sans doute serait-il souhaitable que je vous en informe.

"Je vous remercie, mais je crois vraiment que Tannder se trompe.

"Je suis certain du contraire. J'imagine ce que cela peut avoir de dérangeant pour vous, mais je ne doute pas une seconde que vous soyez celui que nous n'espérions plus revoir. Laissez-moi vous conter ce que nous savons. Vous jugerez ensuite par vous-même.

Julien hocha la tête. Il voulait bien écouter, même si au fond, il doutait fort d'être convaincu par ce qu'il allait entendre.

"D'après ce que nous avons pu reconstituer des événements, il y a un peu plus de treize cycles, l'Empereur Yulmir a activé l'un des klirks du Palais. Quelque chose s'est produit et il n'est jamais arrivé à destination. De plus, les Maîtres Passeurs ont immédiatement averti les Neuf Miroirs de l'Empereur que quelque chose avait violemment perturbé le tissu de l'univers. C'est d'ailleurs en essayant de prévenir l'Empereur que nous nous sommes aperçus qu'il était impossible de le trouver. Et c'est lorsque nous avons décidé d'une réunion des principaux dignitaires du R'hinz au Palais que nous avons compris qu'il se passait quelque chose de plus grave encore que ce que nous avions pu imaginer. Et là, alors que nous nous efforcions de comprendre, le Palais a été envahi par des assassins. Nous avons dû nous battre et bien des guerriers de valeur ont péri ce jour-là. Nous avons quand même repoussé nos agresseurs, mais il a été décidé que le Palais resterait condamné, à part une salle, fortement gardée, réservée aux réunions des Miroirs de l'Empereur. Tous les klirks du Palais ont été désactivés par la Guilde des Passeurs sauf quelques-uns, indispensables et bien gardés pour empêcher l'arrivée de nouveaux intrus.

"On dirait qu'ils ont oublié quelque chose. Sans ça, je ne vois pas comment ceux qui nous ont attaqués auraient pu entrer.

"Nous ne savons pas comment quelqu'un a pu s'introduire dans le Palais. Aucune alarme n'a fonctionné. C'est pour cela que la Garde n'est pas intervenue avant notre arrivée. Si quelqu'un a trahi, nous le trouverons. Pour en revenir à l'époque de votre disparition, il a aussi été décidé de la garder secrète afin d'éviter les désordres et la panique.

"Et les gens ne se sont rendu compte de rien ?

"L'Empereur gouverne par l'intermédiaire de ses Miroirs. Il y en a un par Monde. Même lorsqu'il est présent, très peu de personnes sont amenées à le rencontrer.

"À quoi est-ce qu'il sert,alors ?

"C'est difficile à expliquer en quelques phrases, mais on peut dire qu'il est le garant de l'unité du R'hinz.

"Vous voulez dire que tout le monde est d'accord pour qu'il soit le chef ?

"C'est beaucoup plus profond que cela. L'Empereur est la clé de la transmission de tous les Dons et Pouvoirs. Sans lui, toutes les forces qui nous permettent de maîtriser ce monde, tous les talents particuliers, comme ceux des Passeurs ou des Maîtres des Arts Majeurs, se perdraient peu à peu faute d'être transmis.

"Je ne comprends pas très bien. Il y a longtemps que l'Empereur est parti, et on dirait que votre monde continue de marcher correctement.

"En apparence, oui. Mais nous avons eu de la chance qu'aucun des Grands Maîtres-Détenteurs d'une guilde majeure ne soit mort durant cette absence. Pour vous donner un exemple : si le Premier Grand Maître des Passeurs venait à mourir demain, plus aucun nouveau Passeur ne pourrait être formé jusqu'à ce qu'un nouveau Premier Grand Maître ait reçu de l'Empereur le pouvoir de transmettre le Don de Passeur. Si l'Empereur n'était plus là pour donner ce pouvoir, après quelques dizaines de cycles tout au plus, il n'y aurait plus un seul Passeur dans les Neuf Mondes. Notre civilisation n'y résisterait pas.

