PZA Histoires de garçons

Engor

Julien et les Neuf Mondes

Tome 2
Julien empereur

Table of Contents

Tome II Julien empereur
  1. Last night in sweet slumber…
  2. Préparatifs
  3. Haute technologie
  4. Confidences
  5. Première leçon
  6. Yiaï Ho
  7. Si vis pacem…
  8. Élémentaire…
  9. …para bellum
  10. Dentes frendentes video
  11. Soupçons
  12. Prophylaxie
  13. L'amour, pas la guerre!
  14. Recrutement
  15. Un indice, peut-être…
  16. Commando
  17. Dans la forêt profonde…
  18. Sauvetage
  19. Le silence est d'or…
  20. Ajmer
  21. Drosera, népenthès…
  22. Raid
  1. La Roche tarpéienne
  2. Éclaircie
  3. Passage orageux
  4. Perturbations
  5. Scherzo
  6. Intermezzo
  7. Honorable correspondant
  8. Deux !
  9. Bis repetita
  10. Seht mich an, / jungen man! / Lat mich iu gevallen!
  11. Sauvetage
  12. Quelques réponses
  13. Rodrigue! etc.
  14. More imperi
  15. Pour l'honneur !
  16. Croisière
  17. Nox
  18. Naufragé
  19. Perte
  20. Requietio interrupta
  21. Veille
  22. Misère
  1. Remède
  2. Réunion
  3. Honneur
  4. Bienvenue
  5. 'Satiable curiosity
  6. Si tu connais tes ennemis…
  7. Le Destructeur de Mondes
  8. Un pilier de feu dans la nuit
  9. Le Hall d'apparat
  10. Nouveaux quartiers
  11. La chambre secrète
  12. Conditionnement
  13. Travail et loisirs
  14. Une histoire secrète
  15. Un élève très particulier
  16. Felix coniunctio
  17. Disparus
  18. Hors piste
  19. Stratégie
  20. L'élément caché
  21. Du bon et du mauvais
  1. Répulsion
  2. Contact
  3. De justesse !
  4. Se fondre dans le paysage
  5. Un vent mauvais
  6. Le Gardien du Seuil
  7. Recherches
  8. Déjà vu
  9. Ténèbres
  10. Débat
  11. Une petite victoire
  12. Souffrance
  13. Impasse
  14. Remplacement
  15. Persuasion
  16. Hors du temps
  17. Suppositions
  18. Révélation
  19. L'autre chemin
  20. De retour
  21. Changement
  22. Un nouveau départ
 

Chapitre 1
Last night, in sweet slumber…

Dans la pénombre de la chambre, Julien regardait la silhouette pâle d'Ambar qui revenait vers le lit. Dans quelques secondes, il allait se blottir contre lui, si doux, si tiède. Déjà, son sexe s'émouvait à l'idée de le serrer de nouveau dans ses bras…

"Berthier ! Vous dormez mon garçon. Deux heures de retenue mercredi matin vous aideront peut-être à vous débarrasser de l'envie de vous abrutir devant la télévision jusqu'à des heures indues."

Réveillé en sursaut, Julien se sentit sombrer dans un désespoir immédiat et sans fond. L'horrible réalité de la classe où officiait la mère Julliard, prof de maths absolument imperméable à l'esprit de liberté censé souffler depuis Mai 68, s'imposait implacablement. Seul restait le souvenir déchirant d'un monde rêvé. Un monde où il aimait un garçon et où il en était aimé en retour. Un monde infiniment plus réel que ce morne présent et dont l'image, au lieu de s'estomper, telle la brume au matin, semblait gravée dans son esprit comme pour mieux le torturer. À sa gauche Gallier, qui partageait avec lui un de ces pupitres doubles, héritage d'un passé où l'on écrivait encore à la plume Sergent-major, s'appliquait à reproduire la figure tracée au tableau par cette femme sans humour et sans grâce, condamnée par le sort à tenter d'inculquer les subtilités d'Euclide à des enfants dont le seul désir était de se trouver ailleurs. Il était gentil, Gallier et dans un autre monde, Julien ne doutait pas qu'il se fût prêté à bien des jeux qu'il était hors de question, ici, de seulement suggérer.

Ici ! La seule idée de demeurer prisonnier de cette insupportable banalité fit monter dans sa gorge un brusque sanglot, impossible à retenir…

"Julien !… Julien, ça ne va pas?"

Dans la pénombre de la chambre, il vit au-dessus de lui le visage inquiet d'Ambar. La vague de soulagement qui le saisit fut d'une telle intensité qu'il ne chercha même pas, pendant un long moment, à lutter contre les sanglots qui l'empêchaient de répondre. Il se contenta d'attirer à lui son ami et de le garder ainsi, serré sur sa poitrine alors que sa respiration retrouvait peu à peu un rythme plus normal. Enfin, il entreprit de rassurer Ambar :

"J'ai fait un cauchemar."

"???"

"J'étais revenu sur mon monde. Tout ça n'avait jamais existé. C'était un rêve et je me réveillais. Tu te rends compte !? Je me réveillais pour me retrouver en plein cauchemar ! C'était horrible. Dis-moi que tu es bien réel."

Le baiser qui suivit aurait convaincu le plus incrédule. Et personne de sa connaissance, sur Terre, n'aurait jamais eu l'audace de presser avec une telle insistance contre son ventre une chose aussi insolemment raide.

***

Le matin révéla la présence, entre les deux amis, de Dillik qui, fidèle à ce qui commençait à s'imposer comme une solide habitude, était discrètement venu se joindre à eux pour bénéficier du câlin collectif qui semblait être devenu indispensable à son équilibre. Il dormait encore et Ambar entreprit de l'éveiller à sa façon de jeune faune sans complexe qui, s'ils en avaient eu connaissance, aurait assurément horrifié les parents de Julien qui prenaient leur petit déjeuner dans leur clos, à quelques dizaines de mètres de là. Il était des choses qu'un jeune garçon n'était pas censé mettre dans sa bouche. En fait, un jeune garçon n'était pas non plus censé avoir une érection, encore moins s'en servir. Quant à leur fils bien-aimé, son éducation impeccable lui interdisait assurément d'assister sans tenter d'y mettre un terme à de telles perversions.

Dehors, la pluie tombait en cataractes tièdes et les quais, au bord du lac, allaient certainement être inondés. La saison des pluies avait débuté deux mois auparavant, quinze jours après que les parents de Julien lui eussent fait la surprise d'organiser une petite fête pour ce qu'ils estimaient être à peu près la date de son treizième anniversaire. Le vacarme de l'orage ne perturbait pas le moins du monde Ambar qui mena son jeune partenaire à une conclusion apparemment des plus satisfaisantes. D'ailleurs, une fois qu'il eut retrouvé son souffle, ce dernier se fendit d'un grand sourire avant de saluer Julien :

"Bonjour ! Tu t'es pas réveillé quand je suis venu. Tu devais être fatigué. Je parie que c'est la faute d'Ambar."

"Tu as gagné. Mais c'est parce qu'il m'a aidé à oublier un mauvais rêve."

"Tu veux pas que je t'aide aussi ? Peut-être qu'il reste encore quelques vilains souvenirs à effacer ?"

"Je veux bien un petit bisou du matin, mais c'est tout. Ambar est vraiment très fort pour ce genre de chose."

À l'évidence, Dillik avait espéré une autre réponse mais, malgré son air de chiot mendiant une caresse, Julien ne se laissa pas attendrir.

"J'ai rendez-vous avec Maître Subadar. Tu ne voudrais pas que je le fasse attendre, tout-de-même ?"

"Ben, pourquoi pas, si c'est pour ta santé ? Tu ne voudrais pas qu'on puisse l'accuser de ne pas prendre soin de ta santé… tout-de-même ?"

Julien éclata de rire alors que le carillon de l'entrée se faisait entendre.

"Allez, au lieu de dire des inepties, enfile un laï et va ouvrir. C'est sûrement le petit déjeuner."

Avec des mimiques d'enfant martyr, Dillik s'exécuta et s'en fut au petit trot ouvrir la porte.

"Bonjour … Oh ! Vous êtes nouvelle ? Kardok est en vacances?"

Mais la réponse murmurée de la servante timide fut couverte par le vrombissement terrifiant de Xarax traversant le clos à sa vitesse maximum pour aller percuter de plein fouet la jeune femme qui fut projetée dans le corridor alors que le plateau et la vaisselle de porcelaine précieuse s'écrasaient avec fracas sur les dalles de marbre. Il faut croire que l'entraînement pénible imposé par Tannder avait eu le temps de porter ses fruits car il ne fallut que quelques secondes à Julien et Ambar pour être sur les lieux, nus comme des vers mais armés, l'un de son redoutable poignard nagtri, et l'autre de sa non moins mortelle arbalète de poing. À quelques mètres de là, la porte du clos de Tannder s'ouvrit à la volée sur le Maître Guerrier armé d'un sabre court. Il ne lui fallut qu'un instant pour évaluer la situation et se précipiter sur la femme qui se débattait et tentait de se relever malgré le haptir dont les crocs pointus lui déchiraient le poignet alors que les serres de ses quatre pattes labouraient de balafres profondes tout ce qui était à leur portée.

"Xarax ! Ne la tuez pas !"

À contrecœur, le haptir obéit, desserrant un peu l'étreinte de sa queue qui étranglait son adversaire. Il cessa aussi de déchirer sa chair. Tannder se pencha et retira de la main mutilée de la femme un petit objet objet qu'il glissa dans une poche de son laï. Maintenant qu'il avait le temps de regarder autour de lui, Julien aperçut, à quelques pas de là, les corps des deux gardes chargés d'interdire sa porte.

"Qu'est-ce qui s'est passé ?"

La voix mal assurée de Dillik le fit se retourner. Son visage, presque aussi blanc que son laï trahissait l'émotion qui menaçait de le submerger et Julien, en deux pas, fut auprès de lui et le serra dans ses bras.

"N'aie pas peur, c'est terminé. Je crois que Xarax vient de nous sauver la vie."

***

Tannder posa sur la table un petit objet de métal gris, vaguement ovoïde, qui portait trois dépressions qu'on aurait pu croire faites par la pression de doigts particulièrement forts.

"Ceci est un engin explosif, Sire. Certainement capable de tout détruire dans ce clos. Je l'ai récupéré tout-à-l'heure dans la main de cette femme. Nous allons l'examiner dans un atelier spécialement équipé pour traiter les armes illégales, mais je peux déjà vous dire qu'il ne vient d'aucun fabricant légal ou illégal des Neuf mondes. Lorsque nous serons certains de l'avoir neutralisé, nous demanderons à votre père de nous dire s'il pourrait provenir de la Terre."

"Vous savez, Tannder, mon père n'est pas un expert en armement, même s'il a fait son service militaire. J'aimerais mieux… En fait je préférerais qu'on n'inquiète pas mes parents avec cette histoire. Vous leur en avez déjà parlé ?"

"Non, Sire. Mais…"

"Alors soyez gentil de donner des ordres pour qu'on ne leur en parle pas, s'il vous plaît."

"Comme vous voudrez, Sire. Mais…"

"Si vous leur racontez ça, ils seront morts d'inquiétude et ça ne nous aidera pas. Ils ne peuvent rien faire de plus que vous ou les hommes d'Aldegard. C'est assez dur pour eux d'être exilés ici. Il ne faut pas en rajouter."

"Bien, Sire."

"Je suppose qu'on ne sait pas qui est cette femme."

"Pas encore, Sire, mais elle va subir un sondage mental aussitôt que les Maîtres de Santé auront suffisamment stabilisé son état."

Et, s'adressant directement à Xarax qui, se tenait perché sur l'épaule de Julien, Tannder ajouta :

"Je vous félicite, Maître Haptir. La neutraliser sans la tuer avec votre redoutable venin a dû demander un contrôle exceptionnel."

Tout en continuant de fixer Tannder de ses grands yeux rouges, Xarax s'adressa silencieusement à Julien :

"Ne dis rien. Il est préférable que tu sois le seul au courant que mon venin a disparu. Même Dillik ne le sait pas."

"Et jusqu'à ce que l'on comprenne comment un assassin a pu s'introduire jusqu'ici, poursuivit Tannder, je suggère que vous preniez vos quartiers ailleurs, Sire."

"Vous avez raison. Et je pense aussi qu'Ambar et Dillik ne devraient pas rester près de moi."

"Quoi !!!?"

Les deux garçons émirent immédiatement un torrent de protestations d'une rare véhémence. Si Julien s'imaginait qu'ils allaient l'abandonner au milieu du danger, ils se trompait lourdement. Pour qui les prenait-il ? Ambar refusait de s'en aller, et si on l'expédiait au loin, il se sauverait et trouverait un moyen de revenir. Quant à Dillik, il était sûr que Xarax n'avait aucune envie de le voir partir. Julien les laissa exprimer leur indignation puis, lorsqu'ils commencèrent à répéter en boucle les mêmes argument, ils les fit taire et expliqua posément son point de vue :

"Il y a une heure, quelqu'un a failli nous tuer tous les trois alors que le seul qui l'intéressait, c'était moi."

"Oui, mais…"

"Je sais, Ambar. Si Dillik n'était pas allé ouvrir la porte, si j'avais répondu moi-même, je serais déjà mort. C'est vrai. Mais c'est une chose qui ne se reproduira plus. Si on reste ensemble, non seulement il y aura trois morts au lieu d'un si un assassin réussit son coup, mais il y aura trois personnes à protéger de près à chaque instant. Je suis sûr que Tannder préfère qu'on ne lui complique pas la tâche. Quant à Xarax, je suis certain qu'il aimerait par-dessus tout rester avec toi, Dillik mais, pour tout un tas de très bonnes raisons, c'est totalement impossible. Il ne peut pas me quitter et je ne peux pas m'en séparer. Lui et moi, nous allons devoir quitter quelqu'un que nous aimons… vraiment beaucoup. S'il vous plaît, ne rendez pas la chose plus difficile."

"Mais, on pourra quand même vous rendre visite, hein ?"

"Dillik, réfléchis. Si on apprend que tu viens nous voir, il suffira de te suivre pour arriver jusqu'à nous. Ou pire, si on s'aperçoit que je tiens à vous au point de mettre ma sécurité en danger, on essaiera peut-être de s'en prendre à vous pour m'atteindre."

"Mais ça, les gens ils doivent déjà le savoir, non ?"

"Non. Je suis sûr que pour le peu de personnes qui sont au courant en dehors des plus proches, vous êtes simplement des familiers un peu privilégiés et je vous garde surtout pour avoir de la compagnie au lit. Je crois que même Aldegard n'a pas vraiment idée de ce qui se passe."

"Mais c'est pas vrai !"

"Bien sûr que ça n'est pas vrai. Mais c'est beaucoup mieux comme ça. Avec un peu de chance, on vous laissera tranquilles."

"C'est pas juste !"

Dillik pleurait ouvertement et Ambar n'était pas loin, lui non plus, de s'effondrer. Julien soupira. Il valait mieux qu'il ne s'attarde pas trop à penser à la solitude qui l'attendait.

"Tannder, vous avez sûrement une idée de ce qu'on pourrait faire."

"Oui, Sire. Je crois que l'on pourrait au moins éviter de séparer ces deux garçons et les envoyer à Dak Manarang auprès de sire Tahlil."

"Pourquoi pas avec Niil ?"

"Parce que, connaissant Sire Niil, je serais surpris qu'il n'exige pas de vous suivre. De plus, près de Sire Tahlil, Dillik retrouvera son père, Maître Dendjor. Sire Tahlil lui a proposé le commandement de son nouveau trannkenn et il en supervise l'armement. J'allais vous l'annoncer, mais les événements m'en ont empêché."

"C'est une bonne nouvelle, mais j'ignorais que Sire Tahlil connaissait Maître Dendjor."

"C'est moi qui ai pris la liberté de le lui présenter. J'ai estimé qu'un capitaine compétent et dont on pouvait supposer la loyauté acquise devait être encouragé à demeurer proche du pouvoir impérial."

"Vous avez bien fait. Pour autant que mon avis sur la question ait quelque valeur, bien sûr. Nous discuterons de ce que je vais faire quand Ambar et Dillik seront à l'abri. Il reste encore à prendre soin de mes parents."

"J'y ai aussi songé, Sire. La Maison Impériale possède quelques propriétés dans la région d'Aleth et l'une d'entre elles pourrait sans aucun doute leur être attribuée. Vos Honorables Parents sont maintenant capables de communiquer couramment en tünnkeh et n'auront pas de difficulté à gérer leur maisonnée d'autant, je crois, que l'Honorable Passeur Wakhann s'est réellement pris à la fois d'amitié pour vos parents et de passion pour la civilisation de la Terre et voudra certainement demeurer avec eux. Cela aura de plus l'avantage de leur assurer la possibilité de se déplacer à tout moment et pourrait se révéler très utile en cas de danger."

Chapitre 2
Préparatifs

"L'esprit de cette femme était vide, Sire. Elle n'avait aucun souvenir antérieur à trois heures."

"Était ?"

"Elle est morte. Les Maîtres de Santé l'ont pourtant remise dans un état à peu près stable, mais il semble que son corps ait décidé de lui-même de s'arrêter. Personne n'a jamais vu cela."

"Mais elle venait bien de quelque part ? Même si un passeur l'a amenée, il doit bien y avoir des détails qui disent au moins de quel monde elle arrive."

"Oh, pour ça, il y en a ! Elle ne peut venir que d'Aleth même. Nous pensons qu'il s'agit en fait d'une employée de la Tour. Nous saurons bientôt si c'est le cas. En tout état de cause, je suggère que vous quittiez cet endroit au plus tôt, Sire. Manifestement, quelqu'un est parvenu à contourner les mesures de sécurité."

"Et où me conseillez-vous d'aller, Tannder ? Sûrement pas au Palais. C'est apparemment devenu une vraie passoire et je n'ai pas envie de me retrouver face à un commando de tueurs, comme la dernière fois."

"Il existe dans le Palais des endroits où nul autre que l'Empereur ne peut pénétrer."

"Ça, c'est exactement ce que tout le monde croyait avant qu'on ne me tombe dessus dans la Rotonde océane."

"Les lieux auxquels je fais allusion n'ont rien à voir avec des zones éventuellement ouvertes à des visiteurs, comme la Rotonde."

"Je m'en doute, Tannder. Je ne vous prends pas pour un imbécile. Ce que je veux dire, c'est que si on a déjà percé les défenses automatiques du Palais, rien ne garantit qu'on n'a pas aussi quelque chose en réserve pour ces fameux endroits dont vous parlez."

"C'est vrai, Sire. Je vous ferai cependant remarquer qu'au Palais vous disposez de ressources que vous ne possédez pas ailleurs. Vous avez réduit en cendre vos assaillants dès que Xarax a été là pour vous aider."

"Quand même, si je me terre dans le Palais, nos ennemis auront au moins gagné un avantage de taille. Ils auront choisi leur terrain. Parce que je ne peux pas croire qu'ils n'ont pas pensé que je ferais précisément ce que vous me conseillez. C'est d'ailleurs la solution la plus logique et certainement la plus sage."

"Certainement, Sire."

"Vous êtes responsable de ma sécurité. Vous ne pouvez pas me proposer autre chose. Mais franchement, Tannder, si vous étiez à ma place, au lieu d'être chargé de me protéger, vous iriez vous terrer dans un endroit où vos ennemis sauraient à coup sûr que vous vous trouvez ?"

"Si j'étais à votre place, Sire, je prendrais des risques que je ne peux pas vous conseiller de prendre, justement parce que vous n'êtes pas moi. Vous n'avez, pardonnez-moi, ni mon entraînement, ni ma connaissance de ce genre de situation.

"Oubliez tout ça pour un moment et dites-moi ce que vous feriez."

Tannder hésita un long moment avant de répondre. Il connaissait suffisamment Julien pour savoir qu'il risquait fort de considérer ses paroles comme un conseil déguisé. Mais, d'un autre côté, il ne pouvait nier que le raisonnement du garçon était on ne peut plus juste. Avec le sentiment de mettre en branle une suite inexorable d'événements aux conséquences imprévisibles, il finit par répondre :

"On s'attend à ce que vous vous terriez au Palais. Si j'étais l'Empereur, j'irais au Palais, rien que pour montrer que je ne suis pas disposé à abandonner un territoire qui m'appartient en propre, mais le le quitterais aussitôt. Ensuite, je commencerais à me montrer un peu partout dans les Neuf Mondes, histoire de désamorcer toute tentative de répandre des rumeurs sur ma disparition ou sur une éventuelle faiblesse. En règle générale, je ne resterais jamais deux nuits de suite au même endroit, quitte à passer de temps en temps plusieurs jours quelque part, rien que pour déconcerter l'adversaire. Je maintiendrais des lignes de communication avec mes miroirs, mais je commencerais aussi à faire secrètement le tour des alliés dont je pourrais être sûr."

"Pourquoi ? Vous vous attendez à une guerre ?"

"Apparemment, l'ennemi a décidé de passer à l'action. Il pourrait bien tenter de provoquer des troubles un peu partout dans le R'hinz. Je crains que la malheureuse tentative de Nandak ne lui ait été inspirée par ceux qui cherchent à vous abattre. Enfin, et par-dessus tout, j'éviterais de me laisser aller au soupçon systématique. Quand on commence à voir des traîtres partout, on finit par en trouver même là où il n'y a que des alliés fidèles. Je laisserais l'exercice du soupçon à mon responsable de la sécurité."

"Eh bien voilà ! Tannder, je vous aime beaucoup mieux comme ça. Il nous reste encore à décider de ce qu'on va faire de Niil. J'ai mon idée sur la question, mais j'aimerais avoir votre avis."

"Bien sûr, vous aimeriez pouvoir le protéger. Mais il est impossible de séparer son sort du vôtre. Vous avez plusieurs fois et publiquement manifesté votre intimité avec Sire Niil. N'importe qui dans les Neuf Mondes sait maintenant que s'en prendre à lui c'est vous atteindre directement. Il doit vous accompagner."

"C'est bien ce que je pensais. Sans parler du fait qu'il refuserait de me laisser. Il faudrait le consigner sur son trankenn ! On va faire exactement ce que vous ne m'avez absolument pas conseillé de faire. J'espère que vous accepterez quand même de m'accompagner dans cette folie."

"Cela va de soi, Sire."

