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Cy n'entrez pas, hypocrites, bigotz,
Vieux matagotz, marmiteux borsouflés,
Torcoulx, badaux, plus que n'estoient les Gots,
Ny Ostrogotz, precurseurs des magotz :
Haires, cagotz, cafars empantouflés,
Gueux mitouflés, frapparts escorniflés,
Befflés, enflés, fagoteurs de tabus ;
Tirez ailleurs pour vendre vos abus.
(Rabelais, inscription sur la porte de l'Abbaye de Thélème)
Tome I Le retour aux Neuf Mondes
Prologue Yol
'Trouve-le et ramène-le', c'étaient ses ordres. C'était la mission la plus importante de toute son existence. Et pendant longtemps, si longtemps, il avait cherché, et cherché encore, comme des milliers de ses frères. Il avait cherché de plus en plus plus loin, suivant une piste de plus en plus froide et ténue.
Et il l'avait trouvé ! Il l'avait trouvé parce qu'il avait fait ce qu'aucun autre n'avait osé faire : il s'était écarté des Routes et des Chemins, il avait quitté les Neuf Mondes. Il s'était élancé dans une faille de l'univers, si infime qu'elle avait échappé à tous, si profonde qu'elle l'avait entraîné jusqu'ici, si loin, si loin qu'il savait qu'il ne pourrait jamais retourner.
Il était trop loin pour ramener celui qu'il était venu chercher. Mais il l'avait trouvé ! Et s'il ne pouvait pas le ramener, eh bien, il allait quand même lui ouvrir la Porte. Il faudrait que cela suffise. Lui, il resterait prisonnier du piège de ce monde, mais grâce à son sacrifice, le garçon passerait. Il l'avait préparé pour ça, sans qu'il le sache, sans même que l'enfant ait conscience de son existence à lui, Yol. Il s'était glissé dans ses rêves, il lui avait fait voir ce qu'il devait voir, il avait même réussi à lui redonner le souvenir d'une langue qu'il n'avait jamais apprise. Il y avait consacré tout son temps, mais maintenant, il était prêt et il n'y avait plus aucune raison d'attendre.
Chapitre 1 Niil
En ce temps là, on allait encore sur la lune. La télévision découvrait la couleur. Les ordinateurs se nourrissaient de cartes perforées. Les Russes faisaient semblant de vouloir réaliser sur la terre le Paradis Socialiste Soviétique et les Américains, de les en empêcher au nom de la Liberté et de la Libre Entreprise. Abbey road était connue du monde entier, la Flower Generation parcourait les chemins de Katmandou et l'acide lysergique était la porte du Nirvana.
Julien, douze ans trois quarts, rêvait du vaste monde en parcourant la plage par un froid matin gris. Un matin du mois de juillet pourtant. Encore un été pourri. Mais Julien s'en moquait. Il était en vacances et cherchait les bouteilles qu'apportait la marée, ou les flotteurs de verre épais échappés des filets des pêcheurs. Il en avait toute une collection, dans le grenier de la petite maison de vacances que ses parents avaient fait construire dans les dunes de ce minuscule bourg perdu du Cotentin.
Les mains dans les poches de son ciré jaune il allait, tête nue, insoucieux du vent, les cheveux trempés par la bruine qui dégouttait doucement dans le col de sa chemise à carreaux. Il ne sentait pas le froid sur ses jambes nues et il avait laissé dans le sémaphore en ruines ses sandales de plastique.
Ugo, le chien bouvier, avait détalé, courant le long des vagues sur la laisse de sable dur, ridée par endroits d'étranges ondulations, comme une eau pétrifiée. Il le voyait, très loin, noir et massif, qui grattait frénétiquement le sable compact. Peut-être avait il trouvé une charogne appétissante
Il avait le même âge que son jeune maître mais lui, par contre, commençait à se faire vieux, et Julien appréhendait le moment chaque jour un peu plus proche où l'énorme copain hirsute lui fausserait à jamais compagnie.
Finalement, il avait cessé de s'agiter et revenait au petit trot, la gueule vide, au grand soulagement du garçon peu désireux de contempler un vieil os ou, pire, quelque rat crevé.
"Alors mon vieux, qu'est-ce que tu as encore trouvé ? Tu veux me montrer ?
Le chien marchait à son côté, remuant doucement la queue, se frottant légèrement contre lui ainsi qu'il en avait l'habitude lorsqu'ils partaient en promenade. Ils se comprenaient bien. L'enfant et le chiot avaient grandi ensemble. Le chien beaucoup plus vite que l'humain. Et maintenant encore, Julien le considérait confusément à la fois comme un adulte, un vieil oncle affectueux et plein de manies, et comme un petit frère qui se refuserait à grandir. Il croyait le connaître et s'imaginait presque l'entendre penser. Mais rien ne pouvait l'avoir préparé à ce qu'il découvrit en arrivant à l'endroit marqué par Ugo.
Là, sur le sable compact, s'étalait sur près de trois mètres de diamètre un entrelacs complexe de lignes grattées qui formaient comme une calligraphie d'une incroyable perfection, un motif qui ne ressemblait à rien de connu et qui, pourtant

Un klirk ! Cette chose était un klirk. Julien en était absolument certain. Quant à ce que pouvait bien être un klirk, il n'en avait pas la moindre idée. De plus, il le voyait à l'envers, il fallait en faire le tour pour le voir à l'endroit.
"C'est toi qui as fait ça, Ugo ?"
Assis, le chien le regardait en penchant la tête, l'air plus innocent que jamais.
"Tu te fiches de moi, hein. Tu fais semblant de ne pas comprendre."
En fait, qu'espérait-il ? Que le chien lui réponde ? Il lui gratta la tête d'un geste familier et entreprit de contourner le klirk.
Effectivement, vue de l'autre côté, la chose prenait tout son sens. Un sens évident, mais qui lui échappait, comme le mot qu'on cherche et qui fuit sur le bout de la langue. Ce klirk
c'était un signe, un panneau indicateur. Non, c'était
c'était
un chemin ! Voilà c'était un chemin pour aller
Pour aller
***
"Nom de Dieu !!!"
Julien était un garçon bien élevé, poli et qui réprouvait la vulgarité. Mais, se retrouver en un clin d'œil tout nu, au milieu d'un bois par une chaleur tropicale, voilà qui excusait tous les écarts de langage. Il était tout seul, aussi. Pas trace d'Ugo. Sous ses pieds, un genre de plaque d'égout en métal gris portait, profondément gravé, un exemplaire en réduction du même klirk qui venait de le transporter ici.
Parce que c'était à cela que servait un klirk, à voyager. Comment il le savait. Mystère. Mais il serait toujours temps de s'interroger plus tard. Pour l'instant, le plus urgent était de rentrer à la maison, et la chose n'allait peut-être pas être facile. Parce qu'à première vue, on n'était pas en Normandie. Ni en France
Ou alors, vraiment au Sud, en Provence, peut-être ?
Non, décidément non. Il n'était pas très calé en botanique, mais les arbres autour de lui n'étaient pas des pins parasols, il en était sûr et, à y bien regarder, ils ne ressemblaient à rien qu'il eût déjà rencontré. Et puis, on n'entendait pas de cigales, et les quelques fois où il était descendu dans le Midi, il avait toujours été frappé par leur vacarme. Il n'y avait pas non plus cette odeur caractéristique de sève de pin, de poussière et de fleurs sèches.
On n'était pas en Afrique non plus. Du moins, il ne croyait pas. Pas de baobabs, pas de palmiers, pas de jungle
Bon, il n'était jamais allé en Afrique, mais ça ne ressemblait certainement pas à ça. On aurait plutôt dit un parc, si l'on en jugeait par l'aspect bien peigné de la végétation. Les buissons, dont certains se paraient de fleurs étranges, étaient manifestement cultivés et le désordre apparent des arbres, suggérait qu'eux aussi avaient été plantés. Au moins, les insectes n'étaient pas agressifs; les rares qu'il avait aperçus ressemblaient à de petits scarabées brillants et multicolores. Dans sa tenue, c'était de loin préférable à des moustiques !
En Australie, peut-être ?
Julien était un fervent lecteur de Météor, Galaxie, Fiction, autant de revues qui publiaient la fine fleur des traductions de BD et de nouvelles américaines de science-fiction. Il avait souvent rêvé qu'un jour pas trop éloigné, on pourrait visiter la Lune, ou même Mars en touriste. Il aurait donné n'importe quoi pour aller dans l'espace. Et il avait l'esprit ouvert à toutes les fantaisies des auteurs de SF. Malgré tout, il hésitait à imaginer que
Non. Julien était un garçon extrêmement intelligent, profondément rationnel. Il savait faire la différence entre les délires de l'imagination et la réalité. Et la réalité interdisait ce genre de supposition.
Mais la réalité n'admettait pas non plus qu'on soit transporté brusquement ailleurs par un klirk. Un KLIRK ! Comment pouvait-il même imaginer que ce machin s'appelait comme ça ?
Est-ce qu'il était en train de devenir fou ?
Ou bien, est-ce qu'il y avait du LSD dans son café au lait ?
Non, ça ne ressemblait pas aux descriptions qu'il avait lues. Et si c'était une hallucination, c'était drôlement convaincant. Il flottait même dans l'air une espèce de vague parfum qu'il était bien certain de n'avoir jamais respiré. Et, maintenant qu'il y prêtait attention, il se sentait légèrement désorienté, comme si son poids avait changé, un peu comme dans un ascenseur qui démarre.
Et ce machin, ce klirk, ça ne ressemblait vraiment à rien de connu. Pourtant Julien avait longuement exploré les rayons de la bibliothèque municipale et il pensait en savoir beaucoup sur les civilisations disparues.
Bon. Après tout, pourquoi pas ? C'était le genre de chose dont il se délectait dans ses revues de SF. Quoique, dans lesdites revues, si les aventures les plus extraordinaires étaient monnaie courante, il était totalement impossible, contraire aux lois de l'univers, qu'un personnage se retrouve à poil. Alors que là
Remarque, si les habitants du coin étaient des lézards à fourrure, il se ficheraient complètement de l'anatomie du terrien en visite. Quand même
Il n'avait pas l'habitude de se promener le zizi à l'air. C'était gênant. On n'était pas à Woodstock ! Là-bas les gens se promenaient tout nus. 'Faites l'amour, pas la guerre', qu'ils disaient. On disait même qu'ils le faisaient en public, l'amour !
Mais pour l'instant, la question n'était pas là, il n'avait aucune intention de rencontrer les indigènes. Il voulait retourner sur Terre. Ou en Normandie, s'il était encore sur la même planète. Et son esprit, comme toujours brillant, se montra à la hauteur du défi. Les klirks sont des chemins. Un chemin est fait pour être parcouru dans les deux sens. Il avait sous les pieds le klirk qui l'avait amené jusqu'ici. Ce même klirk allait le renvoyer illico à son point de départ. Sauvé !
Eh bien non ! Il eut beau tourner et retourner autour du rond de métal, le regarder sous tous les angles, rien n'y fit. Apparemment, c'était un sens unique. Et c'était d'autant plus frustrant qu'il semblait bien que ce fût Ugo, ce bon, ce brave, ce cher Ugo, cet inestimable et toujours loyal compagnon, qui lui avait joué cet infâme tour de cochon. Mais comment un chien, un chien tout à fait ordinaire, avait-il pu dessiner comme ça ? Et un klirk en plus !
Encore un mystère qu'il faudrait éclaircir lorsque tout ça serait rentré dans l'ordre. Si tant est que les choses s'arrangent un jour. Parce que, pour le moment, c'était plutôt mal parti. Pour l'heure, faute d'un chemin vers la Terre, il n'y avait guère d'autre choix que d'emprunter le sentier qui serpentait à travers les arbres.
Il parvint bientôt à la lisière du bois et s'arrêta. Une sorte de pelouse, pas vraiment composée d'herbe, plutôt d'une sorte de mousse épaisse, d'un vert carrément irlandais, couvrait un paysage de collines parsemé ça et là de petits bois et de constructions basses très largement espacées, sans ordre apparent. Mais ce qui le pétrifia, ce fut la vision du ciel d'un bleu céruléen, sans un nuage, où voguaient paresseusement d'énormes dirigeables multicolores.
Il ne possédait pas les mots qui lui auraient permis de décrire ce qu'il éprouvait, mais il reconnut immédiatement le sentiment d'une réalité plus présente, plus vraie, qui le laissait sans souffle, empli d'un bonheur ineffable et absolu. C'était ce qu'il vivait dans ces rêves trop rares dont il s'éveillait au matin avec le sentiment d'être soudain chassé du paradis, du seul endroit où il était, en quelque sorte, vraiment vivant.
Il les avait déjà vus, ces aéronefs somptueux, propulsés par de grandes hélices de toile aux couleurs vives. Il en avait rêvé, comme il avait rêvé de ce paysage. Il savait que quelque part, au-delà des collines peut-être, s'étendait une ville blanche dont il avait parcouru les jardins.
"Hé !"
La voix juvénile le tira brutalement de sa transe.
"Qui es-tu ? Qu'est-ce que tu fais ici ?"
Il n'avait pas entendu approcher derrière lui le garçon qui venait de l'interpeller. En fait, celui-ci s'était exprimé en tünnkeh et avait dit 'Kyé sou yinna ? Dir, kan djégui yinn ?', mais Julien s'aperçut tout à coup qu'il comprenait et parlait le tünnkeh, la langue commune. Tout en dissimulant de son mieux son intimité, il répondit donc sans hésiter 'Nga Julien yin. Nga data lep song', c'est à dire :
"Je suis Julien. Je viens d'arriver."
Maintenant, le moindre doute n'était plus permis, on était vraiment très, très loin, de la Terre. Le garçon avait quelques centimètres de moins que lui et paraissait un tout petit peu plus jeune, mais il était difficile d'en être vraiment sûr à cause des dessins argentés qui ornaient son visage et son crâne entièrement rasé à l'exception d'un triangle de cheveux noirs au sommet de la tête. Il avait le teint hâlé, sous son maquillage, et des yeux marron très ordinaires
Il avait aussi l'avantage d'être vêtu d'une espèce de tunique beige, sans manches ni ceinture, qui lui arrivait aux genoux. Il portait des sandales et paraissait doté d'un nombre normal d'orteils.
"Bienvenue. Je m'appelle Niil. Et tu arrives d'où, comme ça ?"
Le petit geste du menton et le sourire narquois qui accompagnaient la question se référaient ostensiblement, avec un manque total de tact, à la nudité du malheureux voyageur. Julien piqua un fard d'autant plus catastrophique qu'il était roux. D'un joli roux, d'ailleurs, nuance écureuil foncé, pas du tout carotte incendiaire. Mais un rouquin, quel qu'il soit, pour peu qu'il soit aussi un tantinet émotif, a tendance à s'allumer comme une balise bâbord à l'entrée d'un port.
"C'est difficile à expliquer. Tu ne vas pas me croire, mais je te jure que c'est vrai. Je viens d'un autre monde. Tu comprends ?"
Il aurait bien ajouté,"Je viens en paix, conduisez-moi à votre chef", mais il n'était pas certain qu'on saisirait la plaisanterie.
"Je commençais à m'en douter. Mais qu'est-ce que ça a d'extraordinaire ?"
Débitée sur le ton de ' Il n'y avait pas trop de monde dans le Métro ? ' la question avait quelque chose de vaguement insultant. Enfin quoi ! Il venait de faire un voyage
interplanétaire? Intersidéral? Bref un truc complètement fou, et au lieu de le regarder avec l'incrédulité mêlée d'admiration que méritait l'événement, ce plouc en sarrau avait l'air de trouver ça normal.
"Jusqu'aujourd'hui, je ne savais pas qu'il existait d'autres mondes. Je ne sais même pas comment je suis arrivé jusqu'ici."
"Hein ! Tu n'as pas pris un klirk ?"
"Si, mais normalement, chez moi, les klirks n'existent pas."
"C'est pas possible. Il y a des klirks dans les Neuf Mondes. Sans ça, on ne pourrait pas voyager."
"Justement, chez moi, on ne voyage pas comme ça."
"Comment on fait alors ?"
"On prend une voiture, ou le train, ou bien l'avion. On prend aussi le bateau, mais c'est plus pour s'amuser qu'autre chose."
"Ces machins-là c'est comme nos glisseurs et nos volebulles, je suppose, c'est pas pour voyager, c'est pour se déplacer. De toute façon, pour venir jusqu'ici, il a bien fallu que tu prennes un klirk. Ça veut dire qu'il y en a forcément chez toi."
Julien soupira. Le raisonnement était d'une logique imparable.
"Je t'assure que là d'où je viens, personne n'a jamais entendu parler des klirks. Le mien, en fait, je crois bien que c'est mon chien qui l'a dessiné. Quand je l'ai vu, j'ai su tout de suite que c'était un klirk. Je savais comment ça s'appelait. J'étais tout content d'en voir un. Mais je ne savais pas à quoi ça servait. Et puis, j'ai eu l'impression que je le regardais à l'envers, alors j'ai fait le tour et je me suis retrouvé ici."
"Tout seul ?"
"Ben
À part toi, j'ai vu personne d'autre."
"Non, je veux dire, tu as pris le klirk tout seul ? Sans Passeur ?"
"Évidemment, il n'y avait personne avec moi."
"Ça, c'est pas possible."
"Comment ça ? C'est pas possible ? Je ne suis pas ici peut-être ?"
"Tu ne peux pas faire fonctionner un klirk. Il n'y a que les Passeurs qui savent le faire. Et tu n'es pas un Passeur."
"Là, je suis d'accord avec toi, je ne suis pas un passeur. Je ne sais même pas ce que c'est. Mais je me suis quand même retrouvé tout seul dans ce parc, sans la moindre idée de ce qui m'y a envoyé."
"Pardonne-moi mais, tu parles comme un garçon. Tu es bien un garçon, n'est-ce pas ?"
"Bien sûr que je suis un garçon ! Tiens, regarde !"
Julien écarta les bras, s'exposant au regard curieux de l'autre. Il était furieux. Que ce type ait pu penser un instant qu'il était une fille, ça dépassait tout le reste !
"Évidemment
Mais alors pourquoi tu as les cheveux longs ?"
Julien n'avait pas les cheveux longs, il était allé chez le coiffeur moins d'une semaine auparavant. Sa mère avait été intraitable et elle était soutenue par toute l'autorité de son père : pas de hippies à la maison. Il pourrait ressembler aux Beatles quand il serait capable de subvenir à ses propres besoins. Qu'est-ce qu'il croyait ? On n'était pas sur les barricades, ici ! C'est tout juste s'il avait pu obtenir de garder les oreilles couvertes.
"Comment ça ?"
Le garçon fronça les sourcils et le regarda comme s'il était un parfait crétin. Ou un extraterrestre. Et en fait, il n'était pas autre chose.
