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Engor
Julien et les Neuf Mondes
Tome 2 Julien empereur
Chapitres 62-87
Chapitre 62 Hors piste
L'ennui, avec certaines branches des mathématiques, et tout particulièrement les mathématiques pratiquées par les Passeurs les plus en pointe dans cette discipline, c'était l'extrême difficulté de concevoir une notation permettant de manipuler des objets aussi ésotériques que la "tension différentielle de réalité" ou "l'indice de repli dimensionnel" qui échappaient non seulement à la compréhension de la plupart des êtres intelligents mais aussi à toute tentative de représentation graphique.
L'un des aspects les plus prisés du génie d'Ambar était justement une capacité encore jamais atteinte non seulement d'appréhender de tels monstres conceptuels mais, en plus, de les fixer non pas en images, ce qui était en soi une impossibilité, mais en des sortes d'états mentaux précis qui, bien qu'impossibles à exprimer autrement, étaient cependant l'exact reflet de ce qu'ils représentaient. Bien-sûr, tout cela n'avait de sens que pour des êtres capables de percevoir directement ces états et d'en apprécier exactement la teneur. Autrement dit, seuls des Passeurs pouvaient sentir ce qu'il concevait et, parmi les Passeurs, seule une infime minorité était capable de seulement comprendre de quoi il s'agissait. Quant à ceux qui étaient aptes à suivre vraiment le jeu incroyablement complexe de ses spéculations, on s'accordait à en compter trois, peut-être quatre, mais sûrement pas cinq, malgré les protestations d'un certain nombre des Honorable Membres de la Haute Commission aux Mathématiques qui prétendaient en être.
Car si l'on avait accueilli les fruits baroques, voire extravagants, du cerveau exceptionnel du "gamin de Nüngen" avec un scepticisme à la mesure de l'estime en laquelle se tenaient les sommités intellectuelles qui peuplaient ladite Commission, il était rapidement devenu évident non seulement qu'il ne racontait pas n'importe quoi, mais que ceux qui ne voulaient pas se voir bientôt relégués au rang de savants ignoramuses avaient intérêt à suivre de très près ses travaux ou, à défaut de pouvoir le faire, à se tenir régulièrement informés des compte-rendus publiés par les rares élus à même de les interpréter pour des esprits moins finement affûtés.
A part le fait d'assurer à Ambar un avenir confortable employé à pratiquer une discipline qui le passionnait entouré de quelques uns des meilleurs esprits de l'Univers connu, son étrange don n'avait pas vraiment de répercussions sur la vie d'un garçon par ailleurs de bonne composition, usuellement enjoué, affectivement comblé et en général aussi épanoui qu'on pouvait le souhaiter. Ambar, vraiment, n'avait rien du fort en thème introverti, encore moins du génie torturé, prisonnier de son talent.
C'est pourtant ce don qui fut la cause de tout.
Ambar et Yülien étaient engagés dans ce processus, aussi inéluctable que la puberté, qui les conduirait à cet état particulier de fusion appelé Nyingtchik où ils ne formeraient plus, pour de nombreux aspects de leur vie psychique, qu'une seule entité, comme deux amandes philippines dans leur coquille.
Ils en étaient conscients. Ils en étaient fiers. Ils attendaient avec impatience le signal intérieur qui les conduirait à demander à Julien de les aider à parfaire leur union. Tout cela n'avait rien à voir, ou presque, avec ce qui existait entre Julien et Ambar, mais il existait malgré tout entre le petit Passeur et le jeune Humain une tendresse telle qu'on en connaît parfois entre frères jumeaux.
Il était absolument interdit à Yülien de tenter de sauter sans être accompagné, non d'un passager, mais de l'un de ses deux instructeurs. De plus, Ambar avait été très précisément averti du considérable déplaisir qu'il ne manquerait pas de causer à ceux dont les principaux aspects de son existence dépendaient directement s'il s'avisait de seulement suggérer une telle chose à un Passeur en herbe trop influençable pour son bien. On ne s'attendait pas, évidemment, à ce que les deux lascars respectent éternellement la consigne, mais on pouvait raisonnablement espérer avoir le temps d'inculquer à Yülien suffisamment des techniques de base pour éviter une catastrophe lorsque viendrait l'inévitable moment où la tentation serait trop forte.
Hélas ! En sortant de chez Maître Subadar qui avait distillé à Ambar deux heures d'un cours passionnant sur les légendes de Kang Tamal, Ambar, dont l'attention avait été tout ce temps détournée de ses chères mathématiques (comme c'était d'ailleurs le but premier et caché de ce genre de leçon) s'empressa, histoire de se détendre un peu, de retrouver le schème mental fascinant à l'élaboration duquel il s'employait depuis maintenant une bonne dizaine de jours. Or Yülien qui, sur la fin, avait fini par s'endormir à ses pieds, choisit ce moment pour solliciter un contact que son ami, totalement absorbé dans sa contemplation, posant par réflexe sa main sur sa nuque établit, comme il lui arrivait souvent, sans même s'en rendre compte.
Or, si Yülien était absolument incapable d'identifier le mélange d'images et d'émotions qui s'imposa à lui, l'effet en fut pourtant immédiat. Il ne sauta pas, mais sont esprit, obéissant à une injonction irrésistible accomplit une action jamais encore effectuée par aucun Passeur connu.
Il furent "quelque part ailleurs".
Yülien, ne reconnaissait rien.
Comme la plupart des jeunes Passeurs, Yülien détestait l'En-dehors où Wenn Hyaï et Julien l'emmenaient régulièrement afin de l'accoutumer. Mais ce n'était pas l'En-dehors qu'ils affrontaient. Dans l'En-dehors Ambar n'aurait pas agrippé la peau de son cou jusqu'à l'étrangler presque. Dépourvu de l'équipement sensoriel nécessaire pour percevoir l'envers de la réalité, il serait demeuré bien tranquille, totalement inconscient de ce qui l'entourait jusqu'à ce qu'on le dépose de nouveau dans le monde normal. Il ne s'agissait pas non plus de la Chambre-ailleurs que Yülien avait visitée à plusieurs reprises pour assister à quelques une de ces fascinantes séances de "création d'environnements" qui faisaient partie des exercices auxquels se livrait régulièrement Julien.
Non, l'ailleurs où ils venaient de se projeter était plus totalement étranger que tout ce qu'ils avaient jamais imaginé. Au lieu d'un chaos relativement familier, ils étaient plongés dans un écœurant mélange de pseudo-localisations qui donnait l'impression d'être à la fois en une multitude d'endroits, dont aucun ne ressemblait à quoi que ce fût de déjà vu, tout en n'étant vraiment nulle part.
Ils étaient l'un pour l'autre la seule chose stable de la réalité.
Ce qui terrifiait Yülien, c'était le fait que, pour la première fois, son entraînement de Passeur ne lui servait à rien. Avant même qu'il ne sache s'exprimer, on lui avait fait regarder encore, et encore, l'image du klirk de la Table. C'était une figure relativement simple que même les passeurs qui ne développaient pas le Don connaissaient par cœur. C'était par elle qu'ils faisaient spontanément leur Premier Bond et c'était elle encore qui les ramenait au bercail s'il leur arrivait de s'égarer. Ce klirk de la Table, il l'avait automatiquement évoqué lorsqu'il s'était aperçu que quelque chose d'imprévu se produisait. Il l'avait maintenu clairement dans son esprit et il avait essayé de sauter, mais rien ne s'était produit. Il savait que son Don n'était pas en cause. Il avait vraiment donné l'impulsion. Seulement, il n'y avait plus nulle part où sauter. Plus de table d'Orientation, plus de Palais, plus de Nüngen, plus de Neuf Mondes. Rien !
- Qu'est-ce que c'est que ça ?! Où on est ?! C'est l'En-dehors ?! Pour la première fois depuis qu'il le connaissait, Yülien reconnut la peur dans l'esprit de son ami.
- C'est pas l'En-dehors. - Ramène-nous à la maison ! - Je peux pas. Ça marche pas ! - T'as perdu le Don ? - Non. Je sais pas où on est et je peux pas rejoindre la Table. Tu m'étrangles !
Attention !!! Me lâche pas ! - Y a pas de danger ! Hoooo ! Je crois que je vais dégueuler. Y a pas de sol, ici. On dirait qu'on tombe sans arrêt ! Immédiatement, Ambar sentit sous ses pieds la résistance familière d'un sol ferme et l'impression de chute disparut. C'est toi qui as fait ça ? - Je crois. J'ai fait comme Akou Julien dans la Chambre-ailleurs. Mais je pensais pas que ça marcherait. - On est dans la Chambre-ailleurs ? - Ça m'étonnerait. Depuis la Chambre-ailleurs, on peut sauter vers la Table. Et là, je peux pas. Je peux pas non plus aller au Palais. - J'ai l'impression d'être partout et nulle part. On va finir par devenir dingues ! Tu peux pas faire quelque chose ? - Je veux bien, mais quoi ? - Je sais pas, moi, une grande b
A l'instant où Ambar visualisa un cube, ils furent dans la grande boîte dont il allait parler. Une grande boîte où régnait une agréable lumière semblable à celle du jour. Du même coup, l'horrible impression de ne pas savoir exactement où ils étaient disparut.
- C'est moi qui ai fait ça ? - J'en sais rien. Sans doute. Moi, j'ai rien fait. Mais on se sent mieux. - Tu es sûr qu'on est pas dans la Chambre ailleurs ? Moi, j'y suis jamais allé, mais ça y ressemble, non ? - Ben oui, ça y ressemble. A part que dans la Chambre-ailleurs, moi, j'ai jamais rien pu faire ! Akou, y m'a expliqué, mais à chaque fois que j'ai essayé, y s'est rien passé. En plus, comme je t'ai dit, on peut sauter depuis la Chambre. Et à chaque fois, c'est moi qui ramène Akou Julien en passant par la Table. - Il doit bien y avoir un moyen de revenir. - Y vaudrait mieux, parce que je commence à avoir soif. - Tu peux pas essayer de faire apparaître de l'eau ? - Ça marche pas, j'ai essayé. - Julien va nous retrouver. - Y faut attendre un peu, pour qu'y se demande où on est.
***
Ils avaient attendu.
Un peu.
Longtemps.
Très longtemps.
En d'autres circonstances, ils n'auraient pas manqué d'idées pour tromper l'ennui. Mais là
vraiment, ils n'avaient pas le cœur à ça.
Au Palais, l'heure du dîner avait certainement sonné depuis un bon moment. On devait les rechercher activement.
- On devrait peut-être pas rester dans la boîte. Peut-être que ça les empêche de nous trouver. - Je ne sais pas. De toute façon, je n'ai pas idée de ce qu'il faudrait faire pour la faire disparaître. Et puis je n'ai pas tellement envie de me retrouver dehors. - Si y nous trouvent pas, tu crois qu'on va mourir ? - Ils nous retrouveront. Julien va retourner tout le R'hinz pour nous retrouver. - Mais, si on est plus dans le R'hinz ? - Il nous retrouvera quand même. - J'ai soif. Qu'est-ce qu'on va faire si ça dure trop longtemps ? - Gradik, il m'a dit qu'une fois qu'il avait été perdu sur un canot, il a bu son urine, pendant plusieurs jours. - Tu crois que c'est vrai ? - Il m'a juré que c'était la vérité. - Je crois pas que j'ai encore assez soif. - Moi non plus. Je suis plutôt fatigué. On essaie de dormir un peu ? Après, on essaiera d'ouvrir la boîte, si tu es d'accord.
Chapitre 63 Stratégie
Au matin d'une nuit d'angoisse et d'un sommeil agité, entrecoupé de réveils brutaux en forme de chutes à couper le souffle, Julien décida qu'il était grand temps d'aller consulter son oracle personnel et, après avoir confié Dillik à la garde vigilante de Maître Subadar, il s'en fut au Sang Kang retrouver l'image étrange de Yangdehar de Dahldreng.
Ce dernier semblait parfaitement au courant des derniers développements de la situation. Ce qui, pensa Julien, n'avait rien de bien étonnant puisque le personnage artificiel bénéficiait certainement du même réseau de "senseurs" que les archives dont l'indiscrétion n'était plus à démontrer.
- Une première analyse des données pour l'instant réunies, amène à des projections dont la fiabilité n'atteint malheureusement pas le seuil de
- Yang, quand j'aurai besoin d'un cours sur la façon dont vous fonctionnez, je vous le dirai. Je ne suis pas en état de supporter une séance de charabia technique. Veuillez me parler simplement.
- Pardonnez-moi. Il est vrai que votre nuit n'a pas été très bonne.
- Comme vous dites. Alors ?
- Il est impossible de déduire avec une quelconque probabilité chiffrée ce qui a pu advenir au Noble Frère Ambar et au Tsenn kenn Yülien.
- Je suis drôlement avancé !
- Mais je peux inventer une histoire, si cela peut vous aider à réfléchir.
- Allez-y.
- Comme le klirk-cible que portait Sire Ambar a disparu, on peut imaginer que votre Tsenn kenn a sauté au cœur d'une étoile. On peut aussi supposer qu'ils ont été enlevés pas un Neh kyong ou un Dre tchenn. Ou bien encore que Yülien a entraîné son compagnon dans le territoire d'un Neh kyong.
- Et si c'est le cas, qu'est-ce que je peux faire ?
- Vous pouvez appeler un Neh kyong et lui demander de vous aider en échange d'une contrepartie. Vous pourriez aussi faire appel à un Dre tchenn, qui exigerait un sacrifice.
- Vous ne suggérez tout-de-même pas que j'utilise les Arts Ténébreux ?!
- Certainement pas ! Vous avez fait serment de vous en abstenir. Mais c'est une possibilité.
***
- Wenn Hyaï, Il va falloir se résoudre à informer le Cercle Majeur des Passeurs. Je ne tiens pas à ce qu'ils apprennent la nouvelle par quelqu'un d'autre. - Je m'en charge, Julien. Qui sait, avec un peu de chance, ils auront une idée de ce qu'on pourrait faire. - J'en doute, mais si c'était le cas, j'avoue que je n'hésiterais pas une seconde à l'essayer. Sinon, je crois que je vais faire appel aux Neh kyongs. - Aux Neh kyongs ! Pardonnez-moi, mais qui vous a suggéré ça ? - J'ai
consulté les notes personnelles de Yulmir. - Je sais que vous avez déjà eu affaire à eux, mais je ne sais pas si, dans ce cas précis, ils seront d'une grande utilité. - Vous avez autre chose à proposer ?
***
- Subadar, à votre avis, où est-ce que j'aurais la meilleure chance de trouver un Neh kyong qui m'aidera ?
- Julien, je ne sais pas si un Neh kyong pourrait vous aider dans cette affaire.
- Je ne vais quand même pas rester sans rien faire. Il y a presque une demi-journée qu'ils ont disparu. S'ils pouvaient revenir par leurs propres moyens, ils seraient déjà là. Et personne n'a de meilleure idée.
- Il est très difficile de comprendre les Neh kyongs. Leurs motivations ne sont pas les mêmes que les nôtres.
- J'ai pourtant déjà traité avec l'un d'entre eux. Et Yulmir l'a fait de nombreuses fois avant ça.
- Pour Tchiwa Ri Kor, les choses étaient relativement simples. Vous lui faisiez un cadeau et, tout ce que vous demandiez en échange, c'était qu'il empêche qui que ce soit d'y toucher. Là, vous n'avez rien à offrir.
- Si, justement, j'ai quelque chose à offrir.
- Vraiment ?
- Oui. Les Nyatchoung lings. Après l'explosion atomique, personne ne pourra plus les habiter. Si ça se trouve, un Neh kyong sera ravi d'en faire son territoire. De toute façon, j'avais l'intention de faire quelque chose comme ça. Pour l'instant, les gens ont encore suffisamment peur pour ne pas s'en approcher, mais on ne peut pas monter la garde pendant des siècles pour empêcher les idiots d'aller se faire contaminer.
- Vous avez raison. Ce serait une bonne façon de régler le problème. Mais cela ne nous garantit pas que même un Neh kyong pourra nous aider.
- Je vais quand même essayer. Comment est-ce que je dois m'y prendre ?
- Le mieux serait de procéder comme pour Tchiwa Ri Kor.
- Subadar, on n'a pas le temps de monter toute une expédition en volebulle !
- Non, bien-sûr, mais ce serait la solution qui présenterait le moins de risque. Vous pourriez évidemment sauter jusque sur l'îlot le plus voisin de l'île où a eu lieu l'explosion. Il a été contaminé, mais avec une combinaison semblable à celle que vous avez déjà utilisée, il serait serait certainement possible d'y séjourner une demi-journée sans courir de risque trop grave. Je vous accompagnerai, évidemment.
- Je ne voudrais pas vous priver d'une excursion, mais je crois que votre présence n'est pas indispensable. Après tout, c'est moi qui dois discuter avec le Neh kyong.
- Julien, je vous en prie, permettez-moi de venir avec vous.
- Si vous avez vraiment besoin de ça pour vous rassurer, venez, Subadar. Wenn Hyaï est rentré. Je vais lui demander de larguer un de mes klirks-cibles. Je ne me sens pas encore suffisamment à l'aise pour me lancer dans la navigation sans klirk avec un passager et je suis sûr que vous ne tenez pas à faire les frais d'une maladresse.
- Je suis certain que je ne risquerais rien. Wenn Hyaï jure qu'il n'a plus grand chose à vous apprendre.
- Wenn Hyaï est trop bon et il se sous-estime. De toute façon, je ne veux prendre aucun risque. Le simple fait de devoir s'encombrer d'une tenue de protection est déjà suffisamment dérangeant.
Chapitre 64 L'élément caché
Le sommeil n'avait guère favorisé non plus les deux naufragés. La faim, et surtout la soif, commençaient à se faire sentir et des pensées de pichets de raal couverts de buée leur venaient de plus en plus fréquemment. L'impossibilité de mesurer le temps qui passait et la lumière constante ajoutaient aussi à leur angoisse en renforçant l'impression qu'ils avaient d'être prisonniers, hors du temps et pour une durée indéfinie.
Il leur fallait d'urgence trouver un moyen de retourner au moins quelque part dans l'Univers connu. Et Ambar était conscient qu'ils devaient agir alors qu'ils avaient encore les idées claires. Avant que les privations ne commencent à produire des effets sur leur cerveau.
Aussi, après que tant Yülien que lui-même se furent efforcés en vain de faire disparaître leur boîte ou, à tout le moins, d'en sortir, il se mit à faire ce pour quoi il était le plus doué : réfléchir.
Il était maintenant persuadé que ce qui leur était arrivé était plus ou moins directement lié à la nature de ses cogitations. Il avait suffisamment médité sur les Passeurs et l'En-dehors, sans parler de la nature-même de l'espace pour imaginer que le contact avec ses propres schémas mentaux avait pu déclencher chez Yülien l'équivalent d'un saut de Passeur, mais dans une direction qui n'existait pas jusqu'alors, ou du moins que personne n'avait encore aperçue.
A moins bien-sûr que ce voyage ait déjà été entrepris et que celui ou ceux qui l'avaient fait n'en soient jamais revenus
- Je vais essayer de reproduire ce à quoi je pensais quand on a sauté. Ne fais rien du tout, reste simplement attentif à ce qui se passe dans mon esprit. - Et si ça nous fait sauter encore ? - C'est bien ce que je cherche. Si ça marche, je pourrai essayer de trouver un moyen de changer le sens du système. - J'ai vraiment la trouille. - Moi aussi, mais si on ne fait rien, on va mourir. Alors
- D'accord. Ambar prit une inspiration et se plongea, ainsi qu'il l'avait appris de ses maîtres Passeurs, dans la transe de calcul qui était l'état dans lequel ces êtres, qui faute d'un pouce opposable avaient ignoré l'usage de l'écriture pendant des millénaires de haute civilisation, manipulaient les symboles qui servaient de base à leurs computations.
Alors que s'équilibraient dans son esprit les vecteurs et tenseurs mentaux pour retrouver une configuration précise, il perçut clairement, au sein des éléments familiers qui constituaient les outils et les matériaux de son art, l'apparition spontanée d'un facteur qui, jusque-là, avait échappé à sa vigilance. Ainsi qu'un chimiste peut voir se précipiter une substance entièrement nouvelle qu'il n'avait pas cherchée, il constatait la présence d'un tenseur d'une nature encore inconnue et qui résultait cependant de la structure bien ordonnée qu'il avait lui-même créée.
Il hésita. Jusqu'à présent, si l'on exceptait la dernière et malheureuse aventure, ses jongleries mathématiques n'avaient pas eu de répercussions immédiates. Il pouvait pousser jusqu'à l'absurde ses raisonnements sans craindre d'autres conséquences que l'éventuel écroulement d'un édifice purement conceptuel. Ici, il soupçonnait qu'il était justement en présence de l'élément qui avait déclenché la catastrophe et que toute manipulation qui l'inclurait pourrait entraîner un désastre qui dépasserait largement les strictes limites de la spéculation.
D'un autre côté, c'était certainement la clé qui leur permettrait de s'échapper du piège mortel où ils étaient enfermés
Il décida de poursuivre sa construction mentale ainsi qu'il l'avait fait quelques heures auparavant, mais avec beaucoup plus de circonspection, un élément après l'autre.
Conformément à ses instructions, Yülien s'imprégnait totalement de l'esprit de son compagnon, sans rien faire ni réagir à quoi que ce fût.
Et la chose se produisit de nouveau. Ils sautèrent, en quelque sorte, bien que cela n'eût pas grand chose à voir avec un saut de Passeur.
***
Cette fois, Ambar était préparé et, au prix d'un effort considérable, il parvint à maintenir la configuration stable dans son esprit. L'horrible impression d'être à la fois partout et nulle part, ainsi que l'écœurante sensation de chute se conjuguaient pour le rendre malade, mais il avait absolument besoin d'examiner plus en détail cet élément clé dont la présence avait bien failli lui échapper. Et pour cela, il était essentiel de ne rien faire.
L'espace, le temps, et
plusieurs autres attributs impossibles à nommer de la réalité se confondaient en vagues instables qui provoquaient cet éparpillement de la conscience de soi, de la même façon qu'un reflet se brise et se recompose à la surface d'un étang agité par un souffle de vent.
Le temps, d'ailleurs, ne passait pas vraiment mais s'éparpillait en une infinité de simultanéités hors du flot continu de la durée du réel ordinaire. Même Yülien, qui avait pourtant une petite expérience du chaos a-temporel de l'En-dehors était complètement perdu et finit par se raccrocher à la seule chose rassurante et familière : la présence de son ami.
Et durant un bref instant, il perçut les choses ainsi qu'Ambar. Il vit distinctement ce qui était au cœur de ses préoccupations : cet élément étranger qui interférait mystérieusement avec l'architecture délicate et si bien ordonnée de son édifice mathématique. Et Yülien, incapable qu'il était de suivre, ou même de commencer à déchiffrer les complexités élaborées par Ambar, reconnut pourtant la chose familière qui intriguait tant son compagnon : c'était, pour n'importe quel Passeur, l'équivalent d'une boussole intérieure, ce qui, en dehors de toute référence physique, lui indiquait le sens et la direction de la "poussée" qu'il effectuait.
Lorsque cette reconnaissance se fit, Ambar la perçut immédiatement et l'élément jusque-là mystérieux devint pour lui un système complexe, mais logique, de coordonnées hyperspatiales qui s'intégrait effectivement à l'ensemble beaucoup plus vaste qu'il avait imaginé.
C'était là un moyen possible de retrouver une certaine maîtrise de leur dérive incontrôlée. Mais Ambar, s'il concevait clairement ce qu'il convenait de faire, n'était pas équipé pour cela.
- Il va falloir que tu m'aides. - T'as qu'à me montrer ce que tu veux que je fasse. En fait, la chose était moins difficile qu'Ambar ne le craignait. Dans l'état de quasi-osmose où ils se trouvaient, il lui suffisait de vouloir accomplir une action pour que Yülien en ressente aussitôt le besoin d'une manière totalement intuitive.