"Je n'avais pas la moindre inquiétude. À partir de maintenant, personne d'autre ne doit rien savoir de ce que je ferai dans l'heure qui suit. Pas même Aldegard."

"Il n'aimera pas cela, mais il comprendra."

"Nous aurons aussi besoin d'Aïn, s'il est d'accord pour participer à l'aventure. Vous voyez autre chose ?"

"J'aimerais disposer de Karik. C'est un bon garçon et il peut s'avérer utile."

"Je suis d'accord. De toute façon, c'est votre élève, mais je tiens à ce qu'il vienne de son plein gré."

"Oh, je puis vous assurer que ce sera le cas. Il m'a fait une véritable scène, tout-à-l'heure, lorsque j'ai suggéré de l'envoyer avec Ambar et Dillik. Il a même eu l'impertinence de soutenir qu'il pourrait être plus pour moi qu'un encombrant poids mort et menacé de demander à, je cite : "Julien, c'est mon ami, lui. Il comprendra que je ne veux pas le laisser tomber dès que ça devient dangereux !" Qu'il ose se rebeller contre mon autorité en dit long sur sa motivation. En d'autres circonstances, je l'aurais envoyé nettoyer les cages des pak tchens, mais étant donnée la sincérité de son désarroi, je l'ai simplement consigné dans sa chambre."

"Vous allez pouvoir le consoler et lui dire que je serai très heureux que vous l'emmeniez avec vous."

"Je ne lui dirai rien de tel. Il le prendrait pour un compliment. Rien n'est plus efficace pour détruire un élève de qualité."

"Vous ne m'interdisez tout-de-même pas de me montrer aimable avec lui ? Je vous rappelle qu'il m'a quand même empêché de plonger du haut de la Tour des Bakhtars."

"Quoi !?"

"Il ne vous en a pas parlé ?"

"Non."

"Si vous cherchiez encore une preuve qu'on peut lui faire confiance pour garder un secret…"

"Je dois dire… Il monte encore dans mon estime. Mais je vous en prie, ne lui en parlez pas. C'est, comme je vous l'ai dit, un excellent garçon, et j'espère le mener fort loin si…"

"Si je ne viens pas vous gâcher le métier en me mêlant de son éducation."

"Euh… Je n'oserais pas m'exprimer ainsi."

"Rassurez-vous, je n'en ai pas l'intention. Après tout, j'étais là quand il a choisi de devenir votre élève. Quand on fait des choix douteux, il faut s'attendre à en subir les conséquences…"

***

L'ambiance, à la table des Berthier, était plutôt à l'euphorie. Soigneusement tenus dans l'ignorance des événements du matin, ils avaient passé la journée à visiter quatre domaines de la Maison impériale et avaient jeté leur dévolu sur le dernier, déclarant qu'ils ne sauraient souhaiter rien de mieux. Ce n'était certes ni le plus grand, ni le plus luxueux de ceux qu'on leur avait proposés, mais il correspondait à l'idée qu'ils se faisaient d'une résidence de rêve. En fait, la demeure n'était pas très éloignée de celle d'Izkya, la fille de Sire Aldegard. Située au bord de la même rivière, elle possédait elle aussi son petit embarcadère privé et le vieil intendant qui les avait accueillis avait un petit air d'oncle-gâteau qui avait immédiatement fait fondre Dame Isabelle. Quant à Sire Jacques, la perspective de quitter la Tour des Bakhtars pour une demeure où il serait vraiment chez lui suffisait à son bonheur immédiat.

"On m'a assuré que toutes les dépenses seraient prélevées sur la Cassette Impériale, déclara-t-il. Bien sûr, je ne vois pas comment je pourrais faire autrement, mais je me sens un peu… mal à l'aise. Savoir que mon fils m'entretient…"

"Tu sais, Papa, on vous doit bien ça, à toi et à Maman. Après tout, on vous a pratiquement obligés à quitter la Terre. On ne peut pas en plus espérer que tu te mettes à travailler dans une mine de charbon pour gagner de quoi vivre. Profitez-en, tous les deux. Dites-vous que vous avez gagné à la loterie. En plus, je suis vraiment content que vous soyez ici. Et je suis sûr qu'Ugo sera ravi de s'installer de temps en temps chez vous avec Maître Subadar. Moi, je viendrai aussi souvent que je pourrai."

"Je suppose, soupira Isabelle, que tu vas encore être par monts et par vaux les trois-quarts du temps."

"Il faut bien que quelqu'un bosse, dans la famille."

"Tu sais mon poussin, j'ai toujours regretté que tu n'aies pas connu tes grands parents, mais je ne sais pas comment nous aurions fait, ton père et moi, pour disparaître comme ça si nos parents n'étaient pas morts pendant les bombardements. Et, à propos, ton Papa et moi, nous voudrions en profiter pour t'annoncer quelque chose."

Julien se raidit intérieurement, ce genre de précaution oratoire n'annonçait en général que des ennuis."

"Voilà… Enfin… Bref, tu vas avoir un petit frère."

"Ou une petite sœur."

Julien éclata de rire.

"Je ne vois pas ce qu'il y a de risible, s'indigna Isabelle."

Lorsqu'il put enfin maîtriser le fou-rire qui menaçait de lui donner des crampes, Julien expliqua :

"C'est votre… C'est… C'est votre tête. Vous êtes tout rouges."

Et il repartit pour une série de hennissements irrépressibles. Quand Son père jugea qu'il pouvait de nouveau entendre ce qu'on lui disait, il ajouta doucement :

"Évidemment, on ne devrait pas se sentir gênés de parler des choses de la vie à quelqu'un qui a certainement eu accès à la littérature éducative des Neuf Mondes. N'est-ce pas, chérie ?"

"Oh, oui ! Comment est-ce qu'on traduit ça, déjà ? Le Précieux Collier…"

"Attends, je me souviens… Voilà ! "La précieuse Guirlande des Délices"."

Ce fut au tour de Julien de virer à l'écarlate. Il dut faire un effort surhumain pour ne pas se laisser glisser sous la table. Qui était l'imbécile qui avait enfreint la consigne, qu'il avait pourtant donnée explicitement, de tenir ses parents dans l'ignorance de cet aspect de la civilisation du R'hinz ?

"C'est ce cher Wakhann, notre Passeur à nous tout seuls, qui a mangé le morceau, poursuivit Jacques comme s'il avait pu suivre ses pensées, l'innocent a suggéré qu'on t'en offre un exemplaire précieux pour ton anniversaire ! Avoue que ça aurait eu plus de classe même que cette splendide ceinture de hatik."

"C'est vrai, ajouta Isabelle, qu'il n'a pas encore complètement assimilé toutes les subtilités de notre belle culture terrienne… Je me demande si tu as aussi jeté un coup d'œil sur "Le Jardin Secret des Fleurs Enchantées". En tout cas, j'espère que tu n'es pas encore tombé sur "L'Incomparable Corbeille des Époux Comblés"."

"Bon… Ça va… N'en jetez plus. Vous avez gagné."

"Remarque, dit Jacques, bien décidé à ne laisser aucun nuage obscurcir le ciel familial, pour être tout-à-fait honnête, j'aurais bien aimé avoir un livre comme ça quand j'avais encore l'âge d'en profiter. Mais je crois que ça n'aurait pas plu à l'aumônier du collège."

Julien trouva la force de sourire.

"Bon ! conclut son père, je crois que tu nous quittes demain. La prochaine fois qu'on se reverra, nous serons chez nous. Merci à toi, même si tu prétends que tu n'y es pour rien."

"J'ai aussi pensé que, si vous voulez, vous pourriez demander à Wakhann de vous emmener jusqu'à Kardenang et naviguer un peu avec Gradik et Tenntchouk. Vous ne les connaissez pas, mais c'est vraiment des amis. Et le bateau s'appelle l'Isabelle. Je me demande bien pourquoi.

"C'est très gentil de nous le proposer, dit Isabelle, ça va devenir un peu difficile pour moi pendant quelques mois, mais j'insisterai pour que ton père aille y faire un tour."

***

Ambar et Dillik l'attendaient, installés devant une partie de territoires que Dillik paraissait bien en voie de gagner. Il se levèrent à son arrivée et vinrent se serrer contre lui. L'heure, ici, n'était visiblement pas aux réjouissances. Ce fut Ambar qui lança l'offensive :

"Tu peux pas nous faire ça. Moi, je t'aime, et Dillik, quand Xarax n'est pas là, on dirait qu'il s'éteint."

"Et on s'en fiche, que ce soit dangereux !"

"On a bien compris que tu faisais ça pour nous protéger, mais réfléchis, quelqu'un d'assez fort pour s'attaquer à l'Empereur et tromper sa Sécurité, il sait sûrement ce qui se passe. Il sait que s'il s'en prend à nous…"

"Oui, et pis Xarax, s'il se fait du souci pour moi, il aura pas la tête à ce qu'il fait. C'est toi-même qui l'as dit pour que mon père me laisse venir ici."

"Tu vois bien que ça tient pas debout. Il faut qu'on vienne avec toi."

"Arrêtez ! J'aimerais plus que tout vous emmener avec moi, mais je ne vois pas comment je pourrais faire. En plus, c'est Tannder qui est responsable de la sécurité. Je ne me vois pas lui annoncer que je vous emmène. Mais si vous pensez pouvoir le convaincre, je suis d'accord pour que vous veniez."

"C'est vrai ?"

Ambar fronçait les sourcils, hésitant à croire ce qu'il venait d'entendre.

"Oui, c'est vrai. Vous pouvez aller le trouver chez lui, il n'est certainement pas encore couché."

"D'accord, on y va !"

"Halte ! Je veux que les choses soient bien claires. Vous pouvez lui dire que je suis d'accord pour vous emmener si lui-même pense que c'est faisable. Vous ne pouvez pas lui raconter que j'ai dit qu'il fallait que vous veniez et que je lui demande de se débrouiller pour que ça puisse se faire. C'est bien compris ?"

"Oui."

"S'il refuse, je veux que le sujet soit clos et que vous fassiez gentiment ce qu'on vous demande, même si ça vous brise le cœur. D'accord ?"

"Oui."

"Vous pouvez y aller."

Chapitre 3
Haute technologie

La partie du Palais où ils évoluaient était encore plus déconcertante même que l'Aire avec ses dalles-klirks. En fait, l'ambiance et le décor rappelaient un peu à Julien l'Inter-monde et sa géométrie aberrante. Xarax, sur son épaule, les guidait dans un dédale aux couleurs changeantes où la gravité jouait parfois d'étranges tours. À ses côtés, Ambar et Dillik s'efforçaient d'avoir l'air brave tout en s'accrochant à ses mains avec une énergie presque suffisante pour lui broyer les phalanges. Juste derrière lui, Tannder marchait d'un pas apparemment décontracté, flanqué d'un Aïn totalement aux aguets. Karik, ravi d'être admis à participer à l'expédition, avait été dépêché auprès de Niil pour organiser leur passage sur Dvârinn et l'aider à préparer la suite du voyage.

"Vous êtes déjà venu par ici, Tannder ?"

"Jamais, Sire. Je pense que seuls l'Empereur et quelques Maîtres des Arts Majeurs ont jamais eu accès à cette zone."

Même leurs voix étaient étrangement déformées.

"Xarax me dit qu'il est impossible de voyager par klirk jusqu'ici. Il paraît que même un Maître Passeur ne peut pas s'y projeter."

"Ni en pawtiw non plus, je peux vous l'assuwer, ajouta Aïn dont la parole, dans cet environnement, était presque incompréhensible."

Ils poursuivirent pendant encore un long moment dans des corridors translucides constamment parcourus de vagues lumineuses aux modulations curieusement nettes. Personne, si ce n'est Xarax, n'aurait pu espérer se diriger dans un tel tourbillon et même un aveugle se fût perdu, dérouté par la géométrie bizarre et les variation de gravité. Dillik, malgré son habitude de la mer et des bateaux finit par vomir son petit déjeuner en un jet jaunâtre qui – comble d'horreur – tomba en un écœurant ralenti dans une zone où, sans doute, la pesanteur n'était pas ce qu'elle était censée être. Mais malgré sa détresse, il n'eut pas un mot pour se plaindre alors que Julien prenait le temps de lui essuyer les lèvres et le menton avec un pan de son propre abba.

Ils parvinrent finalement à leur but : une salle ronde, un peu moins vaste que la Rotonde océane, mais encore suffisamment grande pour imposer un respect admiratif. Là, l'univers retrouvait sa stabilité coutumière et une lumière semblable à la lumière du jour, véritable rafraîchissement pour les yeux, semblait filtrer à travers le plafond translucide. Un dôme hémisphérique occupait le centre de la salle. D'une trentaine de mètres de diamètre, il semblait fait de verre noir ou d'un métal hautement poli et ne présentait, du moins sur la partie qu'ils pouvaient voir, aucun indice suggérant qu'on pouvait y pénétrer. Extrayant ses doigts de l'emprise des garçons, Julien déclara :

"Je vais devoir vous laisser tous ici. La bulle ne laisse passer personne, sauf l'Empereur et son haptir."

"Soyez prudent, Sire, l'avertit Tannder, l'endroit est peut-être piégé."

"Peut-être, mais je ne toucherai à rien."

"Je persiste à penser que c'est un risque inutile."

"Tannder, ce n'est pas en évitant de prendre le moindre risque que nous arriverons à régler nos problèmes. Je dois absolument voir ce qu'il y a là-dedans."

C'est l'instant que choisit Xarax pour déployer ses ailes et se précipiter droit sur sur la paroi brillante pour s'y enfoncer sans apparemment rencontrer la moindre résistance.

"Il semble, Sire, que Xarax n'ait pas besoin qu'on lui rappelle son devoir."

Le léger sourire qui accompagnait cette remarque paraissait suggérer que Julien aurait dû y songer lui-même. Il était ridicule de ne pas utiliser les talents d'un éclaireur aussi efficace.

"Bien sûr Tannder. Mais je n'aime pas le voir risquer sa peau à ma place. Même si c'est la chose à faire."

Xarax réapparut bientôt et revint se percher sur l'épaule de Julien.

"Je crois qu'il n'y a pas de danger, mais le spectacle n'est pas très réjouissant."

"Qu'est-ce qui se passe ?"

"Ils sont tous morts."

"Tous ? Il n'en reste plus un seul ?"

"Non. Tu veux voir quand même?"

"Euh… Ça se présente comment ? C'est des squelettes ? Ou bien… Je ne sais pas… Ça sent mauvais ? Il y a des vers ? "

"Non, rien de tout ça. On ne remarque rien si on ne le sait pas."

"Alors, je crois que je vais aller voir."

S'adressant au reste de la compagnie, il transmit l'information :

"On dirait que tous les corps de rechange sont morts. Quand je disais que ce palais est devenu une vraie passoire… Je vais tout-de-même jeter un coup d'œil, mais je ne compte pas rester plus de quelques minutes."

Comme Xarax, Julien passa sans la moindre difficulté à-travers une paroi apparemment solide pour se retrouver à l'intérieur d'une gigantesque bulle irisée où une vingtaine de socles de métal gris s'alignaient en cercle à la périphérie. Chacun de ces socles supportait une sorte de sphère transparente d'apparence liquide et qui était parcourue de temps à autre d'un frémissement, comme une goutte sur le point de tomber d'un robinet. À l'intérieur de chaque sphère, un adolescent de seize ou dix-sept ans, flottait en apesanteur, nu, les yeux grand ouverts, une crinière de cheveux sombres étalée en halo autour d'un visage d'une froide perfection.

"S'ils n'avaient pas les yeux ouverts, on pourrait croire qu'ils dorment."

"Ils sont morts. Ça ne fait pas le moindre doute. J'ai vérifié tous les générateurs. Les indicateurs biométriques ne savent pas mentir.

"Les générateurs ?"

"Les socles de métal. Ce sont des générateurs de stase. Ils produisent un champ anentropique."

"Un quoi ?"

"Ces bulles que tu prends pour de l'eau. Ce sont des champs anentropiques. Ça veut dire qu'à l'intérieur, rien ne peut changer. C'est pour ça qu'ils sont parfaitement conservés."

"Tu parles ! Ils sont morts."

"Ils sont morts parce que quelqu'un les a tués."

"Tu sais comment ?"

"Quelqu'un a dû modifier les champs. Il suffit de quelques instants."

"Mais qui a pu faire ça ?"

"Je n'en ai aucune idée. Théoriquement, ça ne peut être que toi ou moi."

"Moi ?! Mais je n'ai jamais mis les pieds au P… Tu veux dire, Yulmir ?"

"Ce n'est pas moi."

"Mais pourquoi il aurait fait ça ?"

"Je n'en ai aucune idée."

"Ça ne peut pas être une panne des machines ?"

"Les générateurs ne tombent pas plus en panne que les étoiles elles-mêmes. Et la probabilité pour que vingt-trois générateurs aient une défaillance en même temps ne peut même pas être calculée. Et il y a autre chose."

Julien suivit Xarax jusqu'au centre de la salle. Là, sur un générateur de champ qui n'était manifestement pas en fonctionnement, était posé un gros œuf bleu marbré d'or.

"C'était mon successeur."

"Le prochain Haptir de l'Empereur ?"

"Oui."

"Et il est mort aussi ?"

"Oui."

"Je suis désolé."

Xarax eut l'équivalent mental d'un sourire.

"Je ne le connaissais pas vraiment, tu sais. Il n'était pas encore né."

"C'est vrai, je suis idiot."

"Sans doute, mais ça fait partie de ton charme. Viens, il faut aller retrouver les autres avant qu'ils ne commencent à s'inquiéter."

Chapitre 4
Confidences

Le Trankenn Premier des Ksantiris bourdonnait d'une activité fébrile. Sa Seigneurie l'Empereur avait la bonté de l'honorer de Sa Présence malgré la disgrâce qui avait frappé la Maison du fait de l'infamie de Nandak. Heureusement, Sire Niil était tout le contraire de ses frères – maudits soient-ils – et l'Empereur Yulmir le tenait, affirmait-on, en très haute estime. Sans cela, pourquoi aurait-il voulu pratiquer avec lui l'ancien Rite de Confiance ? Il avait même pris la peine d'insister pour le voir occuper immédiatement son rang légitime de Premier Sire des Ksantiris ! Le vaisseau dans son entier avait été soumis à un nettoyage méticuleux et tout ce qui pouvait être fait pour en rehausser l'éclat dans un délai aussi court avait été entrepris toutes affaires cessantes. Les membres les plus éminents des Nobles Familles du Domaine des Ksantiris s'étaient livrés à une corruption éhontée pour s'assurer les services des quelques Passeurs disponibles afin d'assister à la réception organisée en hâte par l'administration surmenée de Sire Niil et le Trankenn grouillait littéralement de personnages en hatik de grande cérémonie.

À l'écart de toute cette agitation, dans les appartements privés de Niil, les membres de ce qui commençait à devenir une équipe discutaient les implications de la macabre découverte de Julien.

"Alors comme ça, si jamais s'il t'arrivait malheur, tu n'aurais pas de nouveau corps ?"

"Tu sais, Niil, ça ne me change pas beaucoup. Avant de débarquer sur Nüngen, j'étais persuadé qu'on ne meurt qu'une fois. Et d'ailleurs, je ne crois pas que j'aimerais me retrouver dans un corps comme ceux que j'ai vus."

"Pourquoi, il ne sont pas beaux ?"

"Ça n'est pas ça. C'est plutôt… Je ne sais pas… Ils ne me ressemblent pas."

"Évidemment, ils ne te ressemblent pas, ils ressemblent à celui que tu étais avant."

"C'est plus compliqué que ça. Mais ça n'est pas l'important. Ce qui compte, c'est que quelqu'un est parvenu à les tuer et aussi à tuer l'œuf de haptir. Quelqu'un est vraiment décidé à ce qu'il n'y ait plus jamais d'Empereur dans le R'hinz."

"Ou quelqu'un est bien décidé à prendre la place de l'Empereur, rectifia Tannder. De toute façon, ceux qui sont derrière tout ça disposent de moyens impressionnants. Ça nous le savions déjà, mais cette dernière découverte…"

"Une chose me chiffonne. Quand Yulmir a disparu la première fois, Aldegard m'a dit qu'un signe qu'il n'était pas mort était qu'il n'était pas réapparu dans un de ces corps. Comme personne ne peut entrer dans cette salle, je suppose que c'est Xarax qui a vérifié."

"Je suppose."

"Oui, je suis allé voir immédiatement."

"Et les corps étaient en bon état ?"

"Oui, j'ai pris la peine de vérifier."

"Il me dit que les corps étaient en bon état. Ça veut dire qu'ils ont été tués depuis. Il serait peut-être intéressant de retourner voir s'il n'y a pas un système d'enregistrement qui permettrait de savoir quand exactement."

"Ce n'est pas la peine de retourner voir, j'ai conservé l'image des indicateurs biométriques."

Julien vit défiler à grande vitesse une série de chiffres et de diagrammes incompréhensibles enregistrés par la mémoire eidétique du haptir.

"La date de leur mort n'apparaît pas. Les enregistrements ont été falsifiés."

"Tu disais que les indicateurs biométriques ne savaient pas mentir."

"Je me trompais."

"Alors, ils sont peut-être encore vivants."

"Non. J'en suis certain. Simplement, celui qui a fait ça ne voulait pas laisser le moindre indice."

Julien informa ses compagnons.

"Voilà, conclut-il, on n'en saura pas plus pour l'instant. Maintenant je vous conseille de vous faire beaux, la réception va bientôt commencer."

"Je peux pas rester ici avec Xarax ?"

"Je crains que ça ne soit pas possible. Xarax va assister à la réception, lui aussi. Simplement, personne ne le verra. Même pas toi, Dillik."

"Euh… Sire."

"Oui, Tannder ?"

"Euh… Je ne voudrais pas vous importuner mais… vos cheveux…"

"Qu'est-ce qu'ils ont, mes cheveux ?"

"Ils sont vraiment très longs."

"Mais non. Vous vous faites des idées. Et j'ai décidé de lancer la mode. Sire Niil, j'apprécierais que vous n'utilisiez pas aussi souvent votre poutri."

"Bien, Sire."

"Et c'est aussi valable pour vous, Noble Frère Ambar."

"Votre Seigneurie sait que je suis prêt à tout pour Lui plaire."