"Ben
Je ne sais pas comment c'est chez toi, mais ici, sur Nüngen, tu es coiffé comme une fille. Sur Dvârinn aussi d'ailleurs. En fait, partout dans les Neuf Mondes."
Julien se sentit tout d'un coup épuisé. Cette discussion absurde sur sa coupe de cheveux, c'était le coup de grâce."
"Écoute, machin !"
Un instant, Julien eut l'impression que l'autre allait le frapper, mais il s'en fichait. Il en avait par-dessus la tête de ce cirque. Mais le garçon se reprit et s'inclina avec une raideur affectée.
"Je m'appelle Niil, des Ksantiris. Et je m'excuse de ne pas m'être présenté correctement."
La colère de Julien retomba d'un coup. Après tout, il avait des excuses, ce Niil.
"Pardonne-moi aussi, toute cette histoire m'a mis les nerfs en pelote. Les Neuf Mondes, comme tu dis, je ne sais pas ce que c'est. Je te répète que je viens d'arriver. Tout seul. Et maintenant, tu me crois ou tu ne me crois pas. C'est ton affaire. Mais je ne vois pas ce que je pourrais dire d'autre pour te convaincre."
Niil ne répondit pas tout de suite. La tête légèrement penchée de côté, il semblait tenter de lire quelque chose sur la figure du visiteur. Finalement, il prit une grande inspiration, comme lorsqu'on s'apprête à sauter d'un plongeoir, et déclara.
"Ce que tu me racontes n'as pas de sens. N'importe qui dirait que tu es fou. Mais je crois que tu penses vraiment ce que tu dis. Et puis tu as l'air de quelqu'un de bien. Même si tu n'es qu'un sans-famille."
Devant la mine choquée de Julien, il se reprit :
" Enfin, je veux dire que tu n'appartiens pas à l'une des Nobles Familles
Tu ne portes pas de Marques. Oui, eh bien, même comme ça, je ne sais pas pourquoi, mais je crois que je te trouve sympathique."
"Merci."
Le manque d'enthousiasme de la réponse le poussa à expliquer.
"Normalement, un Noble fils n'a pas le droit d'avoir des amis qui ne sont pas des Nobles fils ou des Nobles filles. Ça n'est pas vraiment interdit, mais ça ne se fait pas. Tu comprends ?"
"Je crois, oui. Je ne suis pas assez bien pour toi, mais peut-être que tu vas faire une exception parce que j'ai une bonne tête. C'est ça ?"
Niil pâlit et Julien se prépara au coup qui allait immanquablement venir. Il en avait plus qu'assez. Sa situation était suffisamment dramatique et il n'avait pas l'intention de supporter la condescendance de cet espèce de snob. Tant pis pour les conséquences.
Mais il n'avait pas affaire à n'importe quel gamin mal élevé. Niil ferma les yeux quelques secondes, respira un grand coup, rouvrit les yeux, et se fendit d'un grand sourire.
"Pardonne-moi encore, ce n'est pas du tout ce que je voulais dire. J'essayais seulement de t'expliquer. Je m'y suis mal pris parce que je n'ai pas l'habitude de parler à des gens qui ne sont pas de ma Maison. Et toi, non seulement tu n'es pas de ma Maison, mais tu es d'encore plus loin. Tu sais, je n'ai pas le droit d'avoir des amis de mon âge s'il ne sont pas d'une Noble Famille, et sur Dvârinn, les Nobles Maisons sont très loin les unes des autres. Ça fait que je suis que je suis plutôt tout seul. J'ai bien deux frères, mais il ne sont presque jamais là. Et de toute façon, il sont beaucoup plus vieux que moi. Alors, je me dis que peut-être
enfin
voilà, je sais pas pourquoi, mais je te crois et
Je ne sais pas trop comment te dire ça, mais j'ai envie de te connaître. Ça va comme ça ?"
Honteux de sa première réaction, la gorge étrangement serrée, Julien ne put qu'articuler un "Merci" à peine audible. Il était soulagé bien au delà de ce qu'il aurait pu imaginer. Soudain, il se rendit compte à quel point il lui semblait important que Niil accepte de croire son histoire.
"Ne me remercie pas trop vite. Je suis un Ksantiri."
"Et alors ?"
Niil secoua la tête.
"Tu n'es vraiment pas d'ici. Dans les Neuf Mondes, on sait qu'il ne fait pas bon trahir la confiance d'un Ksantiri."
"Ça ne me dérange pas, ça n'est pas mon genre."
"Tant mieux. Maintenant, dis-moi comment je peux t'aider."
"Eh bien, le mieux serait de me dire comment rentrer chez moi. Mais si tu ne sais pas, tu pourrais peut être me trouver des vêtements. Je me sens un peu
gêné, quoi."
Niil le détailla ostensiblement des pieds à la tête puis déclara avec un petit sourire.
"Tu sais, j'ai déjà vu des créatures plus laides
mais je comprends que tu n'aies pas envie de rencontrer ma cousine dans cette tenue. D'ailleurs, je ne comprends pas pourquoi tu es tout nu. On ne porte pas de vêtements chez toi ?"
"Bien sûr que si ! Mais je ne les avais plus en arrivant ici."
"Encore un truc bizarre
Un Passeur qui te ferait ce genre de plaisanterie serait certainement rayé de son Ordre."
"Ça m'est sans doute arrivé justement parce que je n'en avais pas, de Passeur, comme tu dis."
"Bon. On va déjà aller voir jusqu'au klirk et puis, si on ne trouve rien de spécial, je t'emmènerai chez Izkya, c'est ma cousine. Je suis en visite."
"Mais je ne veux voir personne !
"Pourquoi ? Je t'assure que tu n'es pas mal du tout, malgré tes cheveux de fille."
Puis devant la mine incertaine de Julien, il éclata de rire.
"Mais non, ne t'inquiète pas ! Je vais te rapporter un abba, un vêtement comme celui-ci. La maison est tout près, juste de l'autre côté du parc."
Chapitre 2 Des us et des coutumes
L'inspection du klirk n'apporta rien de nouveau. Le disque de métal gris refusa obstinément de faire quoi que ce soit. Aussi Niil les conduisit-il, vers une autre lisière du bois d'où l'on pouvait voir, à une centaine de mètres, une sorte de grande villa romaine toute blanche, sans étage, avec un toit de céramique bleue.
"Attends-moi ici."
Niil partit au petit trot, franchit le portail et disparut pour un temps qui parut interminable à Julien qui transpirait abondamment et dut chercher refuge à l'ombre des arbres. Il revint enfin, portant sous son bras le vêtement promis.
"Voilà. Pardonne-moi d'avoir mis si longtemps, mais j'ai rencontré Izkya et je lui ai expliqué ce qui t'arrive."
Une paire de sandales accompagnait le vêtement et, une fois Julien présentable, les deux garçons marchèrent de conserve jusqu'à la maison. Les quelques ouvertures qu'on apercevait à l'extérieur étaient fermées par des claustras, ces dentelles de pierre ajourée qu'on trouve en Inde ou dans certains pays d'Afrique du nord. Un porche s'ouvrait au milieu et ses portes de métal noir, ajourées elles aussi, donnaient sur un jardin intérieur où l'on entendait le chant clair d'une fontaine.
Alors qu'ils s'engageaient sous la voûte de l'entrée, une jeune femme souriante vint à leur rencontre. Vêtue d'une simple robe bleue, ses cheveux bruns torsadés en un haut chignon, elle arborait sur son visage l'entrelacs bleu pâle des Marques d'une Noble famille. S'inclinant légèrement, elle s'adressa directement à Julien :
"Niria, intendante de la maison d'Izkya, s'honore d'accueillir l'hôte de sa Noble Maîtresse."
Julien, un peu interloqué, fut immédiatement tiré d'embarras par Niil :
"Niria, soyez gentille, ne nous obligez pas à ,employer le Haut Parler à la maison. Et j'aimerais que Julien partage mon clos, s'il vous plaît."
Quittant le langage formel qu'elle avait employé pour les accueillir, Niria désigna de la main une porte qui s'ouvrait sous la voûte :
"Cela ne prendra qu'un instant. Juste le temps de boire un verre de raal frais avec Izkya. Si vous voulez bien entrer."
La pièce fraîche et claire ouvrait sur une galerie couverte qui donnait sur le patio. Elle était décorée d'arrangements floraux et d'une grande tenture à motifs géométriques bruns et bleus. Sur un tapis, une table basse de bois sombre, entourée de quatre sièges bas, portait un plateau de métal blanc où attendaient quelques verres et une carafe emplie d'un liquide doré.
Une file brune entra. Elle pouvait avoir treize ou quatorze ans. Son visage, orné des Marques vert et or de sa Famille, s'éclairait d'un sourire et ses yeux sombres pétillaient d'intelligence.
"Izkya, dit Niil, je te présente Julien, qui vient vraiment d'ailleurs. Julien voici Izkya, Fille Première des Bakhtars."
"Sois le bienvenu chez moi Julien. Tu es ici mon hôte autant que celui de mon cousin. Si tu as besoin de quoi que ce soit, demande-moi."
Julien hocha la tête, Il aurait eu besoin d'un tas de choses, à commencer par une douche fraîche et un moyen de rentrer chez lui. Il se contenta de sourire.
"Merci, c'est très gentil à toi. J'espère que je ne dérange pas tes parents."
"Oh
Non, tu ne déranges personne. Ici, tu es chez moi. Le Premier sire et sa Dame ne vivent pas ici bien sûr. Ils demeurent dans la Tours des Bakhtars."
Puis Izkya, en hôtesse consommée, servit à chacun un verre de la boisson dorée, fraîche, qui se révéla être une sorte de cidre, délicatement parfumé et légèrement pétillant.
Julien ne put s'empêcher de faire un commentaire.
"C'est vraiment délicieux. Qu'est que c'est ?"
"C'est du raal, expliqua Izkya, et je dois dire que nous produisons sans doute le meilleur de la région. C'est idéal lorsqu'on a vraiment soif."
***
C'est alors que Niria revint, invitant les garçons à s'installer dans leurs quartiers et à se rafraîchir avant le repas. Ils la suivirent, en passant par la galerie, jusqu'à une vaste chambre où deux lits avaient été installés et recouverts d'une sorte de courtepointe dont les motifs bruns et bleus rappelaient la tenture du salon. Au chevet des lits, deux coffres de bois étaient destinés à leurs vêtements. Sur un grand tapis couvrant presque toute la surface entre les lits, une table basse et deux fauteuils complétaient le mobilier. Une arche donnait sur une pièce ronde où un bassin octogonal, décoré de mosaïque verte s'enfonçait dans le sol de marbre, alors qu'une niche munie d'un écoulement suggérait qu'on pouvait y prendre une douche. Cette salle d'eau était éclairée par cinq étroites meurtrières donnant sur le jardin. À l'opposé, une porte entrouverte laissait apercevoir ce qui devait être un cabinet de toilette. Une grande fenêtre rectangulaire aérait la chambre. Fermée par une claustra, elle donnait sur la galerie et un rideau pouvait être tiré pour assurer l'intimité. Lorsqu'ils furent de nouveau seuls, Niil ouvrit le coffre et en tira une sorte de djellaba blanche et une paire de sandales tressées.
"Voilà un laï, c'est la tenue qu'on porte d'habitude à l'intérieur. J'ai le même dans mon coffre. On va pouvoir se laver et se changer."
Et joignant le geste à la parole, il se débarrassa de son vêtement, qu'il fit disparaître dans un orifice du mur jusque-là caché par un panneau pivotant.
"On met les vêtements sales là-dedans."
Malgré sa gêne, Julien se déshabilla. Il se sentait d'autant plus nu que Niil était en quelque sorte vêtu de ses Marques argentées qui ne couvraient pas seulement son visage, mais aussi une bonne partie de son corps. Fils unique, il n'avait pas tellement eu l'occasion de voir ses congénères dans leur plus simple appareil. Ni les louveteaux, ni les scouts n'encourageaient vraiment le naturisme et la France, puritaine malgré Mai 68 et fondamentalement catholique, préférait laisser sa progéniture dans une bienheureuse ignorance des turpitudes génésiques. Quelques séances de piscine lui avaient bien permis, dans la promiscuité humide d'une cabine partagée, de jeter un regard furtif sur le zizi d'un camarade, mais sa seule véritable référence en la matière demeurait son propre corps, avidement contemplé dans le miroir de l'armoire de sa chambre et source, depuis quelque temps, d'étranges et coupables émois. Inconscient du trouble qu'il suscitait, Niil s'employa à lui monter le fonctionnement de ce qui était bien une douche puis, tout en examinant sans se cacher le moins du monde l'anatomie de son compagnon :
"C'est vraiment incroyable, à part les Marques, on est vraiment pareils."
Rougissant jusqu'aux oreilles, Julien s'autorisa à baisser, lui aussi, son regard vers les attributs de Niil, qui, en effet, ressemblaient fort aux siens pour ce qui était de la taille, de la conformation générale et même pour l'étui de peau qui en couvrait l'extrémité et qu'il aurait été bien en peine de nommer ( on ne discutait sûrement pas de prépuce, ou de quoi que ce fût de vaguement approchant cette région, dans une famille honnête ). Par contre, Julien devait reconnaître que sa
bite ( il lui était même difficile de penser un mot d'une telle vulgarité, mais il n'en avait guère d'autre; sa queue peut-être ? ), sa queue donc ne s'ornait pas de cette jolie vrille argentée qui agrémentait celle de Niil. S'efforçant de parler d'une voix normale, il posa la question qui s'imposait :
"Ces Marques, c'est vraiment beau. C'est un tatouage ? On t'a fait ça quand tu étais petit ?"
"Bien sûr que non ! Les tatouages, c'est pour les sans-famille. Les marques, on les a en naissant. Mais il faut les révéler. Ça prouve que tu appartiens bien à ta Noble Famille. Si ça se trouve, tu en as et tu ne le sais même pas."
"Ça m'étonnerait. Chez moi, on n'a même jamais entendu parler de tout ça."
"Tant pis, ça ne fait rien. Et je trouve que tes cheveux sont très beaux. Je suis sûr que n'importe quelle Noble Dame serait prête à tuer pour en avoir de pareils. Mais il va falloir que tu les coupes, tu ne peux pas te promener comme ça."
"J'aimerais mieux attendre un peu. On ne sait jamais, peut-être qu'on va trouver un moyen de me renvoyer chez moi."
Saisissant un linge doux qu'il mouilla et sur lequel il versa une sorte de savon liquide qui se mit aussitôt à mousser en répandant un fort parfum de fleurs, Niil proposa :
"Tu veux que je te frotte le
"
Julien préférait ne pas savoir ce qu'on voulait lui frotter.
"Non, non, merci bien. Je sais me laver tout seul."
Malgré l'air légèrement désappointé de Niil, Julien s'empara du tissu et entreprit de s'enduire de savon. Mais son compagnon avait apparemment une idée bien arrêtée de la façon de partager une douche et une minute plus tard, il tendit à Julien un autre tissu de toilette :
"Sois gentil, frotte-moi le dos, s'il te plaît."
À moins de se montrer brutalement grossier, il ne pouvait que rendre ce menu service. Mais caresser le corps de ce garçon si pareil à lui-même, fût-ce pour le savonner, ne pouvait manquer de produire un effet aussi importun que difficile à dissimuler dans de telles circonstances. Il eut beau essayer de réciter mentalement et à l'envers la table de multiplication par sept, il se vit bientôt affligé d'une érection, charmante certes, mais qui n'allait pas tarder à devenir une effroyable source d'embarras. Il tenta bien de s'appliquer à nettoyer chaque centimètre carré de cette peau hâlée, faisant durer la chose dans l'espoir d'un retour miraculeux à une innocente flaccidité, mais le sort est cruel, parfois. C'est l'inverse hélas qui se produisit, et Niil, lorsqu'il se retourna, put contempler un doigt rose, tendu, palpitant, découvrant peu à peu son œil pourpre et fendu, traître à son maître et l'accusant de coupable lascivité.
Cependant, après la première demi-seconde d'agonie, Julien, dont le regard, évitant à tout pris la confrontation directe, se tournait vers le sol où ruisselaient les bulles parfumées ; Julien dont le seul vœu était de disparaître dans l'orifice où s'écoulait l'eau tiède, de se dissoudre à tout jamais dans les égouts de ce monde étranger ; Julien put enfin voir qu'il n'était pas le seul à réagir et, levant avec précaution les yeux, il put même constater que Niil affichait un air hautement satisfait.
"C'est formidable, on est vraiment pareils ! Même si mon sang né est un peu plus petit que le tien."
Totalement pris à contre-pied, Julien se contenta de marmonner une dénégation polie et s'exécuta sans broncher lorsque Niil lui demanda de se tourner afin qu'il puisse lui rendre le même service. Puis, une fois dûment rincés, Niil remplit d'eau fraîche le bassin où ils s'installèrent côte à côte.
L'eau n'était pas assez froide pour diminuer si peu que ce fût leur turgescence, mais la chose semblait n'avoir plus la moindre importance et l'attitude décontractée de Niil commençait à déteindre sur le petit Français complexé. Il se laissait même aller à se caresser machinalement, tout en écoutant le bavardage de celui qu'il commençait à considérer comme un copain.
"Tu sais, Izkya va certainement vouloir qu'on aille faire un tour à Aleth, ce serait dommage d'être ici et de ne pas en profiter. C'est quand même la plus belle cité des Neuf Mondes. Je pense qu'on pourra te trouver un abba d'Affilié."
"Qu'est-ce que c'est ?"
"Eh bien, Izkya et moi, on voit tout de suite qui on est, à cause de nos Marques et de nos vêtements. Et on ne peut pas se promener comme ça avec n'importe qui, ça attirerait trop l'attention. Alors le mieux, si tu es d'accord, ce serait que tu t'habilles comme mon personnel. Tu ne pourrais pas être celui d'Izkya, même si on t'habillait en fille, et ce serait facile avec tes cheveux
Julien tourna brusquement la tête, prêt a répliquer vertement à l'insulte, mais s'arrêta lorsqu'il vit l'étincelle de malice dans l'œil de Niil qui reprit.
"Ça n'est pas bien difficile de te faire courir hein ? Non, tout le monde la connaît et on sait qu'elle n'en a pas. Il faut que tu passes pour le mien. Moi, je ne suis pas d'ici."
"Mais c'est quoi, un Affilié ?"
"C'est un sans-famille de ton âge qui s'occupe de toi."
"Tu veux dire une sorte de… serviteur ?"
"Si on veut, c'est plus compliqué que ça. Un personnel vit tout le temps avec son Noble Frère ou sa Noble Sœur. Il reçoit pratiquement la même éducation. Il lui tient compagnie, il s'occupe de lui."
"Tu en as un, toi ?"