Il ne leur fallut guère plus de dix minutes de temps subjectif pour parvenir a faire cesser une bonne partie des effets qui troublaient leurs perceptions. Julien, s'il avait été présent, aurait comparé l'opération à l'accord d'un vieux tuner de récepteur de télévision où une image émergeait peu à peu d'un embrouillamini de lignes confuses et de neige amorphe.
Le premier bienfait de cet "accord de fréquence" fut que, de la même façon que des images multipliées par des effets d'optique se superposent pour n'en plus former qu'une seule, les localisations multiples et fluctuantes de leurs points de vue se résolurent en ce point de vue unique caractéristique de ce qu'ils considéraient comme "moi".
Ils constatèrent alors qu'ils évoluaient dans un environnement sans véritable signification, mais où leurs sens pouvaient enfin se raccrocher à des notions aussi simplistes que haut, bas, près ou loin etc.
Pour autant, ils ne "voyaient" pas de la manière habituelle, en utilisant leurs yeux pour recevoir et focaliser de la lumière. Ils voyaient comme les Passeurs voient dans l'En-dehors, en une sorte d'aperception directe où des couleurs qui n'en sont pas vraiment s'adressent aussi à d'autres sens.
Mais ils ne s'intéressaient que marginalement au "paysage" kaléidoscopique. Maintenant qu'ils retrouvaient un semblant de calme, ils commençaient à percevoir quelque chose de beaucoup plus préoccupant : ils n'étaient pas seuls !
Chapitre 65 Du bon et du mauvais
Le rocher battu par les vagues et balayé par des rafales pluvieuses qui menaçaient de tourner à la tempête méritait à peine le nom d'îlot. Il fallait à peine dix minutes pour parcourir dans sa plus grande longueur son sol dépourvu de la moindre végétation et son seul intérêt avait résidé dans les hauts fonds poissonneux qu'il signalait aux pêcheurs qui, désormais, évitaient soigneusement ces parages maudits.
Vêtus d'une tenue de protection, Julien et Subadar s'étaient, comme prévu, transportés sur le klirk-cible laissé là par Wenn Hyaï. Les diverses phases du rituel d'appel des Neh kyong étaient gravées dans l'esprit de Julien et il les accomplit sans erreur alors que Subadar se tenait un peu à l'écart, prêt à lui porter assistance si nécessaire.
Bientôt, plongé dans la transe particulière qui lui permettait d'accéder à l'univers déconcertant des Neh kyongs, Julien commença à percevoir confusément la présence d'entités attirées pas son appel et reconnut cette impression d'être flairé qu'il avait eue à Tchiwa Ri Kor. Et de nouveau, un Neh kyong s'approcha :
- Humain-Julien Berthier-Empereur du R'hinz ka aun li Nügen-Seigneur des Neuf Mondes-Gardien unique des Pouvoirs et des Dons. Qui appelles-tu ?
- J'appelle un Neh kyong afin qu'il prenne possession d'une part du Monde de Dvârinn qui lui appartiendra à jamais.
- De quel lieu parles-tu ? Celui où tu te trouves est de peu d'intérêt.
- Ce lieu n'est qu'une petite part de ce que j'ai à offrir.
- En effet, je vois que tu proposes un ensemble de ce que vous appelez "îles".
- Les Nyatchoung lings, pour être précis. Je l'offre sans autre contrepartie que la promesse d'en interdire l'accès à toute créature de ce monde et d'empêcher la sortie de quoi que ce soit, vivant ou mort. Ceci est valable pour tout l'archipel et une zone large de cinq fois la longueur de la plus grande île tout autour.
- J'accepte ce don si tu possèdes le pouvoir de le faire.
- Je possède ce pouvoir.
- Et je m'engage à faire en sorte que tes conditions soient respectées. Je vois aussi que tu attends autre chose de moi.
Ériger une barrière mentale contre la curiosité d'un Neh kyong était théoriquement possible, mais Julien n'avait rien à dissimuler.
- Effectivement, mais ça n'est pas une condition supplémentaire. Que vous acceptiez de m'aider ou non, les Nyatchoung lings sont à vous.
- Les Neh kyongs accordent rarement des faveurs.
- Je sais. C'est un service personnel que je suis prêt à payer de la manière qui vous conviendra.
- Ce ne sera pas nécessaire, ceux que tu cherches ne sont pas dans ce que vous appelez notre monde.
Le coup était rude, Julien faillit perdre la stabilité mentale qui lui permettait de demeurer en contact avec la réalité du Neh kyong. Il ne doutait pas que, s'il en avait été autrement, son interlocuteur aurait eu les moyens de s'assurer de la présence des deux amis. La dernière porte susceptible de mener jusqu'aux disparus venait de se fermer.
- Je vous remercie.
- Humain-Julien Berthier-Empereur du R'hinz ka aun li Nügen-Seigneur des Neuf Mondes-Gardien unique des Pouvoirs et des Dons, tu ne devrais pas considérer ceux que tu cherches comme perdus à coup sûr. Il est d'autres lieux, d'autres
univers. D'autres systèmes de réalité. Ils peuvent être là où même un Neh kyong ne peut percevoir leur présence.
- J'espère que vous avez raison.
- J'énonce un fait.
- Bien. Je crois qu'il est temps de conclure notre accord.
- Alors je déclare que ce lieu, qu'on appelle Nyatchoung ling devient à partir de ce moment mon Domaine exclusif et que, lorsque tu l'auras quitté ainsi que celui qui t'accompagne, nul ne pourra plus y pénétrer ou, y ayant pénétré par force ou par ruse, en sortir, ni vivant, ni mort. Le Chaos est notre témoin et j'échange une Goutte de ton sang contre un Instant de ma vie.
Et ainsi que l'avait fait le Neh kyong de Tchiwa Ri Kor il permit à Julien de voir le monde tel qu'il le voyait lui-même et d'éprouver une joie plus dévastatrice qu'un ouragan de feu, un bonheur aussi peu fait pour être goûté par un esprit humain qu'un alcool fort par un nouveau-né.
***
De retour au Palais, Julien annonça le résultat de sa démarche et, si le fait que les Nyatchoung lings ne constituaient désormais plus une menace fut accueilli avec soulagement, l'annonce de la disparition totale d'Ambar et Yülien causa un choc brutal. Personne, jusque-là, n'avait vraiment voulu croire en une chose aussi définitive.
- Julien, Xarax ne croit pas qu'ils soient morts. Xarax ne les sent plus, mais il ne croit pas qu'ils soient morts. Que le haptir recommence à parler de lui-même à la troisième personne en disait long sur son trouble. Et malgré toute la confiance que Julien pouvait avoir dans son ami, il avait du mal à se sentir réconforté par un espoir aussi ténu.
Chapitre 66 Répulsion
Ils n'étaient pas seuls et les présences qu'il "sentaient" n'avaient rien d'amical. Ambar n'avait bien-sûr jamais entendu parler de H.P. Lovecraft et c'était, en cet instant, beaucoup mieux ainsi. Car il aurait sans doute perçu de troublantes similitudes entre certaines des choses décrites par le nouvelliste tourmenté de Providence au début du vingtième siècle et les entités pour le moins inquiétantes qu'on devinait alentour.
Durant ses brèves incursions accompagnées dans l'En-dehors, Yülien s'était plus ou moins familiarisé avec les terreurs qui pouvaient surgir du simple manque de contrôle mental et prendre une forme concrète si on laissait son esprit s'enfoncer dans la panique. C'était sans doute un des points les plus délicats de l'entraînement d'un Passeur et certainement la raison principale qui faisait que si peu d'entre eux se qualifiaient pour les voyages hors du système balisé par les klirks. Aussi, malgré les épreuves des dernières heures, il réagit automatiquement selon les préceptes inculqués par ses maîtres et laissa son esprit retrouver le calme presque absolu qui est l'état fondamental de toute conscience en état de marche.
Mais les "choses horribles" qui rôdaient ne disparurent pas comme elles auraient dû le faire. Et si elles ne disparaissaient pas, c'est qu'elles avaient une autre source, et cette source ne pouvait être que son compagnon.
- Ambar, calme-toi. - Je suis calme. Je ne suis pas un Passeur, mais je sais ce qui arrive dans l'En-dehors. Julien m'en a parlé, Wenn Hyaï aussi, et tous les Maîtres Passeurs que j'ai rencontrés. Ce n'est pas moi qui produis ces choses. Les implications de cette déclaration étaient plus qu'inquiétantes.
- Tu crois que ces trucs existent vraiment ? - Je n'en sais rien. En fait, Ambar était aussi certain qu'on pouvait l'être qu'ils étaient en présence d'entités au moins aussi réelles qu'eux-mêmes. Et Ambar, s'il était assurément dans son domaine une sorte de génie capable de surpasser les meilleurs de ses aînés, n'était pour bien d'autres choses qu'un jeune garçon, loyal certes, et courageux au-delà de l'ordinaire, mais accessible à la peur. Et s'il était un moment où l'on pouvait avoir peur, c'était bien celui qu'ils étaient en train de vivre. Il aurait donné n'importe quoi pour que Julien, ou Niil, ou même n'importe quel adulte fût présent pour ôter de ses épaules la responsabilité de faire face à cette situation. Pourtant, il devait à tout prix éviter que Yülien ne perçoive sa détresse.
- Ça s'approche ! En effet, quelque chose était maintenant confusément "visible". C'est-à-dire que des images se formaient dans leur esprit. Des images de choses grouillantes, de choses vivantes qui rampaient, pulsaient, animées par un écœurant péristaltisme. Des choses plus grosses qu'eux et qui dégageaient comme une "odeur" fade de nourriture plus très fraîche ainsi que des bouffées amères comme de la bile. Des choses qui avançaient vers eux des appendices vaguement obscènes
Des choses incontestablement hostiles et dangereuses !
- Ambar !!! Cette fois, Yülien avait poussé un glapissement terrorisé. Une de ces choses l'avait TOUCHÉ !
Touché
et ce contact sur son flanc l'emplissait d'un dégoût absolu, d'un désespoir sans fond. Car il ne s'agissait pas seulement d'être souillé comme par une bave infecte et probablement vénéneuse ; le contact concernait aussi son esprit, y déversant un flot indescriptible d'abjections, images et émotions mêlées, profondément révoltantes, qui s'imposaient comme autant de blasphèmes dont le seul fait qu'il puisse en avoir conscience détruisait tout ce qu'il avait de bon et d'aimable pour le réduire, lui Yülien, à l'état de chose indigne d'exister dans un monde qu'il offensait par sa seule présence ; indigne, par-dessus tout, de vivre auprès d'Ambar.
Ambar agit d'instinct. Il visualisa, avec une force née sans doute de la terreur qui commençait à le gagner, la boîte où ils s'étaient déjà réfugiés. Le Don de Yülien, ou quoi que ce fût qui avait déjà fonctionné, fit le reste.
***
- Ambar ! Ça m'a touché ! Ça m'a touché !!! Yülien pleurait, au bord de l'hystérie et Ambar l'enveloppait dans son étreinte du mieux qu'il pouvait en s'efforçant de lui communiquer un peu de calme et de réconfort.
- Je sais. - J'ai honte ! - Tu n'as pas à avoir honte. Tu es toujours le même. - Je suis
Je suis sale ! Laisse-moi ! Yülien se débattait, tentant d'échapper à l'étreinte de son ami.
- Tu n'es pas sale. Et même si tu étais sale, je m'en fous. Tu es mon Chenn-da. - Non !!! - Oh, mais si ! Et tu n'y peux rien. - T'as pas vu
- Si ! J'ai vu, j'ai senti. Tout ça c'était pour te faire du mal. C'est tout. - Mais
- Yülien, on va s'en sortir. On va s'en sortir tous les deux. De toute façon, je ne peux rien faire tout seul. Tu ne vas pas m'abandonner, non ? Le simple fait d'échanger quelques phrases cohérentes avec le seul être dont il pouvait être certain, malgré tout, qu'il ne le rejetterait pas avait suffi a diminuer un peu la tension qui menaçait de briser le jeune Passeur.
- Mais qu'est-ce qu'on va faire ?! Ils vont nous guetter maintenant ! On pourra plus jamais sortir de la boîte ! - Calme-toi. Je ne laisserai personne te faire du mal. - J'ai peur. - Évidemment, tu as peur. C'est normal. - Je veux pas y retourner. - On va essayer, mais je ne peux pas te promettre. - Je préfère encore mourir ! - C'est ce qui va nous arriver si on reste ici. Mais si c'est ce que tu préfères, d'accord. Au moins on pourra mourir ensemble. - Je
je veux pas que tu meures. - Et moi, je ne peux pas m'en sortir tout seul. Je ne suis pas un Passeur. ***
Il leur fallut bien une heure pour retrouver le calme et le courage suffisants pour refaire une tentative, ce qui, au vu des circonstances, était un délai remarquablement court. Mais il est vrai que la faim qui commençait à se faire cruellement sentir, la soif qui les tenaillait et la fatigue qui s'accumulait, ne leur laissaient guère l'espoir de disposer d'un temps considérable.
Ambar employa toute sa science à préparer un second "saut" aussi tôt après leur retour dans l'environnement sinistre auquel ils venaient d'échapper. Il avait l'intuition persistante que si un salut quelconque pouvait encore être espéré, il se situait par-delà les limites qu'ils avaient déjà franchies et il était bien décidé à poursuivre l'exploration.
De nouveau, la boîte qui les protégeait fit place à un univers hostile. Cette fois, ils avaient à peine stabilisé leurs perceptions, que les présences menaçantes se précipitaient déjà sur eux. Mais Ambar était prêt et il ne lui fallut qu'un instant pour établir son esprit dans la configuration qu'il avait prévue et ordonner à Yülien d'exercer sa poussée.
Rien ne se produisit.
Ambar chercha désespérément à vaincre sa stupéfaction pour visualiser de nouveau leur boîte protectrice, mais les ténèbres les enveloppèrent avant qu'il ait pu concevoir même une chose aussi simple qu'un cube.
Chapitre 67 Contact
> Essai de communication.
> Entité consciente de nature non encore déterminée 1 :
Protocole [préparation premier contact]:
> Détermination centres du langage
Détection positive
> Détermination intelligence fondamentale
Élevée, à réévaluer
> Détermination aptitudes logiques
Très élevées, à réévaluer
> Détermination autres aptitudes
Dispositions non effectives à l'empathie directe
Dispositions partiellement effectives au modelage topologique
> Détermination schèmes émotionnels
Complexes
Lien physique><psychique : interaction forte
Protocole :
> Activation/stimulation centre nerveux central
Activation/stimulation positive
> Activation/stimulation fonctions proprioceptives
Activation/stimulation positive
> Neutralisation inhibiteurs de conscience/veille
Neutralisation effective
Protocole :
> Génération/implantation base universelle
Implantation correcte
> Stimulation progressive centre audition
Stimulation positive
> Simulation pseudo-conversationnelle
Simulation opérationnelle
Fin protocole [préparation premier contact]
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> Essai de communication.
> Entité consciente de nature non encore déterminée 2 :
Protocole [préparation premier contact]:
> Détermination centres du langage
Détection positive
> Détermination intelligence fondamentale
Élevée, à réévaluer
> Détermination aptitudes logiques
Élevées, à réévaluer
> Détermination autres aptitudes
Dispositions effectives à l'empathie directe
Dispositions effectives au modelage topologique trans-spatial
> Détermination schèmes émotionnels
Complexes.
Lien physique><psychique : interaction forte
Protocole :
> Activation/stimulation centre nerveux central
Activation/stimulation positive
> Activation/stimulation fonctions proprioceptives
Activation/stimulation positive
> Neutralisation inhibiteurs de conscience/veille
Neutralisation effective
Protocole :
> Génération/implantation base universelle
Implantation correcte
> Stimulation progressive centre audition
Stimulation positive
> Simulation pseudo-conversationnelle
Simulation opérationnelle
Fin protocole [préparation premier contact]
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Ambar émergea du néant avec la désagréable impression qu'on avait démonté son cerveau et que le remontage n'était pas totalement satisfaisant. De plus, il était dans le noir. Heureusement, cela n'avait rien à voir avec la monstrueuse obscurité qui s'était abattue sur
Yülien ! Où donc était Yülien ?
> Yülien. Entité consciente quadrupède ?
- Oui ! Qui êtes-vous ? Où est-ce que je suis ?
> Je/moi interface de communication. Localisation entité consciente bipède : unité isolement/examen/évaluation entités en transit.
- Où est mon ami? Pourquoi est-ce que je suis dans le noir ?
> Si "ami" entité consciente quadrupède Yülien, alors compagnon localisé unité isolement/examen/évaluation voisine de cette unité. Si lumière désirée, répondre affirmative.
- Oui ! Affirmative ! Merci.
Peu à peu l'obscurité fit place à une lumière diffuse qui révéla une chambre complètement sphérique dont la paroi d'un blanc mat ne présentait pas la moindre aspérité. Ambar se rendit compte que la surface à la fois ferme et souple sur laquelle il pensait être couché n'existait pas, bien qu'il la sentît distinctement sous lui. Comme la lumière devenait franchement éblouissante, il protesta :
- La lumière est trop forte !
Aussitôt, elle se mit à baisser progressivement d'intensité.
- Voilà, comme ça, ça va. Merci.
> Expliquer vocable "merci"
Ambar eut soudain le sentiment qu'il allait devoir passer un long moment à éduquer un demeuré.
***
En fait, le "demeuré" apprenait à une vitesse stupéfiante et Ambar soupçonna bientôt qu'il tirait l'essentiel de ce qu'il voulait apprendre directement de son cerveau plutôt que de ses réponses. Sa syntaxe et son vocabulaire évoluaient si rapidement qu'il put bientôt tenir une conversation absolument normale, ce qui constituait un net progrès. Mais parler donne soif :
- Heu
Je pourrais avoir un peu d'eau ? J'ai très soif.
> Le métabolisme de votre système nerveux central nécessite du glucose, dois-je en incorporer à votre eau ?
- Pardon ?
>Voulez-vous de l'eau sucrée ?
- Oui, merci beaucoup.
Depuis quelques minutes, Ambar s'était assis en tailleur et un cylindre transparent d'une contenance d'environ un demi-litre apparut à côté de son genou droit. Ce n'était pas un pichet de raal glacé, mais à cet instant, c'était aussi proche qu'on pouvait le souhaiter de l'ambroisie ! Lorsqu'il se fut désaltéré, il reprit de lui-même la conversation interrompue. Il estimait qu'ayant répondu avec bonne volonté et sincérité aux questions qu'on lui posait, il était en droit d'obtenir lui-aussi quelques réponses.
- Vous ne m'avez pas vraiment expliqué qui vous étiez.
> Je suis une interface de communication.
- Oui, ça vous me l'avez dit. Mais j'aimerais que vous m'expliquiez un peu.
> Je suis une entité consciente autonome fonctionnant actuellement en mode exploratoire afin de déterminer les processus les plus efficaces permettant d'établir un échange de données subjectives entre vous et l'entité dont je dépends.
Ambar prit quelques secondes pour tenter de digérer l'information. Il avait beau être doté d'un sens logique particulièrement aiguisé, il ne se sentait pas vraiment renseigné. Il décida donc de considérer celui qui lui parlait comme "quelqu'un", tout simplement.
- Et
C'est qui, l'entité dont vous dépendez ?
> Je suis une extension singularisée de l'être soi-conscient non duel.
- Heu
Bien. Merci. Je suis beaucoup plus avancé.
> Je perçois chez vous de la perplexité, ainsi que
de l'ironie, je crois. Si vous le désirez, je puis développer mon explication.
- Non ! Vraiment. Je vais me contenter de ça pour le moment. Vous pourriez peut-être me dire où on se trouve. On est sur un monde ?
> Vous êtes dans un espace matériel organisé pour maintenir vos fonctions dans leur rendement optimum. Mais pour répondre à la question que vous vous posez vraiment, vous êtes en quelque sorte à l'intérieur de mon entité. Mon entité participe d'une globalité que vous pourriez appeler un univers qui constitue ce que vous pourriez considérer comme mon corps.
- Vous voulez dire que vous êtes un
un UNIVERS tout entier ?!!!
> C'est la seule façon pour vous d'appréhender ma réalité. L'unité de contact/communication à laquelle vous parlez n'est qu'une extension autonome dont l'être-en-soi n'est pas différent de mon entité.
- Et dehors. Je veux dire, à l'extérieur de cette pièce, il y a quoi ? Des soleils, des mondes, des galaxies ?
> Selon la façon dont vous appréhendez la réalité, oui.
- Et tout ça, c'est vous ?
> Vous pouvez le percevoir ainsi.
- Vous êtes
un dieu ? Comme ceux que les gens qui sont religieux appellent les Puissances ?
> Je suis parfois considéré comme un dieu. Mais cela ne correspond pas à la réalité. Je ne suis pas tout-puissant, ce qui semble être la principale caractéristique des dieux. Selon mon expérience, il n'existe rien de tel. Mais mon expérience n'est peut-être pas complète.
- Vous voulez bien nous remettre ensemble, Yülien et moi ?
Yülien apparut à côté de lui.
- Ambar ! C'est quoi, tout ça ? Tu comprends quelque chose ? - Je comprends qu'au moins on est à peu près en sécurité. Tu vas bien ? - Oui. Il m'a même donné à boire. Maintenant, j'ai faim. - Tu peux attendre encore un petit moment ? - Ben oui. - Vous pouvez nous renvoyer chez nous ?
> Non. Mais je peux vous montrer comment faire.
- On ne va pas rencontrer les
? Je ne sais pas comment ça s'appelle, mais ça a failli nous dévorer.
> Ce sont ce que vous pourriez appeler des gardiens. Ils permettent d'éviter l'intrusion d'entités étrangères non déterminées/hostiles/incontrôlées. Cela correspond plus ou moins à la fonction qui permet à votre organisme de se défendre d'autres entités qui pourraient nuire à son fonctionnement optimum. Vous êtes maintenant reconnus comme non hostiles et les "gardiens" ne vous approcheront pas. Voulez-vous maintenant que je vous montre comment retourner dans votre monde d'origine ?
- Je peux encore vous poser quelques question, d'abord ?
> Le désir de savoir semble être une des caractéristiques de vos espèces. Interrogez autant que vous le voudrez, mais mes réponses seront forcément limitées par votre aptitude à comprendre.
- C'est vrai. Est-ce qu'il y en a d'autres, comme vous ?
> Oui. Mais nous ne sommes qu'une infime minorité parmi la multitude des "univers" manifestés.
- Alors, on a eu beaucoup de chance de tomber sur vous.
> Ce que vous appelez "chance", n'existe pas. La nature-même de votre conscience/esprit/intellect fait que les probabilités que vos spéculations vous amènent à générer les coordonnées correspondant à la manifestation de mon être soi-conscient non duel étaient extrêmement élevées.
- Si c'était si évident, pourquoi personne ne l'a fait avant moi ?
> Parce que vous représentez sans doute l'accomplissement d'une étape de l'évolution de votre espèce.
- Mais sans Yülien, je n'aurais jamais pu le faire.
> C'est vrai. Vos espèces sont entrées en symbiose. C'est un phénomène fréquent.
- Une fois qu'on sera rentrés chez nous, on pourra revenir vous voir ?
> Si vous ne le pouvez pas, je n'en serai pas la cause.
- Ça veut dire que ça dépend de nous ?
> Oui.
- Vous voulez bien nous montrer comment rentrer, maintenant ?
***
> Fin de communication.
> Entité consciente de nature organique [Passeur/umain] :
Protocole [veille après premier contact]:
> Espèce symbiotique
> Détermination intelligence
Supérieure
> Détermination aptitudes logiques
Supérieures
> Détermination autres aptitudes
Dispositions effectives à l'empathie directe
Dispositions supérieures au modelage trans-spatial-topologique
> Détermination schèmes émotionnels
Complexes.