"Quant à vous, Dillik, je m'en remets au jugement de l'Honorable Xarax. Bien-entendu, l'Honorable Maître Tannder décidera pour lui-même et son élève. Je ne suis pas un tyran. Pour ce qui est de Maître Aïn, je trouve que sa fourrure bleue lui sied à merveille. Il serait dommage d'en changer la teinte."

***

Dans un somptueux hatik vert bronze, Julien était on ne peut plus digne de l'admiration de l'assistance. Son visage, orné des sinuosités blanches des Marques Impériales et encadré de boucles d'un brun-rouge profond exprimait l'assurance noble et tranquille que procure la certitude du pouvoir. Ses yeux verts se posaient tour à tour sur chacun des personnages qui se pressaient dans l'espoir de lui être présentés, exprimant une bienveillance courtoise sans rien révéler de son malaise. Niil, près de lui, débitait d'un air à la fois grave et aimable un flot de banalités de circonstance alors qu'Ambar s'efforçait d'échapper aux attentions des dames de tous âges qui le trouvaient "tout simplement adorâââble, ma chère" et ajoutaient parfois en aparté "on ne croirait jamais qu'il l'a ramassé sur un quai d'Aleth".

Dillik, lui, avait eu l'heureuse surprise d'être pris en charge par sa mère, Maîtresse Nardik, invitée et transportée tout spécialement par ordre de Julien lui-même avec le conseil pressant de choisir sa tenue parmi les cinq modèles des meilleurs faiseurs d'Aleth qui se trouvaient dans la malle du messager. Il était en effet hors de question que la mère de l'ami de Xarax ait a subir l'humiliation de se voir considérée comme une provinciale invitée par erreur. Par ailleurs, parfaitement consciente de son nouveau statut d'épouse du Premier Capitaine du Miroir de l'Empereur, elle naviguait dans les eaux dangereuses de la Haute Société comme si elle n'avait fait que cela toute sa vie. Nirchenn, la petite sœur de Dillik avait été bien près de faire une colère des plus malséantes en apprenant que sa présence n'était pas indispensable, mais son humeur s'était bientôt radoucie lorsqu'elle découvrit qu'un petit coffret aux Marques de l'Empereur lui était spécialement adressé et contenait – merveille ! – la réplique exacte, à la taille de sa poupée, des tenues somptueuses proposées à sa mère. Toute l'opération, réalisée en un temps aussi ridiculement insuffisant, avait certainement eu un coût faramineux, mais Julien estimait que son absence forcée du R'hinz pendant treize ans avait considérablement réduit ses dépenses et qu'il pouvait sans aucun doute se permettre ce genre de folie une fois de temps en temps.

Le repas, une petite affaire presque confidentielle de cent vingt-huit couverts, fut un franc succès auquel contribuèrent pour une part non négligeable les réserves exceptionnelles de la Cave Impériale. Et si Julien ne but qu'un peu de raal inoffensif et de l'eau claire, certains parmi les nombreux et éminents marins présents trouvèrent de quoi se réjouir au point, alors qu'approchait le dessert, d'entonner en cœur des chansons de mer pas toujours dépourvues d'allusions grivoises.

Dame Alexia, la mère de Niil et d'Ambar, qui partageait avec un très petit nombre d'intimes la table de l'Empereur, le charma littéralement par une conversation légère et spirituelle qui évitait avec un art consommé tout sujet grave ou trop personnel. Elle trouva cependant l'occasion de glisser, juste assez fort pour que l'intéressé les entende aussi, quelques remarques judicieuses et pleines d'une admiration sincère sur les talents de chanteur de son tout nouveau et très cher fils, gagnant ainsi définitivement une place de choix dans le cœur de Julien.

"Il me faut aussi, Sire, vous faire part du désarroi d'un humble professeur de mathématiques. Maître Sandeark s'est vu priver d'un élève paraît-il extrêmement prometteur lorsque la décision a été prise de transférer Ambar sur Nüngen. Il m'a supplié d'obtenir de vous sa mutation là où il pourrait continuer d'aider à développer un talent aussi rare. Ne pas le faire, m'a-t-il juré, serait comme refuser de tailler une gemme brute. Le pauvre homme était véritablement au bord des larmes."

Julien n'avait au mieux pour les mathématiques qu'une sympathie extrêmement tiède. Il n'ignorait cependant pas que cette discipline aride était, pour certains, une sorte d'Art Majeur et si Ambar était vraiment doué…

"Noble Dame, vous savez certainement que je suis prêt à tout faire pour le bien d'Ambar. Dites à Maître Sandeark qu'il a d'ores et déjà sa place assurée auprès de lui, mais qu'il devra attendre un peu pour parfaire son instruction. Pour certaines raisons que vous soupçonnez sans doute, je ne peux pas laisser Ambar loin de la protection dont je bénéficie moi-même. Comme son frère, il doit me suivre, et je dois voyager pendant quelque temps. Mais Maître Sandeark aura carte blanche dès que ce sera de nouveau possible."

"Je lui en ferai part. Je suis certaine qu'il en sera soulagé."

Puis vint l'heure du bal, événement majeur de la soirée. Julien avait refusé tout net d'ouvrir la danse. Il avait dû prendre, à son corps défendant, quelques cours auprès de Tannder, mais il était au plus haut point conscient qu'il ne parviendrait jamais dans cette vie à maîtriser avec un minimum de grâce les pas compliqués que Niil effectuait avec un plaisir évident. Aussi le premier Sire des Ksantiris se vit-il accorder la faveur exorbitante d'emmener sa mère pour quelques figures aériennes et virevoltantes sous le regard envieux du gratin de Ksantir. Puis, après un délai raisonnable, Julien s'éclipsa vers son clos alors que la foule continuait de s'amuser et d'intriguer de son mieux. Karik l'y attendait et l'aida à se débarrasser de sa tenue d'apparat.

"Tannder t'a consigné ici ?"

"Non, je suis en service. Il voulait être sûr que personne ne viendrait ici pendant la fête."

"Si tu veux aller t'amuser un peu, tu as ma permission. Et je sais que tu as une tenue de sortie, toi aussi. Vas-y, étrenne ton beau hatik et profite des réjouissances. Je ne risque rien, je suis sûr que Xarax est ici."

"Merci, mais à part le fait que Tannder m'arracherait la peau des fesses pour avoir quitté mon poste, je n'en ai pas envie. Il m'a fait apporter un véritable festin et je ne saurais pas quoi dire à tous ces gens importants. Si ça ne t'ennuie pas, je préfère te tenir compagnie."

"Avec plaisir ! Euh… qu'est-ce que tu entends exactement par là ?"

Karik eut un sourire torve de conspirateur d'opérette.

"Ben… Comme on est tout seuls, tu es pratiquement à ma merci. J'avais pensé abuser honteusement de ton corps…"

"Oui !!!"

"Mais…"

"Je vois, encore une promesse en l'air."

"Maîtresse Nardik est venue me prévenir tout-à-l'heure qu'elle allait ramener Dillik dès qu'il aurait fini de vomir le ratchouk qu'il a bu en cachette. Elle voulait s'assurer que ça ne dérangeait pas."

"Le pauvre. Deux fois dans la même journée. Il n'a vraiment pas de chance."

"Tu es incroyable ! Ce matin, dans le Palais, d'accord, il n'y était pour rien. Mais là, il l'a bien cherché. Vider des fonds de verres ! Sa mère tient une auberge, il devrait savoir où ça mène."

"Tu as sans doute raison, mais…"

Le carillon l'interrompit. Un instant plus tard Maîtresse Nardik, le visage absolument dépourvu de toute compassion superflue, propulsait dans la pièce un Dillik verdâtre et humide avant de remarquer la présence de Julien.

"Sire, pardonnez-moi… Je croyais…"

"Ne vous excusez-pas, Maîtresse Nardik. Retournez profiter de la fête. Nous nous chargeons de ce jeune voyou."

"Ce petit imbécile a vidé des fonds de verres ! Vous vous rendez compte !? Alors qu'il est né dans une auberge !"

Julien éclata de rire."

"Ne vous offensez pas. Karik vient de me dire exactement la même chose. Soyez tranquille, je veillerai personnellement à ce qu'il n'ait pas l'occasion de recommencer."

"Qu'il ne s'avise pas de toucher à un verre d'alcool avant d'avoir du poil au… au menton ! Ou je vous garantis que même son ami haptir ne m'empêchera pas de lui donner une correction. J'ai vu trop d'ivrognes pour en vouloir un dans ma famille."

Karik avait discrètement emmené Dillik dans la salle d'eau. Malgré ce qu'il avait dit, il avait le cœur trop tendre pour laisser le malheureux subir plus longtemps les foudres maternelles. Maîtresse Nardik, quant à elle, réalisa subitement l'incongruité de la scène.

"Mais pardonnez-moi, Sire. Je suis vraiment confuse…"

"Dame Nardik, il n'y a pas de quoi. Je comprends votre émotion. Et ne croyez pas que je prends la chose à la légère. Mais si je connais un peu Dillik, cela lui servira de leçon. D'ailleurs, je parierais que la seule vue d'un verre d'alcool suffira à lui lever le cœur pendant un bon bout de temps."

"Que les Puissances du R'hinz vous entendent, Sire."

"Retournez vous distraire, maintenant. Et oubliez cet incident. Votre fils ira vous dire au revoir demain matin."

Dans la salle de bain, Karik achevait de déshabiller Dillik et s'apprêtait à le transporter sous la douche. Julien proposa ses services :

"Tu veux un coup de main ?"

"Non, merci, ça ira."

"Tu es sûr ?"

"Toi, tu cherches un prétexte pour me détourner de mon devoir."

"Je ne ferais pas une chose pareille. Non. D'abord, on s'occupe de Dillik et puis…

Le carillon de l'entrée coupa court à l'exposé d'un programme certainement passionnant. C'était Tannder."

"Tout va bien, Sire ?"

"Mais oui. Dillik a eu un petit accident, mais tout est en train de rentrer dans l'ordre. Comment se passe la soirée ?"

"C'est un succès. Et Sire Niil paie vraiment de sa personne. Il a déjà fait danser la moitié des héritières présentes et quelques unes de leurs mères. Personne ne se plaint vraiment de votre absence : vous n'êtes pas un époux potentiel."

"Tant mieux ! Et vous Tannder, vous ne dansez pas ? C'est pourtant vous qui m'avez appris le peu que je sais. Vous n'êtes pas non plus un époux potentiel ?"

"Théoriquement, si. Quoique je soin loin d'être un parti aussi avantageux que Sire Niil."

"Allons, ne soyez pas modeste. Je suis certain que beaucoup seraient ravies d'épouser l'homme de confiance de l'Empereur. D'ailleurs, vous êtes plutôt pas mal, dans le genre dangereux."

Julien eut l'impression de voir passer l'ombre d'une rougeur sur les joues du fier Guerrier.

"Merci, Sire, mais je n'ai pas l'intention de prendre épouse."

"Pardonnez-moi, si j'ai été indiscret."

"Absolument pas, Sire. De toute façon, nous allons être amenés à vivre un moment pratiquement ensemble. Vous finirez certainement par savoir presque tout de moi."

"Vous en savez déjà pas mal sur mon compte. Ça rétablira l'équilibre. Et il me semble vous avoir demandé une bonne centaine de fois de m'appeler Julien quand nous sommes entre nous. Je sais bien que vous n'aimez pas trop ça, mais ça me permet de me sentir à l'aise."

"Je vous promets de faire un effort."

"Vous restez un moment pour nous tenir compagnie, ou vous préférez retourner à la fête ?"

"Je peux rester un moment, si vous le voulez. De toute façon , il va falloir que vous replongiez dans la foule. Les invités se sentiraient insultés si vous les laissiez quitter le vaisseau sans leur donner l'occasion de prendre congé de vous."

"Je suppose qu'il va falloir que je me remette en grande tenue."

"Oui, mais vous avez encore un peu de temps."

"Tannder, est-ce que vous avez une famille ? Vous n'en parlez jamais et je n'ai pas demandé à Karik. Je suis certain qu'il ne me dirait rien et je ne veux pas le mettre en position de refuser de me répondre."

"Je n'ai pas de famille. J'ai perdu mes parents et le reste des miens alors que j'étais encore un bébé. C'est le résultat d'une de ces vilaines petites querelles entre clans qui éclatent de temps en temps. On a beau essayer de supprimer ce genre de coutumes, elles reviennent toujours. Je suppose que c'est le prix à payer pour éviter le retour de la violence à grande échelle… J'ai échappé au massacre parce que ma mère était malade et que le Maître de Santé avait recommandé qu'on me place quelque temps chez une nourrice. Comme c'est assez souvent le cas dans ce genre d'affaire, j'ai fini par être adopté par une petite communauté de Guerrier Silencieux et, quand j'ai eu l'âge, Maître Habderim d'Aleth m'a jugé apte à recevoir son enseignement. Voilà. Et pour répondre à la question que vous ne posez pas : oui, il arrive que des membres de l'Ordre se marient ou, à tout le moins, prennent une compagne. La chasteté est rarement une bonne chose. Il arrive aussi, plus souvent qu'on ne le croit en général, que l'on ait pas de goût pour l'autre sexe. C'est mon cas."

"Comme Tenntchouk et Gradik ?"

"Oui, je suppose."

"Ils m'ont dit que ça n'était pas toujours bien vu."

"C'est vrai. Mais en général, si on reste relativement discret et correct, les gens vous laissent en paix. De toute façon, je n'en connais pas beaucoup qui ne réfléchiraient pas à deux fois avant d'insulter un Guerrier."

"En tout cas, moi je trouve que tout le monde a le droit d'aimer qui il veut."

"Je sais, Julien. Même si j'ai cru comprendre que ça n'est pas toujours le cas dans le monde d'où vous venez."

"Vous savez, on n'en parle pas beaucoup, c'est comme tout ce qui touche au… au sexe, quoi. Moi, des gens comme Gradik et Tenntchouk, je ne savais même pas que ça existait. Les… types qui aimaient les hommes, pour moi et mes copains, c'étaient des gens qui allaient à Pigalle, dans des cabarets louches et qui "faisaient le tapin". En tout cas, ça n'était pas des hommes. Je n'aurais jamais voulu être comme eux."

"Et votre opinion a changé ?"

Julien rougit.

"Ben… Il faut être honnête. Gradik et Tenntchouk, ça n'est pas des mauviettes. Et vous non plus. Et puis… bon… quand même, avec Ambar…"

"Vous, savez, ce qu'on fait de son corps quand on a votre âge ne veut pas dire grand chose sur ce qu'on aimera un peu plus tard."

"Je sais. C'est répété tout le temps dans les "Délices". Mais j'ai l'impression qu'avec Ambar, c'est autre chose. Il n'y a pas que ça. Et je m'en fiche de ne pas être comme la plupart des gens."

Tannder eut un petit rire :

"Ça, on peut difficilement faire mieux dans le genre !"

"Ça n'est pas ce que je voulais dire."

"Non, ce que vous essayez de me dire, c'est que vous aimez les garçons et que vous n'avez pas envie que ça change. Et aussi, si je vous suis bien, que vous aimez un garçon en particulier et qu'il vous le rend bien. J'en suis vraiment heureux, croyez-moi. Même si ce n'est pas vraiment une nouvelle. Tout ce qui peut contribuer à votre bonheur est bienvenu."

"Merci, Tannder."

Karik avait eu le tact d'attendre une pause dans la conversation avant de faire son entrée :

"Voilà, Dillik est au lit. Je lui ai donné un bonbon contre le mal de mer, ça marche aussi pour l'alcool, mais il faut faire attention de ne pas en prendre trop, sans ça, c'est pire. Il dort."

"C'est bien."

Tannder se leva.

"Maintenant que Karik est de nouveau disponible, je vais aller faire un tour et m'assurer que personne ne cause de trouble. Je reviendrai vous chercher dans un moment."

Dans le silence qui suivit le départ de Tannder, Julien fit signe à Karik de venir s'asseoir près de lui. Il était certain qu'il avait entendu une bonne partie de la conversation, aussi il ne s'embarrassa pas de circonlocutions :

"Et toi, tu comptes te marier, un jour ?"

"Certainement pas !"

"Tu as l'air bien sûr de toi."

"Ça oui. Les filles, ça n'est pas mon genre."

"Allons bon ! Toi aussi ? Et c'est quoi, ton genre ?"

"Ben, ça serait plutôt Tannder."

"Tannder !"

"Ben, oui. Le malheur, c'est qu'il m'a viré de son lit quand j'ai voulu… Il m'a dit gentiment que je ne pouvais pas être à la fois son ami et son élève. Il fallait que je choisisse. Je trouve que c'est complètement idiot, mais…"

"Tu as choisi d'être son élève."

"Oui. Mais comme il n'a personne dans sa vie, j'ai toujours mes chances."

"Tu n'es peut-être pas son genre."

"Si c'était le cas, il me l'aurait dit carrément, au lieu de me laisser le choix."

"Tu risques d'attendre un bon moment."

"J'ai le temps."

"Il rencontrera peut-être quelqu'un."

"Peut-être."

"Et puis, il est quand même beaucoup plus vieux que toi."

"Ça, je m'en fiche complètement. Ça n'a rien à voir."

"Je crois que j'ai encore beaucoup de choses à apprendre sur les coutumes du R'hinz."

"Ben… Si tu veux, comme on a un peu de temps à perdre, je pourrais te montrer quelques trucs."

"Comme celui qui fait une bosse sous ton laï ?"

"Par exemple."

Chapitre 5
Première leçon

Au petit déjeuner, Julien évita soigneusement de faire allusion aux écarts de conduite de Dillik. Sa faute était de celles qui portent en elles-mêmes leur propre châtiment, et il était partisan de laisser à l'imprudent une chance de corriger ses erreurs sans qu'on en prenne prétexte pour un harcèlement inutile. Le reste de la compagnie eut le bon goût de suivre son exemple et fut récompensé par la réapparition, sur son aimable frimousse, du sourire habituel.

- Où est-ce qu'on va, maintenant ? finit-il par demander en léchant ses doigts enduits de marmelade.

- Je pense, si Tannder est d'accord, que vous allez faire un petit tour du côté de Dak Manarang. Ça te permettra de dire un petit bonjour à ton père. Je vous accompagne jusque là, et après, j'ai des choses à faire avec Aïn.

Les choses en question étaient en fait un entraînement à l'usage des klirks. Il devenait urgent, maintenant qu'il était libre de voyager avec une certaine discrétion, que Julien maîtrise au mieux l'usage de son Don de Passeur ainsi que le réseau complexe de klirks reliant quantité de points des Neuf Mondes. Il pouvait difficilement souhaiter un meilleur instructeur que son ami pour l'initier à son Art, même si sa seule tentative s'était soldée par une catastrophe qui avait bien failli leur coûter la vie.

Ce n'était pas sans raison qu'on avait repoussé cet apprentissage et, sachant ce que lui avait révélé le Neh kyong Tchenn Ril, Julien ne pouvait que s'en féliciter. Mais maintenant qu'il était débarrassé de cette marque qui le rendait facilement repérable à chaque usage d'un klirk, il était temps de combler cette lacune. C'était d'autant plus important que, si un Maître Passeur comme Aïn pouvait sans difficulté convoyer un groupe d'une quinzaine de personnes dans le réseau balisé des klirks, il était incapable de transporter, sans l'appui d'une force complémentaire, plus de deux ou trois personnes hors des chemins tout tracés. Il l'avait fait une fois en s'appuyant sur le Don non maîtrisé de Julien, mais l'affaire avait été très délicate et avait déclenché des phénomènes impossibles à contrôler qui avaient valu au plus grand Passeur de son temps le sobriquet d'Aïn le Bruyant. De plus, il était inconcevable que Julien, s'il devait exercer pleinement ses fonctions d'Empereur du R'hinz, ne soit pas pleinement maître de ses déplacements.

Aussi, lorsque toute l'équipe, qui incluait maintenant Niil et Karik, eut été accueillie à Dak Manarang par Maître Dendjor, Aïn entraîna Julien vers le klirk de l'entrepôt principal où Xarax les rejoignit discrètement.

- La première étape, expliqua le Passeur, ne comporte aucune difficulté. Il suffit à n'importe quel Passeur de regarder un peu attentivement le motif de ce klirk et de penser "tchoktseh" pour être transporté à la Table d'Orientation. C'est ce que vous allez faire. Xarax est sur votre épaule, et vous posez votre main sur ma nuque, vous allez donc nous emmener avec vous.

Julien regarda la plaque de métal gris, pensa "tchoktseh", c'est à dire "table" et le monde changea aussitôt autour d'eux. Ils se trouvaient sur une vaste esplanade circulaire bordée d'un muret suffisamment bas pour que le regard puisse se porter alentour sur un paysage de collines verdoyantes, très semblable au bocage normand. Un vent d'une douceur printanière, chargé de senteurs d'herbe et de fleurs poussait dans un ciel d'azur profond de petits nuages de beau temps.

- Oh ! Qu'est-ce que c'est que ce monde? On dirait la Terre !

- C'est plutôt l'idée que vous vous faites de votre monde. Chaque passeur voit la Table dans le décor qui lui convient. En réalité, nous ne sommes nulle part. Nous avons disparu de Dvârinn, mais vous n'avez pas encore déterminé le lieu où nous allons réapparaître. Et nous sommes aussi en quelque sorte hors du temps. Il peut nous sembler que nous demeurons un long moment ici, mais la durée écoulée n'aura aucune contrepartie dans ce que nous appelons l'Univers Manifeste, c'est à dire la réalité telle que tout le monde la perçoit. En fait, ce lieu a de nombreux points communs avec la Chambre-Ailleurs que vous utilisez avec Maître Subadar. La principale différence, c'est que la Table d'Orientation est un élément immuable et commun à tous ceux qui s'y rendent.

- On dirait qu'il n'y a pas beaucoup de trafic. On n'a encore croisé personne.

- En fait, il y a probablement un bon millier de Passeurs qui transitent avec leurs passagers en ce moment-même. Mais nous ne pouvons ni les voir, ni interférer avec eux, pas plus qu'ils ne peuvent nous voir ou interférer avec nous. Nul ne peut vraiment décrire "comment" cet endroit est hors de l'Univers Manifeste. Certains affirment que c'est parce qu'il n'y existe pas l'équivalent du temps ordinaire, d'autres inclinent à croire qu'en fait c'est l'espace qui serait en cause. L'essentiel pour notre propos est de savoir que chaque Passeur "recrée" en quelque sorte pour lui-même et ceux dont il a la charge, la réalité infrangible de la Table.