"Mais si je suis bien cet empereur dont vous parlez, vous n'êtes pas plus avancé. Moi, je n'ai aucun pouvoir. Je ne sais même pas de quoi vous parlez !

"Ce qui est réellement important, ce n'est pas ce que vous savez, ou ce dont vous vous souvenez, c'est ce que vous êtes. Bien sûr, vous ne sauriez pas comment transmettre le Pouvoir de Guérison, mais vous portez en vous la capacité de le faire. Il vous suffirait de réapprendre. Ce qui vous rend si précieux, c'est que vous êtes la seule personne, dans tout l'Univers connu, à pouvoir le faire.

Pendant le silence qui suivit, Julien réalisa avec un choc ce que cela signifiait. Sa voix tremblait légèrement lorsqu'il reprit :

"Alors, ça veut dire que vous n'allez pas me laisser rentrer chez moi ?

"Il ne serait pas sage, en effet, de risquer de vous perdre à nouveau.

"Vous allez me garder prisonnier ?

"Julien, je me suis mal fait comprendre. Nul, ni moi, ni personne d'autre, n'a le pouvoir d'imposer quoi que ce soit à l'Empereur du R'hinz. Si vous me demandez ce qu'il convient de faire, mon devoir est de vous donner le conseil que je pense le meilleur pour les Neuf Mondes. Mais si vous décidez de ne pas tenir compte des mes avis, personne, encore une fois, ne tentera de s'opposer à vos décisions.

"Ça veut dire que c'est moi, finalement, qui serai responsable de ce qui arrivera aux Neuf Mondes ?

"Même l'Empereur n' a pas un tel pouvoir qu'il puisse être tenu pour responsable de tout ce qui se produit dans l'univers. Cependant, un grand nombre de choses dépendent de son jugement et de sa volonté. Et pour répondre à votre question, oui, vous êtes dès à présent responsable de la destinée des Neuf Mondes.

"Mais je ne veux pas ! Je n'ai rien demandé !

"Certes, mais c'est ainsi, et nous n'y pouvons rien. Croyez-moi, s'il existait un moyen de faire que cette charge ne repose pas sur vous, nous l'aurions déjà employé.

"Mais ça n'est pas juste !

"Non, ça n'est pas juste, et j'en suis sincèrement désolé pour vous. Mais croyez-vous que nous trouvions la chose équitable ? Avec tout le respect qui vous est dû, nous serions infiniment plus rassurés si notre Empereur nous était revenu tel qu'il nous a quittés et non pas comme…

Le Premier sire se tut. À quoi bon, en effet, faire remarquer à Julien qu'il n'était qu'un gamin ignorant, dépourvu même des connaissances élémentaires indispensables à sa simple survie dans un monde auquel il était étranger ? À quoi servirait-il de lui dire que son arrivée posait autant de problèmes qu'elle en résolvait ?

"Vous pouvez bien le dire, allez… je n'ai rien d'un empereur. Je ne suis qu'un gamin. Je ne fais pas le poids. Et vous êtes bien embêté.

C'était vrai, le R'hinz était à la merci d'un enfant. Et cet enfant, pour l'instant complètement perdu, n'allait pas tarder à se rendre compte qu'il disposait de pouvoirs et d'une puissance qui lui permettraient d'agir très exactement selon son bon plaisir. Pour l'heure, ces pouvoirs étaient endormis, tapis tout au fond de lui, là où il lui était encore extrêmement difficile d'y faire appel. Mais il n'en serait pas toujours ainsi. Qui pouvait prévoir ce qui se passerait lorsqu'il prendrait conscience de sa force ? Il y avait de quoi être inquiet et, si l'on y réfléchissait bien, on pouvait même être absolument terrifié. Pourtant le Premier Sire ne pouvait s'empêcher d'espérer. Il voulait croire que ce garçon étrange représentait l'espoir, plutôt que la menace d'une catastrophe.

"Julien, je suis inquiet, c'est vrai. Mais, quoi que vous disiez, quelle que soit aujourd'hui votre apparence, vous êtes mon Empereur, et mon Empereur n'a jamais failli, tout au long des milliers de cycles de son règne.