Lien physique><psychique : interaction forte
Protocole :
> Activation d'une veille permanente bienveillante.
Activation effectuée.
> Neutralisation des agents de suppression d'intrusion
Neutralisation effective.
Fin protocole [veille après premier contact]
Chapitre 68 De justesse !
Le schème mental donné par leur hôte projeta immédiatement Ambar et Yülien dans l'En-dehors de ce qui était bien leur univers d'origine. C'était là une situation relativement familière à Yülien, à cette différence près que cette fois, que ce soit du fait de son séjour dans l'unité de communication, ou du fait du contact, si bref qu'il eût été, avec les horribles "gardiens", ou bien encore à cause d'une manipulation subtile de "l'être soi-conscient non duel", Ambar partageait pleinement sa perception du chaos.
L'effet fut dévastateur.
Lorsqu'il s'était trouvé exposé pour la première fois à l'agression de tous ses sens par ce milieu auquel sa conscience n'était pas censée avoir accès, Julien avait été protégé par l'intervention immédiate de Xarax, fermant instantanément tous ses centres de perception sensorielle.
Mais Yülien n'était pas Xarax. Il n'avait pas un accès direct aux mécanismes les plus subtils de l'esprit de son ami. Et si ç'avait été le cas, il eût été bien en peine d'en tirer parti.
La panique qui submergea Ambar fut immédiate et totale et, dans l'état de fusion où ils se trouvaient, elle submergea aussi le malheureux Yülien, l'empêchant d'accéder à la Table d'Orientation, ne laissant dans son esprit tétanisé qu'une seule et irrépressible pulsion : quitter l'En-dehors.
Yülien, s'il commençait à être assez à l'aise dans le réseau des klirks, n'avait aucun entraînement et, à plus forte raison, aucune maîtrise dans l'Art subtil de la navigation non balisée. Il est donc tout-à-fait remarquable qu'il n'ait pas émergé, avec son compagnon hurlant, dans le vide interstellaire qui compose, il faut bien en convenir, l'essentiel de la plupart des univers.
Il aurait pu tout aussi bien, quoi qu'avec une probabilité moindre, mais absolument pas négligeable, émerger au cœur d'une étoile car ce genre d'objet exerce, pour un Passeur qui n'y prend pas garde, l'équivalent d'une forte attraction magnétique pour une particule de fer.
La catastrophe fut évitée grâce à un réflexe implanté sans la moindre pitié par un Wenn Hyaï totalement insensible aux plaintes à vous briser le cœur d'un élève qui n'hésitait pas à l'accuser auprès de ses camarades de cruauté mentale, voire de s'adonner à l'habitude perverse d'infliger la souffrance pour son propre plaisir.
Il est vrai qu'il s'agissait-là d'effectuer un dressage impitoyable auquel, d'habitude, les Passeurs aptes à la navigation hors balises n'étaient soumis que plusieurs années plus tard. Mais Maître Wenn Hyaï, dans sa grande sagesse, avait décidé qu'on n'avait pas le choix et que la précocité du Tsenn kenn de Julien imposait qu'il fît taire sa tendance naturelle à une compassion qui eût été ici non seulement déplacée, mais potentiellement dangereuse.
Aussi Yülien avait-il dû répéter jusqu'à l'écœurement l'exercice consistant à se projeter sans même réfléchir, sans avoir à visualiser quoi que ce fût, au plus près du Klirk Premier de Yiaï Ho, le monde d'origine de tous les Passeurs.
Il était encore loin de maîtriser parfaitement cette technique essentielle de sauvegarde, mais cela leur évita une mort immédiate et sans gloire.
Au lieu de quoi, ils émergèrent sains et saufs sur Yiaï Ho.
À quelque dix mille mètres de la surface, certes, mais bien exactement au-dessus du monolithe de granite où était enchâssé le klirk le plus célèbre de l'univers connu.
***
Xarax s'abattit sans douceur sur les épaules de Julien qui laissa s'écraser au sol le bol cérémoniel de porcelaine Garwang qu'il s'apprêtait à porter à ses lèvres.
- Ils sont ici ! Je les sens ! Ils sont revenus ! Il était d'autant moins besoin de demander à qui le haptir faisait allusion que le bol en question était un héritage précieux du Clan de Katak, auquel Julien était venu délivrer la sinistre nouvelle de la disparition de son rejeton le plus prometteur depuis Aïn lui-même.
Il est des circonstances ou l'excès de politesse, un respect trop scrupuleux des formes, peut nuire à l'efficacité. Julien mit presque trois secondes à décider que c'était bien le cas avant de faire le saut dans l'En-dehors qui lui permit de localiser immédiatement son propre klirk cible, toujours solidement attaché en pendentif au cou d'Ambar et d'émerger aussi près qu'il le pensait prudent.
Ils restait encore bien trois mille mètres à parcourir jusqu'au sol, mais les deux compères enlacés avaient acquis depuis quelques instants leur vitesse limite de chute et s'éloignaient considérablement malgré le fait que Julien, lui aussi soumis à la gravité avait commencé d'accélérer sa course. Il n'était pas nécessaire qu'il fût à portée de main des ses protégés pour les emmener avec lui, mais une trop grande distance rendait l'opération extrêmement hasardeuse.
Outre la surprise de se trouver soudain dans le vide, qui le jeta dans une certaine confusion, il n'eut pas le temps de peser les risques. Xarax filait déjà vers le sol de toute la vitesse de ses ailes en position d'attaque. En quelques secondes, il avait rattrapé les naufragés et planté sans hésitation ses serres dans le gluteus maximus laissé opportunément découvert par le laï retroussé d'Ambar et, déployant progressivement ses grandes ailes, entreprenait de freiner, si peu que ce fût, leur course vers le sol pour permettre à Julien d'arriver à une portée qu'il n'avait d'ailleurs pas d'autre choix que d'estimer raisonnable s'il voulait transporter autre chose que deux cadavres brisés.
La distance n'était pas raisonnable. Mais elle eût pu être, sans aucun inconvénient, bien plus grande encore si l'on voulait prendre en considération les quelques tonnes de granite vert que Julien, dans son ardeur à ne laisser hors de son emprise aucune part, essentielle ou non, de ses protégés, déposa avec eux à une centaine de mètres du monument nettement découpé. Il subirait sans doute les foudres du Cercle Majeur, sans compter les reproches polis de Wenn Hyaï pour avoir agi dans la précipitation, sans même utiliser, par pur manque d'à-propos, la stase de combat qui lui aurait permis de ralentir ses perceptions et d'éviter de saboter le travail, mais il s'en fichait comme de sa première couche-culotte et, malgré les hurlements d'Ambar blessé dans son intimité la plus tendre et encore sous le coup de la terreur de l'En-dehors, il nageait positivement dans un bonheur sans mélange.
***
Non seulement personne ne lui fit le moindre reproche mais, un peu plus tard, le Cercle Majeur des Maîtres Passeurs décida à l'unanimité, au cours d'une session historique, de laisser en l'état le Monument du Klirk Premier qui témoignait ainsi de l'indéfectible dévouement du Protecteur des neuf Mondes à la sauvegarde de la Noble Espèce des Passeurs.
Le Clan de Katak, pour sa part, célébra comme il se devait un sauvetage que d'aucuns n'hésitaient pas à qualifier de miraculeux et poussa la reconnaissance, lorsque fut révélée la part qu'il avait prise à l'affaire, jusqu'à admettre Xarax – un haptir de Kretzlal! – en tant que membre honoraire.
Xarax, discrètement conseillé par Wenn Hyaï fit preuve d'un sens diplomatique très inhabituel à son espèce en offrant pour cette occasion à son clan d'adoption un rarissime bol Garwang de la Haute époque qui remplaça avantageusement, sans qu'il y fût fait la moindre allusion, le trésor échappé des mains du Protecteur lui-même.
***
Durant plusieurs semaines, les deux héros de la première exploration (involontaire, soit, mais quand même !) de ce qui semblait bien être un autre univers furent soumis, en milieu de matinée, aux questions de quelques visiteurs avides d'informations, sévèrement sélectionnés, et qui devaient se contenter d'entrevues ridiculement brèves sous peine d'être courtoisement, mais irrésistiblement, portés à l'extérieur par deux gigantesques Gardes du Palais.
Mais ces entrevues ne débutèrent pas avant une période d'isolement où il fut absolument impossible à quiconque ne faisait pas partie du cercle des intimes d'apercevoir les rescapés.
Durant quelques jours, Ambar passa un temps considérable à plat-ventre et il faut porter au crédit de son heureuse nature que pas une seule fois il ne suggéra que Xarax aurait pu tout aussi efficacement freiner leur chute en agrippant une bonne poignée de son laï. Il lui fallait aussi reconnaître que la nécessité de renouveler plusieurs fois par jour l'application d'un baume apaisant et cicatrisant sur la partie lésée n'offrait pas que des inconvénients. D'autant que Julien se chargeait volontiers de cette tâche ingrate
Mais si l'on était assuré que les fesses d'Ambar resteraient vierges de toute cicatrice disgracieuse, son esprit lui, risquait de garder à jamais les traces de cette odyssée. Il en était de même pour Yülien qui n'était pas sorti indemne de sa rencontre avec les répugnants gardiens du désormais fameux "être soi-conscient non duel".
Cependant, à la surprise inquiète de Julien, Wenn Hyaï ne soutint pas sa suggestion d'interdire pour un temps à son Tsenn kenn toute pratique d'un Art qui avait bien failli lui être fatal. Le Maître Passeur recommanda même de laisser ensemble les deux amis et d'envisager de célébrer au plus vite la partie purement formelle du rite destiné à en faire d'authentiques Nyingtchik reconnus car, pour ce qui était de leur union effective, elle était bel et bien déjà réalisée. Que ce fût l'œuvre volontaire de l'entité qui les avait hébergés ou le résultat du traumatisme causé par leurs épreuves n'avait pas d'importance.
Une fois la brève cérémonie pratiquée et les agapes de circonstance dûment partagées, Maître Wenn Hyaï programma un entraînement commun qui, s'il était loin d'être toujours à leur goût, avait de fortes chances d'augmenter considérablement leur aptitude à faire face aux aléas de voyages impromptus.
Chapitre 69 Se fondre dans le paysage
L'ex-Conquérant Avancé Hoctimer ne s'était jamais interrogé sur l'opportunité de se rendre aux autorités de l'Empire. En tant que responsable de la tête de pont chargée de subvertir le système de gouvernement des Neuf Mondes, il avait peu de chances de bénéficier d'une quelconque clémence. Et cette absence de clémence se transformerait certainement en soif de vengeance lorsque les sondages mentaux auxquels il serait soumis s'il commettait l'erreur de se rendre révéleraient certains des aspects les plus noirs de son action.
Certes, la faiblesse maintenant bien connue du morveux qui portait aujourd'hui le titre de Protecteur du R'hinz le poussait, semblait-il, à éviter de recourir aux exécutions exemplaires et douloureuses qu'un chef digne de ce nom n'aurait pas hésité à ordonner à sa place. Mais les membres de son entourage n'étaient pas tous des mauviettes et, le cas échéant, il se trouverait certainement parmi eux quelqu'un pour se charger, loin du regard de son maître, de faire payer chèrement au chef de ses ennemis la tentative avortée de conquête.
De toute façon, en admettant qu'il soit assez stupide pour se rendre et, contre toute logique, que personne ne se charge de le faire mourir sous la torture, la sentence qui serait prononcée contre lui serait le renvoi sur Dalann où il devrait affronter la colère des siens. L'exil sur Tandil, qui promettait au moins une mort relativement rapide après des souffrances modérées sous les griffes d'un tak ou par le venin d'une des innombrables saloperies qui pullulaient sur cette planète infernale, était encore préférable.
Bien-sûr, on pouvait rêver. Imaginer que par un coup de chance extraordinaire, s'étant remis entre les mains, par exemple, de cet autre gamin, "Sire" Niil des Ksantiris, il parvienne jusqu'à son copain l'Empereur et que, ayant par un autre miracle échappé aux conseillers impériaux qui n'attendaient que le moment de lui faire la peau, il puisse plaider sa cause devant ce pantin couronné. Il existait alors une infime possibilité pour que celui-ci finisse par lui accorder un autre sort. Mais il aurait été complètement insensé de jouer ce qui lui restait de vie sur ce genre de supposition.
Pour l'instant, sa capture était peu probable. Il avait personnellement veillé à ce que les rares homme de confiance qui connaissaient l'existence de son refuge n'aient plus jamais la possibilité de révéler quoi que ce soit à un sondeur, si habile soit-il. Jusqu'à présent personne, à sa connaissance, n'avait encore fait parler un mort. De plus, si on le recherchait sans doute très activement sur Dvârinn et peut-être sur Nüngen, il y avait peu de chances qu'on le trouve parmi les volcans de Zenn R'aal. Il se félicitait encore chaque matin d'avoir eu la prudence de suivre son intuition et de décider d'aller se mettre à couvert avant que les choses ne se gâtent définitivement.
Il recevait encore, par communicateur, les rapports de trois agents demeurés actifs et qui ignoraient, bien entendu à la fois son identité, et le lieu où ils se trouvait. Il pouvait toujours se déplacer en faisant appel, sous le couvert de ses activités de négoce, aux ruineux services des Passeurs, mais il préférait éviter autant que possible tout contact avec une espèce télépathe. Les Passeurs n'étaient pas censés sonder l'esprit de leurs clients, mais il était inutile de tenter le sort.
Un communicateur lui permettait aussi de demeurer, théoriquement, en contact avec Dalann, mais il ne répondait plus depuis quelque temps aux demandes réitérées de ses supérieurs. Le risque qu'un espion des Neuf Mondes infiltre l'État-major sur Dalann était infime, mais on n'était jamais trop prudent. De toute façon, il ne pouvait espérer aucune aide de sa planète d'origine.
Dire qu'il s'était tant démené pour obtenir sa position ! Certes, une opportune série de décès prématurés avait considérablement réduit la concurrence, mais il avait quand même fallu attendre l'échec de la dernière tentative du Conquérant Enndigar, dix-huit cycles auparavant, pour se voir assigner la tâche prestigieuse d'être celui qui ferait aboutir le projet de conquête.
Maintenant, l'échec était total et il ne pouvait plus compter que sur lui-même pour se tirer d'affaire.
Heureusement, il disposait de fonds considérables et sa couverture, qui faisait de lui un négociant prospère, pourrait certainement résister suffisamment longtemps pour lui permettre de se réinventer un destin. Il aurait seulement aimé que cet imbécile fanatique de Krentir ne complique pas les choses en se faisant sauter sur cette île déserte pour activer le fanal-balise. Une explosion nucléaire était juste ce qui manquait pour motiver les limiers de l'Empereur. Encore heureux que ce crétin malfaisant n'ait pas choisi de faire ça dans le port de Ksantir !
Sa décision était prise. Il allait laisser passer une quinzaine de jours, puis il quitterait le chalet qu'il louait actuellement et qui jouissait d'une vue splendide sur le Djowo Metchenn en pleine éruption, pour gagner Tang Loung où il retrouverait les fonds qu'il avait prudemment détournés pour parer à un éventuel retour de fortune et commencerait à s'organiser une retraite heureuse.
Chapitre 70 Un vent mauvais
Sur Tandil, toute la surface de la planète n'était bien-sûr pas uniformément occupée par des forêts impénétrables. Cependant, même à où l'on pouvait estimer qu'une présence humaine aurait pu s'implanter et se développer, la faune et la flore demeuraient si dangereuses qu'il n'était pas question de s'y installer. Hors quelques très rares observatoires scientifiques ainsi qu'une une enclave officielle chargée de maintenir un contact courtois, mais assez distant, avec l'espèce la plus intelligente qu'étaient les oiseaux Vril, seule la base ultra-secrète qu'avaient fréquentée Julien et ses amis était à même d'offrir un asile à des visiteurs hors-monde.
Il existait cependant, outre deux calottes polaires de superficie relativement réduite, quelques zones continentales désertiques qui abritaient depuis des millénaires les activités de groupes proscrits, régulièrement anéantis, mais qui finissaient toujours par resurgir, quoi qu'on fasse, après des périodes plus ou moins longues, sous des appellations et des formes diverses. Essentiellement, ces communautés s'adonnaient à ces Arts Ténébreux dont les principes-mêmes s'opposaient absolument à la démarche qui constituait la base de toute les cultures licites du R'hinz.
Ce fait était bien connu de l'Empereur et de ses conseillers et Yulmir s'était périodiquement chargé de purger les Neuf mondes des manifestations les plus malfaisantes de cette activité. La chose n'était d'ailleurs pas sans risques et le Protecteur des Neuf Mondes y avait plusieurs fois rencontré une mort des plus désagréables.
Le problème venait essentiellement du fait que les Arts Ténébreux s'appuyaient sur une relation avec des Dre tchenn, entités assez proches des Neh kyongs, mais qui semblaient avoir, entre autres traits caractéristiques, une prédilection pour la terreur et la souffrance sous toutes leurs formes. Il était impossible à un être humain, ou même à quelque créature intelligente partageant ce qu'il était convenu d'appeler l'univers réel ordinaire, de concevoir les motivations et le mode d'existence des Dre tchenn, mais il était possible d'avoir avec certains d'entre eux des rapports d'intérêt où les services de ces derniers étaient rétribués, justement, par la souffrances de sujets expressément offerts en sacrifice. Et pour des individus suffisamment avides de pouvoir, l'alliance avec un Dre tchenn pouvait sembler présenter des avantages suffisants pour justifier le prix élevé de ses services. D'autant plus que ce prix était en général payé par la souffrance de quelqu'un d'autre.
C'était précisément le cas de la très secrète confrérie des Sorciers d'Eng'Hornath. Elle n'était pas unique en son genre. Elle n'était certes pas la plus nombreuse, bien qu'aucune de ces organisations n'ait jamais compté, au mieux, plus de trois ou quatre mille adeptes. Elle se réduisait à quelque deux cents membres, mais elle avait réussi à subsister depuis plus de six millénaires durant lesquels elle avait prêté son concours à presque tout ce qui avait compté parmi les ennemis, déclarés ou non, de l'ordre impérial. En fait, les Sorciers d'Eng'Hornath étaient les lointains héritiers de ceux qui, à l'aube des temps, avaient peu à peu appris à communiquer avec ceux qui vivaient dans ce qu'on avait alors appelé l'Entre-monde.
Contrairement aux Neh kyongs, les Dre tchenn ne semblaient pas être soumis aux règles rigides qui limitaient leurs rapports avec d'autres espèces. En particulier, ils pouvaient, pour peu qu'on leur offrît une rétribution suffisante, faire office de passeurs sans se montrer aussi regardants que les ridiculement vertueux Passeurs de Yiaï Ho. Bien-sûr, le prix à payer pour ce genre de service était à la fois d'une nature différente et beaucoup plus élevé. Mais que ne ferait-on pas pour transporter une vingtaine de ghorrs, par exemple ! D'ailleurs, les membres de la confrérie n'avaient pas d'autre moyen pour se transporter sur Tandil.
Ils étaient aussi fermement décidés à en finir une fois pour toutes avec Yulmir et tout ce qu'il représentait. Ce n'était pas une nouveauté, mais cette fois, si les informations concernant l'état de faiblesse et de confusion de la dernière manifestation de Yulmir étaient exactes, ils avaient bon espoir d'y parvenir.
***
Layaï n'avait pas l'autorisation de sortir du territoire de l'Aire Yeneï. Mais le courant l'avait entraîné sans qu'il s'en aperçoive, et beaucoup plus vite qu'il ne l'avait imaginé. Il était rarissime qu'un grand courant intercontinental descende aussi bas. Personne le pouvait lutter contre la force d'une veine d'air qui faisait le tour de la planète à une vitesse plusieurs fois supérieure à ce que pouvait atteindre n'importe quelle créature volante. Et un jeune vril encore loin de la maturité ne comptait certainement pas parmi les créatures les plus rapides. Pour rentrer, il allait devoir s'approcher du sol bien en-dessous de la limite de sécurité ; probablement à moins de huit mille kenks. Il allait devoir faire particulièrement attention aux innombrables prédateurs, dont beaucoup étaient plus petits que lui, mais qui n'en restaient pas moins dangereux si on se laissait surprendre.
Heureusement, la nuit était encore loin et il pourrait éviter un survol prolongé de la forêt au prix d'un détour par-delà la crête de la Barrière. Cela rallongerait de près d'un tiers la distance totale de son parcours, mais mieux valait survoler un désert que s'approcher trop longtemps de la cime des grands arbres où guettaient en permanence les rapaces en tous genres. Naturellement, il allait devoir affronter la colère de R'rang Naïk et serait certainement puni, mais il arriverait beaucoup trop en retard pour avoir la moindre chance de pouvoir dissimuler son imprudence.
Réduisant sa portance, il piqua vers le sol tout en obliquant sur sa gauche, vers les plissements chaotiques des montagnes de la Barrière. C'est avec soulagement qu'il sentit, alors qu'il dominait les roches noires et rouges d'au moins encore mille cinq cents kenks, qu'il quittait le courant et que sa vitesse par rapport au sol retrouvait une valeur normale. Il vira vers l'ouest, parallèlement à la Barrière, obscurcit sa cornée pour lutter contre l'éclat du soleil, et entreprit de se concentrer pour tirer le maximum d'efficacité des mouvement de ses grandes ailes vert émeraude.
Il ne vit rien venir. C'est à peine s'il sentit pendant une fraction de seconde, avant de perdre conscience, la piqûre du dard du rakhkan qui injectait dans sa nuque son venin paralysant, tétanisant ses muscles moteurs et transformant son corps rigide en planeur docile.
***
Dans l'obscurité presque totale du réduit où il était enfermé, Layaï n'avait aucun moyen d'évaluer le temps, mais plusieurs dizaines de jours avaient certainement passé avant qu'on vienne l'extraire de sa geôle. Il était bien nourri, quoi qu'il finît par soupçonner que ses aliments contenaient des ingrédients destinés à apaiser sa peur. Sa nourriture lui était apportée par un humain, mais curieusement, il ne parvenait pas à s'en étonner bien que les humains fussent si rares sur Tandil que personne de sa connaissance n'avait eu l'occasion même d'en apercevoir un.
Depuis peu, cependant, quelque chose avait changé. Il commençait à ressentir une sourde angoisse et à réaliser, croyait-il, l'horreur de sa situation. Mais l'inquiétude qui le tenaillait de plus en plus fort à mesure que son organisme éliminait les substances tranquillisantes dont il était saturé n'était rien comparée à l'épouvante qui le saisit lorsqu'il revit enfin la lumière d'un jour finissant.
Chapitre 71 Le Gardien du Seuil
Les dix-sept sorciers du Cercle d'Invocation d'Eng'Hornath avaient dû attendre la trop rare conjonction des trois lunes noires pour mettre en branle la séquence d'actions qui mènerait à leur victoire définitive. Le fait que cette conjonction se combinait à une éclipse totale d'Ach'r Ratath à son coucher (tel était le Vrai Nom, dans le langage des Vieux Dieux, de Nalden, le soleil de Tandil) faisait de ce moment un instant exceptionnel et augurait un succès aussi inéluctable que la course des astres.
Debout sur la Pierre Arrha, la Voix du Cercle murmura la première stance de l'Invocation Majeure au son grinçant de la flûte abbhaï et du tambour demmbal alors que l'astre occulté sombrait derrière la ligne brisée des montagnes de la Barrière d'Aktael. Il tenait dans sa main le marteau anghoï, le Broyeur d'os, qu'il s'apprêtait à abattre sur les élégantes membrures des ailes déployées du jeune vril, maintenant pleinement, horriblement conscient du sort qui l'attendait. Un jeune vril qui venait de réaliser que les épouvantables histoires de sorciers noirs qui le faisaient frissonner dans la sécurité des veillées de son clan n'étaient pas des légendes destinées à faire obéir les enfants. Un jeune vril qui allait aussi comprendre que même ces légendes étaient encore très au-dessous de ce qu'elles prétendaient rapporter.