- Infrangible ?

- Une réalité qu'on ne peut ni altérer ni détruire de quelque façon que ce soit. Elle ne se modifie que lorsqu'un nouveau "klirk d'accès" est créé. En fait, la Table "est" l'ensemble des klirks. Le métal ou la pierre où sont gravés les symboles des klirks n'ont aucune importance. Et si l'on veut être plus exact encore, les symboles eux-mêmes ne font que rendre accessible à notre perception la nature vraie des klirks. Mais tout cela n'est pas essentiel pour notre propos. Toutes ces lignes que vous voyez gravées dans la pierre des dalles, et qui se croisent apparemment dans un complet désordre, sont en fait comme une carte qui indique, en quelque sorte, les chemins que doit parcourir le Passeur pour se rendre à destination.

- Une carte ! Mais il n'y a pas une seule indication ! Chez nous, on appelle ça une carte muette et en général c'est utilisé par un professeur pour embêter ses élèves.

- Je vois à peu près ce que vous voulez dire. Maintenant, si vous voulez bien vous retourner…

Julien fit demi-tour et se retrouva face au muret d'enceinte, mais celui-ci semblait s'être dissous sur une largeur d'environ trois mètres et, au lieu du paysage de la terre, Julien se trouvait face à l'intérieur de l'entrepôt qu'ils venaient de quitter.

- Maintenant, si vous voulez bien faire un pas de côté et quitter la ligne qui se trouve juste sous vos pieds…

Aussitôt, l'entrepôt disparut pour faire de nouveau place au même muret et au paysage paisible de Normandie.

- Voilà. Si vous revenez sur la ligne. Comme cela… L'entrepôt réapparaît. Si vous reculez de quelques pas… Le mur retrouve sa consistance et l'entrepôt disparaît. Vous constaterez aussi qu'à l'endroit où l'entrepôt apparaissait se trouve gravé un symbole qui est en fait celui du klirk de l'entrepôt. Vous voyez aussi, de chaque côté, d'autres symboles qui correspondent à d'autres klirks et d'autres destinations, mais si vous tentez de quitter la ligne sur laquelle vous êtes pour vous rendre devant un de ces symboles, rien ne se produira. Pour passer d'un klirk à l'autre, il vous faut suivre la ligne sur laquelle vous vous trouvez jusqu'à une bifurcation où vous changerez de direction, puis encore peut-être deux ou trois autres jusqu'à la ligne correspondant à votre destination.

- On se croirait dans le Métro.

- Je ne sais pas ce qu'est le Métro dont vous parlez, mais la table est assez semblable à un réseau de routes et de chemins totalement dépourvu de raccourcis.

- Mais comment est-ce qu'on se repère ? Il doit y avoir des milliers de destinations ! Et en plus, on part à chaque fois d'un endroit différent.

- C'est vrai. Mais si vous pensez avec suffisamment de concentration au symbole du klirk que vous voulez atteindre, la ligne et les différents embranchements qui vous y mènent deviennent en quelque sorte plus "nets" que ceux qui les entourent.

- Encore faut-il savoir à quoi ils ressemblent, ces klirks.

- C'est une des raisons pour lesquelles il faut si longtemps pour devenir un Maître Passeur.

- Mais ça va me prendre des années !

- Non, parce que vous allez tricher.

- Tricher ?

- Vous allez utiliser la mémoire de Xarax. Il les connaît, lui, ces klirks, et il peut vous en communiquer l'image. C'est l'une de ses nombreuses fonctions. Au fils des ans, vous finirez par mémoriser un certain nombre de klirks, mais lui garde en mémoire la totalité du réseau et je l'aiderai à mettre à jour son inventaire qui s'est un peu périmé depuis votre première disparition. Nous allons essayer tout de suite. Je vous propose de faire une visite au klirk où vous avez débarqué pour la première fois sur Dvârinn.

- Xarax, tu te souvient de ce klirk ? C'est celui que j'avais dessiné dans ma chambre, sur la Terre.

- Bien sûr, que je me souviens. Voilà.

L'image compliquée apparut clairement dans l'esprit de Julien et, dans le même temps, le chemin à suivre devint évident, de la même façon que, sur l'Aire du Palais, le choix des dalles par lesquelles il devait passer avec ses compagnons était parfaitement clair. Rapidement, ils s'approchèrent d'une portion de mur où se trouvait effectivement gravé le symbole en question et, lorsqu'il perdit sa substance, ils se trouvèrent devant les buissons épineux de la région de Tchenn Ril. La lumière disait qu'on devait être proche de la fin du jour. Après avoir hésité un instant, Julien se décida et franchit l'enceinte de la Table pour poser le pied sur le métal gris du klirk. Aussitôt il sut qu'il était vraiment dans ce coin perdu de l'île de Djannak. L'odeur de la végétation le ramena brusquement quelques mois auparavant alors qu'il s'efforçait de rejoindre ses amis. Se retournant, il ne fut pas surpris de ne rien voir d'autre que les buissons alentour. La Table et son monde idyllique avaient disparu.

- Et maintenant, comment je fais pour repartir ?

- Vous recommencez comme la première fois. Vous dites "tchoktseh".

C'est ce qu'il fit, les transportant instantanément sur la Table d'Orientation.

- Avant que nous ne quittions cet endroit, j'aimerais que vous m'expliquiez une chose. Vous m'avez dit qu'il y avait des milliers de destinations possibles et chacune est gravée sur le mur. Mais comme je les vois, là, elles sont espacées de plus d'un mètre. Jamais on ne pourrait en graver autant sur ce mur. Il ne doit pas faire plus deux ou trois cents mètres en tout.

- C'est bien observé, vous avez raison. Il faut vous souvenir que ce que nous voyons est une représentation d'une réalité infiniment plus vaste et complexe. C'est la façon la plus pratique pour l'esprit d'appréhender cette complexité. En réalité, ce mur n'a pas de longueur définie, pas plus que les lignes qui servent de chemins. Par contre, les bifurcations et les symboles correspondent à des… à des opérations à effectuer pour s'orienter vers la bonne destination. Le nombre de symboles que ce mur peut accueillir est proprement illimité. Maintenant, je suggère que nous rentrions à Dak Manarang. Nous étudierons d'autres aspects de l'Art du Passage quand vous aurez suffisamment maîtrisé celui-ci.

Sans qu'on le lui demande, Xarax fit apparaître dans l'esprit de Julien le symbole correspondant et celui-ci suivit sans hésiter le chemin qui menait à l'entrepôt. Lorsqu'ils en sortirent, ils trouvèrent leurs compagnons encore réunis dans le bureau où Maître Dendjor leur montrait avec fierté les plans de son nouveau commandement avant de les emmener visiter le chantier.

- Vous avez oublié quelque chose ? Demanda Ambar.

- Non, nous en avons terminé pour aujourd'hui.

- Déjà ! Vous n'êtes pas partis cinq minutes !

- On travaille vite. Mais si vous voulez, on peut vous laisser un petit moment.

- C'est pas ce que je voulais dire.

- Je sais. Mais là où on est allés, le temps passe différemment. On a eu tout le temps de faire ce qu'on devait.

- J'étais en train de montrer à Sire Niil les plans du nouveau trankenn de Sire Tahlil, expliqua Maître Dendjor. C'est une vraie merveille, bien différente des monstruosités à la mode. C'est un navire vraiment taillé pour la vitesse et le combat en même temps que pour le très, très gros temps.

- Pour le combat ?

- Il faut bien se faire respecter des pirates.

- Il y a des pirates sur Dvârinn ?!

- Là où il y a un commerce maritime, il y a des pirates. Toujours. C'est le rôles des Premiers Sires de veiller à maintenir leurs méfaits à un niveau minimal. Mais le Miroir de l'Empereur se doit d'être particulièrement redoutable et d'intervenir à l'improviste, là où on l'attend le moins. En général, les Premiers Sires répugnent à risquer leurs beaux trankenns dans des combats parfois meurtriers. Ils laissent ce genre d'activité à leurs vassaux, qui se dédommagent en récupérant les prises des pirates capturés. Mais il semble que Sire Tahlil ait une autre idée de la marche à suivre.

- Vraiment ?

- Vraiment. Il prétend que cette façon de faire est le signe d'une décadence. Cela autorise pratiquement toutes les formes de compromission ou de corruption. On a même murmuré que les méthodes de certains de ces chasseurs de pirates diffèrent assez peu de celles de leur gibier. En d'autres termes, ils rançonnent les armateurs sous prétexte de les protéger. C'est moins dangereux que de combattre des brigands aguerris et cela peut être tout aussi lucratif.

- Et Sire Tahlil espère changer ça ?

- Il n'en sait rien, mais il refuse de perpétuer le système.

- Il ne va pas se faire que des amis.

- Certainement pas, non. Mais il aura la sympathie de tous les marins honnêtes de Dvârinn. Il a déjà la mienne, en tous cas.

- Bien. Mais dites-moi, vous allez prendre le commandement de ce magnifique vaisseau, mais qu'en pense le commandant de son Trankenn Premier ? Il n'est pas jaloux ?

- Oh non ! Maître Daldehar est heureux de garder son navire. Il va devenir Premier Capitaine de la compagnie qui se forme actuellement et il aura en conséquence un salaire bien plus intéressant. De plus, il se fait vieux et la chasse aux pirates ne le tente plus guère.

- Si tout le monde est content, moi aussi. Je suppose que vous ne refuserez pas de nous faire visiter cette merveille.

- J'allais vous le proposer.

***

Julien s'attendait à visiter une charpente en construction dans un bassin à sec, mais il eut la surprise d'être guidé vers un quai où était amarré un vaisseau auquel on était en train de poser ses mâts et dont l'accastillage était déjà bien avancé. Le bâtiment avait déjà fière allure et s'il n'atteignait pas les proportions gigantesques du Trankenn Premier des Ksantiris, il était tout de même d'une taille impressionnante. De plus, il y avait dans son aspect général quelque chose qui suggérait immédiatement qu'il serait extrêmement dangereux de le défier. Sa vocation martiale sautait aux yeux.

- Il est splendide ! Mais vous avez fait rudement vite.

- Sire Tahlil s'est montré très persuasif. Il a ajouté de sa poche au prix convenu une prime pour chaque semaine gagnée sur le programme. Les meilleurs artisans se battent pour être admis à participer aux travaux ! Les autres chantiers sont verts de rage. Il a aussi instauré de lourdes pénalités pour tout accident corporel. Il ne tenait pas à ce que d'honorables petits patrons se transforment en meneurs d'esclaves. De plus, il semble connaître le métier au moins aussi bien que les artisans eux-mêmes et il n'a pas peur de ramper dans les endroits les plus difficiles d'accès pour vérifier la qualité du travail.

- Et vous comptez être prêt dans combien de temps ?

- Je pense que nous pourrons naviguer d'ici une quarantaine de jours. Les voiliers sont en train de terminer sa garde-robe et, au train où vont les choses, le gréement sera complet d'ici trois ou quatre jours. Les aménagements intérieurs pourront éventuellement se poursuivre un moment pendant les premières semaines de navigation et le transbordement des services administratifs des Rent'haliks va commencer dans dix jours. Je suis en train de recruter les officiers et j'ai déjà fait paraître un appel à l'engagement qui est actuellement affiché dans tous les ports du Domaine Rent'halik. Le chargement et l'arrimage des denrées non périssables est en cours sous la direction d'un Maître de cale particulièrement compétent. C'est essentiel pour assurer la bonne assiette du bâtiment, bien qu'il sera certainement nécessaire de refaire une partie du travail après la première croisière d'essai.

Niil, qui avait jusque là écouté en silence, soupira :

- J'aimerais bien pouvoir échanger le Trankenn des Ksantiris contre un vaisseau comme celui-ci. Malheureusement, mon arrière grand père a particulièrement soigné sa construction. Il est pratiquement indestructible ! Je ne peux même pas faire comme vous, et le transformer en vaisseau de commerce, la moitié du clan y a plus ou moins élu domicile, du moins ceux qui sont assez intelligents pour ne pas vouloir se donner des airs de grandeur en possédant leur propre trankenn. Maître Dendjor, je vous souhaite beaucoup de plaisir à commander cette beauté.

- Je vous remercie, Sire Niil. Et le Trankenn Premier des Ksantiris est un beau vaisseau. C'est vrai qu'il est un peu grand, mais il a été construit avant l'apparition de ce style absurde et boursouflé qui voudrait passer pour de l'élégance. Sire, ajouta-t-il en se tournant vers Julien, j'hésite à vous proposer de faire le tour du propriétaire. Je sais que ce genre de chose peut être terriblement ennuyeux pour qui n'est pas particulièrement passionné par les bateaux.

Julien était passionné par les bateaux. Il se laissa entraîner, en compagnie de Niil, dans une visite exhaustive et particulièrement bien documentée alors que le reste de la compagnie, mené par Tannder, s'en allait vers une petite plage toute proche avec la ferme intention de profiter d'un temps splendide et d'une eau à la bonne température.

Chapitre 6
Yiaï Ho

Tout au fond de la cale du vaisseau, Maître Dendjor expliquait à ses deux visiteurs attentifs l'ingénieux système de rééquilibrage dynamique du lest principal lorsqu'il fut interrompu par un jeune coursier hors d'haleine :

- L'Honorable Maître Tannder envoie ses compliments et sollicite la Présence de Sa Seigneurie dès que celle-ci le jugera opportun.

Il ne fallait pas être très subtil pour comprendre que Tannder avait une urgence et que anndieux était de le rejoindre au plus tôt. Aussi se laissèrent-ils guider à travers le dédale des ponts et des coursives jusqu'au pont principal où les attendait le reste de l'équipe encore un peu humide de sa baignade interrompue. Les entraînant un peu à l'écart, Tannder les informa de la raison de cette convocation un peu abrupte :

- Sire, je viens de recevoir un message de Maître Subadar. Il a fini, malgré vos recommandations, par montrer à votre père l'arme prise sur l'assassin de la Tour. Il n'a bien-entendu fait aucune allusion à un quelconque attentat, ni même au fait qu'il s'agissait d'une arme, mais lui a simplement demandé si, à sa connaissance, un tel objet pouvait provenir de votre monde. Après l'avoir soigneusement examiné, votre père a déclaré qu'il pouvait affirmer sans trop de risque de se tromper qu'une telle chose ne pouvait avoir été fabriquée sur Terre. Il nous a toutefois recommandé d'être prudents, car il pouvait fort bien s'agir d'une arme portative du type appelé "grenade". Il a aussi ajouté qu'il pouvait aussi se méprendre totalement sur la nature de l'objet, mais certainement pas sur le fait qu'il ne s'agissait pas d'un artefact de son monde et que les quelques signes gravés dans le métal ne ressemblaient, à sa connaissance, à aucune des écritures en usage sur Terre. Le fait que votre père ait deviné aussi vite la nature véritable de l'arme plaide en faveur de l'exactitude de ses autres conclusions et il nous faut maintenant tenir compte du fait que vous êtes peut-être soumis à une attaque venue de l'extérieur du R'hinz.

- Mais, je croyais qu'on n'avait aucun contact en dehors des Neuf mondes et, maintenant, de la Terre !

- C'est aussi ce que nous pensions, mais il semble que nous ayons été trouvés par quelqu'un dont les intentions sont manifestement hostiles.

- Pourtant, cette femme qui m'a attaqué, vous m'avez dit qu'elle était d'Aleth.

- Oui, et sa famille a été identifiée. Ce sont des gens honorables et qu'on ne saurait soupçonner de comploter contre l'Empereur. On a bien sûr sondé leur esprit, sans rien trouver qui contredise leurs protestations de loyauté. Le plus inquiétant est la nature de l'attaque, parfaitement ciblée sur votre personne. L'ennemi, quel qu'il soit, voulait décapiter le R'hinz et il était parfaitement au courant de votre nature unique et irremplaçable.

- Oui, d'autant plus irremplaçable qu'il n'y a plus de corps de rechange.

- En effet, et on peut penser que ceux qui ont détruit les Corps Dormants, sont les mêmes qui sont à l'origine de cette dernière attaque.

- J'espère bien ! La situation est déjà suffisamment compliquée comme ça. Et maintenant, qu'est-ce qu'on fait ?

- Je crois qu'il faut continuer de bouger. S'ils ont pu corrompre ou contraindre le personnel de la Tour des Bakhtars, ils peuvent en faire autant ailleurs. Pour un temps, vous allez devoir séjourner uniquement dans des lieux où l'on ne vous attend pas.

- Bon. Vous croyez qu'Aïn pourrait nous inviter chez lui ?

***

Aïn ne demandait pas mieux. Une visite à Sire Wahaï, le Miroir de l'Empereur sur Yiaï Ho, était plus ou moins déjà prévue, mais on décida qu'il valait mieux, pour l'instant, s'abstenir de toute publicité et toute la petite compagnie fut transportée, par Julien lui-même, vers le klirk privé de la famille du Maître Passeur. Ce fut pour lui l'occasion de sa première expérience comme Passeur pour des personnes dépourvues du Don ou, contrairement à Xarax, de la simple faculté d'appréhender le non-espace particulier de la Table d'orientation. Il se retrouva soudain à guider un groupe de zombies obéissants, manifestement inconscients de leur environnement et qui ne garderaient absolument aucun souvenir de toute l'opération. En fait, il ne les menait pas vraiment à travers l'aire dallée de la Table, c'était seulement la façon dont son esprit se représentait les opérations complexes du transfert. Les bagages, eux, suivaient d'eux-mêmes, comme attirés par le petit groupe.

Ils apparurent donc sur une colline de Yiaï Ho, tout près de la résidence d'Aïn. Eût-il été familier de l'œuvre de Tolkien, Julien aurait immédiatement pensé être arrivé chez des hobbits. En effet, bien que parvenus à un haut degré de civilisation et détenteurs d'une culture particulièrement raffinée, les passeurs avaient conservé le goût de la tanière qui abritait à l'origine ceux de leur espèce. Aussi leur habitat tendait-il, à chaque fois que la chose était possible, à s'enfouir en partie et à se fondre dans le paysage. De même, leur société groupait les familles en vastes clans où chacun trouvait sa place en fonction de critères absolument incompréhensibles à un humain et où les relations purement génétiques n'avaient qu'une place subsidiaire. En d'autres termes, les adultes qui élevaient un jeune passeur n'étaient pas forcément ses parents par le sang bien qu'il soit considéré par tous et par lui-même comme leur fils ou leur fille.

Du fait des dernières évolutions de la situation, Julien avait fait disparaître ses Marques et se tenait un peu à l'écart. Il eut la satisfaction, après les premières minutes d'échange de politesses et de nouvelles entre Aïn et les membres de son clan, de se voir approcher sans la moindre crainte par un jeune passeur qui n'était guère plus grand qu'un chiot. Il reconnut aussitôt l'attitude caractéristique que ceux de son espèce adoptaient pour solliciter la communication et s'accroupit pour poser sa main sur le pelage soyeux et argenté de la nuque du petit.

- Tu viens pour servir ?

- Servir ? Non, je suis un invité de Maître Aïn. Et toi, qui es-tu ?

- Je suis Yalil Wilah ek Aïn. Tu me dois le respect. Mon père, c'est le Grand Maître Aïn. Tu sers le Sire Niil des Ksantiris ?

- Je ne sers personne. Sire Niil est mon ami.

- Et le Noble Frère Ambar, c'est aussi ton ami ?

- Oui.

- Et Karik shel Tannder, c'est le disciple de Maître Tannder ?

- Oui.

- Et Dillik, c'est lui qui vous sert ?

- Non.

- Et toi, tu es qui ?

- Moi, je suis Julien.

- Pourquoi tu es là, si tu sers personne ?

- Tu me promets de ne pas le répéter ?

- Pourquoi ?

- Tu ne sais pas garder un secret ?

- Bien sûr que si ! Mais pourquoi tu veux pas que je le répète.

- Parce que si tu le dis aux autres, je n'aurai plus un instant de tranquillité.

- D'accord, je le répéterai pas.

- Eh bien, Maître Aïn m'a invité parce que moi aussi je suis un maître, dans ma spécialité.

- Et c'est quoi, ta spécialité ?

- Les chatouilles !

Le jeune curieux eut un sursaut et tenta de se dégager, mais Julien le renversa sans difficulté sur l'herbe et entreprit de lui administrer au bas des côtes le type d'agaceries que seul un primate aux doigts agiles peut infliger avec autant de maestria. Ses glapissements hystériques attirèrent aussitôt l'attention de son père qui, évaluant d'un coup d'œil la situation, décida de l'abandonner à son sort. D'ailleurs, ses protestations, qui n'étaient que pour la forme, cessèrent dès que Julien cessa de le chatouiller pour le gratter doucement derrière les oreilles. Il en avait eu envie depuis sa première rencontre avec un Passeur. Il lui avait fallu une grande force d'âme pour résister à la tentation, et seul le respect dû à la dignité d'Aïn l'en avait empêché jusqu'ici. Le jeune passeur devait trouver cela particulièrement agréable car, après quelques secondes, il ferma les yeux avec un air de contentement évident et se blottit contre lui, toute son attitude exprimant la plus grande satisfaction.

C'est le rire de Tannder qui le tira de l'agréable rêverie où il était plongé.

- Julien, vous êtes tombé dans le plus vieux piège de Yiaï Ho. Ce garnement vous tient à sa merci depuis un bon moment. Les jeunes passeurs essaient ça avec tous les adultes, passeurs ou humains assez naïfs pour les caresser. Parfois, ça marche. Avec vous, c'est un franc succès.

Julien cessa de gratter la tête de Yalil. À la fois amusé et, tout de même, un peu vexé, il l'agrippa fermement par la peau du cou. La raideur de ses cuisses et de ses mollets douloureux lui confirma qu'il avait dû rester accroupi assez longtemps.

- Tu n'avais pas besoin de faire ça.

- Lâche-moi !

Julien sentit que ces paroles s'accompagnaient d'une sorte de pression mentale qui visait à le faire obéir, mais le petit n'était pas de force.

- Arrête immédiatement ! Écoute-moi. Tu as l'air d'être un gentil garçon. Je suis prêt à te gratter quand tu voudras si je n'ai rien de mieux à faire. Mais n'essaie plus de jouer avec ma tête. Souviens-toi que je suis un ami de ton père, et je ne crois pas qu'il serait très content.

Julien perçut aussitôt la détresse qui s'emparait de celui qui n'était, après tout, qu'un mioche impertinent.