"Non, mes parents sont contre. Et si j'en avais un, il serait ici en ce moment, à ta place."
Julien allait répondre qu'il serait ravi de cet arrangement lorsque retentit ce qui ressemblait à un coup de gong.
"Le repas est servi, il faut y aller."
Ils quittèrent le bassin et se séchèrent rapidement avant d'enfiler leurs robes blanches, qui se portaient de toute évidence sans aucun sous-vêtement, ce qui ne laissa pas d'inquiéter Julien, moins sûr que jamais des réactions du traître qui guettait entre ses jambes. Mais si Niil pouvait s'en accommoder
Il chercha aussi en vain un peigne et dut se contenter de ses doigts pour se coiffer tant bien que mal.
"On demandera à Niria de te trouver un peigne. Il n'y a que les filles qui s'en servent, les garçons ont les cheveux courts."
"Rasés, tu veux dire. Les miens ne sont pas longs; c'est seulement qu'ils ne veulent pas tenir en place."
"Oh si, ils sont longs ! Un Noble Fils ne les porterait jamais comme ça. Mais si tu passes pour mon personnel, ça na pas d'importance. Au contraire même, les gens n'aiment pas qu'un personnel essaie trop de ressembler à son Noble Frère."
Chapitre 3 Aleth
Izkya les accueillit à l'entrée du salon où était dressée une table pour trois et même Julien, pour qui les filles étaient d'ordinaire une engeance au mieux bizarre, au pire insupportable, remarqua combien les fins dessins vert et or de ses Marques rehaussaient sa beauté naturelle. Le repas était, comme on pouvait s'y attendre dans une telle demeure, absolument délicieux. En fait, la cuisine d'Aleth ressemblait assez à la cuisine chinoise, dont Julien raffolait, avec ses viandes coupées en petits morceaux et ses saveurs aigre-douces. On se servait, pour manger, d'un instrument qui rappelait une pince à sucre dont le maniement ne posait heureusement pas de problème, contrairement aux baguettes qu'il avait mis un certain temps à apprivoiser. Lorsque chacun se fut déclaré incapable de reprendre de quoi que ce soit, Izkya proposa :
"Si vous voulez, on peut faire un tour en ville. J'ai fait porter un abba pour Julien."
Les garçons retournèrent donc à leur clos afin de se changer. Au grand soulagement de Julien, Niil produisit deux sous-vêtements du genre caleçon à cordon puis enfila un vêtement gris clair orné au bas d'une frise rouge sombre au motif compliqué.
"C'est un lakh. La bordure est réservée à ma Famille. Il faut avoir les Marques des Ksantiri pour en porter un."
Puis tendant à Julien une sorte d'ample robe vert bouteille à manches longues :
"Ça, c'est un abba de personnel. La couleur n'a pas d'importance, mais je suppose que Niria a dû la choisir pour aller avec ta magnifique chevelure."
Comme son sourire désarmait toute répartie, Julien s'abstint de relever la pique et se laissa docilement vêtir; et il n'était pas simple d'ajuster les plis élégants que serrait à la taille une large ceinture bleu nuit. Mais un coup d'œil dans un miroir lui confirma que le résultat en valait la peine. Il avait fière allure.
"Voilà, tu as presque l'air respectable. Mais
Oh, je n'avais pas remarqué tes yeux !"
"Qu'est-ce qu'ils ont, mes yeux ?"
"Il sont
Ils sont beaux. Ils sont verts, avec des sortes de paillettes gris-bleu. C'est vraiment
"
"Tu sais, je n'y suis pour rien."
"Peut-être, mais c'est beau quant même."
"C'est l'habitude, ici, que les garçons se fassent des compliments ?"
"Qu'est-ce que tu veux dire ?"
"Ben, chez moi, c'est plutôt les filles qui disent des choses comme ça."
Ce fut au tour de Niil d'avoir l'air embarrassé.
"Oh
Je te demande pardon si je t'ai offensé."
"Offensé ? Non, au contraire. C'est très gentil de ta part. Alors, je peux te dire que toi aussi, tu es vraiment beau, dans ton lac ?"
"Pas lac, lakh, corrigea un Niil rosissant, en insistant sur le kh guttural."
***
Ils retrouvèrent Izkya dans le patio et celle-ci les mena de l'autre côté de la demeure où coulait une petite rivière canalisée. Un canot était amarré à un quai de pierre et lorsqu'ils y eurent embarqué, Izkya choqua profondément son hôte en sifflant bruyamment dans ses doigts. Mais Julien faillit bien laisser échapper un cri lorsqu'en réponse, une chose aquatique et énorme émergea, sans une éclaboussure, trente centimètres à sa gauche et le fixa d'un œil qui lui parut gigantesque. Izkya siffla derechef, en modulant le son cette fois et la créature disparut. Un instant plus tard, le canot s'écartait doucement du quai pour entrer dans de paisible courant. Julien comprit qu'il s'agissait de l'équivalent aquatique d'un pousse-pousse et que l'animal qu'il avait aperçu tirait maintenant l'embarcation.
Il faisait toujours aussi chaud, mais Julien constata avec plaisir que le vêtement qu'il portait semblait générer une fraîcheur agréable, même sous les rayons féroces d'un soleil encore très haut dans le ciel en fusion. Il avait rabattu sur sa tête la capuche de son abba et pouvait maintenant oublier sa crainte des coups de soleil que n'aurait pas manqué de lui valoir son teint de rouquin.
Leur promenade avait commencé dans un paysage de parc privés qui devaient abriter de riches villas, pareilles à celle d'Izkya, mais peu à peu ils étaient entrés dans une zone plus urbaine où alternaient maisons privées et bâtiments d'allure officielle, tous construits dans la même pierre blanche et souvent ornés de gravures et de sculptures d'une rare élégance. Ils débouchèrent enfin sur un fleuve qui s'élargissait en une sorte de vaste lac et accostèrent à un quai où étaient amarrés, outre de nombreuses embarcations semblables à la leur, quelques vaisseaux ressemblant à de grosses péniches et qui devaient servir au transport de marchandises.
***
Ils débarquèrent et Julien se trouva pour la première fois en contact avec la population d'Aleth. Les gens qui circulaient sur le quai et dans les rues alentour formaient une foule colorée et bruyante qui surprenait après l'impression de calme qui avait dominé depuis son arrivée. Des enfants couraient en se poursuivant au milieu des badauds qui se pressaient aux étals des marchands. L'air était plein d'odeurs étranges, certaines plaisantes, d'autres, beaucoup moins. Des braseros entourés de quelques tables abritées du soleil par des tauds de toile proposaient à l'appétit des passants d'odorantes brochettes. Des éventaires de fruits et d'épices répandaient leurs parfums entêtants.
"Noble Sire ! Noble Sire ! Un talek pour manger !"
Un jeune garçon, qui pouvait avoir au plus une dizaine d'années, s'accrochait à l'abba de Julien. Ses cheveux blonds coupés ras faisaient à son crâne rond et bronzé comme un casque de lumière dans le soleil. Il n'était vêtu, si l'on peut dire, que d'une sorte de pagne bleu en loques, mais relativement propre, ainsi d'ailleurs que le reste de sa personne. Mais Julien n'avait ni taleks, ni diraks, ni aucune des autres monnaies ayant cours dans les Neuf Mondes. D'ailleurs, le gamin n'avait pas l'air particulièrement famélique. Embarrassé malgré tout, Julien allait se tourner vers Niil pour lui demander s'il n'aurait pas quelque monnaie, lorsque celui-ci s'adressa directement à l'enfant :
"Si tu as faim, va chez Batürlik et dis-lui que tu es le bienvenu de Niil, Fils Troisième des Ksantiris."
Le Gamin resta bouche bée pendant dix bonnes secondes, avant de se reprendre pour toucher du bout des doigts la sandale de son bienfaiteur.
"Noble Sire, que ta bonne action apporte la paix et le bonheur sur ta Noble Famille. Je suis Ambar fils d'Aliya, du Quai aux Fruits. Demande, et je viendrai."
"Je sais ton nom, Ambar fils d'Aliya. Si je demande, tu viendras.
Sur quoi, l'enfant partit en courant et disparut dans une ruelle semblable à une dizaine d'autres qui formaient un dédale où, pourtant, Izkya et Niil ne semblaient pas en peine de se diriger. Avant que Julien n'ait eu le temps de commencer à poser les questions qui se bousculaient dans sa tête, Izkya entreprit de lui expliquer la scène à laquelle il venait d'assister.
"Quand tu viens pour la première fois en visite sur un monde, la coutume veut que tu choisisses un bienvenu. En général, c'est quelqu'un de très pauvre. Tu l'envoies chez un correspondant de ta Famille ou chez un commerçant connu et il se présente de ta part. Là, on lui donnera à manger et des vêtements comme à quelqu'un de la maison. Il pourra même habiter avec le personnel s'il n'a pas de maison. À partir de ce moment, c'est ta Famille qui le prend en charge. Ça n'est pas grand chose, mais on dit que ça porte chance.
"C'est la première fois que Niil vient ici ?"
"Non, répondit celui-ci, mais avant, j'étais toujours avec quelqu'un de ma Famille. Ça ne compte pas."
"Alors tu n'as jamais choisi un
bienvenu ?"
"Non."
"Et pourquoi tu l'as choisi, lui ?"
"Je ne sais pas. Pourquoi pas ? Il avait l'air
Non, je ne sais pas."
"Et qu'est-ce que ça veut dire ' Si tu demandes, je viendrai' ?"
"Dans le temps, la coutume voulait qu'on puisse exiger d'un bienvenu qu'il vous aide, même si c'était très dangereux. Seulement, si tu demandais un service à l'un de tes bienvenus, il devenait membre de ta Noble Famille, juste un rang au dessous de toi. Mais maintenant, ça n'existe plus. Personne ne demanderait un service à son bienvenu."
"Et là, tu l'as envoyé chez qui ?"
"Chez Batürlik. C'est un fournisseur de ma Famille."
"Mais, ce Batürlik, comment il saura que c'est vraiment toi qui l'as envoyé ?"
"Comment ça ?"
"Ben
Je ne sais pas, mais n'importe qui pourrait venir et dire ' je suis le bienvenu d'untel
'"
Niil et Izkya s'arrêtèrent si brutalement que Julien fit encore deux pas avant de s'arrêter lui-même et de se retourner. Ils le regardaient d'un air absolument consterné.
"Ben quoi ? Qu'est-ce que j'ai dit ?"
"Personne ne ferait ça, expliqua la jeune fille, il faudrait être fou. Si quelqu'un osait essayer une chose pareille, il serait découvert avant la fin de la journée."
"Et
qu'est-ce qui lui arriverait ?"
"On l'enverrait dans la Grande Forêt, sur Tandil."
"Et alors ?"
"C'est plein de choses très dangereuses."
"Je vois."
Julien s'efforçait de ne rien manquer du spectacle qui s'offrait. Ils quittèrent bientôt le grouillement pittoresque du port pour entrer dans un quartier cossu où de belles maisons bourgeoises abritaient, selon Izkya, des boutiques que signalaient seulement de discrètes enseignes gravées sur leur façade. Les promeneurs étaient aussi moins bruyants et leurs vêtements étaient d'une sobre élégance. Beaucoup arboraient les Marques d'une Noble famille.
Soudain, comme ils tournaient à l'angle d'une rue, Julien découvrit un espace immense, si vaste que les bâtiments, de l'autre côté, semblaient tout petits. L'endroit était revêtu de dalles aux formes irrégulières, parfaitement polies, d'une infinité de nuances de couleur et apparemment toutes différentes, bien qu'il soit difficile d'en juger.
"Qu'est-ce que c'est que ça ?"
"Ça, dit Niil avec un petit sourire satisfait, c'est le Palais de l'Empereur."
Julien écarquilla les yeux.
"Où il est, le palais ?"
Niil tendit le bras vers le centre de l'espace.
"Là, devant toi."
"Sous terre ?"
"Non, non, au dessus."
"Mais il n'y a rien !"
"Si, mais on ne peut pas le voir."
"Tu veux dire que c'est un palais invisible ?"
"Oui."
"Tu me fais marcher."
"Quoi ?"
"Tu essaies de me faire passer pour un idiot."
"Non, je t'assure."
Julien lança un regard vers Izkya, mais celle-ci avait la mine tout aussi sérieuse que son compagnon.
"Mais comment tu peux être sûr qu'il existe bien, ce palais, si personne ne peut le voir ?"
"On le voit une fois tous les vingt-trois cycles."
"Et c'est long, un cycle? Tu as quel âge?"
"Moi ? Douze cycles quatre neuvièmes."
Il semblait qu'un cycle corresponde plus ou moins à un an terrestre.
"Vous l'avez déjà vu ?"
"Non, mais on le verra dans deux cycles. En attendant, on peut en voir des images. On te montrera quand on rentrera chez Izkya."
De nombreux passants tout autour d'eux marchaient en se parlant doucement, mais nul ne paraissait vouloir s'aventurer sur les dalles polies. Tous marchaient sur la large voie qui faisait, semblait-il le tour de l'immense surface multicolore. Naturellement, Julien voulut savoir pourquoi.
"C'est interdit de marcher sur la place ?"
"Non, répondit Izkya, mais personne ne le fait."
"Pourquoi ? Ce n'est pas
correct, convenable ? Ça ne se fait pas, c'est ça ?"
"Non, c'est simplement qu'on ne peut jamais faire plus de quelques pas dessus sans en sortir. Tu as l'impression de marcher droit devant toi, mais en réalité, tu fais demi-tour et tu ressors."
"Tu as déjà essayé ?"
"Bien sûr."
"Et toi, Niil ?"
"Moi aussi."
"Je peux essayer ?"
"Si tu veux. Mais j'aimerais mieux qu'on attende un moment où il y aura moins de monde. Parce que quand un visiteur essaie de marcher sur l'Aire du Palais, les gens s'arrêtent pour voir sa tête et rire un bon coup. Ça risquerait d'attirer un peu trop l'attention. Mais je te promets que tu pourras essayer. Peut-être ce soir, en rentrant."
Julien aurait bien voulu faire tout de suite l'étrange expérience, mais il fallait reconnaître que l'objection de Niil était fondée.
Après quelques minutes, Izkya les conduisit à une vaste avenue, ombragée d'arbres qui ressemblaient à des platanes avec leur écorce tavelée de vert et d'argent et leurs larges feuilles dentelées. Dans l'ombre agréable, de petits étals étaient dressés de loin en loin où l'on proposait toutes sortes de boissons fraîches et quantité de fruits et autres friandises. Cependant, malgré l'activité qui régnait, la foule n'avait pas ce côté bruyant et un peu vulgaire qu'elle avait sur le port. Elle évoquait au petit parisien les promeneurs du jardin des Tuileries par un beau jour d'été.
Des enfants couraient en poussant une balle, ou faisaient cercle autour de l'un d'eux qui lançait une grosse toupie bariolée et zonzonnante ; d'autres se poursuivaient pour s'asperger avec de grandes seringues remplies d'eau dont les jets faisaient, dans la lumière, comme des arcs de diamants. De curieux animaux gris qui ressemblaient à un croisement de chat et d'écureuil, couraient parfois d'un trait entre les jambes des passants amusés pour passer d'un arbre à un autre où ils grimpaient sur quelques mètres avant de s'arrêter, à l'affût d'on ne savait quoi. Des oiseaux, pareils à des pigeons verts dotés d'une huppe blanche, picoraient les graines que leurs jetaient distraitement les passants et poussaient de temps en temps un petit cri flûté qui sonnait, clair et détaché, dans le brouhaha ambiant. Par endroits, les arbres s'espaçaient et Julien apercevait entre leurs ramures la silhouette de bâtiments beaucoup plus élevés que ceux qu'il avait vus jusqu'ici. Désignant une tour ronde d'au moins soixante mètres de haut, percée d'une multitude d'ouvertures qui devaient être des fenêtres, il interrogea Izkya :
"Qu'est-ce que c'est ?"
"C'est la tour des Skandaris."
"Merci mais, qu'est-ce que c'est ? C'est une maison ? Des gens y habitent ?"
"Oui, le Premier Sire des Skandaris."
"Et ta Famille, elle a aussi une tour ?"
"Bien sûr !"
"Où elle est ? On peut la voir ?"
"D'ici, non. Mais au bout de la Grande Promenade on la voit."
"Et toi Niil, ta famille a aussi une tour ?"
"Non, chez nous, sur Dvârinn, on n'a pas de tours. On a des trankenns. Et avant que Julien ait pu poser la question, il enchaîna, c'est des grands vaisseaux, très beaux. Les Ksantiris ont le troisième plus beau."
"Vous vivez sur des bateaux ?"
"Pas pendant la saison des tempêtes, mais le reste du temps, oui. Ma Famille en a cent soixante-huit."
Ça veut dire que ton père est roi ?
"Il est le Premier Sire des Ksantiris."
"Il commande à tout le monde, sur ses îles ?"
"Si on veut. Il est le Miroir de l'Empereur. C'est lui qui est le Gardien de la Loi et de la Puissance."
Julien hocha la tête. Il commençait à se rendre compte de la position de ses hôtes. Ils appartenaient à des familles à la fois riches et puissantes, des familles qui gouvernaient sur ces mondes.
"Et toi Izkya, ton père est aussi Miroir de l'Empereur ?"
"Oui."
"Et il
Julien ne trouvait pas le mot exact, il commande où ?"
"Il a la charge des Terres de Frühl."
"Et c'est où ?"
"C'est ici. Aleth est la capitale de Frühl. C'est aussi la capitale des Neuf Mondes."
"Et l'Empereur, il vit ici, dans son palais invisible ?"
"Oui."
"Et il est invisible, lui aussi ?"
La jeune fille le regarda comme s'il venait de proférer un énormité.
"Naturellement non, il n'est pas invisible !"
"Tu l'as vu ?"
"Non, mais mon père le rencontre régulièrement."
"Dans son palais ?"
"Évidemment !"
"Comment il fait pour y aller ?"
Les questions continuelles de ce gamin étranger commençaient à mettre sa patience et sa bonne éducation à rude épreuve. Les règles strictes de l'hospitalité voulaient qu'elle se montre aimable avec l'invité de Niil, mais elle en avait plus qu'assez d'expliquer constamment des choses que tout le monde savait.
"Il passe par un klirk. Maintenant Julien, sois gentil et cesse de poser sans arrêt des questions. Ouvre les yeux, profite de la promenade. Tu veux de la douceneige ?"