Le premier hurlement de la victime jaillit avec une précision merveilleuse à l'instant-même où le limbe d'Ach'r Ratath, maintenant presque entièrement sous l'horizon, dévoilé enfin par Hyerr'lammath, l'incestueuse lune seconde à la fin de l'union avec son frère aîné, laissait fuser un ultime rayon juste derrière le pic de Dannath avant de laisser place aux ténèbres de la nuit glaciale.
On alluma les bassins emplis de naphte, de graisse animale et de soufre qui répandaient, outre la lueur malsaine qui soulignait la hideur des lieux, une puanteur censée, selon les plus simples et les plus superstitieux adeptes du culte, réjouir les Vieux Dieux.
Tapie sur la vaste Pierre Arrha, face à l'officiant qui dominait sa victime, se tenait une obscurité que nulle lumière n'avait le pouvoir de dissiper et qui était tout ce qu'on pourrait jamais voir de Celui qui rôdait au seuil de l'Entre-monde et qu'on entendait parfois chuchoter dans l'ombre.
Il était là, comme il était ailleurs, partout où l'on infligeait en son nom la souffrance.
Il était là, qui buvait la terreur, l'abjecte folie qui s'emparait de l'esprit de la créature impuissante qui, déjà, désirait plus que tout s'abîmer dans la mort et ne le pouvait pas. Une créature qui, par la vertu du jus de seng, ne sombrerait pas non plus dans une miséricordieuse inconscience.
Il était là, jouissant du miel délectable et amer du désespoir offert.
La Voix du Cercle, luttant pour ne pas succomber, lui aussi, à la peur qui tordait ses entrailles en la présence du Dre tchenn, poursuivit ses incantations au rythme qui s'accélérait peu à peu de la musique démente s'accordant aux râles de plus en plus aigus et de moins en moins forts qui s'échappaient du gosier du jeune vril martyrisé. Il s'efforçait de contrôler ses mouvement, afin que la lame zengthallath ne dévie pas, mettant un terme prématuré à la vie de la créature palpitante qui devait absolument durer jusqu'à la conclusion du rite.
Des milliers de soi-disant sorciers présomptueux étaient morts d'avoir cru qu'invoquer un Dre tchenn revenait à contraindre à l'obéissance une entité dont on pouvait alors utiliser la puissance. D'autres s'étaient crus protégés par les termes de l'accord passé au cours du rituel. Il n'en était rien ! Et il était préférable de s'être bien imprégné de cette réalité lorsqu'on s'engageait dans ce genre d'aventure. Le seul moyen de ne pas être irrémédiablement anéanti par celui qu'on appelait consistait à lui fournir immédiatement ce qu'il voulait, c'est-à-dire un accès à cette chose précieuse entre toute : la saveur inimitable d'un être en proie à la terreur la plus abjecte.
***
Il y eut d'autres victimes. Beaucoup d'autres, alors que, lentement, la planète tournait sur son axe. Certaines d'entre elles avaient été capturées des mois auparavant. D'autres avaient été livrées par leurs proches ou les membres de leur communauté en échanges de faveurs ou de la promesse de la bienveillance des Vieux dieux. Mais aucune n'avait la valeur du jeune vril, comme aucun des hôtes conviés à ce festin de mort et d'horreur n'avait la dangereuse puissance de Celui-qui-murmure.
Celui-qu'accompagne-la-folie-discordante, était aussi présent, si tant est qu'un tel mot ait une quelconque signification pour de telles entités et c'était lui, en fait, qui allait prêter directement son concours aux adorateurs de son maître.
Chapitre 72 Recherches
Julien avait longuement hésité, mais maintenant, il était bien décidé à retourner interroger Yangdehar de Dahldreng, le personnage synthétique du Sang Khang. Il avait pensé un moment s'y rendre seul pour éviter à Xarax d'être de nouveau assailli par des émotions difficiles à maîtriser, mais il avait fini par y renoncer. En effet, quoi qu'il finisse par apprendre, il ne voulait rien cacher au haptir. De plus, il n'était pas sûr que se rendre dans un tel lieu ne l'amène pas à rencontrer des choses auxquelles il aurait peut-être du mal à faire face sans le solide appui de son compagnon.
La petite pièce n'avait pas changé et le jeu de territoires semblait toujours attendre qu'on engage une partie. Quelques fleurs venaient d'éclore dans le jardin encore emperlé de rosée, éclairé par un soleil matinal. Julien se demanda un instant s'il s'agissait d'une illusion ou s'il c'était un vrai jardin et, dans ce cas, qui s'occupait de son entretien. Puis il se dit qu'il préférait n'en rien savoir et profiter simplement du calme de l'endroit. Il s'assit dans l'un des sièges bas et demeura quelques instants à goûter la caresse de l'air frais et parfumé avant d'invoquer mentalement la présence de "Yang".
- Je vois, Sire, que Maître Xarax vous accompagne de nouveau.
- Oui. J'espère que vous n'y voyez pas d'inconvénient ?
- Je pourrais émettre quelques objections, mais je crains qu'elles ne demeurent sans effet.
- Vous avez raison. J'ai décidé que Xarax m'accompagnerait dans toutes mes recherches.
- Et sur quoi portent aujourd'hui vos recherches ?
- Je voudrais bien comprendre ce qui se passe exactement.
- C'est un vaste programme
- Écoutez, tout le monde me dit que je suis Yulmir, mais je suis incapable de m'en souvenir. En plus, je n'ai pas l'impression que c'était quelqu'un de très sympathique. En fait, je ne crois pas que j'aurais aimé le rencontrer.
- Votre jugement est peut-être un peu hâtif.
- Et pour couronner le tout, on me demande d'apprendre à faire son travail. Un travail qu'il avait fini par détester au point de souhaiter mourir une bonne fois pour toutes, rien que pour s'en débarrasser. Du moins, c'est ce que vous m'avez laissé entendre.
- C'est sans doute une façon quelque peu schématique de présenter les choses, mais on ne saurait nier que c'est assez proche de la réalité.
- Qu'est-ce qui se passerait si je décidais que Yulmir a raison et que je me suicide ? Après tout, maintenant, personne ne m'en empêche.
- Je doute que votre haptir soit de cet avis.
- Je n'aimerais certainement pas te voir mourir, Julien, mais je ne te forcerais pas à rester en vie. - Vous avez entendu ?
- Oui. Malgré tout, je crains que cela ne constitue pas une solution définitive.
- Les Corps dormants sont tous morts.
- D'autres sont en préparation.
- Mais si je décidais d'en finir tout-de-suite ? Ils ne sont sûrement pas encore prêts ?
- Sans aucun doute, mais il y a de fortes probabilité pour que se produite un phénomène semblable à celui qui vous a envoyé sur la Terre. Vous renaîtriez vraisemblablement sur ce monde.
- Oui, mais là, il n'y aurait personne pour me renvoyer dans les Neuf Mondes.
- N'en soyez pas si sûr. Et même si vous parveniez à interdire à vos amis de partir à votre recherche, ce ne serait que repousser l'échéance. Au terme de votre nouvelle existence, les Corps dormants seraient de nouveau opérationnels.
- Oui, mais je ne serais pas ici !
- Cela n'a aucune importance. La distance spatiale ne compte pas.
- Il doit bien y avoir un moyen de sortir de ce piège !
- C'est ce que pensait Yulmir. Apparemment, il n'a pas réussi à le trouver.
- Qu'est-ce que vous en savez ? Peut-être qu'il est vraiment mort et qu'il m'a tout simplement refilé la corvée. Qui vous dit que je suis vraiment Yulmir ? Pas moi en tous cas !
- Oh ! Ça ne fait pas le moindre doute ! Pour tous ceux qui sont aptes à vous voir tel que vous êtes, il est impossible que vous ne soyez pas l'Empereur.
- J'ai l'impression que ça arrange tout le monde. Sauf moi, bien-entendu
Et pendant qu'on y est, il y a un petit détail qui me chiffonne encore.
- Je ferai tout mon possible pour vous aider à clarifier ce qui vous tracasse.
- Vous venez de me dire que, pour ce qui est des Corps dormants, la distance n'avait pas d'importance.
- C'est exact.
- Mais quand Yulmir s'est fait éjecter jusque sur la Terre, les Corps dormants n'étaient pas morts. Xarax m'a dit qu'il était allé vérifier lui-même. Il m'a dit aussi, si je me souviens bien, que les indicateurs biométriques ne savaient pas mentir. Alors pourquoi est-ce que Yulmir ne s'est pas manifesté dans un de ses corps de rechange ?
- Parce que Maître Xarax a été trompé. Lorsqu'il a vérifié les Corps dormants après la disparition de Yulmir, ils étaient déjà morts. En fait, Yulmir avait trouvé le moyen de faire mentir les indicateurs biométriques. Ce qui n'était pas très difficile, s'agissant de machines sans intelligence et qui n'étaient pas vraiment protégées contre une intrusion théoriquement impensable, puisqu'elle ne pouvait venir que de l'Empereur lui-même. C'est aussi Yulmir qui a arrêté les générateurs de stase anentropique pendant l'infime fraction d'instant suffisant pour interrompre le processus vital des Corps dormants. D'autres points demeurent-ils obscurs ?
- Certainement, mais je crois qu'on va s'en tenir là pour l'instant. A moins que
- Oui ?
- Vous ne sauriez pas où se cache le chef des Dalannis, par hasard ?
- Non.
- Alors ce sera tout pour l'instant. Je vous remercie.
- C'est toujours un plaisir de m'entretenir avec vous.
***
- Xarax, je suis désolé, même si j'ai l'impression que je n'y suis pour rien. - Tu n'as pas à te sentir coupable. De toute façon, Yulmir ne pouvait pas faire autrement que de me cacher ce qu'il faisait. - Quand même
J'espère qu'on en a fini avec tous ces mensonges. - Entre nous, certainement, il n'est plus nécessaire d'entretenir tous ces noirs secrets. Mais avec le reste de nos amis
Je ne crois pas qu'il serait prudent de raconter tout ça à Maître Subadar, par exemple. Et moi, je sais que je vais tenir Dillik soigneusement en-dehors de cette affaire. - C'est vrai. Tu as peut-être raison. Mais je vais quand même y réfléchir. Ça ne me plaît vraiment pas du tout de penser que je vais devoir me cacher en permanence des gens que j'aime le plus. D'une manière ou d'une autre, il faut que ça finisse. - Je te comprends, mais je dois aussi te dire que je ne connais pas d'exemple d'un dirigeant, ou d'un roi, ou d'un empereur quel qu'il soit qui ait pu s'offrir le luxe de dire toujours la vérité ou qui ait pu garder les mains entièrement propres. L'exercice du pouvoir est salissant. Toujours. Quel que soit le pouvoir. - C'est bien pour ça que je n'en veux pas ! - Malheureusement, tu n'as pas le choix. - Mais tu vas quand même m'aider à trouver un moyen de nous en sortir, non ? - Je t'aiderai autant que je le pourrai. Même si cette situation me pèse moins qu'à toi. - Qu'est-ce que tu veux dire ? - Être à ton service me plaît. Tu ne t'en rends sûrement pas compte, mais je t'aime, moi aussi. - Tu ne préférerais pas avoir une vie à toi ? Être libre de faire ce que tu veux ? - J'ai une vie à moi, comme tu dis. Et je suis libre de faire ce que je veux. Il se trouve que ce que je veux, c'est te servir. Je suis très heureux comme je suis. - Et Dillik ? - Pour l'instant, Dillik rêve de devenir capitaine de trankenn. - Justement, comment est-ce que tu feras pour être en même temps avec lui et avec moi ? Comme dit l'autre, on ne peut pas servir deux maîtres à la fois. - Dillik n'est pas mon maître. - C'est vrai. D'ailleurs, moi non plus. - Tu ne devrais pas essayer de te mentir à toi-même. C'est encore plus dangereux que de mentir aux autres. - D'accord. Je suis ton maître. Mais c'est uniquement parce que tu veux que ce soit comme ça. - Exactement. Et Dillik le sait. Et cela lui convient parfaitement. Quand je suis à ton service, il te sert aussi. Il en est fier. - Hein ?! - Tu devrais essayer de comprendre. On peut être heureux de servir, quand on le fait par choix. Demande à ton cuisinier. Je sais qu'il a pleuré de bonheur le jour où tu as demandé à le voir pour le féliciter. Et il est suffisamment riche pour n'avoir pas besoin d'occuper un emploi. Sa famille est l'une des plus puissantes de Nüngen. Il te servait parce que c'était sa façon d'accomplir son plus noble devoir. Maintenant, en plus, il te sert parce qu'il t'aime. - Décidément, tout le monde m'aime. J'ai bien de la chance ! - Tu peux en rire, mais il est heureux qu'il soit si facile de t'aimer. Il y a suffisamment de gens qui cherchent à te nuire.
Chapitre 73 Déjà vu
La matinée était fraîche, ce qui changeait agréablement de la canicule qui avait régné pendant les trois jours précédents. Mieux, le jardin était couvert de rosée et Julien décida d'en profiter pour y faire un petit tour avant de s'attaquer aux inévitables tâches plus ou moins ennuyeuses qui encombraient une part de son emploi du temps beaucoup trop importante à son goût. Les rayons d'un soleil encore assez bas sur l'horizon filtraient agréablement au travers d'une végétation ressemblant à des bambous ornementaux et invitaient à parcourir les allées couvertes d'un sable bleu pâle soigneusement ratissées par des jardiniers si discrets que Julien n'avait, jusqu'ici, pas encore réussi à en apercevoir un seul.
Il disposait d'environ une heure de tranquillité bien à lui qu'il comptait passer à se promener en observant les nombreuses bestioles qui peuplaient cette nature apprivoisée. À cette heure, il verrait surtout des sortes de gros scarabées, chatoyant de couleurs incroyables, pour la plupart totalement inoffensifs et qu'il avait appris à reconnaître suffisamment pour chasser d'un revers de main les très rares individus susceptibles de le trouver à leur goût. Pour les autres, il lui arrivait souvent de rester un moment immobile dans l'espoir que l'un d'entre eux choisirait de de poser sur son bras tendu et se laisserait examiner à loisir. On n'était pas sur Tandil, où n'importe quoi pouvait soudain décider de vous occire ou de vous infliger d'horribles brûlures !
Il y avait aussi de curieux petits mammifères, gros comme de petits lapins et agiles comme des écureuils qui lançaient des trilles vraiment mélodieux et n'hésitaient pas à agripper le bas du vêtement des promeneurs éventuels pour quémander les friandises que personne ne manquait d'emporter dans ses poches. Ils ne poussaient cependant pas la familiarité jusqu'à se laisser caresser malgré la tentation que représentait leur pelage ras, soyeux et d'un blond empli de reflets irisés.
Les fleurs étaient à la fois étranges et familières. Certaines avaient des formes aussi délirantes que des orchidées terrestres, d'autres, plus discrètes répandaient à cette heure des parfums surprenants et poivrés qui, plus que tout autre chose, provoquaient chez Julien un puissant sentiment d'être "ailleurs".
C'est alors qu'il s'apprêtait à traverser un des petits ponts qui enjambaient le ruisseau serpentant parmi les arbres qu'il aperçut les assaillants. Il n'avait pas besoin de réfléchir. Tous ses amis étaient absents ou vaquaient à leurs occupations du moment et personne d'autre n'avait un accès licite au jardin. Dès qu'il aperçut la forme qui commençait à bouger à quelques pas de lui, il se plongea instantanément en stase de combat. L'entraînement portait ses fruits ; il ne se laisserait plus entraîner à réagir aveuglément. Dans l'enceinte du Palais, il disposait d'une puissance impressionnante que Xarax avait déjà mobilisée pour lui quand ils s'étaient enfin retrouvés, lors de l'attentat de la Rotonde Océane. Il avait depuis longtemps mémorisé le schéma mental et les paroles qui déclenchaient ce feu dévastateur et c'était, sans le moindre doute, le moment de s'en servir.
- Han Khalimaï ! To Ganniwey !
L'air sembla se coaguler autour de lui, mais le trait de feu espéré ne jaillit pas, alors que trois Yrcadiens se précipitaient vers lui. Confusément, il entendait des cris et des alarmes qui se déclenchaient dans tout le voisinage, mais les secours, si rapides qu'ils fussent, arriveraient trop tard. Il portait en permanence son nagtri, mais il n'avait pas la présomption de penser qu'il avait la moindre chance face à trois – non ! – quatre adversaires parfaitement entraînés et dont la mort violente était l'unique spécialité. Il sauta
***
Et le piège se referma.
***
Au lieu du calme paysage de la Table d'orientation, Julien surgit dans un décor qu'il reconnut immédiatement pour l'avoir une fois aperçu lors de sa première tentative de créer un environnement dans la Chambre-ailleurs. Ce décor sinistre était celui-là même qui était apparu spontanément à la stupéfaction horrifiée de Maître Subadar : l'autel de sacrifice d'un cercle de sorciers ténébreux.
Mais cette fois, il n'était plus dans la Chambre-ailleurs, et Subadar n'était pas là pour le rassurer par sa simple présence. Il était seul, sans Xarax, entouré de personnages nus, ithyphalliques, peints de symboles dont la seule vision était une souillure et, pire encore, face à une ombre palpitante d'où rayonnait une absolue malveillance.
Un tambour battait frénétiquement, sans aucun rythme décelable, sans parvenir à couvrir par son vacarme les grincements horripilants d'une flûte dont le son semblait percer la pierre et s'insinuer dans les os pour en geler la moelle.
D'un coup, le silence se fit. Dans la lueur rougeâtre de cassolettes où brûlait un mélange pestilentiel, le seul son encore perceptible était un gémissement dont Julien réalisa avec horreur qu'il provenait de ce qu'il avait pris, tout d'abord, pour un amas de déchets de viande jeté là, à quelques pas de lui.
Chapitre 74 Ténèbres
Cette chose était vivante ! Malgré l'urgence désespérée de sa situation, Julien ne pouvait s'empêcher de regarder fixement ces organes sanguinolents étalés, il le voyait maintenant, comme pour une dissection, afin de déterminer quelle était la créature qu'on avait ainsi
Il n'y avait pas de mot pour désigner cette horreur.
Debout sur la pierre poisseuse des fluides répandus des êtres sacrifiés durant la nuit maintenant finissante, aucun lien ne l'entravait, mais il ne fut pas surpris que ses tentatives pour sauter immédiatement loin de cet endroit maudit ne produisent aucun résultat. Celui qui l'avait amené ici avait le pouvoir de l'empêcher d'utiliser son Don de Passeur et la ténèbre là, devant lui, en était sans doute responsable.
En bonne logique, il aurait dû être paralysé par la terreur, mais la fréquentation des Neh kyongs et le partage, par deux fois, d'un instant de leur existence, l'avaient quelque peu immunisé contre les effets de la quasi-présence numineuse de ce genre d'entités. Cela ne signifiait cependant pas qu'il n'avait pas peur. Il était au contraire bien trop désagréablement lucide pour ne pas voir clairement le sort qui l'attendait et il devait littéralement faire un effort conscient pour garder fermés ses sphincters. Il s'était parfois interrogé sur ce qu'il aurait fait, soumis à la torture et il était à chaque fois parvenu à la même conclusion : il aurait parlé. La seule pensée de ce que rapportaient les récits édulcorés qu'il avait pu glaner ici où là suffisait à le dissuader de se prendre pour un héros potentiel. Et l'état de ce qu'il fallait bien reconnaître comme un vril – un VRIL, grands dieux ! – semblait repousser la notion-même de souffrance au-delà de l'imaginable. Pour ajouter à sa détresse, il se souvint que, si rapide qu'il soit, son nagtri ne lui serait d'aucune utilité pour obtenir une mort rapide : jamais la lame noire ne consentirait à blesser son maître.
Un coup brutal entre les omoplates le projeta face contre terre et une voix puissante résonna au dessus de lui en une série de vocables qu'une mémoire qu'il n'avait jusqu'ici jamais sollicitée identifia aussitôt comme une des langues interdites des adeptes des Arts Ténébreux :
- Prosterne-toi devant Celui qui sert Celui-là-qui-murmure !
Malgré la douleur, Julien gardait l'esprit clair, alors que s'ordonnaient des connaissances depuis toujours enfouies dans son esprit, des connaissances héritées directement de Yulmir et qui resurgissaient maintenant, envahissant son mental tel le flot d'une source noire tout au fond d'un étang.
Ce n'était pas la première fois que l'Empereur visitait ce lieu. Il y avait même péri par deux fois, très, très longtemps auparavant, complètement drogué et incapable de toute pensée cohérente, ses réflexes de défense totalement inhibés. Et chaque fois, il s'était agi de le tuer le plus lentement, le plus douloureusement possible. D'autres fois, il était venu anéantir les infâmes conciles des sorciers malfaisants lorsqu'ils s'étaient avisés de célébrer à nouveau leur culte de ténèbres.
Jamais, cependant, il ne s'était trouvé directement en présence à la fois de deux des entités qu'ils invoquaient. Le commerce avec un seul Dre tchenn était déjà, en soi, une affaire périlleuse à l'extrême. En réunir deux dans un même cercle d'invocation était totalement suicidaire.
Et s'il fallait en juger par ce qui venait d'être dit, on n'avait pas choisi les Dre tchenn plus insignifiants ! "Celui-qui-murmure-dans-les-ténèbres" était le surnom d'une entité dont le nom ne pouvait être prononcé. Une légende courait sur plusieurs mondes, dont la Terre, au sujet d'un livre qui le mentionnait et dont la seule lecture suffirait à provoquer la démence. Quant à Celui qui le servait, il ne pouvait s'agir que de cette indescriptible monstruosité à laquelle certains textes faisaient allusion en le désignant comme "Le Chaos rampant".
Si ces deux-là étaient de la partie, il n'existait pas d'espoir d'échapper à un sort épouvantable. La seule et minuscule consolation venait de la certitude qu'il était impossible que ses bourreaux eux mêmes ne soient pas broyés en même temps que lui.
***
Mais la douleur, l'horrible, l'insupportable douleur, ne venait pas. Du moins, s'il avait mal du coup qu'il avait reçu, les secondes s'écoulaient dans le silence revenu sans qu'on commence à lui broyer les membres. C'était incompréhensible et, même si l'adolescent en lui en était pathétiquement soulagé, la part croissante de lui-même qui se souvenait d'avoir été Yulmir s'interrogeait froidement et, paradoxalement, s'en inquiétait bien davantage encore que de la répétition des tortures vicieuses auxquelles il s'attendait.
On le remit brutalement sur ses pieds. Deux acolytes s'étaient joints à l'officiant et le tenaient fermement chacun par un bras. Ils le dépouillèrent de son laï, de ses sandales, et tranchèrent le lacet auquel étaient attachés le klirk-cible d'Aïn et celui de Wenn Hyaï. Ils tranchèrent aussi la fine ceinture qui portait son nagtri et il se tint enfin vêtu, ainsi qu'il se devait, des seules Marques blanches de l'Empereur. L'officiant, qui le dépassait largement en stature, se planta devant lui :
- Tu ne vas pas mourir, cette fois, Protecteur des Neuf Mondes. (il avait prononcé le titre en tünnkeh en y mettant un tel mépris que Julien faillit bien se sentir insulté) Tu vas vivre. Longtemps. Aussi longtemps qu'il le faudra. Et le Serviteur de Celui-là-qui-murmure va prendre soin de toi.