- N'aie pas peur, dit-il à haute voix. Je ne t'en veux pas et ni Maître Tannder, ni moi, nous ne dirons rien. Après tout, j'aurais l'air d'un idiot, n'est-ce pas ?

La question n'appelait pas de réponse. Il lâcha Yalil et le congédia d'une tape sur l'arrière train. Se redressant, il se tourna vers Tannder.

- Où est passé tout le monde ?

- Ils sont à l'intérieur. Sauf Xarax, qui doit se dissimuler quelque part dans l'herbe. Je m'étonne qu'il ne soit pas intervenu.

- Ça n'était pas vraiment nécessaire. Il n'y avait pas de danger. Il aurait terrorisé le pauvre gamin. À propos, c'est plutôt impressionnant. Quel âge est-ce qu'il peut avoir ?

- Guère plus de cinq cycles. Je pense qu'il ne recommencera pas.

- C'est ce que je lui ai conseillé. Il était persuadé que je venais pour servir. Vous pouvez me dire de quoi il s'agit ?

- C'est une longue histoire. En fait, elle est pratiquement aussi vieille que les Neuf Mondes. J'aurais dû vous en parler, pardonnez-moi.

- Nous avions d'autres soucis.

- Pour résumer, les passeurs ont décidé d'aider les humains quand les humains se sont déclarés prêts à les faire profiter de leur habileté manuelle. En gros, des humains se chargent de tout ce que les passeurs ne peuvent pas faire par manque d'un pouce opposable aux pattes avant et ils leur assurent un haut niveau de confort. Ils leur confectionnent aussi une nourriture sophistiquée qu'ils préfèrent de beaucoup à des proies crues et des baies sauvages, même s'ils peuvent encore y recourir en cas de besoin. En échange, les passeurs assurent dans tout l'Empire les services que vous connaissez et, grâce au tarif élevé de leurs prestations, rétribuent fort honnêtement les humains qui les servent. En fait, on considère comme un privilège de pouvoir travailler un temps pour une Famille de passeurs. Mais tous les humains sur Yiaï Ho sont seulement de passage et doivent obligatoirement avoir une résidence sur leur monde d'origine. C'est une règle absolue que les passeurs sont naturellement en mesure de faire respecter. Cela a découragé toute velléité de colonisation, même chez les plus entreprenants des peuples conquérants au fil de milliers de cycles. De plus, bien que n'utilisant pas d'écriture, les passeurs on développé une culture extrêmement subtile et raffinée. Ce sont essentiellement des philosophes et des poètes, mais on compte aussi parmi eux quelques mathématiciens de génie et ils sont les seuls à avoir osé une théorisation de la physique de l'En-dehors.

Julien émit un petit sifflement admiratif.

- Eh bien ! Je suis content de m'être retenu de gratter la tête d'Aïn. Et son fils, là, m'a tout l'air d'être sacrément doué. Il a d'autres enfants ?

- Quatre autres, je crois. Deux sont déjà adultes, mais ils n'ont pas le Don. Yalil a un frère un peu plus âgé qui a commencé son entraînement et un frère plus petit qui ne verbalise pas encore.

- Pardon ?

- Il communique uniquement par des cris ou par des émotions. Comme un petit humain avant de savoir parler.

- Et Yalil, il a le Don ?

- On ne sait pas encore, il est trop jeune. Il faut attendre encore au moins deux cycles pour le savoir. Et de plus, tous les passeurs qui ont le Don ne deviennent pas des Passeurs au sens où nous l'entendons. On ne les autorise à voyager que s'ils sont assez forts pour apprendre à maîtriser leur esprit. Ça s'appelle "ouvrir le Don".

- Dites donc, vous avez l'air de tout savoir sur Aïn et sa famille. Vous connaissez tout le monde comme ça, dans le R'hinz ?

- Non. Mais je m'efforce de savoir un maximum de choses sur ceux qui vous approchent. Et pour le reste, comme la culture des passeurs, ce ne sont que des choses que tout le monde sait plus ou moins.

- Tout le monde, sauf moi. Il va falloir que je m'instruise sérieusement.

- Alors, laissez-moi vous renseigner un peu plus. Les passeurs ont deux langues vocales : ils peuvent massacrer le tünnkeh comme vous l'avez entendu faire par Aïn, par exemple, mais ils ont aussi un langage propre qu'ils utilisent pour communiquer lorsqu'ils ne peuvent pas se toucher et communiquer mentalement, ce qu'ils préfèrent de beaucoup. Ils évitent de se parler ainsi en présence d'étrangers lorsqu'ils sont hors de leur monde mais ici, attendez-vous à subir leurs glapissements. C'est assez désagréable.

- Merci, j'essaierai de ne pas grincer des dents.

Chapitre 7
Si vis pacem…

Sire Aldegard, Sire Tahlil et Maître Subadar arrivèrent alors que Julien et ses compagnons terminaient de s'installer dans la maison de service mise à leur disposition par la Famille d'Aïn et un conseil fut aussitôt organisé auquel assistaient aussi Aïn, Niil, Tannder et bien sûr Julien lui-même. À la demande de ce dernier, Sire Aldegard menait les débats.

- Sire, nous nous trouvons confrontés à une situation qui ne s'est encore jamais produite depuis la fondation du R'hinz. Nous n'avons aucune idée de la nature de notre adversaire. Tout ce que nous en savons se résume à quelques faits et à des suppositions. Je commencerai par les faits. Nous sommes raisonnablement certains qu'on peut attribuer à cet adversaire l'attentat dont vous avez réchappé. Il y a une forte probabilité, étant donné la nature de l'arme utilisée, que cet adversaire soit originaire d'un monde qui n'appartient pas au R'hinz et qui n'est pas non plus la Terre. Cet adversaire a été capable de manipuler sans laisser de trace l'esprit d'un membre du personnel de ma Maison. Il possède aussi une connaissance approfondie du fonctionnement de notre société et semble savoir précisément qui vous êtes et être conscient de votre rôle capital en tant que ciment de l'Empire, sans parler du rôle indispensable que vous êtes appelé à remplir dans la perpétuation des Arts Majeurs. À la lumière de ce qui vient de se produire, on est en droit de se demander si votre disparition récente et celle, plus ancienne, qui nous a privés si longtemps de votre présence ne sont pas aussi l'œuvre de ce même ennemi. L'attaque dont vous avez été victime en volebulle ainsi que celle qui s'est déroulée dans la Rotonde océane ont vraisemblablement la même origine. Voilà pour les faits. En ce qui concerne les suppositions, elles sont sujettes à caution, mais il convient quand même de les mentionner. D'abord, on peut raisonnablement penser que l'ennemi maîtrise l'Art des Passeurs ou, ce qui me paraît hautement improbable, qu'il s'est assuré les services de Passeurs. Le fait que ses attaques sont pour l'instant uniquement dirigées contre vous tend à indiquer qu'il n'a pas l'intention, ou les moyens, de tenter une invasion de nos territoires. Son but est certainement de nous affaiblir en s'attaquant au sommet de la structure des Neuf Mondes. Ce qu'il compte faire une fois qu'il y sera parvenu, nul n'est en mesure, pour l'instant, de l'imaginer vraiment, mais la façon dont il a décidé d'établir le contact n'augure rien de bon. En ce qui me concerne, ma science s'arrête là.

- Merci, Aldegard. Je dois malheureusement compléter votre exposé et vous informer de quelque chose que je préférerais ne pas ébruiter. Les Corps Dormants, au Palais, sont morts. Il n'est pas possible de savoir quand exactement ils ont été tués, mais Xarax m'affirme qu'il sont bien morts.

Aldegard prit une inspiration pour parler, mais Julien l'arrêta d'un geste.

- Je sais à peu près ce que vous allez dire. C'est d'ailleurs pour ça que je ne vous en avais pas encore averti. Je ne pense pas qu'il soit prudent de chercher à me cacher sous prétexte que je n'ai plus de corps de rechange. C'est certainement ce que l'ennemi a prévu que je ferais. Ça lui laisserait le champ libre pour répandre la rumeur que l'Empereur est mort ou qu'il a peur, ou qu'il est trop faible pour se défendre, ou n'importe quoi d'autre qui saperait le moral de tout le monde. En plus, je serais coincé quelque part où il finirait forcément par me trouver. Je préfère, si possible, le trouver d'abord et l'affronter où et quand nous choisirons de le faire.

- Avec votre permission, Sire, intervint Tannder, je voudrais aussi attirer l'attention sur l'emploi de ghorrs lors de la suite de la première attaque. Cela implique soit que l'ennemi a partie liée avec un cercle des Arts Ténébreux, soit qu'il existe un deuxième adversaire qui agit pour son propre compte. Dans l'un et l'autre cas, c'est extrêmement inquiétant.

- Effectivement, et je pense que les choses ne vont pas se régler toutes seules. Je crois qu'il faut faire exactement ce que des conseillers raisonnables n'oseraient pas proposer. Ça aura au moins l'avantage de dérouter un peu l'ennemi. Donc, je ne vais pas me terrer dans un trou. Je pense aussi que des conseillers raisonnables feraient tout leur possible pour que l'affaire ne s'ébruite pas, histoire d'éviter la panique. Je crois donc qu'on devrait, au contraire publier l'information. Les gens auront peut-être peur, mais ça ne facilitera pas le travail de ceux qui tenteraient de faire courir des rumeurs. De plus, si les messages à la population sont bien rédigés, on pourra sans doute arriver à la mobiliser et, au cas où les choses tourneraient vraiment mal et qu'on doive se battre contre un envahisseur, il sera plus facile de résister. Qu'en pensez-vous, Aldegard ?

- J'espère sincèrement que nous n'aurons pas à mener un combat à grande échelle, Sire, mais peut-être vaut-il mieux, effectivement, informer la population alors que les choses n'ont pas encore pris une tournure catastrophique.

- Quelqu'un a d'autres idées ?… Subadar ?

- Oui, Sire. Je vais réunir le Cercle des Arts Majeurs et ordonner une surveillance particulière pour détecter toute activité suspecte dans les domaines interdits. Il y a trop longtemps que la surveillance n'est plus ce qu'elle devrait être. Et si les faits ne sont plus tenus secrets, nous allons pouvoir lancer une étude approfondie et multiplier les enquêtes sans avoir à inventer des prétextes. Je pense aussi que nous allons prendre contact avec tous les Neh kyongs actuellement connus. Il est d'ailleurs probable que nous devrons faire appel a vous dans certains cas.

- Je suis à votre disposition pour tout ce que d'autres ne peuvent pas faire, bien entendu. Mais essayez de vous souvenir que j'aurai certainement beaucoup d'autres choses à faire.

- Cela va de soi.

- Tannder, vous voulez dire quelque chose ?

- Oui, Sire. Je voudrais solliciter de ce conseil la permission pour mon Ordre d'entraîner et d'armer de petites unités de combat partout où cela sera possible dans le R'hinz. J'aimerais aussi avoir l'autorisation de former quelques unités d'élite à l'usage d'armes explosives, aussi bien lourdes que légères.

- Une telle décision, intervint Aldegard, ne peut être prise que par le Conseil des Miroirs.

- Ou par l'Empereur lui-même, s'il le décide, ajouta Tahlil. J'ai dû récemment relire les "Règles, Traditions et Coutumes des Neuf Mondes" avant ma nomination, expliqua-t-il.

- Je crois, déclara Julien, que je préfère réunir le Conseil des Miroirs. D'où je viens, on a tendance à se méfier de ceux qui se font donner les pleins pouvoirs. Je pense qu'Aldegard pourra s'occuper d'organiser cette réunion au plus vite. J'appuierai la décision du Conseil quelle qu'elle soit. Je voudrais que Niil soit autorisé à agir en mon nom pour toutes les affaires courantes. Je voudrais aussi qu'il soit habilité à délivrer des Mandats Impériaux. Il ne faut pas que toute la machine soit paralysée si j'ai a disparaître quelques jours pour m'occuper d'une affaire urgente. Tahlil, pouvez-vous préparer ce qui concerne la campagne d'information ?

- Oui, Sire.

- Si qui que ce soit a besoin d'argent, Niil en fournira sur la Cassette Impériale en attendant que des fonds soient votés et débloqués ailleurs. J'aimerais bien que vous l'aidiez tous à recruter le personnel administratif pour gérer tout ça.

- Qui sera chargé de votre sécurité ? demanda Aldegard.

- Xarax m'accompagne partout. Je pense que Tannder peut organiser une équipe de spécialistes pour sécuriser les lieux où nous resterons quelque temps. Ça doit être dans ses cordes.

- Effectivement, Sire. Je m'en charge.

- Pour le reste, je pense faire comme on avait prévu : je vais me déplacer constamment sans prévenir de mon itinéraire. Aïn pourra s'occuper d'organiser les équipes de liaison avec les Passeurs. Tout le monde ici doit pouvoir être contacté à tout moment.

- Et que deviennent ceux qui vous accompagnent en ce moment ? s'enquit Aldegard.

- Karik shel Tannder, comme son nom l'indique, est sous la responsabilité de son Maître, qui décidera de son sort. Le fait qu'Ambar des Ksantiris et Dillik fils de Dendjor me sont proches est connu de tous et ils seraient des cibles idéales pour qui cherche à m'atteindre. Ils restent avec moi tant que je ne suis pas directement engagé dans une opération où ils me gêneraient.

- Et vos parents ?

- Quand je leur aurai expliqué la situation, mes parents décideront eux-mêmes de ce qu'ils veulent faire. Maintenant, si personne ne voit autre chose à régler d'urgence, je propose que nous mettions fin à cette réunion.

Maître Subadar émit un toussotement discret :

- Une dernière chose, Sire. J'aimerais qu'une équipe de Maîtres des Sciences de la Vie puisse discuter avec vous de la possibilité de créer de nouveaux Corps Dormants.

- D'accord, l'idée ne m'enchante pas, mais je comprends que ça vous préoccupe. Maintenant, je crois qu'il est largement temps de passer à table et, si ce n'est pas abuser de votre hospitalité, Aïn, Je serais heureux que ceux qui le peuvent restent pour partager ce repas.

***

Aldegard et Subadar s'excusèrent, mais Tahlil accepta volontiers l'invitation. La maison de service qui accueillait les hôtes d'Aïn n'offrait certes pas le luxe de la Tour des Bakhtars, mais elle était aménagée confortablement et répondait aux besoins des humains. Contrairement aux résidences des passeurs, elle était construite entièrement au-dessus du niveau du sol et aurait aisément pu passer, sur terre, pour un confortable refuge de montagne, sans les inconvénients de l'altitude. Le personnel humain attaché à la Famille d'Aïn, conscient de l'importance de ses hôtes, avait bien fait les choses et le repas était un exemple d'habileté culinaire. Cependant, l'humeur n'était pas aux agapes et la conversation s'orienta bientôt vers des sujets peu réjouissants.

- Tannder, demanda Julien, je n'ai pas voulu m'étendre sur le sujet tout-à-l'heure, mais où allez-vous prendre les armes dont vous avez parlé ? Il s'agit bien d'armes interdites, n'est-ce pas ?

- Oui. Il est absolument interdit de les utiliser ou même d'en posséder. Le siège de mon Ordre sur les trois mondes humains est autorisé à détenir quelques exemplaires de chacune de ces armes afin que leur usage ne soit pas entièrement perdu. En effet, l'on avait de bonnes raisons de croire qu'il n'existait pas d'autres mondes à portée de communication, et ce qui est en train de se produire n'est jamais arrivé auparavant, mais a toujours été considéré comme une possibilité, si ténue soit-elle, et il aurait été ridicule de se priver délibérément de tout moyen de défense. Par contre, il a été décidé d'un commun accord de ne pas donner aux habitants des Neuf Mondes le moyen de s'entre-tuer plus qu'il n'est indispensable dans des sociétés où l'agressivité va souvent de pair avec la vitalité.

- Mais qu'est-ce que vous comptez faire avec vos quelques armes ? Vous n'en avez certainement pas assez pour repousser une attaque un peu décidée. Vous compter en fabriquer ? Ça risque d'être difficile. Pardonnez-moi, mais à part les volebulles, je n'ai pas vu beaucoup de mécanique dans ce que je connais du R'hinz.

- Dans un premier temps, et à moins que les choses ne tournent vraiment très mal, ce ne sera pas nécessaire. Il existe des dépôts d'armes de ce type.

- Je croyais que tous les dépôts clandestins avaient été détruits à chaque fois qu'on les trouvait.

- Certes, mais il existe d'autres dépôts. Et une seule personne, dans tout l'Empire sait comment y accéder.

- Attendez, laissez-moi deviner. Cette personne, c'est moi, n'est-ce pas ? Et naturellement, il va falloir me sonder pour retrouver ce souvenir.

Tannder sourit.

- Eh bien, Julien, pour une fois vous vous trompez. Pas de beaucoup, mais ce n'est pas vous.

- C'est Xarax ?

- Lui-même. Et il va devoir nous y conduire dès que le Conseil des Miroirs aura donné son accord.

- Si, le Conseil donne son accord. Je n'ai pas l'intention de lui forcer la main, ni même d'intervenir.

- Je ne vous comprends pas.

- Je pense qu'une décision comme celle-là ne doit pas être prise par moi. On m'appelle peut-être l'Empereur, mais je n'ai pas envie de devenir un dictateur. Quelqu'un qui gouverne sans tenir compte des autres, ajouta-t-il devant l'air perplexe de Tannder. De plus, j'ai lu, il n'y a pas très longtemps, une légende d'un peuple de la Terre qu'on appelle les Grecs. Dans cette histoire, une jeune fille, Pandore, ouvrait une boîte qu'elle aurait dû laisser fermée et tout les maux et les maladies en sont sortis et se sont répandus sur la Terre. Elle avait bien essayé de la refermer, mais elle n'a pas pu le faire assez vite. La seule chose qui est restée dans la boîte, c'est l'espérance. Eh bien, j'ai peur que ces dépôts d'armes soient un peu comme cette maudite boîte de Pandore. Je viens d'un monde littéralement empoisonné par les armes. Il y en a partout. Il y a même suffisamment d'armes atomiques, comme celles de Tchiwa Ri Kor, pour détruire plusieurs fois la planète. Alors ce n'est pas moi qui prendrai la décision d'ouvrir la boîte parce que je ne sais pas si je pourrai la refermer avant qu'il soit trop tard.

Chapitre 8
Élémentaire…

Julien décida d'aller voir ses parents dès la fin du repas. Il craignait que l'entrevue ne soit difficile et il décida de se débarrasser au plus vite de l'épreuve. Il les trouva à leur nouvelle maison, alors qu'ils s'apprêtaient à se rendre à Aleth. Ainsi qu'il le redoutait, sa mère prit très mal l'annonce d'une menace de guerre.

- On n'en finira donc jamais !? Nous avons déjà dû subir les Boches. Tes grands parents sont morts sous les bombardement des Américains. Et voilà que ça recommence ici !

- Maman, on n'en est pas là. Simplement, il faut qu'on prenne des précautions. Ce serait idiot de…

- Ce serait idiot de rester ! Rentre à la maison. Tu ne leur dois rien, après tout ! Ils ne t'ont pas demandé ton avis pour t'envoyer ici.

- On a déjà discuté de ça. Tu sais bien que ça n'est pas aussi simple. Mais si vous voulez rentrer sur Terre, je suis certain qu'Aïn trouvera un moyen de vous transporter.

- Tu ne t'imagines tout de même pas qu'on va te laisser ici !?

- Franchement, je ne sais pas ce qui est le mieux. Vous n'avez pas besoin d'être ici. Je serais certainement plus tranquille de vous savoir hors de danger.

- Si tu viens avec nous, toi aussi, tu seras hors de danger. Qu'est-ce qui te prend de vouloir jouer au général ? Toute ton expérience de la guerre, c'est les jeux des scouts !

- Isabelle, s'il te plaît, arrête. Il n'est pas responsable de la situation. Tout ce qu'il veut, c'est nous aider à y faire face. Ne lui rendons pas la tâche plus difficile qu'elle ne l'est déjà. Il nous a déjà expliqué pourquoi il ne servirait à rien qu'il retourne sur Terre. Ceux qui veulent le tuer finiraient par le retrouver et ça ne servirait sans doute qu'à leur donner l'idée d'envahir la Terre, par dessus le marché !

- Alors quoi ?! Qu'est-ce qu'on doit faire d'après toi ?! Rester ici à attendre que les bombes commencent à tomber ?!

- Si tu veux rentrer, je suis d'accord. On pourra certainement régler les détails pratiques sans trop de difficulté.

- Tu sais bien que je rentrerai pas sans Julien.

- Maman, je ne peux pas partir d'ici. Mais vous allez avoir un bébé. Je comprends que ça te préoccupe. Tu ne veux pas qu'il subisse une guerre.

- Soyons réalistes, intervint Jacques Berthier, la probabilité d'une guerre n'est pas moins grande sur Terre. Déjà, on se bat un peu partout en permanence. Au Viet-Nam, pour ne pas parler du reste. Il y a de fortes chance, hélas, pour que les Russes ou les Américains finissent par appuyer sur le mauvais bouton. Je pense qu'il n'est pas plus dangereux de rester ici. Et si on reste, je n'ai pas l'intention de me tourner les pouces. Moi, j'ai l'expérience du combat, malheureusement. L'Algérie n'était pas une partie de plaisir. Et je suis officier de réserve. Je commence a aimer les gens d'ici, et s'il faut se battre pour les défendre, je suis volontaire. Tout ce que je demande, c'est qu'on me donne autre chose qu'un arc ou une arbalète.

- Si c'est ce que tu veux, je le dirai à Tannder. Je suis sûr qu'il sera content d'avoir l'avis de quelqu'un qui connaît ce genre de choses. Ici, ils n'ont pas eu de guerre avec des armes à feu depuis des millénaires. Mais rien ne dit qu'il y aura vraiment la guerre. Pour l'instant, on se prépare, c'est tout. Et bien sûr, on cherche à savoir qui nous attaque. De toute façon, vous avez encore le temps de réfléchir, et si vous décidez quand même de partir, personne ne vous en voudra. En attendant, une équipe de sécurité va venir ici ce soir ou demain. Tannder les amènera lui-même et il m'a promis qu'ils ne vous gêneront pas. Maintenant, je vais devoir repartir, mais Wakhann pourra me joindre à tout moment si nécessaire. Aïn est en train de lui donner des instructions pour ça. Il a aussi ordre de vous évacuer vers un site de repli au cas où il y aurait urgence.