"Merci. Je ne suis toujours pas sûr d'être celui que vous dites, mais je vous promets d'essayer de ne pas faire de bêtises.

"Je vous supplie aussi de me laisser vous protéger. Car vous êtes en danger. Ce n'était pas à ma fille qu'on en voulait l'autre nuit. Il semble que votre retour soit connu d'un ennemi puissant et qui n'hésite pas à recourir aux moyens les plus abjects. Il est probable qu'il s'agit des mêmes qui ont organisé l'attaque du Palais il y a treize cycles. Il serait préférable, pour l'instant, que vous ne sortiez pas de cette tour.

Julien soupira. Décidément, l'heure n'était pas aux bonnes nouvelles. Voilà maintenant qu'il devait se cacher pour échapper à une bande d'assassins ! L'espoir de revoir bientôt ses parents s'amenuisait d'instant en instant. Ils devaient être fous d'inquiétude et remuer ciel et terre pour le retrouver.

"Bon, et d'après vous, qu'est-ce que je dois faire maintenant ?

"Il faut commencer à vous habituer à votre nouvelle condition. Et tout d'abord, vous devez m'appeler Aldegard et non Premier Sire. Vous êtes l'Empereur et nul n'a préséance sur vous. Dès que cela sera possible, vous rencontrerez vos Miroirs. Il faudra sans doute quelques jours pour organiser la réunion.

"Sire… Aldegard, s'il n'y a rien de vraiment urgent à faire, j'aimerais bien rester ici ce soir avec Niil et Ambar. J'ai besoin de parler avec eux, d'être un peu tranquille ; en famille, quoi.

"Je comprends. Il y a aussi la question de la transmission des Marques pour le jeune Ambar. La règle voudrait qu'elle se fît ce soir, avec l'aide d'un Maître des Traditions et en présence de trois témoins. Mais étant données les circonstances, la chose peut sans doute attendre.

"Sans vouloir vous offenser, Aldegard, je préférerais qu'on n'attende pas. Est-ce que je peux être un des trois témoins ?

Un silence gêné s'établit durant quelques instants.

"Eh bien ? J'ai dit une bêtise ?

"Non, Julien, mais cela impliquerait, d'une certaine façon, qu'Ambar soit lié à la Maison Impériale.

"Et alors ? Je ne vois pas ce que ça a de choquant. Ambar est un garçon très bien. Même Xarax me l'a dit, et je crois qu'il s'y connaît pour juger les gens. D'ailleurs, il n'a pas hésité à lui demander sa protection.

"C'est tout à fait vrai. Tu as raison de vouloir te l'attacher.

Xarax ne dormait pas ! Depuis combien de temps écoutait-il comme une sentinelle discrète ? Mais on ne pouvait lui en vouloir. Julien se dit que ce compagnon bizarre avait de fortes chances d'être rapidement au courant des moindres aspects de son existence. Pour l'heure, il ne laissa rien paraître alors qu'il écoutait poliment la réponse du Premier Sire.

"Je ne doute pas de la valeur du jeune Ambar, mais je sais que la chose déplaira à certains. Qu'un sans-famille soit brutalement élevé à une dignité qu'ils ne peuvent espérer jamais atteindre…

"Vous-même, Aldegard, qu'est-ce que vous en pensez ? Je ne voudrais pas commencer à faire des bêtises.

"Si vous faisiez cela, je serais jaloux de l'honneur qui lui serait accordé. Je me dirais qu'il n'en est pas digne et qu'il est injuste de l'honorer par-dessus les plus nobles Maisons. Puis je réfléchirais et je finirais par me réjouir que mon Empereur attache plus d'importance à ce que lui dicte son cœur qu'à ce qu'imposent les convenances. En d'autres termes, Julien, faites comme vous l'entendez et laissez les jaloux se ronger les entrailles !

"Très bien. Est-ce que vous pouvez veiller à ce que cela se fasse ce soir, comme prévu ?

"J'y veillerai, Sire. Maintenant, nous allons nous retirer et vous laisser à vos ablutions

"Merci, Aldegard, mais laissez mes amis avec moi, s'il vous plaît. J'ai vraiment besoin d'eux.

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© Engor

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