Le tambour demmbal se remit à battre lentement, en sourdine et le grincement de la flûte yabbhaï, à peine plus fort que le cri d'une chauve-souris, recommença d'offenser les tympans à la limite de l'audible. Le sorcier tendit la main et saisit le sexe de Julien avec une étonnante délicatesse, le soupesant et le manipulant doucement alors que son propre vit, luisant des sucs qu'il laissait dégoutter en abondance depuis le début d'une nuit où pas un instant il n'avait perdu sa raideur, palpitait à l'unisson du tambour. Les doigts calleux du mage, oints de la sève aphrodisiaque du sandar, tièdes dans la nuit glaciale du désert, caressaient avec une expertise à laquelle le corps du garçon répondait malgré lui, malgré la peur, malgré le dégoût, malgré la certitude de la souffrance. Il s'attendait à ce que, d'un instant à l'autre, l'homme referme violemment sa main sur ses testicules, pour les broyer dans une explosion de douleur. Cependant, il ne pouvait empêcher sa verge de se tendre et des vagues de sensations de plus en plus intenses de courir dans tous ses nerfs. Sa raison, sa volonté, lui criaient qu'il n'éprouvait pas le moindre désir. Son corps, lui, n'aspirait qu'à s'abandonner à la jouissance.
Chapitre 75 Débat
La consternation régnait au Palais. On n'avait même pas pu s'emparer d'un des assaillants ! Xarax les avait tout juste entraperçus avant qu'ils ne disparaissent, transportés sans doute vers leur base de repli. On n'était sûr de rien. Il n'y avait aucun moyen de savoir s'ils avaient capturé Julien ou bien si celui-ci avait fait un saut pour se mettre en sûreté. On ne pouvait qu'attendre qu'il se manifeste de lui-même.
Convoqué en hâte, Wenn Hyaï se projeta dans l'En-dehors mais ne put percevoir la moindre trace du klirk lui appartenant que Julien portait toujours en médaillon autour de son cou.
Pour Tannder et Dennkar, qui se considéraient comme directement responsables de tout ce qui concernait la sécurité de Julien, la situation avait un affreux goût de déjà-vu. Cependant, ils avaient cette fois quelque difficulté à en accuser les Dalannis. En effet, si l'on pouvait supposer qu'un groupe d'irréductibles subsistait quelque part sur Nüngen ou ailleurs dans le R'hinz, il était plus difficile de croire qu'ils disposaient d'un moyen de faire disparaître des klirks dont, de surcroît, ils n'avaient pas la moindre idée qu'ils étaient autre chose que de simples médaillons ornant le cou de l'Empereur et, encore moins, qu'ils étaient susceptibles de permettre de le retrouver.
Aldegard et Tahlil, dès qu'il eurent appris la nouvelle, décidèrent de réunir un conseil où, en sus de Subadar, Wenn Hyaï, Tannder et Dennkar, on convia aussi Niil. C'est ce dernier qui suggéra, lorsqu'il se fut un peu remis du choc, de convoquer aussi Ambar et Yülien.
- Je comprends, déclara un Aldegard passablement contrarié, que nous devrons leur dire que Sa Seigneurie a disparu, mais leur présence à ce conseil ne me semble pas indispensable. Pour l'instant, nous avons autre chose à faire que consoler des
- Avec votre permission, Sire, le coupa Niil au mépris de toutes les règles du protocole, leur présence me semble d'autant plus indispensable qu'ils sont les seuls à avoir plus ou moins subi le même genre de chose.
- Ils n'ont pas été enlevés par des assassins, que je sache !
- Non, effectivement, mais le klirk que portait Ambar a disparu, exactement comme celui de Julien.
Le silence qui suivit fut plus éloquent qu'un discours. Finalement, après avoir pris le temps de ravaler son irritation, Aldegard reprit :
- Niil des Ksantiris, je reconnais que vous marquez un point.
- Mon Oncle (Niil, désireux de dissiper toute trace d'antagonisme, employait à dessin le terme de respectueuse soumission familiale), vos soucis de Miroir de l'Empereur vous laissent moins qu'à moi le loisir de voir ces petites choses.
Malgré la gravité de la situation, Aldegard ne put s'empêcher d'avoir un petit rire :
- On caresse le tak dans le sens du poil ? Je vois que les leçons de Sire Tahlil portent leurs fruit, c'est bien. Nous allons faire appeler notre Nyingtchik de génie.
***
Les débats furent animés. Ambar et Yülien, dès qu'ils apprirent ce qui s'était passé, voulurent se lancer immédiatement à la recherche de Julien et, s'ils avaient décidé de braver l'autorité d'un Aldegard profondément sceptique, ou les craintes d'un Subadar très inquiet à l'idée de risquer le tandem le plus prometteur qu'il ait jamais vu dans une aventure aussi dangereuse, nul n'aurait eu le pouvoir de les en empêcher. Tannder et Dennkar, s'ils admettaient que les deux amis étaient sans doute les mieux à même de découvrir quelque chose, doutaient cependant de leur capacité à faire face à des adversaires certainement capables de les anéantir sans effort. Mais Wenn Hyaï, dont l'affection pour ses élèves se doublait d'un authentique respect pour leurs accomplissements, finit par mettre tout le monde d'accord en suggérant qu'il pourrait se joindre à eux pour mener les recherches.
Malgré tout, il fallut encore convaincre Tannder que, bien que son aide puisse être infiniment précieuse, la présence d'un non-passeur dans une telle expédition risquait de constituer un obstacle majeur. Et Tannder était trop honnête pour objecter qu'Ambar n'était pas un Passeur.
Chapitre 76 Une petite victoire
Comme la majorité des êtres humains s'ils s'étaient trouvés à sa place, Julien, adolescent constamment bouleversé par les transformations encore en cours dans son organisme, était incapable de résister aux sollicitations érotiques du sorcier d'Eng'Hornath. Mais quelque part au fond de sa conscience Yulmir, le Gardien des neuf Mondes était, lui, à même de réaliser ce qui était en train de se produire.
Tout-à-coup, Julien eut la certitude que s'il laissait cette créature parvenir à ses fins, il en serait définitivement souillé ; que si, par un impossible miracle, il échappait à la mort quelque chose en lui appartiendrait à jamais à son bourreau ; que cet acte, qui avait le pouvoir de l'amener jusqu'au plus près du seul être qu'il ait jamais à ce point aimé, serait pour toujours une répétition de cet instant maudit ; qu'il allait être définitivement lié à ce pour quoi il ressentait une aversion absolue.
En fait, il n'eut pas le temps de raisonner. Simplement, il sut sans le moindre doute possible qu'il ne devait céder sous aucun prétexte à ce besoin impérieux, grandissant, irrésistible qui déjà s'apprêtait à provoquer ce premier spasme, annonciateur de l'irréversible explosion du plaisir. Il sut aussi ce qu'il devait faire pour l'enrayer, pour reprendre le contrôle d'un mécanisme auquel il n'avait jamais eu vraiment accès.
Cependant, le fait de savoir comment faire, s'il rendait la chose possible, ne la rendait pas pour autant moins difficile. Tout une part de lui-même voulait plus que tout s'abîmer dans cette déflagration imminente. Tous ses nerfs, rendus plus sensibles encore par le sandar, lui criaient que la décharge libératrice était là, juste à portée, qu'il suffisait de l'accueillir.
Il n'était plus qu'à quelques battements de cœur d'un orgasme qui eût été sa perte lorsqu'il retrouva enfin suffisamment d'empire sur lui-même pour désactiver les transmissions nerveuses, contrôler le flux des hormones et mettre fin à la tyrannie du plaisir infligé. Malgré les manipulations, son pénis se désengorgea et s'amollit entre les doigts du sorcier.
La gifle, lancée à toute volée, fut tellement brutale qu'il ne la sentit que comme un choc et qu'il fallut plusieurs secondes avant que la douleur cuisante n'apparaisse. Mais à-travers les larmes qui brouillaient sa vision, l'expression de rage insane de l'homme lui dit ce qu'il voulait savoir. Cette rage était l'aveu d'un échec. On allait sans aucun doute le lui faire payer, mais il était sorti vainqueur de cette première confrontation.
Le coup de poing qui suivit lui aurait éclaté la rate si le sorcier ne s'était souvenu, à l'ultime fraction de seconde, que le garçon n'était pas une victime ordinaire et qu'il était essentiel, à la fois pour la suite des opérations et pour sa survie personnelle, qu'il soit remis en relativement bon état à Celui qui devait être son gardien. Malgré tout, la douleur foudroyante dépassa tout ce que Julien avait jamais ressenti jusque-là. Ses jambes se dérobèrent alors qu'il cherchait désespérément à forcer ses poumons à respirer de nouveau.
L'officiant cria quelque chose que Julien, dans la brume de souffrance où il se débattait, ne prit pas la peine d'essayer de comprendre et les deux acolytes le traînèrent jusqu'à une sorte de protubérance plus ou moins arrondie de la table de pierre où ils le jetèrent à plat-ventre et le lièrent, bras et jambes écartés, à des anneaux taillés dans la masse du roc lui-même. Une odeur écœurante se dégageait d'un enduit brunâtre, visqueux, qui ne pouvait sûrement être composé d'autre chose que de couches accumulées de sang plus ou moins ancien. Il vomit son petit déjeuner.
La douleur, dans son ventre avait diminué et lui laissait de nouveau la possibilité de penser, mais les seules pensées qui lui venaient étaient beaucoup trop lucides pour son goût. La position dans laquelle il était attaché ne lui laissait pas la moindre illusion sur ce qu'on comptait lui faire avant de passer à des choses encore plus sérieuses. Il eut aussi le temps de se dire que, si ses amis ne l'avaient pas déjà secouru, c'est que le klirk de Wenn Hyaï ne servait à rien dans cet endroit et donc qu'il n'y avait que fort peu de chances pour qu'on vienne à son secours dans un avenir prévisible.
Il eut le temps de sentir s'installer la peur ; une peur qui n'avait plus grand chose à voir avec le choc brutal de la confrontation avec une situation démente ; une peur qui distillait un désespoir profond, essentiel, ancré dans la certitude qu'il allait mourir seul, aux mains de bourreaux uniquement intéressés à le faire souffrir autant qu'il était possible, sans même l'espoir d'arrêter la torture en fournissant des réponses. On ne lui poserait pas de questions. On lui ferait simplement mal.
Il allait hurler dans un monde où Ambar ne pouvait pas l'entendre et s'éteindre sans le réconfort, au moins, de l'avoir revu.
Chapitre 77 Souffrance
La Voix du cercle d'Eng'Hornath avait le plus grand mal à contenir sa rage. Cependant, un reste de lucidité l'empêchait de faire payer à cette petite merde à cheveux rouges le prix de sa résistance. Sous le coup de l'humiliation, il avait bien failli le tuer. Il lui avait fallu mobiliser toute sa volonté pour retenir son coup.Il l'avait fait attacher sur le Ventre de Dr'Haïrr avec l'intention de s'enfoncer en lui avec toute la brutalité dont il était capable mais, là encore, il devait se refuser le plaisir de la vengeance immédiate. Ce qu'il voulait infliger n'était pas du plaisir, mais un châtiment qui déchirerait les tripes du petit bâtard et un tel traitement, même s'il n'était pas immédiatement mortel, risquait fort de compromettre gravement sa survie à plus long terme. Et aussi délectable que fût la perspective d'assister à la lente et infiniment douloureuse agonie de son ennemi, il ne pouvait se permettre de compromettre ainsi le succès de toute l'entreprise.
De plus, livrer à Celui-qui-murmure une proie qui risquait fort, même s'il se retirait avant le dernier instant, de contenir aussi sa propre semence n'était peut-être pas très judicieux lorsqu'on avait le moindre soupçon de ce qu'un Dre tchenn majeur pourrait faire d'un fluide si précieux.
Par contre, rien n'empêchait de le battre
On pouvait même le faire de manière à ne rien endommager. Ou du moins, pas de manière définitive.
***
Les parents de Julien avaient des principes. Et l'un de ceux-ci était qu'on n'obtient rien d'un enfant par la violence. Il n'avait jamais reçu une gifle, ni une fessée, pas même une tape un peu forte sur les fesses, encore moins une "dérouillée". Cependant, l'horrible brûlure du fouet khanil en travers de son dos lui fut presque un soulagement. Malgré la sensation qu'un acide imbibait soudain ses muscles jusqu'aux os, ce n'était pas l'abomination du viol sauvage auquel il s'attendait.
Malgré tout, son hurlement résonna comme une musique aux oreilles du sorcier. Le "fouet" khanil était en fait une créature évoquant plus ou moins un croisement d'anguille et de méduse dont le contact provoquait une atroce sensation de brûlure qui paralysait instantanément ses proies et décourageait efficacement la plupart de ses prédateurs. Les sorciers proscrits de Tandil l'utilisaient depuis toujours comme instrument de torture.
Tout l'art de l'utilisation du khanil consistait à savoir dispenser les coups en variant constamment l'endroit et l'intervalle auxquels ils étaient appliqués de manière à provoquer des vagues de souffrance totalement imprévisibles.
Mais le khanil, comme tout instrument un tant soi peu sophistiqué, avait l'inconvénient de faire en quelque sorte écran entre le bourreau et sa victime. La Voix du Cercle, pour apaiser un peu sa rage, avait besoin d'un véritable contact. Faire mal était une bonne chose ; sentir qu'on faisait mal était encore meilleur. Il voulait toucher la chair dolente, sentir les ligaments se distendre et se rompre, voir de près la sueur de l'angoisse sourdre et ruisseler sur la peau. Le désir de mettre ses mains sur ce corps pâle pour le pétrir, le tordre, le briser était comme une fringale soudaine, plus impérieuse encore que le sexe.
Rejetant le khanil dans son bassin, il abattit sa main sur une fesse de Julien et serra, plantant ses ongles épais, taillés en griffes, dans la peau blanche alors que le grincement de la flûte s'enflait, évoquant le crissement des pattes d'une énorme araignée glissant sur une dalle d'obsidienne et que l'arythmie du tambour augmentait d'un degré sa folie.
Il sentit le muscle se contracter sous ses doigts alors que le garçon, qui s'était tu un instant, laissait échapper un râle puis, comme il tordait plus fort encore, faisant jaillir le sang sous ses griffes, un mélange de hurlement et de sanglot où perçait un désespoir si parfait qu'il éjacula, tout son corps tendu comme un arc, la tête rejetée en arrière, son vit dressé crachant en longues saccades un sperme épais, fumant dans l'air frigide des petites heures de l'aube.
Chapitre 78 Impasse
Spécifiquement chargé de l'instruction de Yülien et Ambar pour tout ce qui concernait l'Art des Passeurs, Wenn Hyaï n'avait cependant pas encore abordé avec eux la délicate question de la navigation hors de l'univers lui-même. Il avait jusque-là préféré consolider leur aptitude à fonctionner ensemble et les obliger à développer les réflexes de sécurité indispensables. Il aurait de beaucoup préféré attendre la maturité sexuelle de Yülien plutôt que de se lancer dans des explorations qui risquaient de devenir terriblement dangereuses lorsque se produiraient les inévitables troubles de la puberté.
Malheureusement, l'urgence ne permettait plus de s'en tenir à ces prudentes résolutions. De plus, il avait fallu inclure dans l'équipe un Xarax qui n'envisageait même pas qu'on pût lui contester le droit de se précipiter au secours de son maître.
On n'avait pas le temps d'explorer minutieusement l'univers, aussi avait-on décidé de s'adresser à "l'être soi-conscient non duel", ainsi qu'il se nommait lui-même. Il n'était guère probable que Julien se fût projeté jusque-là, mais peut-être pourrait-on obtenir un indice. Ou mieux, de l'aide
***
Ainsi qu'il l'avait lui-même déclaré, "l'être soi-conscient non duel" n'était pas un dieu. Il n'était pas non plus tout-puissant. Il n'était même pas omniscient. Et il n'avait pas la moindre suggestion à offrir concernant l'endroit où pouvait se trouver Julien. De plus, il n'avait ni l'intention, ni la possibilité d'intervenir de quelque manière que ce fût en dehors de lui-même.
Par contre, il ne s'opposait pas à l'exploration de son "continuum spatial" par des "entités reconnues non-hostiles". Cela ouvrait, littéralement, un monde de possibilités, mais n'était pour l'instant d'aucune utilité.
Il allait falloir trouver autre chose.
***
Subadar s'était attendu à l'échec, même s'il avait ardemment souhaité se tromper. Et il doutait que, malgré leur dévouement, les autres compagnons de Julien soient capables de le retrouver. Il commençait à se faire une idée assez complète de toute l'affaire et il était parvenu à une conclusion qui, si elle n'avait rien pour susciter l'espoir, avait par contre de fortes chances d'être assez proche de la réalité.
Si ses suppositions étaient un tant soit peu exactes, il était certainement le seul à pouvoir tenter quelque chose pour venir en aide au garçon qu'il avait fini, lui aussi, par aimer plus qu'il n'était raisonnable. Il y perdrait à coup sûr ce qui lui restait de vie et peut-être même aurait-il, si la mort n'était pas le néant auquel il aspirait, à faire face à d'imprévisibles conséquences. Mais il ne pouvait supporter de ne pas tenter d'arracher Julien à un sort certainement épouvantable.
Car il était trop lucide pour se leurrer et prétendre que c'était avant tout le souci du salut des Neuf Mondes qui le poussait à se lancer dans une quête aussi périlleuse. La préservation de l'Empire ne serait, s'il réussissait, qu'un bienfait accessoire.
- Subadar, je sais à quoi tu penses.
La voix d'Ugo le sortit de l'état de crispation où l'avait plongé, sans qu'il s'en aperçoive le cours de ses réflexions.
- Vraiment ?
- Ce n'est pas bien difficile à deviner.
- Bien. Et alors ?
- Alors, si tu t'apprêtes à faire ce que je crois, tu vas avoir besoin de moi. Et aussi d'un Passeur en état de fonctionner. Dommage que je ne puisse plus te rendre ce service.
- Et où crois-tu que je veux aller ?
- Sur Tandil, bien-sûr. Et tu as raison, si on a encore une chance de le retrouver, c'est certainement dans un endroit comme celui auquel tu penses.
- Yol, tu n'as pas besoin de venir.
- N'essaie pas de me mentir. Je suis le seul qui puisse t'éviter de te détruire. Et puis
- Ne dis plus rien, je t'en prie. Je t'emmène.
Chapitre 79 Remplacement
Ahrr'demmghath allait mourir, l'imbécile. Et il ne l'aurait pas volé. Perdre ainsi son contrôle en présence de DEUX des Vieux Dieux ! Autant boire un grand verre d'amthag, c'était une manière tout aussi efficace d'appeler la mort, et bien moins désagréable. Cet idiot avait intrigué pendant un cycle et demi pour obtenir le privilège d'être aujourd'hui la Voix du Cercle, et il ne trouvait rien de mieux que de céder à sa rage en plein rituel.
Dem'ghahirr se prépara à rentrer dans le Cercle d'invocation. Il n'allait pas tarder à devoir prendre la place de l'officiant.
En effet la Voix du Cercle, toujours tendu comme un arc, tétanisé, avait fini de répandre sa semence mais son sexe crachait maintenant un sang sombre et ses yeux ne voyaient plus l'outremer pâlissant du ciel où peu à peu disparaissaient les étoiles. Il s'écroula, et le choc de son crâne sur la pierre produisit un son mat qui résonna dans le silence soudain.
- Je suis la Voix du Cercle d'Eng'Hornath ! S'écria Dem'ghahirr en s'avançant jusqu'auprès de Julien lié sur le Ventre de Dr'Haïrr alors que les acolytes tiraient à l'écart le corps sans vie de son prédécesseur.
La flûte et le tambour reprirent leur dialogue dément.
Les seize autres membres du cercle, plongés dans leur transe, acquiescèrent d'un murmure et le nouvel officiant entama la Danse Enn'hghoto, suite complexe d'attitudes physiques et mentales qui, conjuguée à l'action des drogues absorbées depuis des semaines, lui permettrait, à l'exclusion de tout autre, d'entrer en communication avec les Dre tchenns.
Orbe pâle
non-lumière, couleur achrome
et toi
Ombre qui rampes
au seuil des mondes
Qu'il soit à vous
pour son tourment
aussi longtemps que subsiste l'ordre abhorré du R'hinz
Qu'il soit à vous
le Protecteur impuissant des Neuf Mondes
Qu'il soit par Toi gardé
Chaos qui rampe
en obéissance à ton Maître qui murmure la terreur
Qu'il soit gardé et que nul ne le trouve
Qu'il désespère et ne meure point
Je suis la Voix du Cercle d'Eng'Hornath
et par Vous j'ai pouvoir sur lui qu'aujourd'hui je vous donne
afin qu'il soit gardé et ne meure point
Qu'il soit gardé jusqu'à ce que s'épuise l'ordre abhorré du R'hinz
et vienne enfin le temps d'Ahrr'krazmelekh
J'ai le pouvoir et je scelle le pacte
avec une goutte de mon sang pour un instant de votre éternité
L'horizon s'éclairait à l'est, mais il semblait que la lumière mourait autour du cercle de sacrifice où régnait une pénombre de caveau que dissipaient seules les flammes fuligineuses des cassolettes. Et au sein de cette pénombre, une obscurité palpitante enflait peu à peu, perceptible seulement par les sens exacerbés des sorciers.
Car le Dre tchenn, s'il était bien présent, n'était pas vraiment "là". Et bientôt il en serait de même pour l'Empereur.
C'était toute la géniale beauté de la machination : l'Empereur allait demeurer prisonnier, hors du monde, tout en y demeurant encore, soumis absolument à l'emprise d'un Dre tchenn majeur. Il allait être absent mais non-mort et, de ce fait incapable de rejoindre un corps de rechange. Incapable aussi de remplir son office au sein du R'hinz. Prisonnier, tel l'insecte dans l'ambre, d'une stase où son corps ne changerait plus. Mais son esprit ! Ahhh !
Son esprit, lui, continuerait de veiller pour sombrer – plus lentement que ne croissent, dans les entrailles aveugles du roc lui même, les cristaux gigantesques que nul, jamais, ne verra – dans la démence sans retour où seule demeure, exquise, unique, insupportable, l'indicible souffrance qu'on s'inflige à soi-même.
Et Celui-là qui rampe au seuil des mondes allait s'en repaître ainsi que d'un nectar.
Et les sorciers du Cercle d'Eng'Hornath pourraient à loisir contempler la désintégration des institutions millénaires de l'Empire et faire enfin régner le chaos fécond, mettre en branle à nouveau la roue trop longtemps arrêtée du changement.
Chapitre 80 Persuasion
Subadar n'avait que peu d'options pour choisir un Passeur. En fait, il n'avait même pas le choix. Ce devait être Wenn Hyaï, qui seul était au fait des derniers événements. Et naturellement, il était impossible de le cantonner à un rôle relativement peu exposé de simple moyen de transport. Si les choses tournaient vraiment mal, et il y avait de fortes probabilités pour que tel soit le cas, le Nyingtchik le plus prometteur depuis très longtemps allait se voir privé de son instructeur.
D'un autre côté, si les choses tournaient mal, on allait avoir bien d'autres soucis que de fournir à Yülien et Ambar un Maître Passeur à la hauteur de leurs potentialités. D'ailleurs, empêcher ces deux-là de se précipiter au plus épais du danger ne serait pas non plus une mince affaire. Ils avaient une fâcheuse propension à négliger le fait qu'il n'étaient, après tout, qu'une paire de gamins.
Xarax viendrait. Dès qu'il aurait vent de ce qui se tramait, aucune force dans l'univers connu ne pourrait le retenir. Il pourrait d'ailleurs s'avérer un atout précieux dont la capacité à faire face à l'imprévu n'était plus à démontrer.
Aldegard et Tahlil ne seraient d'aucune utilité ; non plus que Niil, qu'il allait falloir convaincre, ou même, au besoin, contraindre à rester loin de tout ça.