***

Il n'y avait peut-être pas encore urgence, mais Aïn décida qu'il était temps d'accélérer l'éducation de Julien.

- Je crois que les klirks ne vous poseront pas de problème. Pour résumer, vous avez employé avec succès les klirks communs, qui mènent à la Table d'Orientation. Les klirks dédiés, tel celui qui vous a pour la première fois transporté sur Nüngen, emmènent le Passeur directement à une destination, et une seule, celle dont ils portent le symbole. On peut dire qu'ils créent un raccourci qui évite la Table. Ces deux sortes de klirks sont utilisables par tous les Passeurs et la grande majorité n'en utilise jamais d'autres. Ils suffisent à assurer toutes les communications au sein du R'hinz. Il existe aussi des klirks-cibles. Ils sont personnels à chaque Maître Passeur. Vous vous souvenez sans doute que j'en ai déposé un sur votre bateau. Ces klirks ne sont utilisables que par le Passeur qui les a signés et ils agissent un peu comme des klirks dédiés en ce sens qu'ils ne nécessitent pas un passage par la Table, mais contrairement aux klirks dédiés, ils ne sont que des balises de destination. Pour les utiliser, il faut être capable de sauter dans l'En-dehors. Seul un Maître Passeur peut faire cela. Enfin, il existe encore des klirks-balises. Seul le Conseil des Passeurs peut en autoriser l'emploi. Ils servent à guider la navigation vers une destination nouvelle. Théoriquement, lorsque je suis allé sur Terre, j'aurais pu y laisser un klirk-balise et ouvrir une route vers votre monde. Bien sûr, je m'en suis abstenu. Il n'est pas question de guider qui que ce soit vers la Terre. Maintenant, il est impératif que vous puissiez vous affranchir des contraintes liées à l'usage des klirks communs et même, comme un petit nombre de Maîtres Passeurs, que vous soyez à même de voyager sans l'aide d'aucun klirk.

- La dernière fois que j'ai vu l'En-dehors, j'ai bien failli y rester. Sans Xarax, j'y serais encore. Et certainement complètement fou.

- Lorsque vous avez vu l'En-dehors, vous n'étiez pas préparé et vous veniez de subir un choc qui a failli vous tuer. L'En-dehors n'effraie que ceux qui ignorent sa vraie nature ou ceux qui sont incapables d'un minimum de contrôle sur leur esprit. Vous avez appris à contrôler votre esprit. Votre rencontre avec le Neh kyong Tchiwa Ri Kor en est la preuve. Maintenant, je vais vous dire ce que vous devez savoir de l'En-dehors. Longtemps, personne n'a eu la moindre idée de sa nature et et les Passeurs l'affrontaient simplement armés de leur courage, comme les premiers marins affrontaient l'océan et ses tempêtes, c'est à dire sans avoir aucune idée de la cause des vents, des vagues ou des marées, ou même pourquoi le soleil se levait. Mais notre espèce a fini par comprendre un certain nombre de choses et finalement une théorie s'est peu à peu dégagée des spéculations les plus audacieuses et a pu être plus ou moins confirmée par l'expérience.

- Plus ou moins… Vous me rassurez ! C'est comme si on me donnait un volebulle en me disant qu'il doit «plus ou moins» tenir en l'air.

- Ce n'est pas tout-à-fait la même chose. D'abord, des générations de Passeurs ont traversé l'En-dehors sans problème. En suite, il faut bien admettre que les lois de notre logique ordinaire sont un peu malmenées quand il s'agit de considérer cet aspect de notre univers. Tout ce qu'il est possible d'espérer découvrir sur la nature de l'En-dehors échappe à la vision simpliste selon laquelle une proposition est soi vraie, soit fausse.

- J'ai du mal à vous suivre.

- Pour tout le monde, soit une chose est, soit elle n'est pas. Elle ne peut pas à la fois être ET ne pas être. Il y a ce qui est moi, et ce qui n'est pas moi. Deux plus deux font quatre, pas trois et demi. En fait, notre esprit est totalement incapable d'envisager vraiment une autre possibilité. Bien sûr, on peut toujours DIRE qu'une chose est à la fois ceci et son contraire, mais on ne peut pas l'imaginer vraiment. Or, ce que nous appelons l'En-dehors appartient à ce que nous désignons comme le domaine de la limite. C'est une chose très difficile à percevoir, justement parce qu'elle se situe non pas "en-dehors", comme on a coutume de le dire, mais à la fois "au-delà" et "en-deçà" de ce que nous pouvons appréhender de la réalité. C'est le tissu qui se cache derrière ce que nous appelons réel, ou vrai. Nous voyons le monde comme nous le voyons parce que notre esprit et nos organes des sens, en quelque sorte, "filtrent" ce que nous appelons l'En-dehors ou, plus exactement, ce dont est fait l'En-dehors. Et ce dont est fait l'En-dehors, la base même de notre réalité, existe d'une manière qu'on ne peut décrire comme "être" ou "non-être". Certains de nos mathématiciens disent que notre univers tout entier est défini par une sorte de "limite" qui sépare apparemment l'être et le non être, mais que, contrairement à ce dont nous faisons l'expérience, la réalité du monde n'est absolument pas limitée. C'est effectivement extrêmement difficile à comprendre, mais cela permet, dans la pratique, de se faire une vague idée de la nature des voyages dans l'En-dehors.

- Vous voulez dire que même si je ne comprends pas vraiment tout ce que vous me racontez, ça me servira quand même à ne pas paniquer ?

- Exactement ! Personne, pas même nos plus grands mathématiciens, n'est à même de se représenter la véritable nature de l'En-dehors. Notre esprit n'est pas fait pour ça. Mais on peut très bien agir sur cette réalité et, par là, obtenir des résultats dans notre monde ordinaire. Pour ça, on utilise des symboles. Ces symboles ont une réalité dans notre esprit. Ils se présentent comme des images ou des sons, simples ou complexes, mais ils sont aussi en relation avec ce "domaine de la limite" qui est la clé de notre réalité. Un bon exemple est justement l'ensemble des klirks et la Table d'Orientation. L'avantage de ces symboles, c'est qu'ils n'existent pas seulement dans l'esprit du Passeur, ils ont une existence propre qui fait qu'on n'a pas besoin de les recréer à chaque fois qu'on veut les utiliser. Certains philosophes affirment qu'en fait notre monde n'est pas d'une nature différente et que le temps et l'espace dont nous faisons l'expérience n'ont pas d'autre existence que celle que leur prête notre esprit. D'autres affirment qu'il existe une réalité physique existant par elle-même. D'autres, enfin, jurent que la réalité de notre monde se situe par-delà ces deux conceptions. Personne, bien sûr, ne sera jamais en mesure de les départager, mais il est intéressant de voir que les théories basées sur ces trois conceptions divergentes amènent toutes à des résultats vérifiables et utilisables dans la pratique. L'un de ces résultats est le réseau des klirks.

- Autrement dit, ça marche et on se fiche un peu de savoir pourquoi.

- Si vous voulez. Une fois que vous avez compris cela, ils suffit d'avoir le Don – vous l'avez -, de discipliner son esprit – vous avez commencé à le faire -, et de connaître une ou deux astuces que je vais vous enseigner. Après, c'est comme pour les marins, tout est affaire d'intuition, de méthode et d'endurance. Il est important aussi de connaître un maximum de klirks, à moins de vouloir réinventer à chaque fois une nouvelle route. Mais pour ça, comme je vous l'ai déjà dit, vous pouvez tricher et utiliser la mémoire infaillible de Xarax. Autre chose, il est essentiel de vous souvenir que vous ne vous "déplacez" pas dans l'En-dehors. Votre esprit explore simplement des aspects de cette limite dont nous avons parlé. Et lorsque vous vous êtes trouvé perdu dans l'En-dehors, vous n'étiez en fait nulle part, simplement vous étiez confronté à une zone de ce domaine de la limite que vous n'aviez jamais explorée.

- Merci, je me sens vraiment rassuré.

Aïn perçut immédiatement l'ironie et répliqua :

- Vous devriez. Cela signifie que, tant que vous n'avez pas décidé de sortir de l'En-dehors, vous ne risquez rien si vous gardez votre calme. Rien, absolument rien, ne peut vous atteindre de "l'extérieur". Les seuls ennemis qui puissent vous nuire sont les produits de votre imagination. Je reconnais qu'un novice sans expérience aurait de fortes chances de se causer de telles terreurs que sa raison n'y résisterait pas. C'est bien pourquoi tout le monde, même parmi les Passeurs confirmés, n'est pas instruit des moyens de sauter dans l'En-dehors.

- Et ces moyens, vous voulez me les donner. Quand voulez-vous qu'on commence ?

- Maintenant me paraît un bon moment. Tout d'abord, représentez-vous un rond carré…

Chapitre 9
…para bellum

Il fallut à Julien deux mois d'entraînement assidu avant qu'Aïn se déclare suffisamment satisfait de sa technique d'entrée dans l'En-dehors pour l'autoriser à tenter un premier saut dans la seule compagnie, indispensable, de Xarax. Et ce premier voyage ne l'emmena pas plus loin que le klirk le plus proche, à moins de deux cents pas. Il n'était pas question d'aborder le chapitre d'une navigation hors de tout repère avant… un certain temps.

À ce moment, ils se trouvaient sur Nüngen, dans la résidence d'été inoccupée d'un Noble Sire, vaguement apparenté aux Bakhtars, qui avait été d'autant plus ravi d'en laisser l'usage pour un temps qu'on était en plein hiver et que la région où se trouvait ladite résidence devait flirter avec le cercle polaire. L'endroit était parfaitement inaccessible en cette saison, parfaitement sinistre, et se voyait éclairer d'un soleil anémique un peu moins de deux heures par jour lorsque le blizzard ne projetait pas horizontalement des nuages de glace pulvérisée et coupante comme du verre. L'endroit était chauffé, sec, élégamment meublé et disposait d'amples provisions. Il était cependant désert et dépourvu du moindre personnel, ce qui convenait parfaitement à Tannder dont le souci de sécurité tournait à l'obsession.

On aurait pu, en d'autres circonstances, craindre qu'Ambar et Dillik ne s'ennuient dans cette thébaïde surgelée, mais le même Tannder, lorsqu'il n'inventait pas des moyens de déjouer les hypothétiques tentatives d'un ennemi pour l'instant invisible, se préoccupait aussi de l'instruction des plus jeunes et, quel que soit l'endroit des Neuf Mondes où ils se trouvaient, Ambar, Dillik et le plus souvent Karik recevaient la visite de professeurs attitrés que Julien, dans le cadre de sa formation de Passeur, se chargeait de convoyer chaque jour en de gigantesques allers-et-retours. De plus, Maître Sandeark, éminent professeur de mathématiques, s'étant aventuré à demander au Noble Sire Niil, lors d'une de ses apparitions sur le Trankenn Premier, des nouvelles d'Ambar, son si regretté élève-prodige, et apprenant que celui-ci menait maintenant une vie itinérante, il supplia d'être autorisé à lui prodiguer de nouveau un enseignement qui ne gâcherait pas irrémédiablement un tel potentiel. Comme Niil, surpris d'une telle véhémence, hésitait à répondre, le malheureux ajouta qu'il ferait volontiers le sacrifice de son traitement et qu'il démissionnerait sans le moindre regret d'un poste où son savoir, de toute façon, glissait sur l'esprit, imperméable aux beautés des mathématiques, d'élèves manifestement plus intéressés par d'autres choses. Maître Sandeark était dépourvu de toute prétention à l'éloquence et son discours, s'il l'avait écrit dans une supplique, n'aurait certainement pas convaincu le Premier des Ksantiris, mais quelque chose dans son attitude retint Niil de le renvoyer à ses cours avec quelques mots bienveillants. Visiblement, cet homme voyait chez Ambar un trésor que lui, Niil, avait été incapable de discerner. Il promit d'y réfléchir, consulta Tannder, informa Julien, et Maître Sandeark fut autorisé à dispenser ses lumières à Ambar.

Dire que celui-ci, malgré d'évidentes dispositions pour les arcanes les plus abstruses des nombres et des figures, fut ravi d'être l'objet des soins attentifs d'un tel mentor serait exagéré – après tout, il est peu probable que la gemme qu'on polit apprécie la morsure de la meule – mais il s'accommoda sans trop renâcler d'un surcroît d'étude et finit assez vite par y prendre goût. Maître Sandeark quoiqu'encore jeune, n'avait pour l'heure d'autre épouse que la Science. Dépourvu d'attaches, il obtint le privilège d'être compté parmi les membres permanents de la compagnie. Sa présence discrète était d'autant mieux tolérée qu'il avait pour la cuisine un talent qui lui aurait, sans le moindre doute, assuré une carrière brillante dans une auberge de grande classe.

Le Conseil des Miroirs ayant évidemment autorisé l'usage des armes interdites en cas de menace extérieure, les préparatifs militaires allaient, eux aussi, bon train. Il ne s'agissait pas, bien entendu, d'une mobilisation générale. Seuls étaient concernés les différents Ordres Guerriers qui furent regroupés sous l'autorité de Sire Shigyal, Miroir de l'Empereur sur Der Mang. C'est ainsi que Julien vit, avec des sentiments mitigés, l'équipe chargée de sa sécurité dotée de curieuses armes de poing d'une technologie qui eût paru futuriste même aux experts du vingtième siècle terrestre. Tannder lui proposa d'en porter une et de recevoir l'entraînement nécessaire, mais il refusa, affirmant avec une certaine logique que, si des gardes parfaitement formés n'étaient pas capables d'arrêter un assaillant, ce n'était pas lui qui pourrait le faire. Tout ce qu'il risquait d'accomplir avec autre chose que son nagtri était de tuer ou blesser ses propres hommes. Niil, pour sa part, n'avait pas ses réticences et se fit un devoir de s'exercer au maniement d'une arme qui, estimait-il, le mettait un peu plus à même de protéger son ami.

L'ouverture d'un des dépôts d'armes impériaux avait mis Julien fort mal à l'aise. Il avait dû participer à l'opération car, si Xarax détenait le secret de la localisation des entrepôts, les Neh kyongs qui veillaient jalousement sur eux ne reconnaissaient qu'à l'Empereur le droit d'en autoriser l'accès. Il existait plusieurs de ces dépôts sur chaque monde, mais on décida dans un premier temps de n'en ouvrir qu'un, sur Der Mang, de façon à se faire une idée des moyens dont on pourrait disposer au besoin. Il y avait là de quoi réjouir le cœur de n'importe quel chef d'armée, mais la vision de ces rangées d'armes lourdes motorisées, dont certaines étaient manifestement destinées à voler, glaçait le sang de Julien. La pensée de lâcher sur le monde ces monstres dont la seule finalité était de semer la mort le renvoyait sans cesse au mythe de l'imprudente Pandore. Tannder et les autres conseillers en tous genres eurent beau l'assurer qu'il n'existait, dans tout cet arsenal, aucune arme chimique ou nucléaire et qu'il était totalement impensable de lâcher où que ce soit des germes infectieux, il se sentait en permanence au seuil d'une catastrophe irréparable.

Il interdit les tirs d'essai, pourtant vivement recommandés par un état-major avide de tester sa puissance en ravageant un coin de terre désolée loin de toute civilisation, et exigea qu'on s'en tienne à l'étude approfondie des compte-rendus et manuels d'utilisation, abondamment documentés, livrés avec chaque type d'arme. On commençait à lui opposer des argument sur un ton de plus en plus péremptoire, lorsque Maître Subadar découvrit fort opportunément l'équivalent d'une salle de simulation où l'on pouvait à loisir assister à tous les essais possibles et imaginables, comme si l'on était soi-même au cœur de l'action. Le réalisme était tel que certains, pourtant parmi les plus acharnés à réclamer les fameux essais, se découvrirent soudain une veine pacifiste et déclinèrent l'offre de poursuivre plus en profondeur leur mission d'étude.

***

- Niil, je n'aime pas ça. J'ai l'impression que ces gens ont envie de se servir de ces armes. Je crois bien que certains seront déçus si on arrive à éviter la guerre.

- Je vois ce que tu veux dire, mais je préfère les voir comme ça plutôt que morts de peur.

- Ils devraient avoir suffisamment peur pour souhaiter que ça n'arrive pas. Ils sont comme ivres. Ça les démange, de se servir de leurs jouets. Sur Terre des guerres ont lieu tous les jours dans un pays ou un autre. Il y a des morts par milliers. Et les morts ne sont pas les plus à plaindre. Ces armes causent des blessures et des mutilations atroces. Ce genre de guerre n'a rien à voir avec vos vendettas entre clans.

- Ils le savent. On n'a peut-être pas connu ça, mais on étudie l'histoire.

- Sans doute… Mais même ceux qui ne veulent plus assister aux simulations continuent de regarder ces engins comme des gamins regardent des friandises. Je préfère ne pas penser à ce qui va se passer si jamais on est obligés de les laisser s'en servir. J'ai terriblement peur qu'une fois qu'ils y auront goûté, il ne soit très difficile de les obliger à les rendre.

- Si on doit s'en servir, c'est que les choses iront vraiment très mal et on pourra s'estimer heureux si notre seul souci, c'est de leur faire rendre leurs armes.

- C'est vrai, malheureusement.

Un silence empli de pensées sombres s'établit, troublé seulement par les hurlements assourdis du blizzard qui tentait une fois de plus d'effacer la demeure de la surface de la planète.

- Tout-à-l'heure, reprit Julien, je dois emmener Dillik chez sa mère. Tu veux m'accompagner ?

- Heu… J'ai des tas de choses à faire.

- Moi aussi, mais je serais content de passer un petit moment avec toi, loin de tout ça. Tu veux bien ?

- D'accord. Tu emmènes Ambar ?

- Non. Il passe la matinée avec Sandeark. Je devrais être jaloux, mais je suis trop content qu'il ait trouvé ce pour quoi il est vraiment doué. Tu viens ?

- Je m'habille ou je te suis comme ça ?

- Tu es très beau en caleçon, je suis sûr que Maîtresse Nardik apprécierait. Dillik !

Dillik apparut dans la salle commune, accompagné comme toujours de Xarax. Nu comme un ver, il venait à l'évidence de se réveiller.

- Dépêche-toi, misérable ! Tu as oublié que tu allais chez ta mère ?

- C'est pas de ma faute !

- Xarax ! J'espère que tu ne l'as pas encore réveillé cinq ou six fois cette nuit avec tes expériences.

La gamme d'expressions faciales d'un haptir se limite à très peu de chose, mais toute son attitude corporelle et les couleurs neutres qu'il adopta soudain évoquaient de façon comique l'air innocent du chat qui a mangé le poisson rouge. Il avait sans le moindre doute poursuivi ses tentatives infructueuses pour partager les rêves de son ami. Il s'était juré d'y parvenir et tous les raisonnement de Julien n'étaient pas parvenus à le détourner de sa quête obstinée de ce qu'il considérait, de toute évidence, comme le Saint Graal de l'amitié. Avec pour conséquence qu'il perturbait à l'occasion le sommeil du gamin, qui ne s'en plaignait d'ailleurs pas puisqu'il avait fait sienne cette passion et brûlait de réaliser cette union quasi-mystique.

- Bon, tant que vous faites ça avant les congés, dit Julien en riant, je ne peux pas vraiment vous le reprocher. Mais vous êtes complètement cinglés. Et non, Dillik, ça n'est pas la peine de me regarder comme ça, je ne t'accompagnerai pas, tu prendras ta douche tout seul. Si tu voulais de la compagnie, il fallait te lever en même temps qu'Ambar.

Julien se sentait soudain beaucoup mieux. La trivialité bon enfant de ces scènes domestiques lui permettait de s'extraire des ses préoccupations à l'échelle de l'Empire. Il avait l'impression de retrouver, pour un moment, une vie normale. Si tant est, évidemment, que l'on puisse qualifier de trivial le fait d'évoquer avec un haptir la nature de ses rapports avec un jeune humain qu'on s'apprête à transporter sur un autre monde…

Chapitre 10
Dentes frendentes video

La grande salle de l'auberge était à-demi pleine. Julien et Niil, confortablement installés à leur table favorite, discutaient avec Gradik et Tenntchouk. À son habitude, Julien avait effacé ses Marques Impériales pour échapper au respect qu'on se sentait obligé de lui manifester ostensiblement dès qu'il se montrait en public. C'était surtout une manière de mettre à l'aise les clients de l'auberge car les vrais habitués, bien qu'ils fissent semblant de ne rien remarquer, reconnaissaient au premier coup d'œil cette chevelure flamboyante dont la longueur excessive commençait à dicter une mode. Ainsi, tout le monde était content : les clients se sentait à la fois libres d'agir à leur guise et flattés d'être admis à tenir leur rôle dans cette petite comédie, et Julien pouvait faire semblant de voyager incognito. Niil, en tant que Premier Sire des Ksantiris, suscitait surtout la sympathie, même si personne ne s'aventurait à se monter familier. Les deux marins jouissaient, eux, d'un statut particulier qui en faisait pratiquement des intimes, autorisés à parler librement et à prendre avec les convenances des libertés impensables à d'autres.

- Alors c'est vrai ç'qu'on raconte, qu'on va p'têtre avoir la guerre avec des gens qui sont même pas des Neuf Mondes ?

- Comment savez-vous ça Gradik?

- Ben, y a l'crieur qu'a fait des annonces et y z'ont distribué des papiers.

En fait, Julien avait lui-même approuvé le texte de ces tracts.

- Et pis, on raconte, insista Tenntchouk, que quelqu'un a voulu t'attaquer chez le Sire Aldegard.

- C'est vrai mais, vous voyez, ça a raté.

- Et t'as donc pas peur, que tu te balades comme ça, sans protection ?

- Qui vous dit que je suis sans protection ? Niil est assis à côté de moi, et vous aussi. Et vous savez que Xarax n'est jamais bien loin. Et puis ici, je suis chez des amis.

- C'est vrai. Mais chez le Sire Aldegard aussi.