Julien, depuis qu'ils de promenaient à l'abri des arbres, avait rejeté en arrière sa capuche. Aussi la rougeur soudaine qui envahit ses joues devant la rebuffade de l'ombrageuse Fille des Bakhtars ne pouvait pas passer inaperçue, ajoutant encore à l'humiliation d'avoir été traité comme un petit garçon. Un petit garçon pénible qui plus est, à qui l'on offre une glace pour le faire taire. Ces glaces, d'ailleurs, ça faisait un bon moment qu'il les avait remarquées sur les étals couverts de givre des marchands de douceneige. Il en avait immédiatement eu une envie folle et avait dû faire des efforts surhumains pour ne pas demander à ses hôtes de lui en offrir une. Pourtant, son amour-propre lacéré ne lui laissait pas d'autre réponse qu'un :
"Non, merci bien. D'ailleurs, je commence à être fatigué. Je crois que je vais retourner au bateau et vous attendre."
Comme Izkya, inconsciente d'avoir piétiné la sensibilité du garçon ouvrait la bouche pour répliquer, sans doute, qu'il serait bien incapable de trouver seul son chemin Niil, à qui le désarroi de Julien n'avait pas échappé, intervint avec à-propos :
"Julien, il faut absolument que tu goûtes la douceneige. Moi, j'en meurs d'envie depuis tout à l'heure, et je voudrais vraiment te faire découvrir ça. Laisse-moi t'en offrir !"
La façon dont il dit cela suggérait sans l'ombre d'un doute qu'on lui ferait de la peine en refusant une offre aussi sincère. Julien saisit au vol l'occasion de sauver la face.
"Si ça te fait plaisir, alors
"
Il se laissa entraîner jusqu'au plus proche marchand et reçut un petit bol fait d'une matière légère et blanche, empli de ce qu'il croyait être un sorbet bleu dans lequel était plantée une petite spatule. Prudemment, il goûta.
"Non d'un chien ! Qu'est-ce que c'est ?"
Niil arborait un large sourire satisfait.
"Ça surprend, hein !"
Pour surprendre, ça surprenait ! Au moment où elle lui était arrivée sur la langue, la mixture avait tout bonnement disparu et laissé place à une bouffée d'air très frais, sucré, et avec un parfum prononcé d'agrumes, genre orange confite, mandarine, cédrat et kumquat. C'était délicieux. C'était désaltérant. C'était rafraîchissant. Et Julien avait bien l'impression qu'il pourrait en manger autant qu'il voudrait sans jamais s'en lasser ni se sentir le ventre trop plein, ainsi qu'il lui arrivait parfois lorsqu'il forçait sur le dessert.
"C'est incroyable ! Comment est-ce qu'on fabrique ce truc ?"
"Ça, c'est le secret le mieux gardé de la Guildes des Faiseurs de Friandises."
"Il y a d'autres parfums ?"
"Oh oui, des tas ! Celle-ci est au garel. Se tournant vers le marchand, il déclara négligemment : Sur le compte des Ksantiris, Honorable."
Puis, après avoir tendu une portion à Izkya, il attaqua la sienne avec un plaisir visible.
Les quelques minutes qui suivirent les amenèrent au bout de l'avenue, dans une zone dégagée où des bâtiments bas alternaient avec de grands espaces de verdure au sein desquels se dressaient des tours de toutes tailles et de toutes formes. Izkya désigna l'une des plus hautes, qui semblait faite de métal poli et avait, dans la lumière chaude de l'après-midi, des reflets de cuivre.
"Voilà la tour de ma Famille, déclara-t-elle avec fierté."
Niil, soucieux d'éviter toute question intempestive, compléta :
"Le Premier Sire des Bakhtars et sa Dame y habitent."
Julien regardait, bouche bée. La tour n'était pas seulement haute, elle était d'une beauté presque surnaturelle et le métal qui la couvrait, façonné avec un art incomparable, paraissait avoir surgi de terre et poussé comme une plante gigantesque et gracieuse plutôt qu'être le résultat du travail des hommes. D'autres tours se dressaient dans les environs, et certaines étaient plus hautes, mais aucune ne l'égalait en beauté. Des dirigeables évoluaient entre les bâtiments et leurs décorations chatoyantes leur donnaient l'apparence de gros insectes s'apprêtant à butiner une végétation fantastique.
"C'est vraiment beau."
"Il faudrait que tu voies ça au soleil couchant."
"À propos, intervint Izkya, il va falloir qu'on retourne à la maison."
Brusquement, le visage de Julien s'assombrit. Cette allusion au temps qui passait lui rappelait brutalement qu'il n'était pas simplement en vacances, mais bel et bien naufragé sur un monde inconnu.
"Qu'est-ce que tu as ? Demanda Niil."
"Il faudrait quand même que j'essaie de rentrer chez moi. Mes parents vont être morts d'inquiétude si je ne rentre pas ce soir.
Chapitre 4 À la maison
Lorsqu'ils amarrèrent le bateau au petit embarcadère privé, le soleil était déjà beaucoup plus bas sur l'horizon et la chaleur avait un peu diminué. Julien avait retrouvé une certaine bonne humeur. Il ne s'était pas vraiment résigné à son sort, mais il ne voyait pas de raison d'infliger une tête d'enterrement à des hôtes qui s'efforçaient de tout faire pour rendre agréable son séjour forcé.
Un homme les attendait dans le patio et lorsqu'elle l'aperçut, Izkya se dirigea aussitôt vers lui et il s'écartèrent de quelques pas pour tenir une brève conversation.
"C'est Alko, un homme de confiance du Premier Sire. Il pilote son volebulle privé.
"Le Noble Sire Alko m'informe que nous sommes tous les trois invités ce soir à la Tour. J'avais bien sûr fait prévenir mon père de ton arrivée, Julien. Il veut te voir et il pense qu'un des Maîtres de l'Ordre des Passeurs pourra sans doute te renvoyer chez toi. Maintenant, il faut nous préparer.
"Allez, viens, dit Niil en entraînant Julien, on a juste le temps de se changer. On ne peut pas se présenter à la Tour couverts de poussière. Il faut se faire beaux !
Des vêtements avaient été préparés pour eux. Ils n'avaient rien à voir avec les simples robes auxquelles Julien était maintenant habitué. C'étaient de luxueuses tenues d'apparat. Une tunique d'une sorte de soie d'un vert sombre et mordoré sur un large pantalon noir serré aux chevilles pour Julien, le même costume en bleu nuit et pantalon gris anthracite pour Niil. Ce dernier, déjà tout nu, s'empressa d'aider Julien à se défaire de son abba avec un résultat aussi prévisible que la marée en Bretagne.
"Dépêche-toi. On va se laver ensemble.
Après la douche du matin, Julien ne pensait pas qu'on pût se laver plus ensemble. Il avait tort. Il ne s'agissait plus de se frotter alternativement le dos, mais de savonner au hasard tout ce qu'on pouvait atteindre du partenaire tout en riant aux éclats. Et Julien soupçonnait fortement Niil d'avoir inventé pour l'occasion ce procédé inorthodoxe, chronophage, d'une efficacité plus que douteuse, mais hautement excitant.
Les choses eussent pu devenir infiniment plus intéressantes si le gong ( trois fois maudit soit l'artisan qui l'a martelé ! ) n'était venu leur rappeler qu'ils n'étaient pas là pour batifoler, mais bien pour se préparer à une entrevue solennelle avec les puissants. Il s'habillèrent donc, ou plutôt Niil les habilla tous les deux avec une efficacité vertueusement professionnelle.
"Pas mal, le hatik te va très bien. On doit avoir le temps de te couper les cheveux. Ce sera parfait.
"Non ! Pas question !
"Mais tu as l'air d'une fille !
"Et de quoi j'aurai l'air, quand je rentrerai chez moi, avec le crâne rasé ? Ma mère détesterait ça !
"Excuse-moi, mais quand tu rentreras chez toi, ta mère sera tellement contente de te revoir qu'elle se moquera bien de ta coiffure.
Le visage de Julien s'assombrit. Niil, conscient de sa gaffe, s'excusa :
"Pardonne-moi, je suis idiot.
"Non, tu as raison, il y a peu de chances que je sois chez moi ce soir.
Il resta un moment silencieux, puis reprit :
"Mais quand même, si ça ne te dérange pas trop, j'aimerais attendre un peu avant de me faire tondre à la mode de chez vous. À propos, qu'est-ce qu'on porte comme chaussures avec ça ?
Niil montra du doigt des mocassins qui semblaient tressés d'argent.
"Des kamdris.
"Ben dis donc !fit Julien en les enfilant, c'est drôlement souple, on ne les sent pas.
"Ils sont tressés en poils de tak, ça vient de Tandil.
"Là où il y a la forêt pleine de choses dangereuses ?
"En fait, les taks sont très dangereux. Des kamdris comme ça, personne ne peut les acheter. Tu ne peux les avoir que si un Premier Sire t'en fait cadeau.
"C'est drôlement gentil de nous les prêter.
"On ne nous les prête pas. Un Premier Sire ne prête pas, il donne.
"Qu'il te fasse des cadeaux, je comprends, mais moi, il ne me connaît même pas.
"Tu es avec moi, ça suffit.
"Mais je ne suis même pas de ton monde !
"Ça ne change rien, tu es avec moi, on doit te traiter aussi bien qu'on me traite. Ou aussi mal
"Comment ça, aussi mal ?
"Si j'avais des ennemis et qu'ils nous rencontrent ensemble, tu serais aussi leur ennemi. Mais rassure-toi, s'empressa-t-il d'ajouter avec ce sourire moqueur que Julien commençait à connaître, j'ai bon caractère, je n'ai pas d'ennemis. Viens, il ne faut pas faire attendre le Premier Sire.
***
Ils partirent vers le porche voûté ou Alko était en grande conversation avec Niria, l'intendante. Chemin faisant, Julien trouva encore le temps de poser une dernière question à son mentor qui, fort heureusement, se montrait infiniment plus patient que sa cousine.
"Dis-moi, il s'appelle comment, le père d'Izkya ?
"C'est le Premier Sire des Bakhtars, bien sûr.
"Oui, mais
il n'a pas un nom à lui ?
"Ah, je vois ce que tu veux dire. Naturellement il a un nom , il s'appelle Aldegard. Mais personne ne l'appelle autrement que Premier Sire. À part, ajouta-t-il précipitamment pour devancer la question qu'il pressentait, à part ses parents les plus proches. Izkya l'appelle Père, par exemple.
"Et toi, tu l'appelles comment ?
"Premier Sire, ou bien, s'il insiste, mon Oncle.
"C'est le frère de ton père ou de ta mère ?
"Ni l'un ni l'autre, c'est simplement que nos Familles sont de même rang.
Sa curiosité satisfaite pour un temps, Julien eut tout loisir d'admirer la tenue d'Izkya. Celle-ci était aussi vêtue du hatik mais, outre qu'elle le portait avec une grâce à vous couper le souffle, le tissu de sa tunique paraissait littéralement fait de nuit. On avait l'impression de regarder un ciel rempli d'étoiles qui scintillaient doucement au gré de ses mouvements. Quant à son pantalon, il semblait fait de la brume du soir et était serré aux chevilles par des cercles d'une sorte de nacre souple. Elle était naturellement chaussée de kamdris et des pierres blanches, dans ses cheveux étaient comme des étoiles échappées du firmament de sa tunique.
Julien n'avait jamais prêté la moindre attention à la tenue des filles. Il avait toujours trouvé ridicule leur obsession de la mode. Pour tout dire, les entendre parler 'chiffons' lui tapait sur les nerfs presque autant que leurs gloussements lorsqu'elles faisaient mine d'échanger des secrets dans le dos des garçons. Mais là, il venait d'avoir une révélation : Izkya était belle. Dans sa tenue de gala, elle n'avait plus rien de la fille un peu pimbêche et prompte à se fâcher qu'il avait cru connaître. C'était une princesse, et cela se voyait au premier coup d'œil.
"Alors, tu viens ? fit Niil en le tirant par la manche. Et ferme la bouche, tu as l'air d'un crétin.
Niria jeta un dernier regard à leur tenue, s'assurant qu'ils feraient honneur à leur hôte. La jeune femme eut un sourire satisfait. Apparemment, les 'cheveux longs' de Julien ne la dérangeaient pas outre mesure car elle ne put s'empêcher d'étendre la main pour remettre en place une mèche rebelle.
Ce geste faillit bien faire perdre la face à Julien, soudain submergé par le souvenir du foyer qu'il avait bien peu de chances de revoir avant longtemps. Il eut grand peine à se retenir, d'abord d'un mouvement instinctif de recul - est-ce que ces fichues bonnes femmes ne peuvent pas s'empêcher de me toucher les cheveux ? - puis d'éclater en sanglots en pensant à sa mère, qui n'avait jamais pu se guérir de cette agaçante manie et s'y livrait chaque matin malgré ses protestations.
"Allez, ne vous mettez pas en retard, Alko doit déjà vous attendre dans le volebulle.
Les enfants se mirent en route, empruntant un chemin de gravier gris qui serpentait entre les fûts des grands arbres. La lumière avait maintenant des tons d'or chaud et tombait en rayons obliques à travers la ramure. Les oiseaux, qui s'éveillaient de la torpeur de la mi-journée, fusaient en trait violemment colorés et semblaient concourir pour déterminer qui serait le plus bruyant. Le nez en l'air, ils marchaient et les petits cailloux, sous leurs pieds, ajoutaient à ce concert leur murmure crissant.
Chapitre 5 O Fortuna, velut luna !
Le volebulle en question était un dirigeable vert et bleu, pourvu d'au moins une douzaine d'hélices de toile bariolées de spirales d'un rouge vermillon si vif qu'il semblait hurler dans la lumière. La nacelle dans laquelle ils embarquèrent était à ciel ouvert, mais des arceaux de métal suggéraient qu'il devait être possible d'y déployer une bâche. Le Sire Alko s'affairait à l'avant sur un ensemble de roues et de leviers qui constituaient le panneau de commandes.
Le dirigeable s'éleva bientôt doucement, en silence. Puis les grandes hélices se mirent en mouvement avec un bruissement soyeux et le vaisseau, s'orientant vers son but, commença de glisser dans l'air tiède. Julien était ravi. Il retrouvait cet ineffable bonheur de ses rêves. Ce vol lent, silencieux, à l'air libre et non pas enfermé dans la carlingue exiguë d'un jet rugissant. Comment avait-on pu abandonner quelque chose d'aussi pleinement satisfaisant ? Il sursauta lorsqu'une espèce d'énorme scarabée bleu à pattes rouges se posa sur près de lui sur le bordé. Grand comme la main, on aurait dit un énorme bijou.
Devant eux, s'étendait la ville blanche, qui paraissait maintenant d'or et de cuivre dans la lumière chaude du soleil déclinant. Au loin, les tours orgueilleuses flamboyaient sur le fond du ciel indigo. Puis, comme ils approchaient de leur destination, le soleil disparut et la nuit s'installa rapidement.
Julien ne put retenir un cri d'étonnement : toutes ensemble, les tours s'illuminèrent. Elles ne s'allumèrent pas comme des bâtiments dont les fenêtres se seraient tout à coup éclairées. Elles se mirent à luire, envahies par une sorte de luminescence qui semblait naturelle et se répandait depuis leurs fondations pour gagner progressivement jusqu'au sommet. Chacune avait une nuance qui lui était propre et s'harmonisait avec ses voisines. Le résultat était à la fois merveilleux et déconcertant, comme si quelque géant avait déversé sur elles la lumière d'un énorme arc-en-ciel. Le reste de la ville brillait aussi, mais d'une façon plus familière, par les milliers d'ouvertures des maisons qui répandaient un éclat doré. Par-dessus, les étoiles commençaient de s'allumer et, dans l'air remarquablement clair, semblaient à Julien plus proches que jamais.
"C'est beau !"
"C'est la plus belle cité des Neuf Mondes, tu ne trouveras rien de plus beau nulle part, même sur Dvârinn, confirma Niil."
Ils approchaient maintenant du port où la rivière s'élargissait en un lac que les quais illuminés entouraient d'un collier de feu. Julien s'était penché pour tenter d'apercevoir l'endroit où ils avaient débarqué l'après-midi, lorsqu'il entendit une sorte de râle étouffé qui venait de l'avant. Il se redressa juste à temps pour voir le pilote, Alko, s'écrouler en portant ses deux mains à sa gorge. Puis il fut brutalement poussé sur le plancher par Niil qui criait à l'intention d'Izkya qui se tenait à l'arrière :
"Couche-toi, on nous tire dessus !"
Confirmant ses dires, deux impacts résonnèrent sur le plat-bord, comme si quelque chose s'y était planté avec force. Il ne fallait pas une grande dose d'imagination pour deviner qu'il s'agissait de flèches ou, plus certainement, de carreaux d'arbalète. Julien avait heurté durement du front le plancher de bois, mais la douleur était le moindre de ses soucis. Il se disait que ceux qui les attaquaient n'avaient sûrement pas l'intention de s'en tenir à un seul meurtre et que le ballon était une cible bien facile. Une chute de plusieurs centaines de mètres risquait d'être tout aussi radicale qu'une flèche bien placée. Il se tourna vers Niil :
"Il faut faire descendre le ballon. Tu sais le conduire ?"
"Moi, je sais un peu, intervint Izkya, Alko m'a montré."
Sa voix tremblait. On sentait que seule la nécessité d'agir immédiatement l'empêchait de céder à la panique. Alko continuait d'émettre d'horribles gargouillement liquides qui allaient en s'affaiblissant. Il était entrain de mourir et nul ne pouvait plus rien pour lui. Faisant appel à tout son courage, Izkya se dirigea, à quatre pattes, vers l'avant. Niil l'avertit :
"Fais attention ! Reste à couvert."
Dans le même temps, ils entendirent au-dessus de leurs têtes le bruit caractéristique d'un gaz qui s'échappait.
"Ça y est, commenta Julien, ils ont crevé l'enveloppe."
"Elle est solide, elle ne va pas se déchirer tout de suite."
À l'évidence, Niil essayait de se rassurer lui-même au moins autant qu'il tentait d'apaiser son compagnon. Les garçons avaient maintenant rejoint Izkya au poste de pilotage. Accroupis tous les trois, ils hésitaient à repousser le pilote qui gisait, effondré, totalement silencieux maintenant et empêchait d'accéder aux commandes. Puis un projectile vint ricocher bruyamment contre un panneau de métal, leur rappelant l'urgence de la situation. Ce fut Julien qui se décida le premier. Il agrippa l'épaule du mort et tira de toutes ses forces. Le corps du Noble Sire Alko bascula en arrière, révélant sa poitrine inondée d'un sang qui paraissait noir dans la pénombre. La flèche qui lui avait déchiré la gorge avait dû continuer sa course et se perdre dans la nature. À tâtons, Izkya s'empara d'un levier, juste au-dessus de sa tête et tira. Le ballon amorça un lent virage vers la droite. Elle en saisit un autre et le ballon piqua du nez. On entendait des impacts de plus en plus nombreux, multipliant les orifices par où le gaz s'échappait de l'enveloppe. On sentait maintenant que l'appareil perdait de l'altitude.