Quant à Tannder et Dennkar, ils étaient suffisamment sages pour qu'on n'ait pas besoin de leur expliquer que leur présence ne servirait qu'à compliquer la tâche du Passeur.
Il était temps, maintenant, d'informer les intéressés de ce qui allait se passer.
***
- Vous avez perdu l'esprit, Subadar !
Sire Aldegard s'était levé brutalement de son siège et arpentait maintenant la salle du Conseil Privé.
- Est-ce que je vous ai bien entendu ? poursuivit-il en proie à une colère qu'il ne cherchait même pas à dissimuler. Vous voulez pratiquer les Arts Ténébreux ?!!! Vous ! Le Grand Maître du Cercle Supérieur des Arts Majeurs ?! Et vous voulez aller sur Tandil, en plus, pour faire ça ?!
- Je vous en prie, Sire, retrouvez votre sang-froid.
- Je retrouverai mon sang-froid lorsque vous aurez retrouvé votre bon sens et que vous vous souviendrez de vos serments !
- Je crains que le bon sens n'ait plus grand chose à faire ici. Quant à mes serments
Je ne les ai pas oubliés et je ne crois pas que ce que je m'apprête à faire leur soit en contradiction.
- Vous avez juré de n'avoir rien à faire avec les Arts Ténébreux !
- Je sais ce que j'ai juré. Je sais aussi que j'ai promis de me consacrer à la défense du R'hinz et juré, comme vous, de protéger mon Empereur au prix de ma propre vie. Le moment est venu de tenir mon serment. Si les moyens que je compte employer vous déplaisent, vous pouvez quitter ce conseil avant d'en apprendre plus.
Il s'écoula près d'une minute d'un silence épais avant que sire Aldegard, Miroir de l'Empereur, ne retrouve sont calme et vienne reprendre sa place.
- Pardonnez-moi, Subadar. Je n'aurais jamais dû mettre en doute votre fidélité à vos serments.
- Sire, nous sommes tous un peu troublés et nos paroles ne sont pas toujours aussi dociles à notre pensée qu'en des temps meilleurs. Je suis certain que nul, ici, n'a le souvenir d'une offense. Comme je le disais, donc, il est très possible que le klirk de Wenn Hyaï ai disparu non parce qu'on l'aurait détruit, ce qui est pratiquement irréalisable dans le très court laps de temps entre l'attaque et le moment où Wenn Hyaï s'est mis à sa recherche, mais parce qu'il serait dissimulé par une entité telle qu'un Neh kyong ou, plus vraisemblablement, un Dre tchenn. L'histoire secrète du R'hinz nous apprend que l'Empereur a régulièrement eu à combattre des communautés de proscrits qui s'adonnaient à l'adoration des Vieux dieux. Et Tandil est l'un des seuls endroits des Neuf Mondes où de telles communautés peuvent encore se reconstituer périodiquement. Je peux bien-sûr me tromper, auquel cas, il vous incombera de poursuivre les recherches dans une autre direction, mais pour l'instant, je n'ai aucune idée de ce qu'elle pourrait être.
Ambar leva une main hésitante :
- Maître Subadar, est-ce que je peux dire quelque chose ?
- Ceci est un conseil. Tu y as été convié. Tu peux parler.
- Je sais que vous ne voudrez pas qu'on vienne avec vous. Mais je crois que Yülien et moi, on pourrait quand même vous servir à quelque chose.
- Je suis sûr que cette offre vient du fond de votre cœur, mais
- Non ! Écoutez-moi, s'il vous plaît. Je sais bien qu'on n'est pas grand chose. On n'est pas des Grands Maîtres. On n'est même pas des Maîtres Passeurs. Mais quand même, on peut faire des choses que personne d'autre ne peut faire. Demandez à Maître Wenn Hyaï. On peut aller là où personne n'a jamais été. Je ne dis pas que ça servira à quelque chose, mais on ne sait jamais. Et puis
- Oui ?
- Ce que vous allez faire, c'est certainement très dangereux. Si il vous arrivait quelque chose, à vous et à Maître Wenn Hyaï, on pourrait toujours servir de Passeur de secours, non ?
- Évidemment, mais
- S'il vous plaît ! On vous jure qu'on se tiendra tranquilles. On sera là juste au cas où vous auriez besoin de nous.
Soudain Xarax qui, à son habitude, observait la scène avec la plus totale discrétion, bondit sur les épaules d'Ambar dont le ton commençait à rappeler dangereusement celui d'un enfant sollicitant une faveur de ses parents.
- Et puis Xarax dit, poursuivit-il avec beaucoup plus d'assurance, qu'il nous prend sous sa responsabilité et qu'il restera avec nous. Il dit aussi que c'est lui qui décidera si on doit faire quelque chose et qu'il nous dira exactement quoi.
- Qui suis-je, pour m'opposer à Maître Xarax? Vous avez ma permission. Mais je dois vous rappeler, à toi et à ton chenn-da, que vous risquez votre précieuse peau dans cette histoire. Et pour être parfaitement honnête avec vous, je ne suis même pas certain que vous ne risquez pas plus encore. Vous avez un demi-tchouktsö pour décider si vous venez quand-même. Après quoi, nous partirons.
Chapitre 81 Hors du temps
Le temps n'avait plus de sens. Littéralement. Le temps coulait dans tous les sens. C'était infiniment pire que dans l'En-dehors. Dans l'En dehors, la durée vous jouait des tours. On finissait par s'y faire. Mais là, il y avait quelque chose de pervers dans la nature du temps lui-même. On ne savait plus si l'on était avant ou après, et maintenant avait un air de contrefaçon.
Julien avait mal. Et il avait froid. Il avait l'impression qu'on lui avait arraché la fesse. Et il n'y voyait pas grand chose. Pourtant, il lui avait semblé, un moment, que le jour était près de se lever. Mais quand ?
Il avait bien cru qu'il allait se faire violer. La haine de ce type
Il n'avait jamais rien rencontré de semblable.
On n'entendait plus le tambour. La flûte non plus, d'ailleurs.
Bon Dieu ! Qu'est-ce qu'il faisait froid.
Et ça sentait la mer. Ou plutôt l'eau croupie des vasières où pourrissent lentement les bateaux à l'abandon. Les vasières où croissent les larves aveugles, pâles, énormes, à la bouche en étoile armée de petites dents aiguës et qui rongent
Il y avait des gens, quelque part. Quand ? Des gens qui sentaient le poisson et qui mangeaient des choses. Beaucoup de gens. Des choses infâmes qu'ils arrachaient avec leurs mains griffues.
Des choses infâmes qu'ils arrachaient de créatures vagissantes et débiles qui ressemblaient à de petits, tout petits enfants.
Des poupées de chair bleuie. Sans yeux. Avec, en lieu de nez, deux trous nus au-dessus d'une bouche sans dents, grande ouverte.
Des poupées qui, telle la corde aiguë du violon qu'on tend et qui se rompt, criaient un peu, et puis mouraient sans doute.
Et l'eau du marécage clapotait, épaisse comme une sanie, et fumait doucement dans le froid, générant une brume où se cachait
La lumière était morte à jamais. Ne subsistait que la pénombre.
Et une obscurité, quelque part, qui s'enflait.
Quelque chose le touchait.
Le TOUCHAIT !!!
Il n'était/serait plus lié au roc puant. Il avait été/serait/était encore ? debout sur les planches à-demi décomposées d'un ponton échoué.
Et le ressac, loin, très loin, invisible dans les vapeurs qui roulaient lentement, le ressac chuchotait.
Il murmurait, si bas qu'on devait tendre l'oreille, les secrets blasphématoires qu'un nécromant, un jour, avait trahis, consignés dans les pages d'un livre que nul ne pourrait lire et garder sa raison.
QUELQUE CHOSE le touchait.
Le TOUCHAIT !!!
Touchait sa cheville. Mais il n'y avait rien. Rien qu'un peu de brouillard qui montait de la vase.
Le touchait. Mais ce contact n'avait plus rien à voir avec les répugnants effleurements d'un sorcier dévoyé.
Plus que son corps, on le touchait LUI.
Un regard méprisant s'insinuait partout, remuait ses souvenirs pour les distordre en de hideuses caricatures. Sa mère nue, surprise par mégarde au sortir de la douche et se couvrant de ses mains avec un petit cri, qui soudain se changeait en une goule terrifiante et lubrique, brûlant d'un désir noir pour son enfant. Le chien Ugo faisant fête à son père, tout-à-coup haletant et bavant, obscène, s'enfonçait violemment dans son maître en un rut infernal.
Quelque chose le touchait, et faisait que son sexe réagissait à ces visions absurdes et à d'autres encore. Gallier, le doux, le timide, le gentil Gallier, son voisin de pupitre en cours de Français, plié grotesquement, nu, sur le bureau de la salle d'étude, rejetant toute réserve, ouvrait à deux mains son derrière et offrait à qui en voudrait bien un œil clignotant de cyclope. Ambar, fardé comme une hétaïre, avalait lentement un vit énorme qui n'était autre que celui de Jacques Berthier, le père de son ami.
Quelque chose s'insinuait au plus profond de lui et il découvrait des désirs et des soifs inconnus, terribles, fascinants. Plonger ses mains dans les viscères tièdes et jouir du désespoir de la victime bien trop jeune pour comprendre quelle faim elle assouvissait. Le mal n'existait pas, ni le bien. Mais le besoin, l'impérieuse nécessité d'être. La douleur même était jouissance.
Quelque chose rampait le long de sa jambe. Une scolopendre d'au moins trente centimètres, marbrée de rouge avec, à chaque extrémité, un fouillis d'appendices vaguement luminescents et à l'évidence venimeux. Paralysé par le dégoût, il ne pouvait que la regarder progresser, ses pattes crochues, trop nombreuses, se soulevant successivement en ondulations nauséeuses. Il savait qu'à la moindre tentative pour s'en débarrasser, cette monstruosité lâcherait son poison.
Et le ressac, là-bas, murmurait toujours
Une goutte de ton sang pour un instant de mon éternité ?
NON !!!
S'il était une chose qu'il rejetait par-dessus tout, c'était bien de partager quoi que ce soit avec Celui là, justement, qui chuchotait dans la brume.
La DOULEUR !
De l'anus au sommet de sa tête un pal de fer glacé, pointu comme une aiguille.
Et le FEU. Le feu du bûcher qui gagne le soufre de la longue chemise et ronge la chair qui se boursou
Et la paix, dans l'instant, la douce obscurité. La merveilleuse absence de toute souffrance.
- Julien.
Sa propre voix, dans sa tête avec, cependant, un accent qu'il ne connaît pas.
- Julien, je suis Yulmir.
Chapitre 82 Suppositions
- Je suis absolument certain que c'est par ici. - Je ne doute pas de votre mémoire, Subadar, rétorqua Wenn Hyaï, mais on dirait que ce fameux autel de sacrifice n'est plus là.
- Raison de plus pour le trouver. Ce genre d'endroit ne disparaît pas comme ça, sans raison. Ces autels sont placés justement sur des points particulièrement stables d'un point de vue géologique et
à d'autres points de vue aussi. - Maître Subadar, annonça Ambar, Xarax dit qu'il va faire un tour pour voir s'il peut repérer quelque chose.
Le haptir s'envola et se laissa immédiatement porter sur les courants thermiques qui commençaient à se former au-dessus du désert rocailleux. Tout en scrutant le sol, il restait aux aguets. Tandil ne pardonnait rien à ceux qui en sous-estimaient les dangers. Même le désert abritait un bon nombre de prédateurs. Il n'était pas inquiet pour ses compagnons. Subadar, Ugo et Wenn Hyaï n'étaient pas du genre à se laisser surprendre et veilleraient efficacement sur le Nyingtchik qui, lui, ne survirait pas longtemps si on le laissait à ses seules ressources. Ambar et Yülien avaient peut-être du courage à revendre, mais ils n'avaient pas la moindre expérience d'un environnement aussi hostile. Ils pouvaient être piqués à mort par un simple nayak avant même d'avoir le réflexe d'effectuer un saut.
Il volait en grands cercles qu'il élargissait progressivement autour de leur point d'arrivée, demeurant à un peu plus de trois cent mètres du sol ce qui lui permettrait à la fois d'avoir le temps de faire face à une éventuelle attaque et de remarquer toute trace insolite. Il n'oubliait pas non plus de surveiller le ciel ; il n'avait aucune envie de servir d'incubateur à la progéniture d'un rakhkan ou d'une autre saloperie du même genre.
Il modifiait ses filtres cornéens, explorant systématiquement tout le spectre accessible à sa vision qui s'étendait de l'ultraviolet moyen au proche infra-rouge. Et c'est dans l'infra-rouge, justement qu'il remarqua une anomalie. Alors que s'élevaient partout des courants d'air perturbés, chauffés à des degrés divers par la réverbération du sol, une petite région paraissait curieusement inerte, comme si les rayons d'un soleil de plus en plus brûlant n'y exerçaient aucune influence. Il n'était pas nécessaire d'être un génie pour comprendre que quelque chose se cachait là qui ne se manifestait, paradoxalement, que par sa seule absence d'activité.
Il leur fallut moins de dix minutes d'une marche précautionneuse, tous les sens en éveil, pour rejoindre l'endroit.
- Si l'autel est bien là, et je suis à peu près sûr qu'il y est, il est en activité et quelqu'un le dissimule. Et je crains qu'il ne s'agisse d'un Dre tchenn. Je suggère que tout le monde s'éloigne et nous laisse opérer, Yol et Moi.
Guidés par Xarax, Ambar, Yülien et Wenn Hyaï allèrent se poster à une centaine de mètres, au sommet d'un gros rocher plat qui avait l'avantage, outre de leur offrir une vue dégagée sur les alentours, de ne présenter aucune fissure d'où auraient pu sortir des spécimens plus ou moins désagréables de la faune locale.
Si Xarax se déplaçait constamment pour jouer son rôle de sentinelle infaillible, Wenn Hyaï se tenait avec le Nyingtchik, ce qui lui permettait de communiquer tout en continuant d'observer les deux silhouettes qui s'affairaient près de l'emplacement présumé de l'autel. De ses deux protégés, Yülien était le plus agité et il ne tarda pas à poser des questions :
- Maître Wenn Hyaï, qu'est-ce qu'il va faire, au juste Maître Subadar ? - Je pense qu'il va essayer de dévoiler l'endroit où il pense que Julien est retenu prisonnier. - Oui, ça, j'avais compris. Mais comment il va faire, exactement ? - Je ne sais pas. - Il avait parlé d'un rituel des Arts Ténébreux. C'est ça qu'il va faire ? - Peut-être. Wenn Hyaï était extrêmement mal à l'aise.
- Et pourquoi il a besoin d'Akou Ugo ? - Je ne sais pas. Je ne suis pas un spécialiste de ce genre de choses. En fait, le vieux Maître Passeur avait une petite idée de ce qui se tramait, mais il n'avait aucune envie d'en faire part à ses disciples. Il n'avait, pour être franc, aucune envie d'y penser lui-même. Mais Yülien était aussi obstiné qu'il était doué et il laissait rarement une question en repos tant qu'il n'avait pas reçu une réponse à peu près satisfaisante. De plus, la fréquentation permanente de son chenn-da avait grandement développé son sens logique.
- Ça peut pas être pour sauter. Akou Ugo ne peut plus. - Yülien ! - Ben quoi, je me moque pas de lui. C'est le plus grand Passeur de tous les temps avec Akou Aïn. Et si il peut plus sauter maintenant, c'est parce qu'il a sauvé Yulmir ! C'est Akou Julien qui me l'a dit. Et Akou Julien, c'est Yulmir. Akou Ugo, je l'aime autant qu'Akou Julien. Et je laisserai jamais personne se moquer de lui ! - Je n'en doute pas. Et tu as bien raison. - Alors pourquoi il est là-bas, si c'est pas pour sauter ? C'est pas un Maître des Arts Majeurs, comme Maître Subadar. Les rites et tout ça, il y connaît sans doute rien
c'est peut-être parce qu'il est le chenn-da de Maître Subadar ? Il veut pas le laisser tout seul pour se battre contre
Contre ce qu'il vont trouver là-bas. C'est ça ? Wenn Hyaï avait une autre idée, et qui se précisait de plus en plus, mais il n'avait certainement pas l'intention d'en faire part à un jeune Passeur trop précoce. Pas plus, d'ailleurs qu'à son petit génie de compagnon humain. Mais Ambar, lui, n'avait guère besoin qu'on lui explique les choses. Son esprit logique traitait les informations les plus disparates, les assemblait, et tirait ses propres conclusions :
- La clé ! Ugo va servir de clé ! Je suis pratiquement sûr que c'est ça ! Wenn Hyaï ne prit même pas la peine d'essayer de le contredire. C'était bien la sinistre conclusion à laquelle il était lui-même parvenu. Tous les rites Ténébreux impliquaient le sacrifice d'une victime. Et plus l'entité à laquelle on s'adressait était puissante, plus la victime devait être précieuse, mais là n'était pas le principal. Précieuse ou non, la victime était mise à mort et cet acte même était en absolue contradiction avec tout ce à quoi Subadar était fidèle. Tuer quelqu'un en combat était une chose. Offrir un être doté de conscience en holocauste à une abomination en était une tout autre. Non pas seulement interdite, mais impossible ! Même s'il l'avait voulu, Subadar n'aurait pu se mettre dans l'état d'esprit nécessaire pour qu'un tel acte ait l'effet escompté. Il lui aurait été plus facile de respirer de l'eau. La seule solution, était de trouver une victime non seulement consentante, mais volontaire. Une victime qui accueillerait avec joie non seulement la mort, mais l'énorme souffrance qui ne manquerait pas de la précéder. C'était une chose qu'il ne pouvait pas plus suggérer à quelqu'un qu'il ne pouvait sacrifier une victime non consentante. Ugo le savait. Et Ugo s'était offert.
- Qu'est-ce que tu veux dire ? demanda Yülien.
Ambar se repentit aussitôt d'avoir parlé sans réfléchir. Une logique impeccable, hélas, ne vous mettait pas toujours à l'abri de faire des gaffes.
***
Subadar regarda le chien noir, sa tête hirsute de grosse bête sympathique où, derrière les yeux brun sombre, se dissimulait son autre lui-même, son chenn-da.
- Yol, mon ami, tu es sûr ?
- Oui. De toute façon, un chien ne vit pas très longtemps. Je ne sacrifie que quelques années. Et tu sais comme moi que c'est ce que je peux faire de mieux.
- Il est des moments où je maudis le sens moral des Passeurs !
- Ce n'est pas vrai. Et à ma place, tu ferais la même chose. J'ai une chance unique de racheter un peu ma faute. Tu ne voudrais pas m'empêcher de la saisir ?
- Ta faute ! Tu t'es sacrifié pour ton Empereur ! Techniquement, tu es mort pour lui.
- Justement, non. J'ai choisi de ne pas mourir. Un autre est mort à ma place.
- Il n'était même pas né. Il n'avait pas encore vraiment de conscience.
- Nous en avons déjà parlé. C'est à cause de moi que ce chiot dont j'ai pris la place n'a pas pu naître. Et c'est aussi à cause de moi que Julien est là où il est.
- Tu ne peux pas aussi te rendre responsable de ça !
- Ce garçon n'a jamais demandé à être envoyé dans le R'hinz. Il était heureux.
- Mais
- Le pire, c'est qu'il ne m'en veut même pas.
- Mais, c'est Yulmir !
- Oui. Si on veut. En tout cas, il fait de son mieux pour ne décevoir personne.
- Je..
- Tu l'aimes. Presque autant que je l'aime. Nous sommes ici pour essayer de le sauver d'un sort qui pourrait bien être pire que la mort. Ne tardons plus.
- Je vais devoir te faire mal.
- Évidemment.
- Je ne sais pas si je pourrai.
- Subadar, je t'en prie, disons-nous adieu maintenant et fais ce que tu as à faire en sachant que je bénirai cette souffrance qui t'ouvrira le chemin vers Julien. Et
- Oui, mon ami ?
- Ne lui dis pas
enfin
dis lui que je suis mort en me battant. Que je suis mort heureux. D'ailleurs, c'est la vérité.
***
- Ambar, réponds-moi ! Comment il va servir de clé ? - Je ne sais pas. - Essaie pas de me raconter des histoires ! Réponds-moi. S'il te plaît. - Je ne te raconte pas d'histoires. Je ne sais pas. Je suppose, c'est tout. - Eh ben dis-moi ce que tu supposes. - Promets-moi d'abord que tu va rester tranquille. - C'est dangereux, hein ? C'est ça ? - Oui, je crois. - Maître Wenn Hyaï. Qu'est-ce qui se passe ?! - Yülien, calme-toi. Nous allons peut-être avoir besoin de toi. Tu ne nous serviras à rien si tu es dans cet état. Yülien s'appliqua pendant une dizaine de respirations à faire les exercices qui lui permettraient de retrouver son calme.
- Quand même, je voudrais bien savoir ce qui se passe. Il était inutile d'espérer le voir renoncer à obtenir une réponse. Ambar soupira :
- Je crois que Maître Subadar va devoir
Je crois qu'il va le tuer. - Hein ?!!! - Je crois qu'Ugo est venu exprès pour ça. - Mais on peut pas les laisser faire ça ! - Tu vois un moyen de les en empêcher ? - On n'a qu'à y aller et
- Si tu insistes, j'irai avec toi, bien-sûr. Mais tout ce qu'on pourra faire, c'est les gêner et les obliger à nous renvoyer sur Nüngen avant de tout recommencer. Tout ce qu'on aura gagné, c'est de retarder le sauvetage de Julien. - Mais c'est mal ! C'est pas juste ! - Si Ugo pense que c'est ce qu'il faut faire, tu vas lui dire que tu sais mieux que lui ce qui est bien ? - Mais, je veux pas qu'il meure ! - Personne ne le veut. Subadar moins que quiconque. C'est son chenn-da. - Moi, je pourrais pas te tuer. Même si tu me le demandais. - Moi non plus, je ne pourrais pas. Mais on n'est pas des Grands Maîtres. - Si c'est ça, je veux jamais en devenir un !
Chapitre 83 Révélation
- Je savais bien que je n'étais pas Yulmir. Personne ne voulait me croire.
Au-delà du soulagement immense de la cessation de la douleur il percevait, avec lui, en lui, une présence comme il n'en avait jamais sentie. Quelqu'un était là, existant avec lui, autant, aussi complètement que lui. Quelqu'un, il le savait, qui avait un accès total à tout ce qu'il était, souvenirs sensations, émotions, aspirations, tout ce qui faisait qu'il était lui, Julien. Quelqu'un cependant qui lui demeurait totalement inaccessible.
- Pour tous ceux qui pouvaient en juger, tu ne pouvais être que Yulmir. Nous étions tellement imbriqués qu'il était aussi impossible de nous distinguer que de distinguer le vin de l'eau qu'on y a mêlé.
- Et ça n'est plus le cas ?
- Non.
- Pourquoi ?
- La douleur. La tension psychologique. Le dégoût
C'est toi qui nous as séparés, sans le vouloir. Sans même le savoir.
- Et c'est vous, qui avez fait que je ne sente plus rien ?
- Oui. Je nous ai plongés en stase profonde. Mais on ne peut pas rester ainsi indéfiniment.
- On peut tenir combien de temps, comme ça ?
- Ta question n'a aucun sens. Nous sortirons de stase à l'instant exact où nous y sommes entrés.
- Pourquoi est-ce que vous ne m'avez pas parlé avant ?
- Je ne pouvais pas. Et pour répondre à la question que tu ne poses pas, si je ne te laisse pas accéder à mon esprit, c'est pour protéger en toi ce qui peut encore l'être. J'ai vécu pendant des millénaires. Je me suis débarrassé de nombre de souvenirs, mais il en reste suffisamment pour te faire vieillir d'un coup abominablement. Je t'ai déjà fait trop de tort.