- De toute façon, j'ai décidé que je ne passerais pas ma vie à me ca…

Un fort bruit, comme si l'on déchirait violemment une pièce de toile à quelque distance derrière lui, interrompit sa phrase. Avant qu'il n'ait le temps de se retourner, il vit Tenntchouk renverser sa chaise et sauter par-dessus la table, un couteau ouvert à la main alors que Gradik s'accrochait de toutes ses forces à Niil pour l'empêcher de se précipiter lui aussi. En même temps, la puanteur caractéristique du ghorr envahit ses narines. Il se leva brutalement et se retourna, conscient du poids soudain de Xarax qui venait de bondir sur ses épaules ainsi qu'ils l'avaient maintes fois répété à l'entraînement.

Aussitôt, tout se ralentit à l'extrême. Il ne lui était pas possible de bouger plus vite que ses muscles ne le lui permettaient, ni de demeurer longtemps dans cet état de perception où l'avait automatiquement plongé Xarax, mais il pouvait profiter de ce répit pour juger de la situation. Tenntchouk venait d'être atteint par le ghorr. Il s'était interposé entre lui et l'horreur qui venait de surgir, lui achetant ainsi la fraction de seconde qui lui avait permis de réagir. Julien savait qu'il n'avait aucune chance de combattre un ghorr avec son nagtri. Ni avec quoi que ce soit d'autre, d'ailleurs. Par contre, il pouvait s'échapper. Sauter dans l'En Dehors et se transporter jusqu'à un klirk. N'importe quel klirk. Mais cela signifiait laisser derrière soi un ghorr terriblement frustré qui se livrerait au carnage jusqu'à ce qu'on parvienne à le détruire. Ce n'était pas Niil qui pourrait l'arrêter, même avec son nouveau pistolet de science-fiction. Tous ceux qui avaient le malheur de se trouver dans l'auberge allaient mourir d'une façon atroce. C'était le moment ou jamais de tenter ce qu'Aïn lui avait bien recommandé de ne pas essayer tant qu'il n'en aurait pas reçu la permission expresse.

Chassant toute pensée parasite, il visualisa soigneusement un volume complexe qui n'incluait que lui-même, Xarax et le ghorr. Il prit le temps vérifier que rien d'autre ne se trouvait dans l'enveloppe de transport qu'il venait d'imaginer et sauta. C'est-à-dire qu'il assembla dans son esprit les éléments du graphe qui déclencherait par réflexe son passage dans l'En-dehors. Il n'avait réalisé cette opération qu'une seule fois, la veille, mais cela fonctionna. Il en fut si soulagé qu'il faillit perdre sa concentration, mais Xarax, le ramena d'une pichenette mentale à son devoir et il put alors décider de la suite de son action. Il était pour l'instant, au cœur des méandres chaotiques de cette pseudo-limite qui commençait à lui être familière, en compagnie d'un ghorr pour l'instant inoffensif, mais qui s'empresserait de le massacrer dès qu'ils retrouveraient l'univers normal. La prochaine étape consisterait à émerger sur un klirk et repartir aussitôt en abandonnant son passager avant qu'il n'ait le temps de l'atteindre. C'était d'une simplicité biblique. Aussi aisé qu'arracher trois poils à la queue d'un tigre… De plus, il n'était pas question de lâcher ce démon n'importe où au risque de le voir disparaître dans la nature et semer la terreur dans la population.

- Je connais un endroit où tu pourras faire ce que tu souhaites. Il faut juste que tu restes immobile et que tu t'abstiennes de respirer jusqu'à ce que nous soyons repartis. Je vais te montrer l'image du klirk. Surtout ne bouge pas, ne fais rien d'autre que sauter à nouveau dans l'En-dehors. Ce klirk ne mène pas à la Table.

- Vas-y !

L'image du klirk s'imposa, parfaitement nette, dans l'esprit de Julien. Il sentit aussitôt sous ses pieds un sol dur et, dans la lumière sale filtrée par de lourds nuages pourpres, il eut la vision fugitive du ghorr qui plongeait, tous ses membres hideux largement écartés vers la surface d'un lac verdâtre d'où s'élevaient des vapeurs à coup sûr vraiment toxiques. Il prit juste le temps de constater que le klirk sur lequel ils s'étaient matérialisés occupait toute la surface du sommet d'une sorte de piton vertigineux qui se dressait, comme une île improbable, au centre de ce qui était vraisemblablement un lac d'acide dans le cratère d'un volcan. Puis ils furent de nouveau dans l'En-dehors et Xarax, sans s'attarder à lui demander son avis, fit immédiatement apparaître le symbole familier du klirk établi spécialement dans une chambre de l'auberge de Dame Nardik.

***

Julien redescendit en courant dans la salle alors que moins d'une minute s'était écoulée depuis le début de l'attaque et que la stupeur clouait encore sur place ceux qui avaient assisté à la scène. Gradik avait lâché Niil qui se précipitait vers Tenntchouk, recroquevillé à terre. Julien se fraya rapidement un passage, bousculant ceux qui commençaient à converger vers Tenntchouk et rejoignit Niil accroupi auprès du marin.

- Niil, fais reculer ces gens, s'il te plaît, dit-il doucement. Il faut que je l'emmène à la Tour des Bakhtars, ils sauront immédiatement quoi faire et ça évitera de perdre du temps à expliquer ce qui se passe aux Maîtres de Santé du Trankenn Ksantiri. Gradik, portez-le dans le clos bleu, je vous rejoins tout-de-suite.

Le "clos bleu" désignait en fait la pièce où avait été installé le klirk. Il n'était pas nécessaire de crier sur les toits que l'auberge disposait de ce genre de commodité.

- Je reste ici pour calmer tout le monde, dit Niil. Tu n'auras qu'à revenir nous chercher quand tu pourras.

Lorsqu'il arriva dans la pièce, le sang perdu par Tenntchouk imprégnait déjà jusqu'à la ceinture les vêtements de Gradik qui le portait toujours dans ses bras. Julien ne perdit pas de temps à l'examiner. Il les emmena directement au sommet de la Tour des Bakhtars où les Maîtres de Santé, convoqués en pleine nuit, furent pourtant à pied d'œuvre en moins de trois minutes. Mais Julien ne s'attarda pas et, après de brèves explications sur les circonstances, il repartit aussitôt vers Djang Kang, la demeure qu'il avait quittée un peu moins d'une demi-heure auparavant.

Il était terriblement inquiet et s'attendait plus ou moins à trouver la maison dévastée, mais tout semblait parfaitement en ordre. Il trouva Ambar et Maître Sandeark dans la pièce qui servait habituellement de salle d'étude. Un homme de la sécurité fut envoyé en quête d'Aïn qui pourrait sans doute leur indiquer où trouver Tannder. Xarax aurait certainement pu parcourir les longs corridors de la demeure beaucoup plus vite, mais il n'était plus question de se séparer tant que la situation n'aurait pas retrouvé un semblant de normalité. Ambar, qui était jusque là demeuré silencieux, s'apprêtait à poser les questions qui lui brûlaient les lèvres, mais Julien le devança :

- Un ghorr nous est tombé dessus à l'auberge. C'est fini, il n'y a plus de danger. Tenntchouk a été blessé, mais il est entre les mains des Maîtres de Santé.

- Et Niil, pourquoi il n'est pas avec toi ?

- Niil va bien. Il est resté là-bas pour rassurer les gens. On va aller le retrouver dès qu'on aura pu mettre la main sur Aïn.

Le Passeur arriva quelques secondes plus tard, ruisselant. Il sortait manifestement de la petite piscine intérieure où il aimait nager pour entretenir, disait-il, ses muscles trop peu sollicités par cette vie malsaine qu'on l'obligeait à mener. En fait, comme tout le monde le savait, il adorait simplement barboter dans une eau à la température idéale. Il fut rapidement mis au courant de la situation pendant qu'Ambar s'employait à éponger plus ou moins son poil ras alors que Julien gardait une main posée sur sa nuque.

- Tannder, dit le Guide, est parti avec Karik sur Zenn R'aal pour aider à organiser les forces disponibles. Je vais aller l'informer et lui dire de nous rejoindre.

- Non. Dites-lui qu'il prenne le temps de faire ce qu'il avait prévu et qu'il nous rejoigne quand il le pourra. Nous partons immédiatement pour Kardenang où je resterai avec Niil jusqu'à ce que les choses soient sous contrôle, puis nous reviendrons ici. J'aimerais que vous preniez le temps d'avertir Sire Tahlil de ce qui se passe ainsi que Maître Dendjor, pour le rassurer si par hasard il était déjà au courant de l'attaque.

- Puis-je vous demander comment vous êtes venus à bout de ce ghorr ?

- C'est une histoire un peu longue, je vous raconterai plus tard.

- Bien, Sire. Je pars immédiatement pour Zenn R'aal. Je vous retrouverai à l'auberge, ou ici-même, dès que j'en aurai terminé.

Puis, s'étant éloigné de quelques pas, il disparut avec son élégance coutumière. Plus sobrement, Julien se rendit avec Xarax, Ambar et Sandeark jusqu'au klirk de la maison et sauta jusqu'à l'auberge.

***

Si l'intérieur de l'établissement avait à peu près retrouvé son aspect habituel, il n'en allait pas de même pour les alentours. Comme une traînée de poudre, le bruit s'était répandu que l'Empereur avait, à lui seul, mis en déroute une bande de ghorrs venus pour s'attaquer au Noble Sire Niil. D'autres prétendaient que c'était Sire Niil qui avait fait face aux assaillants, protégeant de son corps son ami l'Empereur, cible évidente d'une agression aussi barbare qu'audacieuse. Quelques uns, enfin, juraient que c'était un marin de Kardenang qui avait mis le monstre en fuite, armé de son seul courage et d'un couteau de matelot. Les quelques Gardes de la milice locale, habitués à mettre fin à des querelles de taverne, avaient le plus grand mal à contenir la foule qui s'amassait à la porte de l'auberge.

- Niil, tu devrais leur parler, dit Julien après avoir jeté un coup d'œil par la fenêtre.

- Et que veux-tu que je leur dise ?

- La vérité.

- Ça va faire sensation.

- Ce sera toujours mieux que ce qu'on va inventer si tu ne dis rien. Dis-leur aussi qu'on a l'intention de les tenir au courant.

Niil sortit sur le seuil. Aussitôt, un murmure suivi d'un profond silence se répandit sur l'assistance. Montant sur un tabouret apporté du bar, afin que tous puissent le voir et l'entendre clairement, il déclara :

- Bonnes gens de Kardenang et vous, voyageurs qui passez, allez et répétez ce qui est vrai. Un ghorr est venu, lâché contre Yulmir, Gardien et protecteur des Neuf Mondes, par un ennemi que nous ne connaissons pas encore. C'est à un marin de Kardenang, Tenntchouk, fils de Tanndjar, que nous devons d'avoir pu détruire cette chose avant qu'elle ne parvienne à ses fins. Cet homme, mon ami, est actuellement confié aux soins des meilleurs Maîtres de Santé de tout l'Empire et je vous invite à faire des vœux afin qu'il se remette d'une terrible blessure. Tout danger immédiat est maintenant écarté, et les serviteurs de l'Empire s'emploient en ce moment même à rechercher et éliminer ceux qui voudraient menacer la paix de notre monde. Vous serez tenus régulièrement informés des progrès de leurs efforts par des annonces officielles portant le Sceau de la Maison Impériale. Bien sûr, certains mettront en doute ces nouvelles et prétendront qu'il ne s'agit que de propagande destinée à voiler la vérité. Mais je vous dis, moi, sur l'honneur des Ksantiris, que nous n'avons pas l'intention de mentir à ceux qui nous font confiance et que l'Empereur n'apposera pas la Marque Impériale sur des informations qu'il saurait fausses ou déformées. Je vous invite par contre à considérer avec prudence toute autre source de nouvelles. Il se peut toujours qu'une rumeur soit fondée, mais le plus souvent, hélas, ceux qui la colportent se font complices d'une mauvaise action. Allez, maintenant, et dites ce que vous avez vu et entendu.

- Noble Sire ! cria une femme à la périphérie de l'attroupement, c'est vrai qu'on va avoir la guerre ?

- Je ne sais pas, Honorable, mais c'est possible. Nous nous y préparons et vous serez avertis dès que nous saurons vraiment à quoi nous faisons face. Tout ce que nous savons se trouve dans le communiqué qui a été lu en public et distribué partout. Il s'en trouve certainement encore des copies à la Maison Commune. Maintenant, je dois aller vaquer à mon devoir, comme chacun ici. Que les Puissances du R'hinz vous protègent et vous gardent en bonne santé.

Sur ce, il sauta à bas de son perchoir, ignorant délibérément les questions qu'on continuait d'adresser à son dos. Une fois la porte close, Julien le félicita :

- Tu t'en es bien tiré, bravo !

- Ça fait partie de mon éducation. J'ai eu de bons maîtres.

- Un moment, j'ai eu peur qu'ils ne demandent à me voir.

- Ils n'oseraient pas. C'est une chose d'interpeller le Sire du coin, surtout s'il n'a pas l'air trop redoutable, c'en est une autre de s'adresser à l'Empereur sans qu'il vous y ait invité.

- Pourtant, Maîtresse Nardik…

- Ne t'y trompe pas. Elle se montre familière parce qu'elle sait pertinemment que ça te fait du bien. Mais crois-moi, elle a dû faire un gros effort pour en arriver là.

- C'est l'effet que je fais au gens ?

- Tu n'y peux rien. C'est comme ça.

- C'est pareil pour Gradik et Tenntchouk ?

- Je ne sais pas. Vous avez navigué ensemble et fait plein de choses avant qu'ils ne découvrent qui tu étais vraiment.

- Tenntchouk nous a vraiment sauvé la vie, hein ?

- Heu… Je crois que dans ce cas, c'est plutôt toi. Je ne sais pas ce que tu as fait, mais si tu ne l'avais pas expédié, le ghorr nous aurait bouffés.

- Mais c'est Tenntchouk qui nous a donné le temps à Xarax et moi de faire ce qu'il fallait. J'espère vraiment qu'il va s'en tirer. Il était presque mort quand on est arrivés sur la Tour. Et… j'ai bien vu que tu allais sauter toi aussi. C'est Gradik qui t'en a empêché. Merci.

- Tu parles ! Je ne suis vraiment pas fier. Il m'a arrêté d'une seule main.

- Il l'a fait parce que tu allais te faire massacrer pour moi sans une chance d'arrêter le ghorr.

- Oui. Bon. C'est parce que je n'avais pas réfléchi.

- Tu ne sais pas mentir.

- Bon, ça va. Tu pourrais peut-être nous raconter ce qui s'est passé quand tu as disparu avec le ghorr.

- Hein ?!

Ambar venait de réaliser que, contrairement à ce qu'il avait vaguement imaginé, le ghorr n'avait pas été détruit par Niil et sa nouvelle arme de poing mais que, contrairement à la logique qui voulait que son frère soit le guerrier qui protège son ami, c'était bien le contraire qui s'était produit.

- Remets-toi. Ça n'était pas très difficile, après tout.

- Qu'est-ce qui n'était pas très difficile ?

- Comment ça ? Dispawwu avec le goww ? !

Tannder venait d'arriver dans la salle en compagnie de Karik et, bien sûr, d'Aïn dont le glapissement scandalisé en disait long sur sa stupéfaction. Julien rougit comme un écolier pris en faute.

- Il fallait bien s'en débarrasser. Je ne pouvais tout-de-même pas le traîner jusqu'au klirk ! Vous m'aviez tout expliqué, ça n'était pas si difficile.

Aïn s'abstint de répondre.

- Et puis, j'avais déjà sauté sans klirk.

- Une vois ! Hiew !

- Bon. De toute façon, ça a marché. Et Xarax m'a indiqué un endroit… D'ailleurs, maintenant que j'y pense, ça doit être sur Zenn R'aal, c'était une espèce de pic très haut, au milieu d'un lac qui avait l'air d'être de l'acide bouillant.

- Effectivement, dit Tannder, j'ai entendu parler de l'endroit. Je m'étais toujours demandé à quoi pouvait bien servir une plate-forme dans un tel lieu. Maintenant je le sais.

- Oui. Ça a été vraiment facile. Il n'y avait de la place que pour une personne alors, forcément, le ghorr est tombé et moi, je suis reparti. D'ailleurs, à propos de repartir, je pense qu'on pourrait rentrer à Djang Kang. Si Maîtresse Nardik préfère nous accompagner pour se remettre de ses émotions, elle est la bienvenue.

Maîtresse Nardik préférait rester chez elle et s'occuper de sa clientèle.

Chapitre 11
Soupçons

- Julien, pardonnez-moi d'avoir mal réagi tout-à-l'heure. C'était seulement la peur rétrospective. Bien- sûr, vous avez fait ce qu'il fallait. Même si je préférerais que vous vous entraîniez encore un peu avant de recommencer ce genre de chose. Surtout avec des amis. Voyez-vous, il faut se souvenir qu'une erreur de quelques doigts dans le calcul de l'enveloppe de saut peut avoir des résultats fort désagréables, voire mortels. Non, si je semble de mauvaise humeur, c'est que je suis furieux de n'avoir pas été là. C'est moi qui aurais dû me charger du ghorr au lieu de nager dans l'eau tiède.

- Ne vous faites pas de reproches. C'est grâce à votre enseignement que j'ai réussi mon coup. Vous êtes un excellent maître.

- Merci, mais la flatterie ne vous permettra pas de vous débarrasser de moi. À partir de maintenant, je ne vous quitte plus d'une semelle. Je vais immédiatement demander l'affectation d'un autre Passeur pour se charger des déplacements du personnel. À propos, l'idée de l'île sur Zenn R'aal était un trait de génie.

- Ça, je le dois uniquement à Xarax. En plus, il est d'un calme incroyable. Je me demande ce qui pourrait bien l'affoler.

- À votre place, je ne chercherais pas à le découvrir.

- Non, effectivement. Je préfère ne pas le savoir. Par contre, vous pourriez peut-être me dire pourquoi vous n'avez pas fait la même chose quand on a été attaqués sur Nüngen.

- Il y avait plusieurs autres ghorrs qui arrivaient pour la curée. Avec votre aide, il valait mieux évacuer tout le monde.

Julien sourit au souvenir de leur arrivée fracassante sur la terrasse de la Tour des Bakhtars. Mais soudain, son visage s'assombrit.

- Je me demande comment va Tenntchouk. Il était vraiment très mal.

- J'irai prendre de ses nouvelles tout-à-l'heure. Il faut de toute façon que j'aille à Aleth pour recruter les Passeurs dont nous allons avoir besoin. Nos communications sont trop lentes, il nous faut aussi des messagers. D'ailleurs, je préférerais que vous veniez aussi.

Julien réfléchit. Il ne lui plaisait pas d'être ainsi trimbalé comme un colis sous prétexte de sa sécurité. Il avait beaucoup apprécié la liberté que lui donnait sa capacité à voyager sans l'aide de quiconque à part Xarax et il regimbait à l'idée de devoir de nouveau dépendre d'Aïn. Il allait répondre, lorsque Tannder entra dans la pièce qui faisait pour l'instant office de Q.G.

- Julien, il faut que nous parlions.

Aïn fit mine de se retirer, mais Tannder l'arrêta d'un geste.

- Restez, Aïn, s'il vous plaît. Cela vous concerne aussi.

Ayant soigneusement refermé la porte, il poursuivit :

- Il est évident que la sécurité n'est pas ce qu'elle devrait être. Quelqu'un renseigne nos ennemis. Quelqu'un de proche.

- Je vous assure que ce n'est pas moi.

- Il n'y a pas matière à plaisanter, Sire. Peu de personnes étaient au courant de votre visite à Kardenang.

- Il suffit qu'un espion sur place ait remarqué mon arrivée.

- L'attaque s'est produite moins de dix minutes après votre arrivée. Or, Aïn vous confirmera qu'on n'envoie pas un ghorr de cette façon, dans un endroit précis, sans un minimum de préparation.

- C'est vrai, Julien. Il faut être prêt à l'avance pour réussir ce genre d'exploit.

- Bon, dites-moi ce que vous avez sur le cœur.

- Depuis le début de cette histoire, nous nous efforçons de ne rien planifier à l'avance. Cette visite de Dillik à sa famille a été décidée hier soir. Seules quelques personnes étaient au courant. C'est à dire vous, moi, Xarax, Aïn, Dillik, Niil, Ambar et Maître Sandeark.

- Et l'équipe de sécurité.

- Non. Je ne l'avais pas informée. Ce n'était pas nécessaire, du fait qu'une autre équipe, connue de moi seul, se tient en permanence à Kardenang et s'assure que rien de suspect ne se produit dans l'auberge ou sur votre bateau, lorsqu'il est à quai. Karik non plus, ne savait rien et il était avec moi sur Zenn R'aal.

- Ça ne nous avance pas beauc… Sandeark !

- J'en ai peur.

Julien se leva brusquement, l'air hagard.

- Mais il est justement avec Ambar, en ce moment !

- Il n'y est plus depuis quelques minutes. J'ai pris la liberté d'anticiper vos ordres. Il est actuellement en compagnie de deux gardiens et de Xarax. Voulez-vous le voir avant que je l'emmène pour qu'il soit sondé ?

- Ça ne servira pas à grand chose, mais oui, je veux voir sa tête, maintenant qu'il est découvert.

- On ne lui a pas encore dit pourquoi il est arrêté, mais il doit commencer à s'en douter.

***

Assis sur sur une chaise dans la petite bibliothèque où on l'avait consigné, Maître Sandeark ne semblait pourtant pas aussi inquiet qu'il aurait dû l'être. Il voulut se lever à l'entrée de Julien, mais l'un des Gardes le força à demeurer assis. C'est Tannder qui brisa le silence qui s'installait.

- Savez-vous pourquoi vous êtes ici ?

- Si vous voulez dire, dans la bibliothèque et gardé comme un criminel dangereux par deux hommes et un haptir, j'ai eu le temps d'y réfléchir un peu, et je suis parvenu à la conclusion que vous me soupçonnez d'être pour quelque chose dans ce qui s'est produit à Kardenang. Est-ce que je me trompe ?

- Non.

- Je suppose aussi que vous allez demander à ce que je sois sondé, et compte tenu de la nature du crime en question, mon cerveau risque de ne plus être au mieux de sa forme une fois que les enquêteurs auront constaté mon innocence.

- Ou votre culpabilité.