"Il faut aller au-dessus de l'eau ! Vite ! S'écria Niil."
Izkya, à genoux, s'efforçait de reconnaître les commandes. Le ballon zigzaguait et ne paraissait plus vouloir mériter son nom de dirigeable. Les hélices de toile tournaient en tous sens alors que la descente se faisait de plus en plus rapide. Enfin, la jeune fille parut avoir trouvé les bons leviers et l'aéronef et perdition commença de glisser, avec des embardées qui soulevaient le cœur, vers l'étendue noire du bassin.
Les mains crispées sur le bordé, Julien s'efforçait de voir leur assaillant. Il se doutait qu'il ne pouvait s'agir que d'un autre ballon mais, comme ces engins étaient presque parfaitement silencieux, il n'avait aucune idée de la direction où chercher. À côté de lui, Niil tentait, en passant brièvement la tête par-dessus le bord de la nacelle, de se faire une idée de leur route et donnait des indications à Izkya qui, placée comme elle l'était, ne pouvait rien voir du tout à moins de s'exposer au tir de leur ennemi et risquer de subir le même sort que le pilote.
Ils étaient maintenant beaucoup plus près des toits et Julien avait l'impression d'être dans un ascenseur en pleine accélération. Le bruit des battements de la toile détendue de l'enveloppe couvrait presque le sifflement inquiétant du gaz qui fuyait.
"Ça y est, on est au-dessus du port !"
Au moins, ils n'allaient pas périr écrasés.
"Il va falloir sauter !"
Julien venait de réaliser que leur sort ne serait guère meilleur s'ils étaient pris sous la toile et les armatures d'un dirigeable en train de couler. Un coup d'œil par-dessus bord ne lui permit pas de juger la distance qui les séparait de la surface. L'eau était trop lisse et il faisait maintenant trop sombre. Cependant, d'après les lumières des quais, ils n'étaient plus très haut.
"On va bientôt toucher !"
"On va se suspendre par les mains à l'extérieur et on lâchera dès qu'on sera assez près."
"Et les autres ? s'inquiéta Izkya, ils vont nous voir !"
"On n'a pas le choix. C'est ça ou se noyer sous le volebulle, coupa Niil. Julien, tu sais nager j'espère."
"Oui."
"Alors, on y va !"
L'un après l'autre, ils enjambèrent le bastingage et se suspendirent tant bien que mal en souhaitant que l'attente ne soit pas trop longue. Julien, pour sa part, doutait de pouvoir tenir bien longtemps. Ils allaient vite. La course du dirigeable n'était plus qu'une longue glissade dont la pente augmentait d'instant en instant. Puis la voix de Niil se fit entendre :
"Attention !
Maintenant !"
Julien lâcha prise. Il eut le temps d'apercevoir le miroitement indistinct de l'eau vers laquelle il se précipitait, puis il sentit dans son dos un choc violent suivi d'une douleur aiguë qui se mêla à la sensation de l'eau qui le cinglait alors qu'il roulait en frappant de biais la surface. En même temps qu'il s'enfonçait, il se dit que c'était vraiment trop bête d'avoir été touché comme ça, à la dernière seconde. L'eau n'était pas froide, elle était agréablement fraîche et il aurait aimé y nager, en d'autres circonstances. Mais là, avec une flèche probablement logée dans son poumon droit, il aurait bien de la chance s'il parvenait seulement à refaire surface. Par-dessus le marché, dans l'obscurité totale, il n'avait pas la moindre idée du haut et du bas. S'il essayait de nager dans ces conditions, il pouvait tout aussi bien s'enfoncer plus encore au lieu de remonter à l'air libre.
Chapitre 6 Fortune plango vulnera
Julien commençait à manquer d'air. Il avait l'impression d'avoir plongé depuis une éternité. Il savait que son corps, livré à lui-même, remontait doucement vers la surface. Mais le projectile qu'il avait reçu l'avait empêché de prendre une inspiration suffisante et, de plus, il ignorait à quelle profondeur il avait été entraîné. Il ne pourrait pas tenir bien longtemps. Il décida que l'obscurité était un peu moins dense dans la direction de ses pieds et, perdu pour perdu, il s'efforça de se propulser vers ce qui était peut-être le salut.
Dès le premier mouvement, il eut l'impression qu'on lui transperçait la poitrine, mais la douleur n'avait plus aucune importance : dans quelques poignées de secondes, il serait incapable de maîtriser les ultimes réflexes de son corps à l'agonie et il allait respirer de l'eau. Chaque brasse lui coûtait un effort immense et il savait qu'il brûlait ses dernières forces. Il n'avait pas peur. Comparée à la souffrance qui le déchirait, même l'horreur de la noyade ressemblait de plus en plus à un soulagement. Il aurait été si facile d'abandonner
Mais quelque chose en lui refusait de céder. Il lutterait tant que son corps continuerait de lui obéir. La douleur était atroce.
Mais quelques instants plus tard, à bout de forces et de souffle, il finit par admettre que son chemin s'arrêtait là. Il fallait bien mourir un jour et ce jour était venu. Il ouvrit la bouche et laissa s'échapper l'air qui semblait vouloir faire éclater ses poumons dans un cri de souffrance et de désespoir hideusement déformé par un torrent de bulles
et qui s'acheva en un râle sous un ciel incroyablement plein d'étoiles.
Julien aspira goulûment de l'air. DE L'AIR ! Insoucieux de sa blessure, il s'adonnait au plaisir de respirer de nouveau ; et tant pis si chaque inspiration était une déchirure dans son dos ; tant pis si chaque mouvement qu'il faisait pour se maintenir à la surface paraissait retourner dans sa plaie le fer de la flèche qui l'avait atteint.
"Julien, plonge !"
C'était la voix d'Izkya, tout près de lui, sur sa gauche. Comme il ne réagissait pas, elle insista :
"Il faut nager sous l'eau, vers les lumières !"
Elle vint tout près et lui saisit l'épaule. Il la distingua enfin et vit qu'elle tendait le bras vers un groupe de lumières sur la rive. Elles lui parurent à une distance énorme.
"Je ne sais pas si je pourrai, je suis blessé."
"Je vais t'aider, fit la voix de Niil qui venait d'émerger tout contre lui sur sa droite; où est-tu blessé ?"
"Dans le dos, à droite."
À cet instant, des éclaboussures jaillirent autour d'eux. Les plus proches n'étaient pas à plus de deux ou trois longueurs de bras. Julien comprit immédiatement que les tireurs continuaient de s'acharner sur eux. Il plongea en canard, s'enfonçant le plus possible et, utilisant ses jambes et son bras gauche, entreprit de se propulser dans la direction indiquée.
Cela faisait toujours un mal de chien, et il se demandait aussi combien de sang il avait déjà perdu. De toute façon, il ne pourrait jamais atteindre la rive
Il sentit une main qui agrippait sa tunique à l'épaule et qui le tirait vigoureusement. Il comprit et, cessant d'utiliser ses bras, il se concentra afin de donner à ses battements de jambes un maximum d'efficacité. Puis il émergea un instant et constata que c'était Niil qui l'aidait ainsi. Izkya, à quelques brasses en avant, se retourna et les aperçut.
"Je vais l'aider de l'autre côté, annonça-t-elle en revenant vers les garçons."
Ils replongèrent sans qu'aucun projectile ait été tiré contre eux. Ils n'avançaient pas très vite, mais au moins Julien reprenait espoir malgré la douleur qui continuait de tarauder sa poitrine.
Ils faisaient surface toutes les trente secondes environ, avec à chaque fois la crainte d'entendre le clapotis des flèches dans l'eau, mais leur poursuivant semblait les avoir perdus de vue, ce qui n'avait rien d'étonnant dans cette obscurité. Cependant, ils continuaient de progresser autant que possible en plongée, de peur de se trahir par des éclaboussures. Julien était épuisé et ses battements de pieds perdaient le semblant de coordination qu'il s'était jusque là efforcé de leur imposer. Soudain, ils entendirent des appels ; ils distinguèrent aussi des lumières qui se déplaçaient à la surface de l'eau.
"Des bateaux. On vient nous chercher."
Le soulagement s'entendait dans la voix de Niil. Mais avant qu'il ait pu reprendre son souffle pour appeler les sauveteurs, Izkya doucha son bel optimisme :
"C'est peut-être des amis de ceux qui nous ont ratés qui viennent terminer le travail."
Ils ne pouvaient faire confiance à personne. Ils reprirent leur progression, en surface cette fois en se contentant de surveiller les embarcations qui, fort heureusement, ne paraissaient pas se rapprocher.
***
Il leurs fallut plus d'une demi-heure pour atteindre la rive. Julien se demandait vaguement comment il était encore vivant alors qu'il devait avoir perdu la moitié de son sang, mais il était si épuisé que rien n'avait plus d'importance. Même la douleur dans sa poitrine semblait s'engourdir un peu. Le courant, quoique faible en cet endroit, les avait entraînés sur une distance considérable et, au lieu du quai de pierre auquel ils avaient amarré leur bateau l'après-midi même, ils abordèrent à un ponton délabré où ils durent tâtonner plusieurs minutes, accrochés à des piliers gluants de vase et d'algues, avant de découvrir quelques échelons qui leur permirent de se hisser au sec.
L'opération fut particulièrement difficile pour Julien qui ne pouvait plus se servir de son bras droit. Il fallut les effort conjugués de ses deux compagnons pour qu'il de retrouve enfin assis au bord du quai. Immédiatement, Niil entreprit de déboutonner sa tunique.
"Il faut regarder ce que tu as."
Julien se laissa faire. Il était à bout de forces et incapable de la moindre réaction. Avec d'infinies précautions, Niil parvint à retirer le vêtement, non sans arracher quelques plaintes au malheureux. On n'y voyait pas grand chose. La seule lumière, à part la clarté des étoiles, provenait de la lueur diffuse des quartiers illuminés de la cité.
"Ça va, il n'y a pas de trou."
Malgré son état d'hébétude, Julien protesta.
"C'est pas possible ! Je suis sûr d'avoir reçu une flèche. Et puis ça fait très mal !"
Ce fut Izkya qui expliqua :
"Tu as bien reçu un dard. Mais un hatik n'est pas seulement joli, il est fait pour protéger celui qui le porte. Son tissu est presque impossible à traverser. Tu dois avoir une côte cassée. C'est ça qui te fait mal."
Un énorme soulagement envahit Julien. Puis, d'un seul coup, la réaction le submergea et il se sentit furieux. Furieux qu'on ne lui ait rien dit et qu'on l'ait laissé croire pendant tout ce temps qu'il était à l'article de la mort. Il était ridicule, et ces deux gosses de riches s'étaient bien payé sa tête. Il prit une inspiration pour leur crier ce qu'il pensait
et s'évanouit sous l'effet de la douleur fulgurante dans son dos.
Chapitre 7 Les quais
Lorsqu'il revint à lui, il était étendu sur les planches malodorantes du quai. Il avait froid et la tête lui tournait. Niil, à genoux, s'efforçait de lui faire comprendre quelque chose mais ses paroles n'avaient aucun sens. Il se souvenait vaguement avoir été en colère contre ses amis, mais maintenant, il trouvait la chose parfaitement déplacée. Izkya et Niil lui avaient bel et bien sauvé la vie. Même s'il n'avait qu'une côte cassée, il n'aurait jamais pu gagner la rive tout seul. Mais qu'est-ce que Niil essayait de lui dire ?
"Kanndé yinna ? Tannda, intchikmitchik drogoguidou."
Le déclic se fit soudain : ' Comment ça va ? Il faut absolument partir maintenant'. Il se rendait compte qu'il avait l'esprit confus. Sa fureur de tout à l'heure faisait place à une envie de pleurer tout aussi irrationnelle. Il allait avoir du mal à rester à peu près cohérent. La première chose était de rassurer ses sauveteurs.
"Ça va mieux. Je vais pouvoir me lever."
Dans la pénombre, le visage de Niil parut s'éclairer, tant son soulagement était évident.
"On ne peut pas rester ici, insista Izkya, il faut prévenir la Tour pour qu'on vienne nous chercher."
"Tu connais quelqu'un par ici ? Demanda Niil."
"Par ici, je ne sais pas, je ne suis jamais venue. Je suppose qu'on ne doit pas être loin du Quai des Voleurs."
Pendant ce temps, aidé par Niil, Julien s'était levé. Torse nu, il grelottait et commençait à claquer des dents. Il ne faisait pas froid, mais le séjour prolongé dans l'eau, ajouté à l'épuisement et aux dégâts causés à sa poitrine, semblait l'avoir complètement vidé de toute chaleur. Niil lui rendit sa tunique après l'avoir consciencieusement tordue pour l'essorer mais, outre qu'il était incapable de l'enfiler, le hatik mouillé, posé sur ses épaules, ne fit qu'intensifier ses claquements de dents. Niil l'en débarrassa.
"Il faut qu'on trouve un endroit où le réchauffer, dit Izkya. Mettons-nous en route."
"On peut déjà marcher vers le Quai aux Fruits."
Ils parlaient à voix basse. Le Quai des Voleurs était un endroit où il valait mieux passer inaperçu. La chose était facilitée par l'obscurité et l'invraisemblable désordre de caisses, ballots et paniers divers qui encombraient le quai. Entre les entrepôts fermés par de solides portes de bois, on distinguait parfois l'entrée d'une ruelle à peine éclairée par la lueur qui s'échappait de fenêtres aux volets disjoints. Des éclats de voix assourdis témoignaient d'une vie intense et cachée. De temps en temps, ils se dissimulaient du mieux qu'ils pouvaient pour laisser passer un petit groupe bruyant ou bien encore un individu aux allures furtives.
En plus d'être complètement gelé, Julien avait toujours aussi mal et devait se retenir de crier lorsqu'un mouvement malencontreux ravivait sa douleur.
***
Ils arrivèrent enfin dans une zone littéralement saturée d'un invraisemblable mélange d'odeurs. La marche avait eu au moins le mérite de réchauffer un peu le malheureux Julien qui avait cessé de grelotter. Il avait même trouvé une façon de respirer qui ne lui faisait presque pas mal.
"On arrive au Quai aux Fruits, remarqua Izkya."
"Le Quai aux Fruits, ça n'est pas là qu'il habite, le protégé de Niil ? Demanda Julien."
"Si, confirma Niil, 'Ambar, fils d'Aliya, du Quai aux Fruits', mais ça ne nous avance pas à grand chose. Je crois que le mieux serait d'aller jusque chez Batürlik. C'est le correspondant de ma Famille, il nous aidera."
"Et c'est loin ? S'inquiéta Julien."
"Pas très loin. Encore dix minutes, je pense."
"Avec un peu de chance, on rencontrera des gens de mon père. Il a dû envoyer du monde à notre recherche ; il y a longtemps qu'on devrait être arrivés, ajouta Izkya avec espoir."
Le vêtement de Julien était maintenant suffisamment sec pour qu'il puisse le remettre. Menés par la jeune fille, ils quittèrent les quais pour s'engager dans une série de ruelles chichement éclairées par des lanternes trop espacées qui laissaient entre elles de grandes zones d'ombre épaisse. Les rares passants qu'ils croisaient regardaient d'un œil soupçonneux ces trois enfants en tenue de soirée avant de se hâter vers leurs occupations. Personne ne leur posait de questions. Personne ne leur proposait de l'aide.
Ils parvinrent enfin à un quartier plus animé, où l'éclairage était meilleur et où des auberges confortables répandaient des odeurs évocatrices de festins raffinés.
"Je meurs de faim ! s'exclama Niil."
"Oui, eh bien, le rabroua Izkya, il faudra attendre d'être à la maison !"
"Évidemment, mais ça n'empêche pas que je mangerais bien un morceau. Nager, ça creuse."
Julien lui, avait d'autres préoccupations que son estomac. Maintenant qu'il était à peu près réchauffé, il avait l'impression que ses côtes avaient une rage de dents ! Il aurait volontiers accepté qu'on l'assomme plutôt que de continuer à supporter ça. Pourtant il se taisait et s'efforçait de marcher normalement.
Ils arrivèrent enfin sur une place carrée, dominée par un bâtiment de quatre étages dont la façade était percée d'une arche impressionnante fermée de vantaux massifs renforcés de métal. De part et d'autre du portail, des lanternes chassaient la nuit et permettaient de déchiffrer l'enseigne de Batürlik qui représentait un vaisseau chargé de ballots et de fruits. Ils traversèrent la place déserte et silencieuse sous le ciel plein d'étoiles. Niil se saisit du lourd heurtoir de métal en forme de patte griffue et frappa deux coups qui résonnèrent avec un bruit creux. Au bout d'un temps, comme personne ne semblait vouloir répondre, il recommença en y mettant toute la vigueur dont il était capable. On entendit alors le bruit d'un verrou que l'on tire et une trappe s'ouvrit dans la porte.
"Qu'est-ce que c'est ? Fit une voix d'homme peu aimable."
"Va dire à Batürlik le Marchand que Niil, Fils Troisième des Ksantiris requiert ses services."
Niil avait parlé d'une voix qu'on sentait habituée au commandement et Julien ne fut pas étonné de voir s'ouvrir une petite porte où parut le gardien qui leur fit signe d'enter sous la voûte du porche, essayant de manifester par son attitude l'immense respect que ne pouvait manquer de lui inspirer un aussi illustre personnage.
"Que le Noble Fils me me pardonne. Qu'il ait la bonté de demeurer un instant ici avec ses Nobles Compagnons ; Maître Batürlik va venir en personne pour l'accueillir."
Puis le gardien les planta là et s'en fut en trottinant, sa lourde silhouette se découpant sur la clarté jaune de la cour. Julien, malgré la douleur qui ne le lâchait pas, s'apprêtait à faire une remarque plaisante sur le bonhomme, lorsqu'il sentit une odeur qui le plongea immédiatement dans une impression de 'déjà vu' d'une incroyable intensité. Jamais de sa vie il n'avait respiré ce mélange écœurant de cannelle, de framboise et d'égout mal curé, mais sa réaction fut immédiate :
"Des ghorrs ! Il y a des ghorrs ici ! Il faut partir tout de suite !"
Et, sans attendre la réponse de ses amis, il ouvrit la petite porte et sortit en courant. Il faut porter au crédit de Niil et d'Izkya qu'il n'hésitèrent pas un instant et se lancèrent à sa suite, fonçant dans le dédale des rues désertes. Les ghorrs n'étaient pas quelque choses qu'on pouvait prendre à la légère. Ils étaient l'ennemi par excellence, le plus grand danger qu'on pouvait craindre, juste après les cataclysmes naturels. Les ghorrs étaient les tueurs immondes auxquels nul humain qui se respecte ne faisait appel.