- Maintenant que vous êtes là. Enfin
vous avez toujours été là, mais
- J'ai compris.
- On pourrait peut-être sauter.
- Non. J'essaierai quand nous sortirons de stase, mais je suis à peu près certain que ce ne sera pas possible. Nous sommes dans un bar-do, un hiatus et je pense connaître le Dre tchenn qui le génère. Un bar-do n'appartient pas vraiment à notre univers. Nous sommes à la fois présents et absents. C'est un piège remarquable.
- Qu'est-ce qu'on va faire alors ?
- S'il ne s'agissait que de moi, je pense que j'aurais peut-être une occasion de régler un problème qui me préoccupe depuis trop longtemps.
- Vous croyez que vous pourriez mourir vraiment ? C'est ça ?
- En quelque sorte, oui.
- Et c'est moi qui vous en empêche ?
- Non, ce qui m'en empêche, c'est ce qui me reste de conscience morale. Je ne veux ni t'entraîner avec moi dans l'annihilation, ni te planter là pour te laisser aux prises avec un Dre tchenn.
- Merci. Ça veut dire que vous allez essayer de nous en tirer tous les deux ?
- Oui.
- Comment est-ce que vous comptez vous y prendre ?
- Le Dre tchenn croit qu'il n'a qu'une seule victime. Et il croit la tenir entièrement en son pouvoir. On ne va surtout pas le détromper. S'il savait que tu n'es pas tout seul, nous n'aurions aucune chance. Il serait simplement deux, lui aussi. En fait, de notre point de vue limité, il est innombrable. Il n'y a qu'un seul de ses avatars ici parce qu'il n'est pas nécessaire d'en avoir plusieurs.
- Il ne va pas s'apercevoir de quelque chose, quand on sortira de la stase ?
- C'est là que les choses se compliquent. Je vais devoir me cacher. Disparaître. Je vais devoir te laisser tout seul. Et ce n'est pas le pire. Théoriquement, je pourrais t'aider à atténuer tes sensations, faire que tu souffres moins. Mais si je le fais, le Dre tchenn s'en rendra compte immédiatement. Ta souffrance, c'est justement ce qu'il recherche.
Un long moment s'écoula, durant lequel Julien s'efforça de calmer la terreur qui s'emparait de lui à la pensée de replonger dans l'enfer. Finalement, il demanda :
- Et ça va durer combien de temps ?
- Si tu préfères, je peux au moins t'assurer une mort sans douleur. Le Dre tchenn peut t'empêcher, toi, de te tuer, mais il ne peut pas m'empêcher, moi, de le faire durant la stase.
- Ça vous libérera aussi ?
- La question n'est pas là.
- Vous ne pouvez pas me mentir, hein ?
- Non. Tu le sentirais immédiatement.
- On ne pourrait pas attendre, tout simplement ? Je suis sûr que tout le monde est déjà à ma recherche.
- Ça ne fait pas le moindre doute. Tel que je connais Subadar, il est certainement en route pour venir jusqu'ici. Il est déjà venu autrefois et il doit se douter que des sorciers Ténébreux sont mêlés à ce qui t'arrive. Malheureusement, je te rappelle que le temps ne passe pas, à l'extérieur. Nous pourrions attendre une éternité que pas un atome n'aurait bougé au moment où nous sortirions de stase. Pour que quelqu'un vienne à ton secours, il faut que le temps passe.
- D'accord. Combien de temps ?
- Je ne sais pas.
- Qu'est-ce qui se passera si vous
Si je vous demande de me faire mourir ?
- Je peux souffler ton
ce qui fait que tu es toi, que tu existes et que tu le sais, je peux souffler cela comme la flamme d'une bougie. Tu ne sentiras rien. Simplement, tu ne seras plus. Pour toi, ça ne sera pas différent de quand tu dors et que tu ne rêves pas.
- Je ne me réveillerai jamais, c'est tout. C'est bien ça ?
- Jamais est un bien grand mot, mais oui, c'est ça.
- Et vous, qu'est-ce qui vous arrivera ?
- Tu n'as pas besoin de t'en préoccuper. De toute façon, ça ne te concernera plus.
- Je crois que j'ai le droit de savoir.
- Effectivement. Eh bien si tu n'es plus là, j'hériterai d'un corps en parfait état de marche et je sortirai de stase. Quand le Dre tchenn s'apercevra de ce qui se passe, il sera furieux, mais Subadar finira par arriver, tôt ou tard. Alors, je ferai ce que j'ai à faire et, ou bien je parviendrai à me libérer, ou bien je mourrai. Si je meurs, l'histoire recommencera et
- Mais vous avez une chance de vous libérer. Ça veut dire que vous pourriez arriver à ce que vous voulez ? Ça veut dire que vous pourriez arriver à ne plus renaître comme empereur ?
- Oui. Mais j'aurais certainement plus de chances d'y arriver si tu étais toujours là.
- Comment ça ?
- Tu ne t'en rends pas compte, mais tu as accompli des choses étonnantes, auxquelles je ne suis jamais parvenu.
- Ça m'étonnerait !
- Tu es parvenu à te concilier Xarax. Je n'en ai jamais été capable. Pour toi, il a résisté à son conditionnement. Si j'avais pu faire ça, tout cela serait terminé depuis longtemps. Tu as réussi à réunir un Nyingtchik unique.
- Ils ont du génie, je n'y suis pour rien.
- Sans toi Ambar serait toujours sur les quais et Yülien ne serait qu'un excellent Passeur encore à confirmer. Ne sous estime pas ton influence. Ou ta valeur.
- Ma valeur ?!
- Pourquoi crois-tu que les gens t'aiment ? Ce n'est pas seulement parce que tu es joli à regarder, ou parce que tu es l'Empereur, tu sais. C'est parce qu'ils voient en toi ce que tu es incapable de voir toi-même. Il serait dommage que tout ça soit perdu. Mais la décision t'appartient.
- J'ai peur. C'était terrible. Je ne pourrai pas supporter ça. Je préfère mourir tout-de-suite.
- Je comprends.
- Si vous
Si vous vous en sortez, essayez d'expliquer à Ambar. Il aura quand même toujours Yülien, ça sera moins
Et mes parents. Je ne veux pas qu'ils sachent. Et
Écoutez, on va quand même faire un essai.
- Si tu veux.
- Vous nous sortez de stase, juste quelques secondes, et puis vous nous ramenez. Vous pouvez faire ça ?
- Oui.
- Peut-être que comme ça, par petits bouts, avec des pauses, j'y arriverai quand même. Vous ne croyez pas ?
Yulmir hésita un instant avant de répondre :
- Non, je ne crois pas. Et je ne veux pas.
- Mais
- Je ne veux plus qu'on souffre à ma place. Je ne veux plus que d'autres subissent les conséquences de mes décisions. Et je veux que tu aies une chance de vivre ta propre vie. Nous allons nous battre. Ensemble. Tu me suis ?
Malgré la situation désespérée, Julien ne put s'empêcher de tenter un faible trait d'humour.
- J'aimerais mieux aller chez le dentiste, mais je crois que je n'ai pas vraiment le choix.
Chapitre 84 L'autre chemin
et le FEU. Le feu du bûcher qui gagne le soufre de la longue chemise et ronge la chair qui se boursoufle et fume en grésillant.
La douleur était là, mais lointaine, comme détachée. Le souvenir, plutôt, de la douleur quand elle s'achève.
A sa place la présence calme et rassurante de Yulmir l'emplissait tout entier.
Puis l'univers, d'un coup, sembla pris de folie. Il est des spectacles qu'aucun esprit humain n'est destiné à contempler, des perversions que nulle langue ne saurait nommer, des abysses d'iniquité que nulle morale ne saurait sonder. Le Dre tchenn s'y complaisait et, s'il ne pouvait tuer celui qui lui avait été confié, rien ne lui interdisait de détruire sa raison en lui faisant partager son savoir vénéneux. Que son prisonnier ait subi un brusque changement du fait du traitement auquel il avait déjà été soumis n'avait aucune importance. Il suffisait de préserver son corps, sur la pierre ronde, et une étincelle de conscience qui l'y maintiendrait attaché alors que la planète continuerait, cycle après cycle, sa course autour de son soleil.
Il est, dit-on, un livre dont la lecture a fait perdre l'esprit aux rares téméraires qui se sont aventurés à en déchiffrer quelques stances. Ce que le Dre tchenn faisait voir à Yulmir était la réalité tangible de ce que cet ouvrage est censé décrire imparfaitement dans son langage perdu.
Il n'était pas possible de fermer leur esprit à ce déluge d'horreurs. Mais ils pouvaient, d'une certaine façon, se replier l'un sur l'autre, tels des gémeaux dans la matrice, et tenter de s'absorber dans le partage de ce qu'ils avaient de meilleur, de plus noble, de plus opposé à une pestilence omniprésente et corruptrice. Graine infime de clarté dans un maelström de démence ténébreuse, ils ne pouvaient plus espérer qu'en eux-mêmes, l'Empereur trop ancien retrouvant l'innocence qu'il croyait à jamais abolie et l'enfant terrifié blotti sous l'égide du Protecteur de tous. Ils ne pouvaient qu'attendre et espérer que la folie ne les détruirait pas.
***
Subadar leva à deux mains la lourde pierre. Les yeux brouillés de larmes, il hésitait encore à l'abattre sur les reins de son chenn-da. Malgré son désir de voler au secours de Julien, malgré la détermination inébranlable de Yol, il ne pouvait se résoudre à massacrer lentement l'ami de toute sa vie, lui infligeant non seulement une mort imméritée, mais l'effroyable souffrance qui était le prix à payer pour entrer dans le cercle maudit.
- Maître Subadar !
Près de lui, à deux pas, se tenait le Nyingtchik. L'enfant et le jeune Passeur. Malgré l'irritation de voir ses consignes négligées, il ne put s'empêcher de ressentir de l'admiration : un saut d'une telle précision de la part d'un Passeur aussi jeune était un exploit. Il ne pouvait non plus nier qu'il éprouvait une sorte de lâche soulagement de voir son geste empêché, fût-ce pour quelques instants.
- Maître Subadar, écoutez-moi. Je sais ce que vous voulez faire. Mais il y a un autre moyen ! S'il vous plaît, je vous en supplie, écoutez-moi !
Subadar reposa lentement la pierre sur le sol.
- Je t'écoute Ambar.
Ce dernier resta muet quelques secondes, stupéfait. Il s'était attendu à se voir repoussé comme un importun par un homme en colère. Ce calme raisonnable le désarçonnait. Mais il se reprit bien vite :
- Je suis sûr qu'on peut vous emmener là où vous voulez aller.
- Aucun Passeur ne peut
Explique-moi. Mais fais vite. Chaque kétchik compte.
- Alors, on vous emmène dans l'En-dehors. Là-bas, le temps n'existe pas.
***
Les sorciers du Cercle d'Eng'Hornath n'eurent littéralement pas le temps de se rendre compte de ce qui les frappait. Ils moururent pratiquement tous au même instant, frappés par les projectiles totalement illégaux, mais supérieurement efficaces, d'armes de poing dont l'usage était strictement interdit dans les Neuf mondes.
Cinq secondes seulement furent nécessaires pour venir à bout des liens qui retenaient un Julien apparemment inconscient sur une pierre sanguinolente, et un temps à peine mesurable pour que toute l'opération prenne fin dans un saut magistral vers Nüngen.
Le choc en retour de l'invocation avortée produisit dans le désert un cratère d'une taille que n'aurait pas reniée une petite météorite, détruisant au passage quelques exemplaires particulièrement venimeux de la population locale de myriapodes.
Chapitre 85 De retour
- Xarax ! Je suis content de te retrouver. Tu n'as pas envie de me trucider, j'espère ? - Yulmir
Te voici donc. Qu'as-tu fait de Julien ? - Rassure-toi, je ne l'ai pas mangé. Il est toujours là. Pour l'instant, il se cache. Je vois que nous sommes au Palais. Et c'est Ambar, si je ne me trompe, qui me tient compagnie. Il y a vraiment très, très longtemps que je n'ai pas partagé mon lit avec un garçon de cet âge ! Je crois qu'il vaut mieux le laisser dormir encore un peu. Depuis combien de temps est-ce que je suis ici ? - Environ deux jours. - Eh bien ! Il faut croire que je nous ai enfoncés plus profond que je ne croyais. Comment est-ce qu'on nous a délivrés ? - Ça, il faudra que tu le demandes à Ambar. C'est lui qui t'a tiré de là. Subadar dit que sans son aide, il n'avait pas une chance de réussir. - Julien ! Tu es réveillé !
- Je suis navré de devoir te décevoir, Ambar, mais en ce moment, tu parles à Yulmir.
Ambar, qui s'était déjà redressé dans l'intention évidente de serrer son ami dans ses bras et, probablement, d'échanger avec lui un long baiser de retrouvailles, se figea soudain avec une expression de stupeur vaguement horrifiée.
- Yul
Yulmir, l'Empereur ?! Julien, c'est toi, Yulmir !
- Tu as raison, mon garçon. Jusqu'à présent, Julien, c'était moi. Mais plus maintenant.
- Où est Julien ?!
- Il est ici, quelque part. Mais il n'est pas encore prêt à se montrer. Maintenant, je crois que je suis resté au lit suffisamment longtemps. Je vais me lever et si tu es d'accord, nous allons inviter Subadar à partager notre petit déjeuner. Sais-tu quelle heure il est ?
- On doit être en fin de matinée, mais
- Je sais. Tu as des tas de questions, et aussi beaucoup de choses à raconter, mais j'ai très faim. Et aussi besoin d'un bain. Le reste peut attendre quelques instants. Tu veux bien partager mon bain ?
- Heu
Oui, bien-sûr.
- Pendant ce temps, Xarax va s'occuper de prévenir qui de droit et nous faire apporter un repas. Oh ! Mais voici
Yülien, je suppose, ton chenn-da.
Et, se tournant vers le Passeur, il émit une série de glapissements discordants auxquels Yülien, stupéfait, répondit aussitôt.
- Vous parlez le langage des Passeurs ?
- Je n'ai aucun mérite, tu sais. J'ai disposé de quelques millénaires pour me perfectionner. De toute façon, en ta présence, nous nous en tiendrons au tünnkeh. Je lui ai demandé s'il avait, lui aussi envie d'un bain. J'espère que ça ne te dérange pas.
- Oh, non!
Heu
Votre Seigneurie.
- Ne te fatigue pas. Je décrète que tu es dispensé du protocole. Après tout, si j'en crois Xarax, c'est toi et ce jeune Passeur qui m'avez tiré de l'enfer.
- On n'était pas tous seuls. Il y avait aussi
- Plus tard. Tu me raconteras tout ça plus tard, en détail.
Ce n'est que lorsqu'ils se retrouvèrent, après la douche, dans le bassin parfumé qu'Ambar posa la question qui le taraudait :
- Et
Pour Julien, qu'est-ce qui lui arrive ?
Yulmir le regarda un long moment. On voyait sur son visage l'angoisse et le doute qui commençaient à s'installer à la pensée que, peut-être, on tentait de lui cacher une sinistre vérité.
- Je ne vais pas te parler comme on le fait pour rassurer un enfant. Julien a terriblement souffert. Je l'ai protégé du mieux que j'ai pu mais, sur la fin, je n'ai pas eu d'autre issue que d'éteindre presque complètement sa conscience. Il est toujours là, au fond de moi, mais je n'ai pas encore trouvé le moyen de le ramener. Je peux seulement t'assurer qu'il ne souffre pas. Il est aussi inconscient que s'il était profondément endormi. Il faut maintenant qu'il se réveille.
- Mais il se réveillera, n'est-ce pas ?
- Très franchement, je l'espère autant que toi, et je vais tout faire pour qu'il y parvienne. J'espère que Subadar et ses collègues pourront me suggérer quelques moyens d'accélérer les choses. Ne pleure pas. Julien n'est pas mort. Ça, je peux te le jurer.
***
Bien qu'il ait été très difficile de tenir à l'écart ceux qui avaient pris une part plus ou moins active dans la libération de l'Empereur, le petit déjeuner se déroula dans la plus stricte intimité et seul Subadar, accompagné d'Ugo, fut admis à y assister.
- Xarax me dit, Sire, que vous êtes de nouveau pleinement parmi nous. Je m'en réjouis et vous en félicite.
- Merci, Subadar. Mais cela nous pose un problème. Plusieurs problèmes, même. Sans compter la détresse d'Ambar et Yülien qui sont, si j'ai bien compris, les principaux artisans de ce sauvetage.
- En effet, Sire. Je crains que sans leur intervention, toute l'opération ne se fût soldée par un désastre.
- Tu pourrais peut-être me donner quelques détail.
- Je pense qu'Ambar pourrait commencer par nous donner son point de vue. C'est lui qui m'a interrompu alors que je m'apprêtais à commettre
- Non, intervint Ambar, vous vous prépariez à faire ce que votre chenn-da et vous pensiez être le mieux pour briser le cercle des sorciers. Et se tournant vers Yulmir, il poursuivit : Ugo, qui est Yol le Sauveur de Yulmir, avait demandé à Maître Subadar de le sacrifier pour payer son entrée dans le cercle. Et Maître Subadar avait accepté parce que
Parce que lui aussi il faisait quelque chose de vraiment
plus que courageux. Il allait faire un rituel des Arts Ténébreux. Parce qu'il était sûr que c'était le seul moyen de vous sauver. J'y ai beaucoup pensé pendant ces deux jours. Je ne sais pas ce qu'il aurait eu à payer pour avoir renié son serment, mais je me suis dit que lui, il le savait certainement. Et malgré ça, il n'a pas hésité.
- C'est bon, viens-en aux faits, grommela Subadar.
- Mais quand on a vu qu'il commençait à faire des grands gestes. Il faut dire que Yülien et moi on observait depuis un gros rocher, un peu plus loin. Bon, quand on a vu qu'il se lançait dans son rituel, on s'est dit que ça ne coûtait rien d'aller voir depuis l'En-dehors. C'est vrai, si le Dre tchenn avait caché le cercle, ça avait certainement un rapport avec la topologie hyperspatiale. C'est logique, non ?
- Si tu l'affirmes
- Alors, on est allés voir. Personne ne s'en est aperçu, pas même Xarax, du fait que sauter dans l'En dehors et en revenir sans en être sorti ça ne prend pas de temps du tout. C'est le théorème de Wak Yannan qui permet d'expliquer pourquoi.
- J'ai connu un Passeur du nom de Wak Yannan, jadis, mais je ne savais pas qu'il était l'auteur d'un traité de mathématiques.
- Ben si. C'est certainement lui. Mais pour en revenir à ce qu'on disait, avec Yülien on a donc sauté dans l'En dehors et là, on a bien vu la singularité, mais on a aussi vu que ça n'était pas possible de la pénétrer. Alors, on a été jusque dans l'Entre-deux. C'est comme ça qu'on a décidé d'appeler ce qu'il y a au-delà de l'En-dehors en attendant que le Conseil des Passeurs lui donne un nom. Et là, je vous passe les détails, mais on a vu qu'avec les dimensions supplémentaires c'était facile comme tout de rentrer dans la singularité puisque, vu de là, ça n'en était plus une, de singularité, juste un petit nœud hyperspatial tout simple. Enfin, normal, quoi. Alors on est revenus et on a fait signe à Xarax. On l'a averti pour qu'il ne s'inquiète pas et on a aussi prévenu Maître Wenn Hyaï. Après, on a sauté jusque Maître Subadar et on lui a montré ce qu'on avait découvert. Il nous a dit qu'il ne suivait pas très bien le raisonnement, mais que si on était sûrs de ce qu'on disait, il était prêt à essayer.
- Si vous le voulez bien, Sire, je vais continuer le récit à partir d'ici, proposa Subadar. En tant que maître Passeur il est inutile que j'insiste auprès de vous sur l'extrême rapidité à laquelle on peut parvenir avec quelques sauts judicieusement organisés. Quelques minutes plus tard, une équipe d'assaut était réunie et équipée ici-même. Elle ne comprenait que des membres parmi les plus proches de Julien et entraînés au maniement d'armes de poing particulièrement efficaces : Tannder, Dennkar, Niil des Ksantiris, Karik shel Tannder et moi, pour le cas où ma présence s'avérerait nécessaire. Wenn Hyaï prêta l'assistance de son Don au Nyingtchik pour le transport d'un tel nombre de personnes, mais nous dûmes nous en remettre entièrement au talent de ces jeunes gens pour nous mener à bon port. Il nous a fallu moins d'un demi-tchoutsö pour mettre l'expédition en route, mais nous savions que chaque instant était précieux.
- Tu n'imagines pas à quel point, mon ami.
- Quand nous sommes arrivés dans le cercle, ceux qui portaient des armes en ont fait immédiatement usage et je me suis précipité pour commencer à trancher les liens de Julien, puis Niil, qui n'avait déjà plus aucun adversaire à abattre, utilisa son nagtri alors que mon couteau s'avérait désespérément inefficace. Alors, nous sommes revenus ici. Toute l'opération n'avait pris qu'un instant.
- C'est tout ? Mon cher Subadar, j'aime ta façon inimitable de gâcher les plus belles occasions de te faire valoir. Mais je comblerai les vides. Et j'interrogerai aussi tes compagnons. Mais avant de les recevoir, il faut que nous ayons quelques mots en privé. Aldegard devra patienter un moment encore.
***
- Mon ami, je suis vraiment déterminé à en finir avec cette histoire de Protecteur des Neuf Mondes. Je n'ai absolument pas l'intention de continuer de jouer les guides providentiels pendant encore quelques millénaires. Et j'espère bien que tu vas m'aider.
- Dès avant votre disparition, je me doutais que quelque chose n'allait pas, Sire. Mais de là à soupçonner
- Que je voulais prendre ma retraite ? Eh bien oui. Et ça date de bien longtemps avant ta naissance. Les prédécesseurs de Xarax m'ont plusieurs fois assassiné pour avoir seulement osé le penser.
- Hein ?!
- Rassure-toi, Xarax n'a pas l'intention de perpétuer la tradition. Je te raconterai un jour comment j'ai fini par parvenir presque au but. Mais je dois à Julien d'être enfin en mesure de réaliser mon souhait. Et à propos de ce garçon, je souhaite que tu recherches par quels moyens je pourrais favoriser son retour. Pour l'instant, il est enfoui en moi plus profondément encore que je ne l'étais en lui. Mais dans l'immédiat, je compte reprendre en main l'Empire. Pour la dernière fois, j'espère. Et je compte aussi faire admettre l'idée que les Neuf Mondes vont devoir survivre sans Yulmir. Je vais avoir besoin de ton appui et de ton esprit fertile. Tu me soutiendras ?
- Bien-sûr, Sire. Si c'est votre souhait.
- Alors, pour commencer, je veux qu'en privé tu cesses de me donner du "Sire". Appelle-moi Yulmir. C'est tout.
- Vous me rappelez quelqu'un, en ce moment. Lui non plus n'aime pas le protocole.
- Si c'est de Julien que tu parles, alors il m'est de plus en plus sympathique.
- Mais vous le connaissez mieux que moi.
- Détrompe-toi, ce que je connais de lui se résume à ce que j'ai pu glaner dans ses souvenirs depuis mon
appelons cela mon réveil, et avant que je ne sois contraint de le plonger dans l'inconscience.
- Alors, pendant toutes ces années
- Pendant toutes ces années, j'étais inconscient, en sommeil. Il ne pouvait en être autrement. Je n'avais pas le droit de supplanter dans son corps un enfant pour usurper sa place, lui déniant ainsi toute possibilité d'éclore et d'exister par lui-même. On m'a souvent traité de tyran, mais il est des vilenies auxquelles je ne puis me livrer.
La pâleur soudaine de Subadar et le gémissement d'Ugo, assis à côté de lui le stoppa net dans sa tirade.