- Pardonnez-moi mais, à moins qu'ils ne fassent eux-même partie de quelque impossible complot, ils ne peuvent pas me déclarer coupable. Je sais, moi, que je n'ai rien fait de ce que vous imaginez. Aussi, je dois vous mettre en garde. Si ce qu'on murmure est exact, ce genre d'enquête, en plus d'être extrêmement désagréable et dommageable pour le sujet, risque de durer plusieurs jours. Des jours pendant lesquels vous serez persuadé de tenir votre traître. Encore une fois, quelle que soit votre opinion sur la question, je sais que ce n'est pas moi. Et pendant ces quelques jours, vous continuerez d'être à la merci d'un adversaire que vous penserez avoir démasqué. Je ne dirai pas que je n'ai pas peur à l'idée de ce qui m'attend, je suis terrorisé. Mais mon premier devoir est de protéger le Gardien des Neuf Mondes. C'est pourquoi je vous conjure de continuer à chercher ailleurs pendant qu'on m'interroge.

Cette tirade, débitée avec calme impressionna sérieusement Julien. Bien sûr, l'homme pouvait jouer la comédie, mais il ne voyait vraiment pas dans quel but.

- Maintenant, poursuivit Sandeark, peut-être pourriez-vous me dire ce qui vous amène à penser que j'aurais pu tremper dans une telle infamie. À part le fait, bien sûr, que je suis une pièce récemment rapportée à votre équipe.

- En effet, dit Tannder. Eh bien, pour commencer, vous avez fait des pieds et des mains pour être intégré au groupe. Vous êtes même allé jusqu'à proposer de renoncer à votre traitement.

- C'est vrai. Le désintéressement est toujours hautement suspect. Je suppose que c'est lorsque vous l'avez appris que vous avez commencé à vous méfier. Mais cela seul ne suffit pas à m'accuser.

- Pour effectuer une attaque comme celle-ci, poursuivit Tannder, il fallait savoir précisément quand Sa Seigneurie se rendrait à l'auberge. Or, la décision d'aller à Kardenang a été prise hier soir et seules huit personnes en étaient informées.

- Si vous me comptez parmi ces huit personnes, vous faites erreur. Je n'ai appris cette excursion que ce matin, de la bouche de Sire Ambar. En fait, il me l'a dit lorsque Dillik est venu prendre congé. Il s'en souviendra sûrement, nous abordions l'étude du théorème de Dzal Niyang.

- Vous avez pu l'apprendre de quelqu'un d'autre.

- Vous savez que je ne l'ai pas appris de vous. Sa Seigneurie confirmera qu'elle ne m'en a rien dit. L'Honorable Maître Aïn, ici présent, vous dira la même chose, tout comme Sire Niil si vous prenez la peine de le lui demander. Quant à l'honorable Xarax, je suis certain que son sens du secret est plus absolu encore que le vôtre. Mais, encore une fois, je sais que vous ne pouvez vous en tenir à ma parole et que je devrai, de toute façon, subir un sondage mental. Je vous demande seulement de ne pas vous laisser aller à l'illusion que vous tenez votre traître.

- Votre logique est imparable, Maître Sandeark. Mais, comme vous le dites si bien, mon devoir me dicte…

- Votre devoir, intervint Julien, vous dicte de me demander mon avis avant de remettre en liberté quelqu'un qui nous a peut-être, ou peut-être pas, trahis. C'est bien ce que vous alliez faire, n'est-ce pas ?

Tannder dut faire un effort visible pour se contenir. Il n'avait pas pour habitude de tolérer que l'on interfère avec ce qu'il estimait être son domaine de compétence et il n'avait par ailleurs, comme Julien le savait fort bien, aucune intention de relâcher Sandeark. Il parvint cependant à ne rien dire et se contenta de hocher la tête.

- Maître Sandeark, je vous ai écouté, et je dois dire que vous avez des arguments très convaincants. S'il ne s'agissait que de moi, je crois que je vous laisserais aller. Mais l'enjeu me dépasse. Il s'agit de l'Empire lui-même. Normalement, je devrais demander à l'Honorable Tannder de vous emmener sur Nüngen pour y être sondé. Pourtant, je ne voudrais pas être comme ces gens qui se cachent derrière la "Raison d'État" pour faire des choses pas très jolies, mais qu'ils disent être absolument nécessaires. Je vais donc vous faire une proposition. Il y a ici quelqu'un en qui j'ai une confiance absolue. Je lui dois plusieurs fois la vie et, d'une certaine façon, il est le gardien de ce que je considère comme mon honneur. Si vous êtes prêt à vous en remettre au jugement de l'Honorable Xarax, je m'estimerai satisfait de sa décision. Je dois aussi vous prévenir qu'il peut très bien décider de vous tuer tout-de-suite, même s'il n'a que l'ombre d'un doute vous concernant. Ce dont je suis certain, c'est qu'il est vraiment difficile de le tromper et que tous vos arguments n'auront aucune influence sur son jugement. Vous pouvez aussi tenter votre chance auprès des Maîtres des Arts Majeurs.

- Si vous confiez votre vie à l'Honorable Xarax, Sire, pourquoi devrais-je craindre d'en faire autant? Qu'il soit mon juge, et s'il doit me tuer, je saurai qu'au moins il le fait pour protéger l'Empire ainsi que son honneur l'y oblige.

- Fort bien. Xarax !

Xarax bondit sur les épaules de Sandeark et enroula sa queue autour de son cou. Aussitôt, le regard du mathématicien devint vacant et tout son corps, qui s'était crispé au contact soudain du haptir, se détendit au point qu'on put craindre un instant qu'il ne glisse de son siège. Quelques secondes plus tard, l'homme revint à lui et Xarax, déployant à-demi ses ailes, rejoignit Julien.

- Cet homme est loyal. Il n'a rien fait pour te nuire. Ou alors, il n'en a aucun souvenir. Mais je ne crois pas qu'il ait été manipulé, même à son insu. Il mourrait sans hésiter pour te défendre, comme c'est d'ailleurs son devoir. Je suis certain qu'il n'est pour rien dans tout ça.

Julien s'approcha de Sandeark et lui tendit la main.

- Levez-vous, Sandeark. J'espère maintenant que vous allez nous faire profiter de votre remarquable logique pour nous aider à découvrir par qui, et comment, nos ennemis sont renseignés. Tannder, cet homme est innocent et je serais heureux que vous fassiez confiance à Xarax sur ce point. Sandeark, allez retrouver votre élève et expliquez-lui ce qui s'est passé, s'il vous plaît.

***

- Sire, je dois protester.

- Je sais Tannder. Et je m'excuse d'être intervenu comme ça, mais vous alliez envoyer Sandeark se faire sonder. Ce n'est pas moi qui vous reprocherai d'être méfiant, c'est votre rôle, mais ne le prenez pas mal si je ne suis pas toujours de votre avis. Et là, j'avais vraiment l'impression qu'il nous disait la vérité. Je sais bien que vous n'êtes pas convaincu, mais ce qu'il a dit est juste. Si nous avions cessé de chercher un traître parce que nous croyions l'avoir déjà trouvé, sans la moindre preuve solide, nous nous mettions à la merci du véritable coupable. Maintenant, dites-moi, est-ce que vous vous sentez capable de mentir à Xarax ?

- Je n'en sais rien. Mais là n'est pas la qu…

- Eh bien je ne vous conseille pas d'essayer un jour. Moi, je ne m'y risquerais pas. J'ai plus confiance en sa capacité de détecter un traître que dans tout le Conseil des Arts Majeurs réuni.

- Il n'empêche que…

- Tannder, nous perdons du temps. Si vous continuez à vous sentir offensé par ce qui vient de se passer, je crains que nous n'ayons de graves ennuis dans pas longtemps. Je suis d'avis que vous devriez essayer de vous servir de l'intelligence de Sandeark. Revoyez les événements avec lui, il y a certainement un indice qui nous a échappé.

- Bien, Sire.

- Et appelez-moi Julien. Ça n'est pas parce que vous êtes fâché qu'il faut me faire la gueule.

- Je ne suis pas fâché. Je suis vexé parce que je sais bien que vous n'avez pas tort. Je m'en vais trouver Sandeark. À tout-à-l'heure… Julien.

Chapitre 12
Prophylaxie

Le Maître de Santé ne rayonnait vraiment pas l'optimisme. Julien n'avait pas encore vu Tenntchouk, mais un regard sur la face grave de l'homme grisonnant suffit à l'avertir que les nouvelles n'étaient pas bonnes.

- Pour l'instant, Sire, il est impossible de prévoir comment les choses vont tourner. L'homme est résistant, et en excellente condition, mais plusieurs organes sont touchés. Il a perdu une énorme quantité de sang, et cela seul est déjà très préoccupant, mais c'est un ghorr qui lui a infligé cette blessure et elle avait déjà commencé à noircir avant son arrivée ici. Je suis extrêmement inquiet. Je vais devoir préparer son ami pour le pire.

- Je suis son ami.

Le médecin parut s'enfoncer d'un cran supplémentaire dans la consternation.

- Oh ! Pardonnez ma maladresse, Sire. J'ignorais…

- Ça ne fait rien. Vous ne pouviez pas savoir. Je suis sûr que vous et vos collègues faites tout votre possible, mais sachez que je serais vraiment heureux qu'il s'en sorte. Et si vous avez besoin de quoi que ce soit…

- Nous avons déjà tout ce dont nous avons besoin. Il ne nous manque que des pouvoirs vraiment surnaturels que même l'Empereur des Neuf Mondes ne possède sans doute pas.

- Voulez-vous que je parle à son ami ? Je le connais bien, lui aussi.

- Si Votre Seigneurie pense qu'Elle pourra adoucir son malheur, j'en serais heureux, oui.

Julien se rendit dans la chambre où Tenntchouk était maintenu dans un sommeil profond où, au moins, il ne souffrait pas. Gradik dormait, lui aussi, épuisé par le choc et l'angoisse, dans un fauteuil installé à son chevet. Il était vêtu du laï bleu clair du personnel de la Maison de Santé. Comme Julien hésitait à s'approcher, il ouvrit des yeux encore rougis d'avoir pleuré.

- Ne bougez pas, Gradik. Je suis venu prendre de ses nouvelles et m'assurer que vous ne manquiez de rien.

Le marin se leva quand même. Il semblait avoir vieilli d'un coup d'une dizaine d'années.

- C'est bien gentil à toi, gamin. Mais t'as certainement mieux à faire.

- Gradik, Tenntchouk et vous, vous faites partie de ma famille.

- T'as sûrement vu les Maîtres de Santé. Qu'est-ce qu'y disent ? À toi, y vont sûrement pas raconter des histoires.

- Ils ne savent pas encore.

- Y va mourir, hein ?

- C'est possible. Mais ils disent qu'il y a encore un peu d'espoir.

- C'est grâce a toi qu'on s'est pas tous fait bouffer. Je t'ai même pas encore dit merci.

- Non, c'est grâce à lui. Sans lui, je serais mort avant d'avoir pu faire quoi que ce soit. Je vous jure que c'est la vérité. Il ne savait pas que je pourrais peut-être tenter quelque chose, mais il s'est quand même jeté sur le ghorr pour que je puisse au moins m'enfuir. Et je voudrais aussi vous remercier d'avoir empêché Niil d'en faire autant.

- Un moment, j'ai bien cru qu'il allait me tuer, avec son drôle de p'tit machin. Mais quand t'as disparu avec le ghorr, y s'est calmé tout de suite et on s'est précipités pour aider Tenntchouk.

- Gradik, je sais que vous êtes terriblement inquiet, mais ne perdez pas espoir. J'ai demandé à ce qu'on me tienne informé de son état. Je viendrai aussitôt qu'il se réveillera. Insistez pour qu'on me prévienne tout-de-suite.

- Et… s'y se réveille pas ?

- S'il ne se réveille pas, je viendrai aussi, pour être avec vous et faire ce qui doit être fait. Mais on n'en est pas là.

- Et comment qu'y z'ont su que t'étais là ?

- C'est que qu'on cherche à découvrir. Quelqu'un les a sans doute renseignés, mais pour l'instant, on ne voit pas encore qui.

***

Tannder avait suggéré qu'ils changent de résidence, mais il avait dû reconnaître que tant qu'on n'aurait pas colmaté la brèche dans la sécurité, c'était un peu vouloir se rassurer à bon compte. Aussi, c'est avec le bruit de fond maintenant familier des hurlements assourdis d'une tempête polaire que se tint la réunion du soir.

- Maître Sandeark a développé une théorie intéressante, annonça Tannder, mais j'avoue que s'il a raison, cela va considérablement modifier notre tâche.

Julien se tourna vers le mathématicien.

- Je suis sûr que Niil et Aïn sont aussi impatients que moi de vous entendre.

- Eh bien voilà. Les éléments du problème sont relativement simples et peu nombreux. Nous avons une information : le fait que vous vous rendrez à Kardenang à une date précise. Nous savons que pour être utile, cette information doit être connue plusieurs heures au moins à l'avance. Cela exclut qu'elle ait été transmise depuis Kardenang par quelqu'un qui aurait constaté votre arrivée.

- On peut aussi imaginer qu'ils se soient tenus prêts, en alerte permanente, et que l'action ait été déclenchée par l'arrivée de Julien, intervint Niil.

- Sans doute, mais on parle ici de ghorrs. Et Maître Subadar, dit-il avec un mouvement de la tête en direction de celui-ci, nous a affirmé qu'il était impossible, à sa connaissance, de faire une telle chose. Ceux qui les utilisent les gardent dans un sommeil artificiel et les réveillent deux ou trois heures à l'avance. Ce genre d'opération est totalement incompatible avec une action au pied levé.

- De plus, ajouta Subadar, s'ils ne disposent pas de la complicité d'un passeur, cela implique qu'ils aient recours à une entité du genre Neh kyong, et cela ne s'improvise pas.

- Bref, poursuivit Sandeark, l'ennemi a eu connaissance de cette information au minimum deux heures avant l'attaque. Et ce délai est sans doute largement sous-estimé. Or, cette décision a été prise ici, alors que deux personnes seulement avaient la possibilité de quitter la maison. Ces deux personnes: Sire Julien et Maître Aïn doivent être mises hors de cause pour des raisons évidentes.

Tout le monde semblant être d'accord, il continua :

- La question qui se pose se résume à ceci : comment une information a-t-elle pu quitter cette maison et voyager suffisamment vite pour atteindre notre ennemi à temps pour lui être utile puisque que les deux seuls Passeurs ayant eu connaissance de cette information sont hors de cause ?

- Une radio !

Tout le monde se tourna vers Julien.

- Sur Terre, on a un moyen d'envoyer des messages instantanément, et très loin. On peut même envoyer des images.

- Exactement, Sire, confirma Sandeark avec un grand sourire. Je n'avais pas connaissance d'une telle technologie, mais L'Honorable Tannder, quand je lui ai fait part de mes réflexions, m'a dit qu'une telle chose existait et que certaines des armes interdites y avaient recours pour leur guidage à distance. Si vous le voulez bien, ne nous préoccupons pas pour l'instant de la façon de procéder et considérons maintenant qu'il est possible d'envoyer cette information dont nous parlons. Il nous reste à déterminer qui a pu le faire. Dans l'absolu, n'importe lequel de ceux qui connaissaient le projet de visite à Kardenang aurait pu transmettre un tel message. Mais je suppose que tout le monde ici sera d'accord pour affirmer que c'est hautement improbable.

Personne ne profita des quelques secondes de silence qu'il laissa s'écouler pour le contredire.

- Donc, quelqu'un ici a fait une action qu'il ne peut pas avoir commise. Du moins, pas consciemment.

- On peut avoir posé des micros.

- Pardon, sire ?

- Euh… Des microphones. Des petits appareils qui entendent ce que vous dites. Chez nous, les espions installent des trucs comme ça dans les téléphones ou les prises de courant… Pardon. Continuez, je vous en prie.

- Je ne connais pas les appareils dont vous parlez, mais nous avons examiné avec l'Honorable Tannder la possibilité qu'on ait installé quelque chose de ce genre ici, dans la maison. Cela peut difficilement avoir été réalisé avant notre arrivée, qui s'est faite totalement à l'improviste. Si l'on veut bien écarter pour le moment l'hypothèse d'un traître parmi les membres de l'équipe de sécurité, il existe peu de solutions à notre problème. Si l'ennemi a choisi d'attaquer à l'auberge, c'est parce que les conditions y sont meilleures que dans un lieu à destination officielle ou militaire. La surveillance n'y est pas aussi stricte et, de plus, n'importe qui, ou presque, peut s'y rendre et même y séjourner sans attirer l'attention. D'autre part, pour savoir quand frapper, il suffit de connaître l'emploi du temps de Dillik. Si j'étais à la place de notre adversaire, je concentrerais mes efforts sur Dillik. Et c'est à ce point de la réflexion que l'Honorable Tannder a fait merveille. Mais, je pense qu'il vous expliquera mieux que moi comment il a procédé.

-Je suis parti du principe que des capteurs d'informations suffisamment petits pour être dissimulés dans les affaires ou les vêtements de Dillik existaient. En effet, il était la cible la plus évidente et celui dont il était le plus facile de modifier les possessions. J'ai fait examiner tous ses effets par une équipe de scientifiques actuellement en train d'étudier les armes interdites. Ils n'ont pas tardé à découvrir ce qui pourrait bien être ce que nous cherchons. Ce sont de minuscules grains de métal introduits dans les ourlets de certains de ses vêtements. Examinés sous un fort grossissement, ils révèlent leur nature d'artefacts et il y a fort à parier qu'il s'agit bien des transmetteurs dont nous soupçonnons l'existence. Malheureusement, ils ne sont pas originaires des Neuf Mondes et leur principe de fonctionnement nous échappe encore. On est en train vérifier les vêtements de tout le monde, y compris ceux qui vous étaient destinés et l'on n'y a encore rien découvert. Ils seront cependant détruits par simple précaution. Le principal problème réside dans le fait que nous n'avons aucune idée du principe utilisé. Ces choses n'émettent pas le type d'énergie qu'utilisent les transmetteurs de nos armes. S'ils émettent quelque chose, nous sommes pour l'instant incapables de le détecter. Nous ne pouvons même pas être certains qu'il s'agit vraiment de ce que nous supposons. Pourtant, nous pouvons être raisonnablement sûrs que ces transmetteurs ne permettent pas de nous localiser avec suffisamment de précision pour permettre un transport, sans quoi, il aurait été plus efficace, par exemple, de lâcher le ghorr ici, dans votre clos, en pleine nuit.

Julien frémit à cette idée.

- Nos Maîtres des Arts Majeurs, poursuivit Tannder sont bien décidés à percer le mystère de cette technologie ou, à tout le moins, à avoir une idée précise de ce qu'elle accomplit. Mais maintenant, nous avons une piste : quelqu'un à Kardenang a implanté les transmetteurs et nous finirons bien par trouver comment. Aussi, nous avons décidé d'en laisser deux en activité. Ils étaient vraiment très bien dissimulés. Nous nous en servirons pour désinformer l'adversaire. Nous lui ferons croire que nous avons détecté les autres et que nous sommes certains d'être débarrassés de tous les appareils. Je m'occuperai personnellement de laisser filtrer quelques informations justes, mais sans utilité réelle, pour pouvoir au besoin en fournir de fausses ou subtilement déformées lorsque nous en saurons plus sur l'ennemi.

- Et vous êtes sûr qu'il n'y a pas de ces engins cachés ailleurs ?

- Nous en sommes à peu près persuadés, mais nous ne pouvons avoir de certitude tant que nous ne tenons pas celui qui les a implantés. Toutefois, il me semble extrêmement peu probable que qui que ce soit ait pu venir ici, en cette saison, et installer quoi que ce soit alors que notre équipe de sécurité veille en permanence. Mais puisque vous soulevez le problème, voilà ce que je propose : nous nous comporterons normalement dans cette maison pour tout ce qui concerne nos activités courantes, mais tout ce qui concerne notre stratégie et les sujets sensibles comme le genre de réunion que nous tenons actuellement pourra être déplacé vers un lieu choisi au hasard parmi quelques uns que je vais m'employer à faire sécuriser à cet effet. Je vais aussi faire préparer une autre résidence où nous nous transporterons dès que possible. Il reste un dernier point. Les professeurs des enfants constituent un risque majeur. Non pas que leur loyauté puisse être mise en doute, mais il est toujours possible qu'ils laissent échapper un indice concernant le lieu où ils sont transportés. De plus, ils sont tout aussi susceptibles d'être, à leur insu, porteurs de transmetteurs. Nous nous trouvons donc devant une alternative : soit ils se voient consignés à la résidence, soit il faudra se passer de leurs services. Or je crains que tous ne partagent pas le sens aigu du devoir de Maître Sandeark…

- Les chers petits vont avoir des vacances, murmura Julien, ça va leur plaire…

- Ils risquent surtout de s'ennuyer horriblement. Aussi, j'ai pensé que l'on pourrait, pendant un temps, leur trouver des professeurs parmi les membres de mon Ordre. Certains sont trop âgés pour prendre part à des opérations de terrain, mais ils sont suffisamment érudits pour dispenser un enseignement de grande qualité. Si nous les choisissons veufs ou célibataires, ils ne seront pas rebutés par le fait de ne pas pouvoir rentrer chez eux. De plus, ils veilleraient au respect des règles de sécurité.

- Il ne faudrait quand même pas que Dillik et Ambar se retrouvent avec trois ou quatre vieux briscards constamment sur le dos !

- Ce sont en général des gens respectueux des règles, et si on leur précise que leur autorité ne s'exerce que dans le cadre précis de leurs cours, ils ne harcèleront pas les garçons. J'ai en tête quelques noms qui pourraient convenir.

- Je suis d'accord, mais vous conservez la haute main sur leur éducation. Ils vous respectent suffisamment pour ne pas être tentés de faire quoi que ce soit qui pourrait vous déplaire. À propos, Karik fait aussi partie de l'opération. Où est-il ?

- Il a pris pension à Kardenang comme aide cuisinier de l'auberge. Maîtresse Nardik est ravie de l'avoir près d'elle et il peut être mes yeux et mes oreilles sur place. Il est assez peu probable que l'ennemi essaie de nouveau la même tactique et tente d'implanter des transmetteurs dans les vêtements de Dillik, mais il voudra certainement garder un œil sur l'auberge dans l'espoir d'y découvrir un renseignement utile.

- Bien. Maintenant, si Niil ne voit pas d'objection à ce que son petit frère soit confié à des brutes militaires, je pense que nous pouvons approuver vos propositions et nous retirer pour profiter du peu de vie privée qui nous reste.

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© Engor

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