Ils coururent ainsi pendant dix bonnes minutes, uniquement préoccupés de s'éloigner de la maison du marchand. Julien avait l'impression que chaque foulée lui déchirait la poitrine, mais il tenait bon. Dans l'obscurité presque totale où ils se déplaçaient, les larmes qui lui brouillaient la vue ne changeaient de toute façon pas grand chose.
Parvenus sur les quais, ils s'arrêtèrent, pantelants, derrière une pile d'énormes ballots haute de plusieurs mètres. Lorsqu'elle eut un peu retrouvé son souffle, Izkya posa la question qui la tourmentait depuis le début de cette course insensée :
"Qu'est-ce qui t'a pris ? Comment as-tu su pour, les ghorrs ?"
Incapable encore d'articuler le moindre mot, Julien se contenta de secouer la tête. Niil insista :
"Il y a des ghorrs, chez toi ? Tu en as vu un chez Batürlik ?"
Julien secoua la tête de plus belle.
"Pas
pas vu. Senti."
"Quoi?"
"Je ne les ai pas vus. Je
J'ai senti leur odeur. Je suis sûr qu'il y en a au moins un."
"Mais comment est-ce que tu sais l'odeur qu'ils ont ? Tu en as déjà rencontré ? S'enquit Izkya."
"Jamais. Mais je peux te jurer que c'est bien un ghorr que j'ai senti. Vous n'avez pas senti, vous ?"
"Si, intervint Niil, ça puait un peu, sous le porche. Mais je ne sais pas si c'était un ghorr ou un égout mal fermé. Je n'en ai jamais vu, moi, de ces horreurs. Et si tu n'en as jamais vu non plus
"
"Crois-moi, je suis certain de ce que je dis. Je ne comprends pas encore pourquoi, mais je sais que ça sentait le ghorr chez Batürlik."
"Si c'est bien ça, alors Batürlik est mort, ou tout comme."
Niil avait dit cela d'un ton tranquille, comme on annonce qu'il pleuvra sans doute le lendemain.
"Pourquoi ? Comment tu peux en être sûr ?"
Ce fut Izkya qui expliqua :
"Les ghorrs tuent tout le monde sauf leurs maître. S'ils n'ont pas tué Batürlik, c'est qu'il est complice de celui qui les a envoyés. Et si c'est le cas, tu peux être certain que mon père veillera à ce qu'il n'en réchappe pas."
Julien frissonna. Il ne devait pas faire bon enfreindre la loi, dans le pays. Mais pour l'heure, il fallait résoudre le problème immédiat. Il posa l'inévitable question :
"Bon, alors, qu'est-ce qu'on fait maintenant ?"
Après un bref silence, Niil résuma la situation.
"Quelqu'un nous en veut vraiment beaucoup. Je n'ai pas vu qui nous attaquait en volebulle. Mais s'il y avait des ghorrs chez Batürlik
"
"Il y en avait, tu peux me croire !"
"D'accord, je te crois. Alors, c'est sans doute les mêmes qui les ont envoyés nous attendre là-bas. Il va falloir qu'on aille chez ton père, Izkya, et ça n'est pas tout près. Avec ces types qui sont en train de nous chercher
Sans compter que Julien est mal en point. Il ne pourra plus aller bien loin comme ça. Il vaudrait mieux trouver un endroit où se cacher et voir comment on pourrait avertir ta Maison."
"Par ici, je ne connais personne."
Évidemment, songea Julien, cette princesse ne devait guère fréquenter les poissonniers et autres portefaix qui vivent alentour des quais !
"Moi non plus, déclara Niil. À moins
Je pourrais essayer de trouver mon bienvenu, Ambar. On est tout près du Quai aux Fruits."
"Tu es fou ! D'abord, ce n'est qu'un gamin, comment est-ce qu'il pourrait nous aider ? Et puis, si tu lui demandes son aide
Tu connais la tradition, il fera partie de ta Famille. Ton père serait furieux."
Izkya était scandalisée.
"Mon Noble Père serait encore plus furieux si son imbécile de fils refusait bêtement de chercher de l'aide là où il a un petit espoir d'en trouver. Maintenant, si tu as une autre solution à proposer, je serai ravi d'essayer."
Izkya n'avait rien d'autre à proposer. Il fut décidé qu'elle resterait cachée avec Julien pendant que Niil partirait à la recherche d'Ambar, fils d'Aliya. Il lui faudrait pour cela demander dans l'une ou l'autre des tavernes du port, mais son statut de Noble Fils, confirmé par ses Marques et sa tenue, le protégerait suffisamment à la fois des entreprises de gens peu fréquentables et des questions indiscrètes.
Après avoir longuement hésité, Niil entra dans une taverne qui lui paraissait un peu moins mal famée que ses voisines. Un silence soudain se fit dans la salle, et il eut beaucoup de mal à afficher le calme et le sang-froid qu'on était en droit d'attendre d'un personnage de son rang. Passant entre les tables occupées par des mariniers qui le dévisageaient avec curiosité, il se dirigea vers le fond de la salle où se tenait le patron, un petit homme chauve et grassouillet. Celui-ci, voyant approcher ce garçon qui n'avait manifestement pas sa place dans son modeste et peu recommandable établissement, se précipita pour l'accueillir.
"Noble Fil, mon auberge est indigne d'une telle faveur, mais je serai honoré de servir ce qu'il lui plaira à Votre Seigneurie."
"Maître aubergiste, votre cuisine est sans doute digne des meilleures tables, mais je n'ai, pour l'heure, besoin que d'un renseignement."
Niil, peu désireux d'étaler ses soucis devant une trentaine d'inconnus, avait parlé bas. Mais c'était une erreur, car l'aubergiste s'approcha presque à le toucher sous prétexte de mieux l'entendre. Outre qu'il n'avait certainement pas vu l'intérieur d'un établissement de bains depuis plusieurs années, ses vêtements étaient imprégnés d'une forte odeur de poisson et de graisse cuite qui, avec les relents acides de la transpiration séchée formait un remugle à vous soulever le cœur. Luttant pour ne rien laisser paraître de son dégoût, Niil poursuivit, s'écartant jusqu'à ce que ses reins viennent buter contre une table :
"Je cherche un garçon. Il s'appelle Ambar. C'est le fils d'une certaine Aliya qui doit habiter ici, sur le Quai aux fruits."
Le tavernier, visiblement surpris, s'apprêtait à poser une question; mais il se souvint à temps des convenances : on n'interrogeait pas un Noble Fils, même encore un peu humide, à moins d'avoir un solide motif pour le faire ! Aussi, plutôt que de s'enquérir de la raison d'un tel intérêt, il appela d'une voix forte qui contrastait étrangement avec sa petite taille :
"Karik !"
Un garçon brun d'une douzaine d'années, aussi sale que son maître et vêtu de loques grisâtres se précipita mais s'arrêta à une distance prudente. Visiblement, il avait l'habitude de recevoir des coups et s'efforçait de rester hors de portée.
"Tu connais un Ambar, fils d'Aliya ?"
"Heu
oui, mais c'est un mendiant !"
L'aubergiste jeta un coup d'œil interrogateur à Niil qui acquiesça d'un hochement de tête.
"Va le chercher. Et ne traîne pas ! le Noble Fils attend !"
"Mais
il n'a pas de famille. Il traîne sur les quais. Je ne sais pas où
"
Il n'eut pas le temps de terminer sa phrase. Une gifle retentissante le fit taire alors que sa joue prenait, sous la crasse, une teinte rougeâtre et que ses yeux s'emplissaient de larmes. Cependant, pas une plainte ne lui échappa.
"Trouve-le, imbécile !"
Le malheureux décampa immédiatement, alors que son maître se tournait avec un sourire vers son hôte de marque.
"Je suis sûr qu'il ne faudra que quelques instants, Noble Fils. Si Votre Seigneurie consent à prendre place, la maison se fera un honneur de lui offrir un pichet de son meilleur raal."
Niil aurait préféré boire l'eau du fleuve plutôt que de poser ses lèvres au bord d'une timbale dans ce lieu sordide. De plus, ce type capable de frapper un enfant sans la moindre raison lui était décidément antipathique.
"Merci, Maître Aubergiste, mais je préfère attendre devant votre porte et profiter de l'air de la nuit."
Ce qui revenait à dire à son hôte qu'il n'avait pas envie de mariner plus longtemps dans le cloaque puant qui lui tenait lieu d'auberge
Mais Niil avait épuisé sa réserve de diplomatie. Sans plus s'occuper du bonhomme qui pâlissait sous l'insulte, il fit demi-tour et sortit.
Il dut attendre une bonne demi-heure, en faisant les cent pas dans la ruelle, avant d'apercevoir dans la pénombre deux enfants qui couraient. Il les héla avant qu'ils n'entrent à l'auberge. Ambar, maintenant vêtu d'une abba brune bordé de jaune qui lui arrivait aux genoux et de sandales tressées, s'arrêta bouche bée, et sa stupéfaction à la vue de Niil aurait fait rire celui-ci si la situation n'avait pas été aussi grave.
"Noble Sire !"
Comme le gamin s'apprêtait à se prosterner devant son bienfaiteur, Niil l'arrêta dans son élan en le saisissant fermement par l'épaule. Puis, se tournant vers l'autre garçon :
"Je n'ai rien sur moi pour te récompenser de ta peine, mais j'espère pouvoir le faire bientôt. Maintenant, va et sois remercié."
"Ce n'est pas la peine, Noble Sire. Prenez bien soin d'Ambar."
La réponse était étonnante. Dans ces quartiers, on n'avait pas pour habitude de négliger une occasion de profit.
"Karik, je suis Niil, des Ksantiris. Si je manque à ma promesse, c'est que je serait mort."
"Alors, Noble Sire, j'attendrai avec impatience cette récompense."
"Va, maintenant. Quant à toi Ambar, suis-moi."
Sur le quai, il retrouvèrent Izkya et Julien qui commençaient à s'inquiéter très sérieusement. Ils furent d'autant plus heureux de voir Niil accompagné d'Ambar. Ce dernier, trop intimidé pour seulement songer à interroger son bienfaiteur, attendit patiemment alors qu'il faisait le récit de son expédition. Enfin, Niil s'adressa directement à son Bienvenu :
"Ambar, quelqu'un cherche à nous tuer, mes amis et moi. On nous attend à la Maison Première des Bakhtars, mais nous risquons de tomber dans une embuscade si nous essayons de nous y rendre. De plus, mon hôte, Julien, est blessé et il ne peut plus ni courir, ni même marcher bien longtemps. Il nous faut du secours. Tu crois que tu pourrais aller jusqu'à la Tour des Bakhtars ?"
"J'irai, Noble Sire, mais là-bas, les gardes ne voudront même pas m'écouter."
"Ils t'écouteront, parce que tu portes l'abba brun de ma Maison. Et puis - Niil ôta sa tunique bleu nuit - tu leur montreras mon hatik. Ça les convaincra que tu viens de la part d'un hôte du Premier Sire."
"Ensuite, intervint Izkya, tu demanderas à parler au Sire Nardouk, et à personne d'autre. Si quelqu'un fait des difficultés, dis lui que la Noble Fille Izkya le fera exiler sur Tandil s'il n'obéit pas à l'instant.
Impressionné, Ambar hocha la tête. Izkya poursuivit.
"Si le Sire Nardouk n'est pas là, insiste pour parler à mon père. Exige de voir le Premier Sire en personne. Tu as compris ?"
De nouveau, le garçon acquiesça.
"Attention ! l'avertit Niil, ceux qui nous cherchent n'hésiteront pas à s'en prendre à toi s'ils te découvrent. Ils ont l'intention de nous tuer et je ne pense pas qu'ils hésiteraient à te faire un sort. Ils ont certainement fait venir des ghorrs."
Des ghorrs dans Aleth ! C'était monstrueux. Pourtant, il répondit d'une voix qui ne tremblait pas :
"Ça ne fait rien Noble sire, ils ne me verront pas."
"Peut-être, insista Niil, mais personne ne te fera de reproche si tu préfères attendre le matin."
Ambar hésita. Avec le jour, les dangers paraissent moins menaçants. Et l'idée de ghorrs tapis dans la nuit
Mais il avait l'esprit trop vif pour ne pas voir ce qui était évident :
"Non, Noble Sire. S'ils vous cherchent, il n'y a pas de temps à perdre. Je ferai attention."
"Alors va, maintenant, dit Izkya, et si tu remplis bien ta mission, mon Noble Père saura te récompenser."
Ambar qui, jusqu'alors, avait gardé l'échine courbée qui convenait à sa situation de mendiant, se redressa soudain.
"Noble Dame, mes parents ne sont plus là, mais ils m'ont au moins appris la reconnaissance. Ma vie appartient maintenant au Noble Sire Niil. Je n'ai pas besoin de récompense."
Izkya se raidit devant une telle insolence. Comment ce marmot osait-il lui faire la leçon ? Elle allait le remettre vertement à sa place, mais Niil la devança :
"J'entends, Ambar fils d'Aliya. C'est pour ton honneur et le mien que tu braves le danger. Je ne t'offre aucune récompense."
Puis, plaçant ses main de chaque côté de la tête du jeune garçon, il l'attira à lui et, se penchant, heurta doucement leurs deux fronts. Izkya ne dit rien, mais elle était profondément choquée : c'était là le genre de salut qu'on réservait d'ordinaire à un proche ou à quelqu'un qu'on voulait particulièrement honorer. L'instant d'après, l'enfant avait disparu, happé par la nuit.
Chapitre 8 Ambar
Ambar courait. Il avait mis ses sandales toutes neuves dans une poche de son abba et il ne faisait pratiquement aucun bruit. Il ne savait pas très bien ce que signifiait le salut du Noble Sire, mais il se sentait honoré.
Le danger ne l'effrayait pas trop. Ce n'est pas qu'il ne craignait pas les ghorrs, mais il était à peu près certain qu'on ne le verrait même pas. Depuis un an maintenant qu'il était livré à lui-même, il avait appris tous les stratagèmes de la rue. Il connaissait Aleth dans ses moindres recoins et il pouvait choisir entre une bonne dizaine d'itinéraires pour se rendre à la Tour des Bakhtars.
Depuis que ses parents étaient morts, le garçon avait survécu grâce à la générosité des gens du quartier. S'il avait été plus jeune, sans doute quelqu'un l'aurait-il adopté, mais à dix ans
Il n'avait jamais manqué de nourriture. Cependant, le propriétaire de la petite maison où il avait vécu avec ses parents n'avait pas poussé la générosité jusqu'à le laisser y habiter gratuitement. Il dormait donc comme il pouvait, au hasard des quais. Contrairement à ce qu'auraient pu croire les Nobles Seigneurs qui l'envoyaient en mission, il n'avait pas pour habitude de mendier. En fait, la chose lui faisait honte et il n'avait pas vraiment besoin d'argent. Mais lorsqu'il avait vu ce personnage étrange dont les cheveux trop longs semblaient s'enflammer dans la lumière, il avait été pris sans savoir pourquoi d'une soudaine envie de le voir de plus près, de le toucher, et le seul prétexte qui lui soit venu à l'esprit était de lui demander de l'argent.
La suite avait ressemblé à l'un de ces contes merveilleux où la fortune sourit au héros au mépris de toute vraisemblance. D'abord, le Noble sire Niil l'avait désigné comme son Bienvenu. Puis il était allé chez le Marchand Batürlik qui non seulement lui avait fourni les vêtements qu'il portait maintenant, mais l'avait envoyé voir son cuisinier qui l'avait gavé de ce qu'il avait de meilleur. Et puis ce soir Karik, le garçon des 'Trois chopes' l'avait retrouvé au Vieux Quai pour le ramener tambour battant auprès de ce Bienfaiteur qu'il croyait bien ne plus jamais revoir. Et voici que le Noble Fils des Ksantiris lui faisait l'honneur de lui confier une mission, et dangereuse encore ! Et maintenant, il était en route avec l'ordre de pénétrer dans cette merveille des merveilles : la Tour des Bakhtars !
Il trottait, longeant les murs. Il avait depuis longtemps laissé derrière lui les quartiers populaires du port. Il abordait la Grande Promenade, cette vaste avenue ombragée où Julien avait pour la première fois goûté à la douceneige. Sous les arbres, d'innombrables lanternes éclairaient une multitude d'étals où une foule joyeuse se pressait pour boire et s'amuser. Des bateleurs faisaient leurs tours ou leur numéros d'adresse. Des odeurs de cuisine et de pâtisserie se mêlaient à la musique pour composer un mélange excitant qui portait à rire. Quelques échoppes discrètes proposaient aussi des sortilèges et des potions préparés par des mages tous plus 'authentiques' les uns que les autres et originaires, comme par hasard, de mondes lointains.
Pour Ambar, le seul problème était que son abba brun indiquait à tout le monde qu'il dépendait d'une Noble Famille, et un enfant bien élevé n'avait strictement rien à faire ici après la tombée de la nuit. Aussi, se glissant dans un coin d'ombre, il fit prestement passer le vêtement par-dessus sa tête et redevint instantanément le petit mendiant en pagne bleu qu'il était encore le matin même. Il fit un paquet serré de son abba et du hatik de Niil et s'avança hardiment parmi la foule en goguette.
Personne ne lui jetait un regard. Il aurait pu aussi bien avoir été protégé par un sort d'invisibilité. Il aperçut de loin deux autres enfants, comme lui, qui s'efforçaient de se faire offrir un repas ou une friandise. Ils faisaient partie du paysage et les bourgeois aisés qui venaient faire la fête dans la capitale les chassaient sans presque les voir, ainsi que des mouches importunes.
"Hé, toi !"
Il se retourna et constata avec effroi que c'était lui qu'on appelait ainsi. Un homme vêtu de bleu foncé lui faisait signe. Ils ne portait pas de Marques, mais ses vêtements étaient d'une étoffe de prix. Ses cheveux noirs étaient coupés très courts, ainsi qu'il convenait et, pour autant qu'on pouvait en juger à la lumière des lanternes, il avait le teint d'acajou sombre des natifs d'Yrcadia. Cette dernière constatation glaça le sang d'Ambar. Une légende voulait que certains des Guerriers d'Yrcadia soient capables de lire dans l'esprit de leurs adversaires et soient ainsi à même de prévoir une attaque avant même que l'autre n'ait fini de l'imaginer clairement. Bien sûr, ce n'était qu'une légende
"Oui, toi, insista l'homme, viens ici !"
Ambar s'approcha. Il s'efforçait de se souvenir qu'il n'était rien d'autre qu'un petit mendiant, venu là dans l'espoir de récolter des miettes de ces bonnes choses qui s'étalaient tout autour de lui.
"Noble Sire ?"
Il n'avait pas à se forcer pour mettre dans sa voix un tremblement qui manifestait toute la crainte que pouvait inspirer à un gamin misérable un aussi puissant personnage. Ce dernier lui lança une pièce :
"Va chez Doskar, là-bas, fit-il en désignant, à une centaine de pas, une buvette qui desservait quelques tables, et rapporte-moi un pichet de bière. Tu pourras garder la monnaie."