- Qu'y a-t-il ?
- C'est exactement ce que moi, j'ai fait ! S'écria Ugo. J'aurais dû mourir, je n'étais plus capable de transporter mon corps. J'ai volé la vie d'un jeune chien. Et je ne peux pas réparer ma faute !
- Yol, tu l'as fait uniquement parce que tu croyais me sauver. Pas un instant, tu n'as pensé à toi. Mieux, je te connais bien, et je sais que tu as accepté les conséquences de ta faute dans l'espoir que tu pourrais me renvoyer dans le R'hinz. Ça n'est pas du tout la même chose. Si moi, j'avais agi comme cela avec Julien, ç'aurait été uniquement dans le but de préserver mon existence. De plus, tu n'as pas tué ce jeune animal. Il est vraisemblablement toujours quelque part au fond de toi. Plus ou moins comme Julien est au fond de moi actuellement.
Les yeux de Yol parurent s'allumer d'un coup et ses oreilles se dressèrent d'une manière presque comique.
- Si c'est vrai, alors je le trouverai et je réparerai le tort que je lui ai fait.
- Subadar, cela te fait une raison supplémentaire de trouver une solution.
Chapitre 86 Changement
- Oui Aldegard, vous avez bien entendu, je n'ai pas l'intention de continuer à passer de corps en corps pour perpétuer la sacro-sainte Tradition. Je sais que c'est scandaleux, mais c'est ainsi. Par contre, je vous invite, vous et les autres Miroirs, à m'aider à préparer la suite. Vous pouvez, soit perdre votre temps à essayer de me faire changer une décision prise bien avant votre naissance, soit me combattre, mais je vois mal ce que vous auriez à y gagner, soit adopter une attitude digne de ce que je sais de vous et m'aider de toutes vos forces pour le bien de ce R'hinz que vous avez juré de servir.
- Votre Seigneurie, nul ici ne songerait à s'opposer à vous. J'ai dit à
J'ai dit un jour à Julien que ma vie lui appartenait, ce serment s'applique aussi à vous, Sire. Simplement, j'ai besoin d'un peu de temps pour me faire à l'idée d'un R'hinz sans Protecteur. Et peut-être me permettrez-vous, Sire, de rappeler que votre dernière période d'absence prolongée, il y a plus de mille huit cents cycles, a provoqué un chaos effrayant.
- L'histoire vous a certainement aussi appris que je ne suis parti que parce qu'on m'en a prié avec beaucoup d'insistance. On a même tenté de m'empoisonner. C'était la mode alors. La Guerre des trois empires et l'Hégémonie des Passeurs sont des imbécillités dont je me refuse à partager si peu que ce soit la responsabilité. Ce que je vous propose aujourd'hui est une refonte complète, raisonnée et pacifique du système d'interaction entre les mondes et une prise en mains définitive de leur destin par les peuples des différentes espèces. Je ne prétends pas que la chose soit aisée, mais j'affirme qu'elle s'avérera salutaire. Quant à vous, Honorable Dennkar, Honorable Tannder, je souhaite, si vous en êtes d'accord, que vous continuiez d'occuper auprès de moi la place que vous occupiez auprès de Julien.
Les deux Maîtres Guerriers inclinèrent la tête pour marquer leur accord.
- Dillik conservera bien-sûr sa place auprès de Xarax ainsi que son statut de Pupille impérial. Le Nyingtchik Yülien-Ambar, naturellement, est invité à demeurer près de moi au Palais et je continuerai d'assumer les responsabilités d'akou nyipa de Yülien. Sire Niil des Ksantiris, j'espère que vous voudrez bien reporter sur moi une partie au moins de l'amitié que vous avez pour Julien et me faire la faveur de visites aussi fréquentes que vous le permettront vos obligation de Premier Sire.
Niil, à son tour, inclina la tête, autant pour masquer sa confusion qu'en signe d'acquiescement.
- Quant à vous, Sire Tahlil, je ne puis que vous féliciter de votre action en tant que Miroir et mentor de Sire Niil. J'espère que vous me prêterez vous aussi votre concours dans les changements difficiles que je compte opérer bientôt.
- Votre Seigneurie, ma coopération vous est bien-sûr totalement acquise. Il est cependant une questions que je me dois de poser et qui préoccupe tous les amis de Julien. C'est à dire chacune des personnes présentes ici.
- Si vous vous demandez ce que je compte faire pour ramener Julien à la conscience et lui redonner la place qu'il mérite parmi nous, je puis vous assurer que c'est ma première priorité et quiconque voudra suggérer un moyen d'y parvenir sera le bienvenu.
Comme personne ne semblait vouloir proposer quoi que ce soit, il poursuivit :
- Je suis conscient que les changements que je me propose d'apporter vont se heurter à une opposition farouche de toutes les guildes, cercles et autres compagnies. Sans parler de la noblesse, qui tient de moi sa légitimité. On va me reprocher de faillir à ma mission. De trahir l'Empire et de vouloir détruire toute civilisation. On va aussi suggérer que je ne suis guidé que par le seul désir de me libérer du fardeau que je me suis moi-même imposé il y a bien longtemps. Sur ce dernier point, je ne puis nier qu'on n'aura pas entièrement tort. Nul ne devrait être condamné à l'immortalité et, durant bien des existences, j'ai aspiré par-dessus tout à la mort. La vraie mort. J'avoue qu'il y eut des moments où le sort des Neuf Mondes m'importait peu pourvu que je parvienne enfin à ne plus exister. Les circonstances qui m'ont amené à me détourner de cet abîme moral importent peu. Je me suis attaché à provoquer les conditions dans lesquelles je pourrais enfin faire, dirons-nous, les choses proprement. Je n'y étais pas encore entièrement parvenu lorsque les événements nous ont amenés à la situation présente. Et cette situation est telle que je peux enfin réaliser mon projet. J'ai bien l'intention de la mettre à profit.
Un silence empli d'expectative accueillit cette déclaration. Yulmir laissa passer quelques instants avant d'aborder sa conclusion :
- Ce que je compte faire, avec votre aide, n'est pas seulement destiné à me libérer. Le R'hinz, lui aussi, doit s'affranchir du carcan qui le maintient dans une stagnation dont il n'est même pas conscient. Les fanatiques qui, périodiquement, prennent les armes pour "secouer le joug insupportable d'un autocrate omnipotent" sont loin de n'être que de dangereux imbéciles. Il en est parmi eux qui, au fil des millénaires, ont vu le piège mortel où l'orgueil de quelque-uns, qui se croyaient sages, nous a enfermés. J'étais l'un de ces sages. J'ai payé, je crois, pour ma faute. Maintenant, je vous supplie de bien vouloir m'aider à réparer. Je vous conjure de lancer de nouveau les Neuf Mondes sur des chemins inconnus, jamais encore foulés, pleins de dangers, certes, mais aussi de merveilles insoupçonnées.
Désignant d'un geste Ambar et Yülien qui l'écoutaient, médusés, il déclara :
- Ce Nyingtchik a déjà fait le premier pas, il nous montre la voie à suivre. Un enfant des Passeurs et un enfant des hommes, unis, ont brisé les vieilles règles, franchi la limite qu'on croyait infrangible de l'univers connu et fait entrer ici l'avenir ainsi qu'on laisse entrer la lumière en ouvrant les persiennes de la chambre obscure d'un malade en voie de guérison. Maintenant, mes amis, il est temps pour chacun de nous de se mettre au travail.
***
- Que se passe-t-il Ambar ? Pourquoi m'avoir demandé un entretien particulier ? Pourquoi ces façons de conspirateur ?
- Maître Subadar, ne vous fâchez pas. S'il vous plaît. Avec Yülien, il fallait qu'on vous parle.
- Eh bien, je vous écoute.
- Voilà
Heu
On a écouté ce que l'Empereur a dit et
- Ambar, si toi et ton chenn-da avez quelque chose à dire, dis-le franchement. Hésiter comme tu le fais ne sert qu'à nous faire perdre du temps.
- Bon. On se demande si l'Empereur nous a dit toute la vérité.
- Effectivement, une petite discussion s'impose. Et qu'est-ce qui vous fait douter de sa sincérité ?
- Ben
Il nous a dit que sa première priorité, ce serait de ramener Julien. Et tout-de-suite après, il nous a fait tout un grand discours sur les changements qu'il voulait qu'on l'aide à faire dans le R'hinz. Mais pour faire une chose pareille, il faut du temps. Beaucoup de temps. Et où il compte mettre Julien, pendant tout ce temps ? Il va devoir partager son corps avec lui ? Il va se retirer quelque part pour que Julien puisse vivre un peu ? Comment ils vont faire ?
- Ce sont évidemment des questions qu'on est en droit de se poser. Je suppose que vous avez déjà votre petite idée de la réponse.
- Ben..oui. C'est-à-dire, on ne sait pas vraiment ce qu'il compte faire, mais on a peur que Julien, il soit plus gênant qu'autre chose. Alors peut-être qu'il sera pas trop pressé de le faire revenir. Et puis, il a dit que Julien dormait, qu'il était inconscient. Il a peut-être raison, mais si jamais il se trompait ?
- Ce sont de graves inquiétudes que vous avez là. Pourquoi croyez-vous que je pourrais les dissiper ?
- Eh bien, vous êtes sans doute celui qui le connaît le mieux, à part Xarax.
- J'ai été son disciple, c'est vrai, mais cela ne signifie pas que Yulmir me faisait des confidences. Cependant, je sais, ou du moins je suis persuadé, qu'il est honnête. Mais je sais aussi qu'on n'exerce pas le pouvoir sans jamais mentir ou, du moins, dissimuler parfois la vérité. S'il s'agissait de n'importe quel Premier Sire, ou même d'un Miroir, je dirais qu'il faut prendre ses paroles avec beaucoup de prudence. Concernant Yulmir, j'aurais tendance à lui faire confiance. De toute façon, je ne vois pas ce que vous pourriez faire d'autre.
- Moi non plus. Mais quand même on voulait savoir ce que vous en pensiez avant de lui parler.
- Vous voulez parler à Yulmir ?
- Oui.
- Et pour lui dire quoi, s'il n'est pas indiscret de te le demander ?
- On avait peut-être une idée pour faire revenir Julien.
- C'est une bonne nouvelle. Il faut vite aller le lui dire.
- Oui, c'est ce qu'on s'est dit. Mais après, on a réfléchi et
Vous comprenez, je ne sais pas pour vous, mais quand on voit l'Empereur, nous, en fait, on a l'impression que c'est Julien, et de savoir que ça n'est pas vrai, c'est comme si un voleur s'était installé dans son corps. Aller le trouver pour lui dire qu'on a trouvé un moyen de faire revenir Julien, c'est un peu comme si on lui disait de s'en aller pour laisser rentrer le vrai propriétaire. Comme si on lui disait : "Vous êtes peut-être l'Empereur, mais nous, on aimerait mieux que ce soit notre ami, là, derrières vos yeux". En plus, qu'est-ce qu'on va faire s'il nous dit qu'il a besoin d'un peu de temps pour changer le R'hinz ? Moi, je n'ai pas envie de rester là, à dire "Oui, Votre Seigneurie, vous avez parfaitement raison. Prenez tout votre temps".
Les gros sanglots qui suivirent cette déclaration n'étaient certes pas prévus, mais il firent beaucoup pour aider Subadar à prendre conscience du drame qui frappait Ambar. Lui-même éprouvait pour Julien plus d'affection qu'il n'était raisonnable, mais le jeune garçon qui tentait de reprendre une respiration normale alors que son compagnon se pressait en geignant doucement contre sa jambe vivait un enfer.
- Bien, voici ce que nous allons faire. Tu vas retrouver ton calme, te rafraîchir la figure, et nous irons ensemble parler à Yulmir.
***
- Ainsi, tu voudrais m'emmener rencontrer ce fameux "être soi-conscient non duel" ? Mais il me semble qu'il n'avait pas pu t'aider auparavant. Il refuse d'intervenir dans les affaires de notre monde, semble-t-il. Pourquoi en serait-il autrement cette fois-ci ?
- J'ai l'impression que c'est différent. Je crois que là, il fera quelque chose, si c'est possible. Et puis, il n'est pas question d'agir dans notre monde, c'est simplement, un service personnel que vous lui demandez.
- D'accord, mais comme tu l'as si bien expliqué à Maître Aldegard, si cela fonctionne, cela va aussi singulièrement compliquer ma tâche. Reconnais qu'il serait plus simple d'attendre que les choses soient bien engagées avant de rajouter une difficulté supplémentaire.
Ambar ne dit rien. Il s'efforçait, sans trop de succès de garder un visage, impassible.
- Mais, poursuivit Yulmir, j'ai suffisamment souffert de la "raison d'État" pour vouloir m'en affranchir dans ce cas précis. J'ai dit que retrouver Julien était ma priorité. Nous allons essayer de faire ce que tu dis. Je suis certain que mes Miroirs, s'ils étaient prévenus de ce que nous allons faire, auraient une foule d'objections toutes plus valables les unes que les autres. C'est pourquoi nous n'allons rien leur dire. Nous allons faire ce voyage tous les trois et Xarax dit qu'il restera ici, bien qu'en cas de malheur, je crains que même Dillik ne puisse lui procurer de quoi se sustenter. Et au cas où quelque chose tournerait vraiment mal, ce cher Aldegard aura la désagréable tâche d'informer le reste du monde de la catastrophe.
***
> Entité Nyingtchik Yülien-Ambar. Entité Yulmir-Julien. Ce que vous demandez est assurément possible. Cependant les probabilités d'incompatibilité entre les éléments intriqués Yulmir et Julien demeurent dangereusement élevées et risquent de compromettre un niveau acceptable d'efficience dans un délai de vingt-trois rotations axiales de la planète désignée "Nüngen", plus ou moins quatre divisions temporelles désignées comme tchoutsö.
- Ça veut dire qu'on ne peut pas faire revenir Julien ? Que l'Empereur et lui ne pourraient pas vivre dans un même corps ?
> Non. Cela implique seulement que leur coexistence dans un même organisme est rapidement vouée à l'échec.
- Et là, Julien, il dort ?
> Non. Son soi-conscient est résorbé en un état potentiel-base qui n'est pas équivalent à ce que vous appelez sommeil. Cela pourrait plutôt s'apparenter au niveau minimal d'énergie d'un système complexe.
- Alors, on ne peut rien faire ?
> Si, mais les conséquences seront telles que je les ai exposées.
- On ne peut pas faire revenir Julien sans que ça se termine mal ?
> En effet. Par contre, il est possible d'envisager une autre façon de ramener l'entité Julien à la soi-conscience.
***
- Ambar ! Je savais que tu viendrais me chercher ! Les sorciers ! Où on est ?
- On est chez l'être soi-conscient non duel.
- Qui ? Ah, oui, je me souviens maintenant. L'univers conscient, c'est ça ? Où est Yulmir ? Il était avec moi, dans mon corps, tu sais. Mais là, il a disparu.
- Ne t'inquiète pas. Il est là, juste à côté. Yülien est avec lui.
- Hein ?!
- Il a un corps à lui, maintenant.
- C'était vraiment horrible. Sans lui
Il a un corps !!!
- Oui. Il paraît que vous ne pouviez pas vivre tous les deux dans le même. Et puis, je dois dire que je préfère comme ça, si ça ne t'embête pas.
- On peut aller le voir ?
- Bien-sûr. Tu vas avoir un choc.
- Pourquoi, il est vraiment si laid ?
- Oh non ! Il est même plutôt
Tu verras.
La paroi de la pièce sphérique parut se dissoudre en partie pour inclure un autre espace, ainsi que deux bulles fusionnent à la surface d'un liquide pour n'en former plus qu'une. Yulmir et Yülien étaient là. Julien s'attendait un peu à ce qu'il découvrit, mais il eut quand même le choc prédit en se trouvant face à lui-même, non plus dans un miroir, mais en chair et en os. Un Julien souriant. Un Julien qui n'était pas lui, et pourtant parfaitement semblable et dont la nudité le troublait bizarrement. Le gênait. Ce fut l'Empereur qui rompit le silence :
- Bon retour parmi nous, Julien. Eh oui
Je suis désolé, mais à moins de prendre l'apparence d'Ambar, il n'y avait pas d'autre modèle disponible dans cet univers. Ambar est certes très
décoratif, mais je ne tiens pas à subir les affres de la puberté. Et puis, surtout, les gens qui comptent en politique sont maintenant habitués à un Yulmir qui te ressemble.
- Je voulais vous remercier.
- De quoi ? C'est plutôt moi qui devrais te remercier de m'avoir abrité si longtemps.
- Je voulais vous remercier pour m'avoir protégé contre le Dre tchenn. Et aussi pour m'avoir fait revenir.
- C'est pur égoïsme de ma part. Je me suis habitué à ta compagnie. Et puis, j'ai vraiment envie de voir de quoi j'ai l'air par-derrière. Tourne-toi, pour voir.
Julien ne put s'empêcher de rire tout en s'exécutant.
- Pas mal ! Mais j'ai vraiment l'air d'une fille avec cette crinière. Il était temps que je revienne. Tu as une influence désastreuse sur la jeunesse.
- Mes parents vont vous adorer.
Mais cette légèreté apparente ne pouvait suffire à évacuer l'énormité de l'événement et Julien fut bientôt rattrapé par ses émotions. Des images lui revenaient soudain, épouvantables et obscènes, et l'impression que quelque chose, en lui avait été irrémédiablement souillé. C'est alors qu'une voix s'éleva dans l'espace neutre de la bulle :
> Entité séparée Julien. Si les références à des expériences passées risquent d'empêcher un fonctionnement optimum de votre continuum de conscience, elles peuvent encore être supprimées sans dommage.
- Vous voulez dire que vous pouvez effacer mes souvenirs ?
> La formulation n'est pas exactement conforme à la réalité, mais c'est une approximation suffisante à une compréhension superficielle.
- Je ne me souviendrai plus de ce que le Dre tchenn m'a fait ?
> C'est exact.
La seule idée d'être définitivement débarrassé de ce monceau d'immondices l'emplissait d'un bonheur semblable au soulagement qu'il avait éprouvé lorsque Yulmir avait mis fin à la torture du Dre tchenn. Il n'avait certainement pas de souhait plus ardent que de ne plus revoir jamais ces scènes atroces, insoutenables et qui avaient toute la puissance de conviction d'une réalité vécue.
- Alors, je
- Julien ! l'interrompit son double. Je ne te le conseille pas. Notre hôte ne désire certainement que ton bien, mais je te mets en garde. Il vaudrait mieux que tu ne t'amputes pas volontairement d'une partie essentielle de ta vie avant de l'avoir soignée.
- Mais je n'ai pas la moindre envie de me souvenir de ça. C'est dégoûtant !
- Je comprends. Mais le supprimer risque de te faire beaucoup plus de mal. Et si tu veux, je t'aiderai à faire ce qui convient pour parvenir à vivre avec. Je suis beaucoup, beaucoup plus vieux que toi. Je sais de quoi je parle.
> Ces références peuvent être conditionnées pour n'être accessibles que par un acte mental volontaire précis. Une sorte de
L'exemple le plus proche dans votre système de pensée serait l'usage d'une sorte de clé codée à employer pour accéder à un compartiment précis de votre réserve de données, votre
mémoire.
Ce fut Yulmir qui répondit :
- Ce serait parfait. Julien, je te conseille vivement d'accepter.
Chapitre 87 Un nouveau départ
Dans le calme retrouvé du Palais, Julien pouvait enfin espérer renouer avec une existence presque normale. Yulmir décréta qu'il transporterait ses quartiers dans une section voisine, lui laissant la libre disposition des appartements qu'il occupait jusqu'alors avec ses amis. Amis qui se trouvaient à présent réunis pour l'accueillir et fêter son retour.
- Alors, t'es plus l'Empereur ?
Dillik n'en revenait pas.
- Non.
- Mais t'as toujours tes Marques !
- Je crois que je ne vais pas les conserver longtemps. C'est plus gênant qu'autre chose, tu sais. Je ne tiens pas à ce que les gens me prennent tout le temps pour quelqu'un d'autre. Je ne suis plus un Passeur non plus. Le Don appartient à Yulmir et je ne suis plus du tout Yulmir.
- Ben, ça fait rien, t'es toujours mon ami. Enfin, si tu veux bien. Et je suis sûr que c'est pareil pour Xarax. Même s'il est bien obligé de s'occuper de l'Empereur aussi.
Le haptir était absent, occupé sans doute à remettre à jour sa relation avec son maître.
- Je n'en ai pas le moindre doute.
- Qu'est-ce que tu vas faire, maintenant ?
- Laisse-lui le temps de souffler, intervint Niil. Ça ne fait pas deux tchoutsö qu'il est revenu.
- Ça va, c'est reposant de parler d'autre chose que des affaires de l'Empire, pour changer. Je crois que je vais commencer par prendre des vacances. J'espère que Yulmir voudra bien nous prêter la maison du lac Rüpel Gyamtso. Niil, tu crois que Tahlil t'autorisera à abandonner un peu ton trankenn ?
- S'il ne veut pas avoir à gérer une abdication, il a intérêt.
- Et toi, Karik, Tannder te donnera une permission de détente ?
- Il n'a pas attendu que je lui demande, j'ai ordre de rester avec toi autant que tu voudras.
- Ugo, tu veux bien venir aussi ?
- Bien-sûr, j'en serai ravi. Quand comptes-tu annoncer la nouvelle à tes parents ?
- Je ne sais pas. Pour eux, ça ne change pas grand chose, de toute façon.
- Tu ne crois pas qu'ils se sentiront soulagés de savoir que tu n'es plus la cible de tous les complots ?
- Certainement, mais ils vont peut-être aussi se sentir responsables de mon avenir et de mon éducation. Et ça, je ne crois pas que ça me plaira beaucoup. Je préfère avoir une idée claire de ce que je vais faire avant de leur annoncer la nouvelle. Bon, si tout le monde est d'accord et si on a la permission de Yulmir, on pourrait partir demain.
***
- Ça ne te manque pas, de pouvoir aller où tu veux sans rien demander à personne ?
- Non, le Don ne me manque pas. Pas plus que le pouvoir. La seule chose qui pourrait me manquer, ce serait toi.
- Moi ?!
- Tu es un grand personnage maintenant, un génie reconnu des mathématiques, un explorateur d'univers. Peut-être que tu ne vas plus vouloir te commettre avec un vulgaire n'importe qui ?
- Tu te fiches de moi, hein ?
- Oui ! Mais pour ce qui est du Don, c'est vrai, je ne le regrette pas. D'ailleurs, je suis sûr que le jeune faux-jeton qui fait semblant de dormir à l'autre bout du lit m'emmènera où je voudrai, quand je voudrai.
Yülien se rapprocha pour poser une patte sur la cheville de Julien.
- Mon Akou nyipa, c'est toi. Ils peuvent raconter tout ce qu'ils veulent, je m'en fiche que tu sois plus l'Empereur. Sa Seigneurie, il est bien gentil et tout, mais moi, je le connais pas. Toi, c'est pas la même chose. Toi, je
ben toi, c'est toi. Voilà. Et t'as raison, je t'emmènerai toujours où tu voudras, quand tu voudras. Et pis tous les Passeurs du Clan de Katak aussi. Tu fais toujours partie du clan, tu sais. C'est ta famille autant que la mienne. - Merci, Yülien. Tu veux venir dormir entre nous ? - Ben, heu
Je voudrais pas vous déranger. Mais si c'est pour te faire plaisir
- Dormir, j'ai dit. Dormir. Rêver, peut-être. Rien d'autre. - Je vois pas ce que tu veux dire, là. Non, vraiment, je vois pas. ***
- Julien.
- Mmmnn ?
- J'ai envie de faire pipi. Tu m'emmènes ? J'ai peur dans le noir.
- Dillik !
Fin du deuxième tome
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