Ambar sentit ses genoux fléchir, il n'avait pas besoin de regarder la pièce, son poids indiquait clairement qu'il s'agissait d'un ngul tchenn de cent taleks, la plus grosse pièce d'argent avant le ser tchoung, la plus petite pièce d'or. Ce n'était pas un simple pourboire que le guerrier lui offrait là, c'était une invitation directe à partager son lit. En soi, la chose n'avait rien d'extraordinaire. Aleth comptait bon nombre de jeunes garçons pauvres qui usaient de ce moyen pour se procurer quelques revenus. Mais Ambar, sans doute parce qu'il était dans la rue depuis moins longtemps que beaucoup, n'avait jamais cédé à ce genre d'avances. De plus, la coutume voulait que ceux qui souhaitaient qu'on leur fasse ce genre de proposition le signalent discrètement d'un regard ou bien encore en laissant entrevoir, comme par mégarde, ce qu'ils avaient à proposer. D'une façon générale, il était inconvenant de faire des avances à un enfant qui ne les sollicitait pas et, plus encore, de se montrer insistant en cas de refus. Mais les guerriers d'Yrcadia n'étaient pas réputés pour leurs bonnes manières. Ils n'étaient pas non plus patients. Ils étaient dangereux, et leur résister était difficile pour n'importe qui et, à plus forte raison pour un minable garnement des rues dont personne n'irait prendre la défense. Tenter de fuir ne serait pas faire preuve d'intelligence. Le bon sens voulait qu'il accepte de suivre l'homme, mais il était aussi douloureusement conscient que, s'il pouvait à la rigueur s'accommoder, au nom du devoir, des désagréments éventuels qu'il aurait certainement à subir, il risquait de ne pas pouvoir mener à bien sa mission.
Il hocha la tête et partit au petit trot, se faufilant dans la foule jusqu'à l'échoppe. Le patron lui remit sans un mot un pichet de grès débordant et la somme assez considérable qui lui revenait. Le pot était lourd, encombrant, et dégoulinait de bière à l'odeur puissante ; le tenir en même temps que les vêtements roulés était impossible. La ceinture de son abba lui avait déjà servi à lier sommairement le paquet de vêtements ; avec les deux brins libres, il fit une boucle qu'il passa autour de son cou, rejetant les vêtements derrière son dos. Il s'en fut alors vers l'Yrcadien, en faisant bien attention à renverser le moins possible du breuvage. L'homme s'empara de la chope et en but une longue rasade.
"C'est bien, tu en veux un peu ?"
"Euh
Merci, non, Noble Sire. Et
tenez, voici votre monnaie."
"Je t'ai dit que tu pouvais la garder."
L'homme posa sa main sur l'épaule d'Ambar. Sa prise ferme signifiait sans l'ombre d'un doute qu'il n'avait pas l'intention de le laisser refuser ce que cela impliquait.
"Tu ne vas tout-de-même pas refuser un cadeau ?"
"Non, Noble Sire."
"J'aime mieux ça. Un instant, j'ai cru que tu ne me trouvais pas à ton goût."
Posément, il vida son pichet tout en laissant courir sa main sur les épaules du gamin alors que la foule autour d'eux vaquait à ses plaisirs, totalement indifférente à cette scène banale. Il insinua même, durant un instant, ses doigts calleux sous l'étoffe du pagne, éprouvant la fermeté veloutée d'un derrière qu'il paraissait trouver, lui, décidément de plus en plus à son goût. Lorsqu'il eut terminé sa bière, il entraîna Ambar jusqu'à l'étal de Doskar pour rendre la chope. Il n'était manifestement plus question de lâcher, même pour un instant, une proie aussi appétissante.
***
L'homme louait un clos dans une des nombreuses auberges qui prospéraient dans les rues adjacentes à la Grande Promenade. L'endroit était propre et, bien que dépourvu de tout luxe superflu, disposait d'une petite salle d'eau privée. Comme il fallait s'y attendre, le patron du lieu ne fit aucun commentaire à propos du jeune invité de son hôte, se bornant à demander si le Noble Sire était satisfait de son installation et à lui souhaiter une très bonne nuit.
"Enlève ton pagne. Et pose ton paquet sur le coffre. Qu'est-ce que tu trimbales là ?"
"Quelques vêtements, Noble sire. Et un peu d'argent."
Ambar avait choisi la meilleure façon de détourner l'attention de son redoutable 'client' et se tenait devant lui, complètement nu, les mains couvrant modestement son sexe, vulnérable, soumis et effrayé comme il sied à un giton sans expérience.
"Ôte tes mains, que je te voie. Mets-les sur tes hanches."
Ambar s'exécuta, accentuant sa gaucherie.
"Tourne-toi
Tu n'as jamais fait ça, hein ?"
"Non, Noble sire."
Une lueur prédatrice sembla s'allumer dans le regard de l'homme.
"Eh bien, tu vas avoir le privilège d'être initié par un véritable maître. Ton petit derrière s'en souviendra longtemps."
"S'il vous plaît, Noble Sire. J'aimerais mieux pas."
Ambar n'avait pas à se forcer pour se monter terrorisé et laisser couler des larmes qui, loin d'attendrir son bourreau, agissaient au contraire comme un puissant aphrodisiaque.
"Mais, tu n'as pas le choix. J'ai bien l'intention de prendre ce que j'ai payé."
Le fait que l'enfant n'ait pas souhaité conclure un tel marché ne semblait pas effleurer sa conscience. Si tant est qu'il ait encore la jouissance d'un tel article. Fébrilement, il se débarrassa de ses vêtement, dévoilant la vision impressionnante de son corps d'acajou entraîné pour le combat. Son vit dressé, s'il n'était pas particulièrement énorme, suffisait tout-de-même à inspirer de fortes inquiétudes à un Ambar dont l'anus n'avait jamais eu à subir de tels assauts. Malgré tout, il se serait résigné à son sort, si douloureux qu'il puisse être, s'il n'avait eu la certitude absolue que l'homme ne le laisserait pas partir avant le matin. Et qui savait ce qui pourrait advenir d'ici-là ? Il allait faillir à sa mission.
"Allez, mon petit poisson, on va prendre une douche. On ne voudrait pas puer la sueur pour une si grande occasion, hein ?"
C'est alors qu'il se laissait savonner et frotter sous la pluie tiède qu'Ambar sentit qu'une vague idée commençait à poindre au sein de l'angoisse. Son corps réagissait malgré lui aux attentions indiscrètes du guerrier et celui-ci, prenant son érection pour un signe évident de coopération, décida qu'il était temps de le faire participer activement à la fête.
"Allez, à toi, maintenant. Ne sois pas timide, nettoie-moi bien partout. Après tout, c'est toi qui va en profiter, non ?"
Ambar se força à émettre un petit rire et s'emparant du savon, entreprit de retourner les attentions dont il venait d'être l'objet. Il s'attarda longuement sur le vit, insistant sur le gland découvert jusqu'à ce qu'on lui ordonne de cesser. Puis, passant derrière l'homme, il fit progressivement glisser ses caresses jusqu'entre les fesses, s'attardant sur l'anus en une suite d'agaceries délicieuses pour venir ensuite masser le périnée et, saisir délicatement des deux mains les bourses pendantes. Ils fit rouler voluptueusement les œufs délicats entre ses doigts alors que les cuisses puissantes s'écartaient pour lui permettre de parvenir jusqu'à la base du pénis qu'il enserra un moment, pressant de l'index le tube de l'urètre, remontant jusqu'au frein sensible du prépuce qu'il caressa brièvement avant de revenir au sac souple des testicules qu'il tira alors violemment en arrière, poussant en même temps de toutes ses forces avec son front les reins de l'Yrcadien sans défense dont les pieds glissèrent avec un bel ensemble sur le sol savonneux. L'homme n'eut pas même le temps de hurler. Un choc sourd, suivi d'un relâchement immédiat de tous les muscles indiqua sans équivoque que le choc de la tête contre le marbre du mur avait eu l'effet souhaité.
Ambar ne s'attarda pas à contempler son œuvre. Le type saignait abondamment et restait immobile pour l'instant, mais il pouvait reprendre conscience d'un moment à l'autre. Il se sécha sommairement, remit son pagne,récupéra son paquet et quitta l'auberge après avoir échangé un salut poli avec le patron.
Il fit appel à tout ce qui lui restait de maîtrise malgré le contrecoup des émotions violentes des dernières minutes et parvint à cheminer sans courir jusqu'au bout
de la Grande Promenade. Là, il s'engagea dans le dédale des parcs privés qu'il devrait traverser pour parvenir à la Tour des Bakhtars.
***
Une fois dans les allées, il se mit à courir au petit trot. Un éclairage minimal entretenait une pénombre que dissiperait bientôt la lune, mais pour l'instant, cet endroit plutôt agréable de jour, avec ses buissons fleuris et ses arbres sélectionnés, n'avait rien de très rassurant. Ambar ne pouvait s'empêcher de penser à la faune qui hantait le sous-bois. Il avait déjà vu les énormes scolopendres, avec leurs centaines de pattes et les épines venimeuses qui parsemaient leur corps blindé de plaques de chitine. Ces horreurs n'étaient pas mortelles, mais leur venin était si douloureux qu'il vous paralysait durant une dizaine d'effroyables secondes avant de provoquer l'enflure violacée du membre atteint. Il y avait aussi les gleks, sortes de gros rats tout à fait capables, lorsqu'on es dérangeait, d'infliger des morsures profondes qui s'infectaient souvent.
Sans doute, il était venu à bout d'un redoutable guerrier d'Yrcadia, mais il n'avait pas vraiment réalisé le danger qu'il avait bravé. Il avait eu beaucoup de chance d'assommer ainsi son adversaire et peut-être n'aurait-il pas pris un tel risque s'il avait eu le temps de réfléchir aux conséquences d'un échec. Mais ici, dans ce bois enténébré, à demi-hypnotisé par le rythme régulier de sa course, son imagination survoltée avait une fâcheuse tendance à échapper à tout contrôle et il ne pouvait s'empêcher d'évoquer, malgré lui, tous les monstres qui se cachent dans le noir et qui guettent les petits garçons.
En fait, cette demi-heure dans ce qui n'était jamais qu'un vaste parc aménagé fut certainement la partie la plus terrible de sa mission, une lutte avec ses propres démons, ses terreurs les plus secrètes, un combat dont personne, jamais, ne le féliciterait.
Quel Homère chanterait un héros combattant les chimères d'un esprit d'enfant ?
Chapitre 9 Nardouk
Lorsqu'il parvint enfin au pied de l'immense tour dont les flancs luisaient doucement d'un éclat ambré, Ambar se dirigea tout droit vers l'escalier monumental de l'entrée principale. Se dressant de toute sa petit taille, mettant dans sa voix aiguë toute l'autorité dont l'avait investi Izkya, il déclara :
"Honorable Gardien ! La Noble Fille Izkya m'envoie porter un message au Noble Sire Nardouk. Elle insiste pour qu'il lui soit transmis tout de suite. Si le Noble Sire Nardouk n'est pas ici, elle exige qu'on me conduise devant le Premier Sire."
Le gardien, qui avait écouté cette tirade avec la bouche grande ouverte, la referma avec un claquement qui résonna dans le silence de la nuit. Ambar aurait éclaté de rire si la situation n'avait pas été aussi grave. Visiblement, le colosse avait été recruté plus pour ses muscles que pour sa cervelle.
"Tu veux que j'appelle le Noble Sire Nardouk ?"
"Oui."
"Il ne se dérange pas pour un mendiant."
"Alors, menez-moi à lui."
"C'est interdit."
"La Noble Fille Izkya dit aussi quelle fera envoyer sur Tandil celui qui causerait un retard. Ce hatik devrait suffire à vous convaincre. Et, d'un geste théâtral, il dénoua le paquet de vêtements et en tira la tunique bleu nuit de Niil. Vous voulez aller sur Tandil ?"
Le géant leva une main menaçante.
"Si ton père ne t'a pas appris à être poli, je vais t'apprendre, moi je vais m'en charger !"
Ambar ne broncha pas. Il ne cligna même pas les paupières.
"Touchez-moi, et c'est à la Noble Fille que vous donnerez une leçon ! Vous ne savez pas reconnaître un hatik ? Non, évidemment. Mais même un aveugle verrait que je n'ai pas trouvé une telle merveille dans le ruisseau !"
Le gardien avait retenu la gifle qu'il s'apprêtait à lui envoyer, mais toute son attitude montrait qu'il n'avait aucune intention de se laisser donner des ordres par un morveux inconnu. La situation aurait pu rester longtemps bloquée si un autre gardien, posté à quelque distance et alerté par les éclats de la voix aiguë d'Ambar, n'avait décidé de venir aux nouvelles.
"Qu'est-ce qui se passe, Barogh ? Des ennuis ?"
"Non, c'est juste un gamin qui réclame une correction."
Ambar saisit sa chance et se tourna vers le nouveau venu.
"Honorable gardien, je suis Ambar, fils d'Aliya, du Quai aux Fruits, le messager de la Noble Fille Izkya et votre collègue, là, veut m'empêcher de remplir ma mission !"
"Cette vermine veut que j'appelle le Noble Sire Nardouk, rien que ça ! Et en plus, il me menace de m'envoyer sur Tandil !"
"C'est ce qui va lui arriver, s'il me retarde encore ! S'écria Ambar excédé, la Noble Fille me l'a dit elle-même."
"C'est effectivement assez dans son caractère
Je pense que tu dis vrai. Je vais prendre le risque de faire appeler le Noble Sire Nardouk. Et c'est toi, petit, qui te retrouveras sur Tandil si jamais tu as menti."
"Tu es fou Askil ! S'indigna son collègue, le Noble Sire va t'écorcher vif si tu le déranges pour rien!"
"Tant pis. Et si c'est bien la Noble Fille qui l'envoie, c'est qu'elle a une excellente raison pour le faire. Et se tournant de nouveau vers Ambar : je suppose que tu ne voudras pas me dire en quoi consiste le message ?"
"Honorable Gardien, j'ai ordre de ne parler qu'au Noble Sire Nardouk ou au Premier sire en personne."
"Eh bien, suis-moi."
Sur quoi il entraîna Ambar dans un hall où un régiment aurait pu manœuvrer à l'aise. L'endroit était brillamment illuminé et les murs de marbre blanc étaient décorés de grandes fresques représentant des paysages des Terres de Frühl. Il le planta là, au beau milieu de toute cette splendeur et s'en fut au petit trot par une porte à l'extrémité de la salle.
Il revint bientôt, accompagné d'un personnage d'une cinquantaine d'années, vêtu d'une robe noire, sans aucun ornement. Toute sa personne irradiait le pouvoir et l'autorité. Faisant signe au garde de s'arrêter, il s'avança seul jusqu'à Ambar qui avait toute les peines du monde à ne pas baisser les yeux devant un tel personnage.
"Ainsi, tu exiges de me voir, Ambar, fils d'Aliya."
Sa voix grave résonnait et semblait emplir tout l'espace pourtant énorme du hall de cérémonie.
"Noble Sire, je n'exige rien. C'est la Noble Fille Izkya qui m'a ordonné de ne parler qu'à vous seul. Elle m'a remis ce hatik pour prouver que je dis la vérité."
Ambar s'empressa de présenter la tunique, la tendant à deux mains au Seigneur qui, les mains derrière le dos, l'observait de ses yeux gris sous des sourcils en bataille aussi argentés que ses cheveux. Il s'en saisit et déclara :
"Ce n'est pas le hatik de la noble Fille."
"Non, Seigneur, c'est le hatik de mon Bienfaiteur, le Noble Sire Niil, des Ksantiris."
"En effet. Maintenant, Ambar, je t'écoute."
Et Ambar raconta son histoire. Il le fit dans le désordre, pressé qu'il était de dire combien ses amis avaient besoin d'un secours immédiat. Mais le Sire Nardouk, tout puissant qu'il était, savait aussi se monter patient et, à force de questions, il tira de l'enfant tout ce qu'il savait et même certains renseignements qu'il ne croyait pas posséder. C'était aussi quelqu'un qui avait l'habitude de juger les hommes, et ce qu'il voyait lui plaisait énormément.
"Ambar, Bienvenu de Niil, Fils Troisième des Ksantiris, dit-il enfin, je voudrais que tu remettes l'abba de ton Bienfaiteur. Tu es un garçon plein de courage et de ressources, tu es ici chez toi et il ne convient pas que tu ailles comme un mendiant dans ta maison."
Lorsqu'Ambar eut retrouvé une tenue décente et enfilé ses sandales neuves, Nardouk le fit asseoir à côté de lui sur un des bancs de pierre qui couraient le long des murs.
"Maintenant, tu vas me redire précisément où ils se sont cachés pour attendre les secours."
"Noble Sire, je vous montrerai quand on arrivera, c'est plus facile."
"Ambar, je n'ai pas l'intention de t'emmener dans cette expédition. Nous risquons de devoir affronter des ghorrs. C'est déjà un miracle que tu sois arrivé jusqu'à moi. Je veux que tu restes ici jusqu'à ce que tout ça soit terminé. Explique-moi précisément où ils sont et ne perds pas de temps à essayer de me convaincre de t'emmener."
Il était évident que le Noble Sire ne changerait pas d'avis, aussi Ambar s'appliqua-t-il à décrire de son mieux ce quai qu'il connaissait si bien et le lieu où il avait laissé ses amis moins de deux heures auparavant. Lorsqu'il eut terminé, toute la fatigue de la nuit le rattrapa d'un coup et il ne put retenir un bâillement. Malgré la gravité de la situation, Nardouk ne put s'empêcher de rire gentiment et de remarquer :
"Je crois qu'il est grand temps que notre héroïque messager aille se coucher. L'Honorable Askil va te conduire aux quartiers des gardiens et veillera à ce que tu sois confortablement installé. Tu as fait ta part. À moi maintenant de faire la mienne." Se tournant vers le gardien, il ajouta :" Gardien,tu es responsable de la sécurité de cet enfant. Le Premier Sire voudra le voir demain."
Sur quoi, Nardouk se leva et s'en fut, laissant un Ambar prêt à s'endormir aux bons soins du gardien.
Chapitre 10 Dans les ténèbres
C'était l'heure la plus noire de la nuit. Nardouk, argumentant jusqu'à friser la rébellion, avait bien essayé de convaincre le Premier sire de rester dans la Tour, mais celui-ci n'était pas un gamin qu'on envoie se coucher. Il accompagnait l'expédition de secours. Il avait aussi insisté pour voir, avant de partir, le courageux messager qui leur avait porté la nouvelle au péril de sa vie. Il comptait le remercier en personne, mais lorsqu'il arriva dans la petite pièce, Ambar dormait à poings fermés sous la garde vigilante d'Askil qui ne le quittait pas de l'œil.
Alors, le Premier Sire et Nardouk s'étaient mis en route avec seulement trois compagnons. Ceux-ci ne payaient pas de mine : une femme aux cheveux gris dont la jeunesse n'était plus qu'un lointain souvenir, un homme de taille moyenne, plutôt fluet, au visage sombre, dont la tête rasée s'ornait d'une natte tressée qui pendait sur son épaule droite, et une créature qui ressemblait à un chien bleu.
La femme était une Sentinelle, elle pouvait repérer certains dangers peu évidents pour le commun des mortels et, ce qui était la raison de sa présence dans cette expédition, elle était capable de sentir la présence d'un ghorr bien avant que celui-ci ne soit à même de la voir ou de l'entendre.
L'homme était un Guerrier Silencieux. Les membres de son ordre choisissaient librement qui ils voulaient servir, le plus souvent en tant que gardes du corps, mais aussi, parfois, en tant que précepteurs des enfants d'une Noble Famille. Ils étaient aussi parmi les très rares êtres, humain ou non, capables de tenir tête un moment face à un ghorr.
Quant à l'espèce de chien bleu, ce n'était ni un chien, ni même à proprement parler un animal. L'une des créatures les plus intelligentes et sensibles de l'univers, c'était un Passeur et il était capable, non seulement d'utiliser les klirks qui permettaient de voyager et d'emmener avec lui des passagers, mais il pouvait aussi, au besoin, voyager sans l'aide de ceux-ci.
Markya la Sentinelle, Darko le Guerrier et Aïn le Passeur valaient à eux trois plus que n'importe quelle troupe que le Premier sire aurait pu réunir pour cette expédition.
Ils avaient quitté la Tour des Bakhtars grâce à l'un des klirks secrets dissimulés à l'intérieur de la demeure du Premier Sire. Aïn les avait ainsi emmenés jusqu'au jardin d'une demeure proche de la maison du Marchand Batürlik.
Tout usage d'un klirk dérange la structure même de l'univers, un peu de la même façon qu'une barque qui se déplace provoque des rides à la surface d'un lac et les ghorrs sont capables de détecter ces perturbations. C'est pourquoi Aïn avait fait de son mieux pour réduire à presque rien la trace de leur passage. Et Aïn n'était pas le premier venu, c'était un Maître parmi les Maîtres. Le seul qui ait jamais été capable de rivaliser avec lui était Yol l'Intrépide, mais Yol avait disparu depuis longtemps, lors de la Grande Quête. Cependant, si discret qu'il se soit montré, Aïn n'avait pu empêcher l'univers de vibrer, juste un peu. Un tout petit peu. Et il savait qu'il n'en fallait pas plus pour alerter les ghorrs qui devaient être, en ce moment même, en train de chercher frénétiquement la Noble Fille et ses compagnons.
Ils apparurent au cœur d'un petit bosquet d'arbres ornementaux. Aussitôt, Darko se glissa au dehors afin de reconnaître les environs au cas où l'ennemi aurait été renseigné sur ce lieu secret. Markya ferma les yeux et se mit en quête des signes subtils indiquant la présence de ghorrs. Il ne lui fallut que quelques secondes pour avoir une idée de la situation :
"Il y a dix-huit ghorrs, déclara-t-elle d'une voix de jeune fille dont la fraîcheur faisait un contraste saisissant avec sa figure sévère et ridée. Je n'en ai jamais vu autant à la fois. Il y a aussi d'autres choses, mais elles sont dissimulées par quelqu'un de très fort. Un Maître Sorcier associé à un Dre tchenn, probablement. Je ne sais pas ce qu'ils veulent à la Noble Fille, mais ils sont bien décidés à utiliser les grands moyens."
Le Premier Sire ne dit rien. Il n'avait pas l'intention de laisser paraître dans le tremblement de sa voix l'angoisse qui venait de l'assaillir. Ce fut Nardouk qui parla :
"Markya, pouvez-vous situer les ghorrs ?"
"Pas avec précision. Je vous l'ai dit, quelqu'un essaie de les cacher. Mais je pense que le plus proche n'est pas à plus de quelques pâtés de maisons d'ici."
À ce moment, Darko revint :
"La voie est libre. Il n'y a personne dans le jardin et la rue est déserte."
Personne ne l'avait entendu se déplacer. Il était arrivé comme un fantôme. Sans plus s'attarder, ils se mirent en route. La porte du jardin donnait directement sur la rue et ils s'élancèrent, ombres parmi les ombres, en direction du fleuve. Dalko courait en éclaireur, s'approchant prudemment de chaque carrefour ou recoin suspect, tous ses sens en éveil.
Bientôt, ils arrivèrent sur le Quai aux Fruits. Celui-ci paraissait absolument désert, pour autant qu'on pouvait distinguer quelque chose dans l'obscurité quasi-totale, mais Markya les avertit :
"Il faut faire très attention, je ne peux pas sentir clairement. Il y a des ghorrs dans toutes les directions, mais je ne sais pas à quelle distance."
Le Premier Sire réfléchit un instant et déclara :
"Je pense qu'on essaiera plutôt de nous attaquer au retour, quand nous aurons les enfants avec nous. Tant qu'ils ne bougent pas, nous sommes les seuls à pouvoir les trouver."
"Je vais vérifier s'ils sont bien là, dit Dalko."
Mais Nardouk le retint.
"Ils ne vous connaissent pas. Ils risqueraient de s'effrayer. Mieux vaut que j'y aille."
"Oui, mais je vous accompagne."
Les deux hommes s'en furent vers l'aire de stockage signalée par Ambar. Les ballots s'entassaient en longues rangées. Ils contenaient des matières brutes : textiles, nourritures séchées, épices, céréales, dont les odeurs se mêlaient en se combattant et formaient, pour un nez un tant soit peu sensible, l'équivalent d'un vacarme discordant pour l'oreille affinée d'un musicien.
Ambar s'était efforcé de situer de son mieux la cachette de ses amis, mais comment le faire avec précision là où les seuls points de repère sont de gros colis qui se ressemblent tous ? Cependant Darko, le Guerrier Silencieux, avait derrière lui des années d'un entraînement rigoureux qui avaient transformé ses sens en un redoutable instrument d'observation. Ainsi, même dans cette obscurité presque complète, il finit par découvrir les traces de pieds nus d'un enfant dans la crasse du quai. Ambar avait couru ici et il suffisait de remonter sa piste. Pour être bien certain de son fait, Darko se coucha dur le sol et flaira l'une des empreintes imperceptibles, découvrant parmi les mille remugles du quai l'odeur caractéristique de l'enfant qu'il n'avait pourtant approché qu'un bref instant, juste avant le départ, alors que celui-ci dormait sous la garde d'Askil. Se redressant, il partit au petit trot, suivi de Nardouk qui faisait de son mieux pour être le moins bruyant possible derrière un Darko plus silencieux qu'un courant d'air.
Soudain, le guerrier se figea :
"Ils sont là", souffla-t-il en indiquant un recoin un peu plus obscur encore entre deux piles de paquets.
Nardouk parcourut la cinquantaine de pas jusqu'au refuge des enfants. Alors qu'il n'était plus qu'à quelques mètres, il toussa deux fois et attendit.
"Sire Nardouk ?"
C'était la voix d'Izkya, où transparaissaient la fatigue et la crainte mêlées.
"Oui, Noble Fille. C'est moi. Le Premier Sire n'est pas loin. Nous venons vous chercher."
Comme il s'approchait, il distingua la tache plus claire du visage de la jeune fille puis, après un bruissement confus de tissus, le torse nu d'un garçon qui se dressait et s'efforçait de prendre l'air vaillant.
"Noble Sire, qu'est-il arrivé à Ambar ? Pourquoi n'est-il pas ici ?"
"Votre Bienvenu dort en ce moment même dans dans la Maison Première. Je lui ai interdit de se joindre à nous."
En gémissant entre ses dents, Julien apparut à son tour.
"Noble Sire, faites attention, il y a des ghorrs chez Batürlik le Marchand et peut-être encore d'autres qui nous cherchent" souffla-t-il alors que Nardouk l'aidait à se mettre debout.
"Je sais. C'est pourquoi il faut faire vite. Je vais te porter."
"Mais je peux
"
"Tais-toi et laisse-moi faire. Nous n'avons pas de temps à perdre en discussions."
Tout en disant cela, il avait chargé Julien comme un paquet en travers de ses épaules, lui arrachant au passage un gémissement vite réprimé. Il ajouta :
"Je sais que je te fais mal. Pardonne-moi et essaie de ne pas crier."
Puis il démarra au petit trot, suivi par Izkya et Niil. Darko se joignit à eux, courant en éclaireur, sans un bruit.
Le Premier Sire ne perdit pas de temps en embrassades. Sa fille n'était pas encore hors de danger. Tout le monde se mit à courir le plus vite possible derrière Aïn, vers un autre klirk si secret que son emplacement n'était connu que de lui seul. Il n'était pas question d'utiliser de nouveau une porte qui, pour les ghorrs, devait être pareille à une cloche d'alarme sonnant à toute volée.
Malgré les efforts de Nardouk pour courir souplement,, chaque foulée se répercutait dans les côtes meurtries de Julien qui avait l'impression qu'on essayait de les scier avec un couteau rouillé. Le pauvre serrait les dents, transpirait à grosses gouttes, et priait de tout son cœur pour qu'il lui soit accordé de s'évanouir bientôt. Soudain Markya, la Sentinelle, se figea. Elle se concentra quelques instants puis chuchota :
"Deux ghorrs, devant nous, à deux cents pas."
Aussitôt, Aïn les entraîna en arrière, puis dans une rue transversale. Personne n'émit d'objection. Affronter un ghorr était, au mieux, terriblement risqué. S'attaquer à deux de ces monstres eût été suicidaire. De temps en temps, Markya faisait stopper la troupe pour vérifier qu'on ne se dirigeait pas vers une nouvelle embuscade, mais il semblait qu'ils passaient à travers les mailles du filet.
Ils couraient depuis dix minutes lorsqu'un bruit d'ailes se fit entendre, accompagné d'un pépiement suraigu. Sans cesser de courir, Darko annonça :
"Nous sommes repérés. Ils ont lâché des nigrevoles un peu partout. Celui-là est parti avertir son maître."
Ils continuèrent de courir. Il n'y avait rien d'autre à faire. Après quelques interminables minutes, ils parvinrent à un parc où ils se précipitèrent, à travers un labyrinthe d'allées, jusqu'à un groupe de buissons ornementaux dont les fleurs pâles de détachaient dans la nuit. Comme Aïn s'apprêtait à y pénétrer, un feulement se fit entendre derrière le groupe en même temps que l'air s'emplissait de la puanteur caractéristique du ghorr.
Markya réalisa avec un sentiment de désespoir absolu qu'elle avait été entièrement bernée. Celui qui était derrière tout cela lui avait fait croire qu'il ne pouvait dissimuler les ghorrs qu'imparfaitement, la laissant se bercer d'une confiance illusoire. Et maintenant, ils tombaient sous les griffes d'un ennemi si bien caché qu'elle ne l'avait ni vu, ni senti avant cet instant.
Darko, lui, ne perdit pas un instant à s'étonner. En une fraction de seconde, il se retourna et bondit pour s'interposer entre l'ennemi et le groupe. Dans sa main gauche, une lame nue luisait sous les étoiles. Les doigts de sa main droite, largement écartés, semblaient une serre prête à déchirer l'adversaire. En cet instant, il était au-delà de la peur de mourir comme du désir de vaincre. Il s'apprêtait à danser une fois encore ce terrible pas de deux du combat à outrance, et l'adversaire à vaincre n'était plus qu'un prétexte à s'approcher d'une impossible perfection.
Et l'enfer se déchaîna.
Décrire un ghorr n'est pas chose facile, car c'est une créature bâtarde, fruit des expériences blasphématoires de sorciers avides de pouvoir et de savants dépourvus de conscience. Jamais la nature n'aurait pu, laissée à elle-même, engendrer une telle chimère. Le ghorr tient de l'araignée un corps blindé de chitine et quatre paires de pattes articulées, armées de griffes redoutables. Mais ses crocs, capables de trancher d'un seul coup la tête d'un homme, appartiennent au plus redoutable des félins : le laktir de Tandil. Le venin qui perle dans les barbelures de son ventre foudroie l'adversaire assez malheureux pour s'approcher suffisamment. Ses sens aiguisés rivalisent avec ceux de n'importe quel prédateur et ne sont surpassés que par ceux des Guerriers Silencieux et, dans des domaines plus subtils, par l'intuition des Sentinelles et la clairvoyance des Passeurs. Le ghorr est une effroyable machine à tuer, qui serait parfaite si ses créateurs n'avaient dû, pour se protéger eux-mêmes, limiter son intelligence afin de la réduire à un instinct d'obéissance aveugle et de méchanceté sans frein. Le ghorr hait sans aucune nuance tout ce que son maître ne lui a pas expressément ordonné d'épargner ou de respecter. C'est ce qui en fait une arme à la fois épouvantablement efficace, mais aussi très difficile à manier. C'est aussi pour cette raison que quiconque fait appel aux services d'un ghorr s'exclut de la communauté des créatures sensées et doit, selon la Loi, être pourchassé et détruit.
C'est cette abomination de la taille d'un bœuf qui se précipita vers Darko de toute la vitesse de ses huit pattes. Celui-ci ne bougea qu'au tout dernier instant. Plus vite que l'œil n'aurait été capable de le voir s'il avait fait grand jour, il fit deux pas de coté et abattit sa lame, tranchant les deux derniers segments d'une des pattes du monstre. Le coup en soi n'avait rien de bien grave pour un ghorr, mais il remplit parfaitement son but : détourner sa fureur du reste du groupe et l'obliger à se concentrer sur l'être ridicule qui osait lui tenir tête.
Le Premier Sire en profita pour saisir sa fille et la pousser vers Aïn.
"Passeur, emmène-la, je t'en prie."
Izkya mit quelques secondes à réaliser. Elle entendait derrière elle les feulements du ghorr engagé avec Darko dans une danse mortelle. Lorsqu'elle comprit ce que son père avait en tête, elle recula, s'éloignant brusquement du Passeur qui s'approchait.
"Non ! Je ne veux pas !"
Le Premier Sire la saisit aux épaules :
"Izkya, il n'y a pas d'autre issue. Va rejoindre ta mère et attends-moi."
"Père, je ne partirai pas sans vous. Le Passeur ne peut pas m'emmener si je ne veux pas !"
C'était vrai. Un Passeur ne pouvait emmener de force qu'un condamné à l'exil. Il était lié par un serment si sacré que tenter de le briser aurait entraîné des conséquences auprès desquelles la mort n'était rien.
"Izkya, je veux que tu partes. C'est la dernière chose que je te demanderai jamais. Pars tout de suite. Dans un instant, il sera trop tard."
La voix du Premier sire, le personnage le plus puissant du Monde de Nüngen, s'était brisée sur les derniers mots.
Izkya hocha la tête et se tourna vers le Passeur. Comme tout le monde, elle reconnaissait le gros chien bleu pour ce qu'il était, mais comme tout le monde également, elle serait incapable de se souvenir de son apparence dès qu'il ne serait plus là. Elle s'approcha d'Aïn, qui se tenait maintenant tout près de ce Julien auquel, décidément, son voyage à Aleth n'aurait pas porté chance. En toute justice, c'est lui que le Passeur aurait dû ramener chez lui. Nardouk venait de le poser à terre afin de pouvoir, lui aussi, se jeter dans la bataille sans espoir qui venait de s'engager.
Soudain, le petit groupe fut bousculé. Darko venait pour la première fois d'être atteint par son adversaire. Le coup l'avait projeté sur Nardouk, envoyant celui-ci contre un Julien que ses jambes portaient à peine et qui, pour éviter de tomber, s'agrippa à la première chose rencontrée sous sa main: la fourrure du Passeur. Lorsque ses doigts entrèrent en contact avec le poil soyeux, il eut comme un éblouissement et, alors que sa main se refermait d'instinct, il entendit une voix dans sa tête :
"Tiens-toi bien, mon garçon, n'aies pas peur de serrer ! Suivi aussitôt d'une exclamation : Par toutes les Puissances du R'hinz ! Qui est-tu ?"
Julien, trop épuisé et confus pour s'étonner encore, réalisa que c'était le Passeur qui s'adressait à lui. Il se cramponna de plus belle et pensa comme il aurait crié :
"Je m'appelle Julien, je viens d'un autre monde !"
"Tu portes la marque de Yol. C'est lui qui a fait de toi un Passeur ?"
"Je ne suis pas un Passeur. Je ne connais pas Yol."
Ce dialogue se déroulait infiniment plus vite que s'il avait fallu articuler des paroles. Questions et réponses s'entrecroisaient instantanément.
"Peu importe ce que tu crois être. Tu as reçu le Don. Tu es un Passeur, un grand Passeur."
"Mais
"
"Il n'y a pas le temps pour les questions et les doutes. J'ai besoin de ta permission pour utiliser ton Don et ton esprit."
Durant les quelques secondes de cet échange, le Sire Nardouk s'était jeté dans la bataille et avait abattu sa lame à trois reprises avant d'avoir la poitrine lacérée par les griffes du ghorr malgré le tissu des tuniques, semblable à celui, quasi-indestructible, d'un hatik. Mais son courage avait donné le temps à Darko de revenir à la charge et celui-ci s'affairait de nouveau à contenir le monstre. Amputé de plusieurs de ses pattes, le ghorr n'avait pourtant pas perdu grand chose ni de sa rapidité, ni de son agressivité. De plus, quelques uns de ses congénères se précipitaient sans doute déjà pour participer à la curée.
Le Premier Sire Aldegard, ayant confié sa fille au Passeur, tira lui aussi sa lame de combat et s'apprêta à mourir. À sa gauche, Markya, la Sentinelle, eut une pensée pour ses Maîtresses et ses Ancêtres, se félicita une dernière fois de n'avoir jamais songé à fonder un foyer et tira, elle aussi, la courte épée héritée de sa mère.
Niil était frustré comme jamais. Il était bien décidé à se battre, et il avait reçu l'entraînement nécessaire, mais il n'avait pas d'arme. Ses mains nues ne lui serait pas d'un grand secours contre un ghorr. Il avait entendu le Premier Sire demander au Passeur d'emmener Izkya. C'était bien. Au moins, tout ce courage ne serait pas dépensé uniquement pour la gloire. Restait Julien, déjà bien mal en point. Niil décida qu'il essaierait de l'aider tant bien que mal, ne serait-ce qu'en lui tenant la main jusqu'à la fin, s'il ne pouvait rien faire de plus.
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